bel homme, il était le privilégié de mon père, l'amour de ma mère,
l'espoir de ma famille, partant le roi de la maison. Bien fait et
robuste, il avait un précepteur. Moi, chétif et malingre, à cinq ans je
fus envoyé comme externe dans une pension de la ville, conduit le matin
et ramené le soir par le valet de chambre de mon père. Je partais en
emportant un panier peu fourni, tandis que mes camarades apportaient
d'abondantes provisions. Ce contraste entre mon dénûment et leur
richesse engendra mille souffrances. Les célèbres rillettes et rillons
de Tours formaient l'élément principal du repas que nous faisions au
milieu de la journée, entre le déjeuner du matin et le dîner de la
maison dont l'heure coïncidait avec notre rentrée. Cette préparation,
si prisée par quelques gourmands, paraît rarement à Tours sur les
tables aristocratiques; si j'en entendis parler avant d'être mis en
pension, je n'avais jamais eu le bonheur de voir étendre pour moi cette
brune confiture sur une tartine de pain; mais elle n'aurait pas été
de mode à la pension, mon envie n'en eût pas été moins vive, car elle
était devenue comme une idée fixe, semblable au désir qu'inspiraient
à l'une des plus élégantes duchesses de Paris les ragoûts cuisinés
par les portières, et qu'en sa qualité de femme, elle satisfit. Les
enfants devinent la convoitise dans les regards aussi bien que vous
y lisez l'amour: je devins alors un excellent sujet de moquerie. Mes
camarades, qui presque tous appartenaient à la petite bourgeoisie,
venaient me présenter leurs excellentes rillettes en me demandant si
je savais comment elles se faisaient, où elles se vendaient, pourquoi
je n'en avais pas. Ils se pourléchaient en vantant les rillons, ces
résidus de porc sautés dans sa graisse et qui ressemblent à des truffes
cuites; ils douanaient mon panier, n'y trouvaient que des fromages
d'Olivet, ou des fruits secs, et m'assassinaient d'un:--_Tu n'as donc
pas de quoi?_ qui m'apprit à mesurer la différence mise entre mon
frère et moi. Ce contraste entre mon abandon et le bonheur des autres
a souillé les roses de mon enfance, et flétri ma verdoyante jeunesse.
La première fois que, dupe d'un sentiment généreux, j'avançai la main
pour accepter la friandise tant souhaitée qui me fut offerte d'un air
hypocrite, mon mystificateur retira sa tartine aux rires des camarades
prévenus de ce dénoûment. Si les esprits les plus distingués sont
accessibles à la vanité, comment ne pas absoudre l'enfant qui pleure
de se voir méprisé, goguenardé? A ce jeu, combien d'enfants seraient
devenus gourmands, quêteurs, lâches! Pour éviter les persécutions, je
me battis. Le courage du désespoir me rendit redoutable, mais je fus
un objet de haine, et restai sans ressources contre les traîtrises.
Un soir en sortant, je reçus dans le dos un coup de mouchoir roulé,
plein de cailloux. Quand le valet de chambre, qui me vengea rudement,
apprit cet événement à ma mère, elle s'écria:--Ce maudit enfant ne
nous donnera que des chagrins! J'entrai dans une horrible défiance de
moi-même, en trouvant là les répulsions que j'inspirais en famille.
Là, comme à la maison, je me repliai sur moi-même. Une seconde tombée
de neige retarda la floraison des germes semés en mon âme. Ceux que
je voyais aimés étaient de francs polissons, ma fierté s'appuya sur
cette observation, je demeurai seul. Ainsi se continua l'impossibilité
d'épancher les sentiments dont mon pauvre cœur était gros. En me
voyant toujours assombri, haï, solitaire, le maître confirma les
soupçons erronés que ma famille avait de ma mauvaise nature. Dès que
je sus écrire et lire, ma mère me fit exporter à Pont-le-Voy, collége
dirigé par des Oratoriens qui recevaient les enfants de mon âge dans
une classe nommée la classe des _Pas latins_, où restaient aussi les
écoliers de qui l'intelligence tardive se refusait au rudiment. Je
demeurai là huit ans, sans voir personne, et menant une vie de paria.
Voici comment et pourquoi. Je n'avais que trois francs par mois pour
mes menus plaisirs, somme qui suffisait à peine aux plumes, canifs,
règles, encre et papier dont il fallait nous pourvoir. Ainsi, ne
pouvant acheter ni les échasses, ni les cordes, ni aucune des choses
nécessaires aux amusements du collége, j'étais banni des jeux; pour
y être admis, j'aurais dû flagorner les riches ou flatter les forts
de ma division. La moindre de ces lâchetés, que se permettent si
facilement les enfants, me faisait bondir le cœur. Je séjournais sous
un arbre, perdu dans de plaintives rêveries, je lisais là les livres
que nous distribuait mensuellement le bibliothécaire. Combien de
douleurs étaient cachées au fond de cette solitude monstrueuse, quelles
angoisses engendrait mon abandon? Imaginez ce que mon âme tendre dut
ressentir à la première distribution de prix où j'obtins les deux
plus estimés, le prix de thème et celui de version? En venant les
recevoir sur le théâtre au milieu des acclamations et des fanfares,
je n'eus ni mon père ni ma mère pour me fêter, alors que le parterre
était rempli par les parents de tous mes camarades. Au lieu de baiser
le distributeur, suivant l'usage, je me précipitai dans son sein et
j'y fondis en larmes. Le soir, je brûlai mes couronnes dans le poêle.
Les parents demeuraient en ville pendant la semaine employée par les
exercices qui précédaient la distribution des prix, ainsi mes camarades
décampaient tous joyeusement le matin; tandis que moi, de qui les
parents étaient à quelques lieues de là, je restais dans les cours avec
les Outre-mer, nom donné aux écoliers dont les familles se trouvaient
aux îles ou à l'étranger. Le soir, durant la prière, les barbares
nous vantaient les bons dîners faits avec leurs parents. Vous verrez
toujours mon malheur s'agrandissant en raison de la circonférence
des sphères sociales où j'entrerai. Combien d'efforts n'ai-je pas
tentés pour infirmer l'arrêt qui me condamnait à ne vivre qu'en
moi! Combien d'espérances long-temps conçues avec mille élancements
d'âme et détruites en un jour! Pour décider mes parents à venir au
collége, je leur écrivais des épîtres pleines de sentiments, peut-être
emphatiquement exprimés, mais ces lettres auraient-elles dû m'attirer
les reproches de ma mère qui me réprimandait avec ironie sur mon style?
Sans me décourager, je promettais de remplir les conditions que ma mère
et mon père mettaient à leur arrivée, j'implorais l'assistance de mes
sœurs à qui j'écrivais aux jours de leur fête et de leur naissance,
avec l'exactitude des pauvres enfants délaissés, mais avec une vaine
persistance. Aux approches de la distribution des prix, je redoublais
mes prières, je parlais de triomphes pressentis. Trompé par le silence
de mes parents, je les attendais en m'exaltant le cœur, je les
annonçais à mes camarades; et quand, à l'arrivée des familles, le pas
du vieux portier qui appelait les écoliers retentissait dans les cours,
j'éprouvais alors des palpitations maladives. Jamais ce vieillard ne
prononça mon nom. Le jour où je m'accusai d'avoir maudit l'existence,
mon confesseur me montra le ciel où fleurissait la palme promise par le
_Beati qui lugent!_ du Sauveur. Lors de ma première communion, je me
jetai donc dans les mystérieuses profondeurs de la prière, séduit par
les idées religieuses dont les féeries morales enchantent les jeunes
esprits. Animé d'une ardente foi, je priais Dieu de renouveler en ma
faveur les miracles fascinateurs que je lisais dans le Martyrologe. A
cinq ans je m'envolais dans une étoile, à douze ans j'allais frapper
aux portes du Sanctuaire. Mon extase fit éclore en moi des songes
inénarrables qui meublèrent mon imagination, enrichirent ma tendresse
et fortifièrent mes facultés pensantes. J'ai souvent attribué ces
sublimes visions à des anges chargés de façonner mon âme à de divines
destinées, elles ont doué mes yeux de la faculté de voir l'esprit
intime des choses; elles ont préparé mon cœur aux magies qui font le
poète malheureux, quand il a le fatal pouvoir de comparer ce qu'il
sent à ce qui est, les grandes choses voulues au peu qu'il obtient;
elles ont écrit dans ma tête un livre où j'ai pu lire ce que je devais
exprimer, elles ont mis sur mes lèvres le charbon de l'improvisateur.
Mon père conçut quelques doutes sur la portée de l'enseignement
oratorien, et vint m'enlever de Pont-le-Voy pour me mettre à Paris dans
une Institution située au Marais. J'avais quinze ans. Examen fait de
ma capacité, le rhétoricien de Pont-le-Voy fut jugé digne d'être en
troisième. Les douleurs que j'avais éprouvées en famille, à l'école,
au collége, je les retrouvai sous une nouvelle forme pendant mon
séjour à la pension Lepître. Mon père ne m'avait point donné d'argent.
Quand mes parents savaient que je pouvais être nourri, vêtu, gorgé de
latin, bourré de grec, tout était résolu. Durant le cours de ma vie
collégiale, j'ai connu mille camarades environ, et n'ai rencontré chez
aucun l'exemple d'une pareille indifférence. Attaché fanatiquement
aux Bourbons, monsieur Lepître avait eu des relations avec mon père à
l'époque où des royalistes dévoués essayèrent d'enlever au Temple la
reine Marie-Antoinette; ils avaient renouvelé connaissance; monsieur
Lepître se crut donc obligé de réparer l'oubli de mon père, mais la
somme qu'il me donna mensuellement fut médiocre, car il ignorait les
intentions de ma famille. La pension était installée à l'ancien hôtel
Joyeuse, où, comme dans toutes les anciennes demeures seigneuriales,
il se trouvait une loge de suisse. Pendant la récréation qui précédait
l'heure où le _gâcheux_ nous conduisait au lycée Charlemagne, les
camarades opulents allaient déjeuner chez notre portier, nommé Doisy.
Monsieur Lepître ignorait ou souffrait le commerce de Doisy, véritable
contrebandier que les élèves avaient intérêt à choyer: il était le
secret chaperon de nos écarts, le confident des rentrées tardives,
notre intermédiaire entre les loueurs de livres défendus. Déjeuner avec
une tasse de café au lait était un goût aristocratique, expliqué par le
prix excessif auquel montèrent les denrées coloniales sous Napoléon.
Si l'usage du sucre et du café constituait un luxe chez les parents,
il annonçait parmi nous une supériorité vaniteuse qui aurait engendré
notre passion, si la pente à l'imitation, si la gourmandise, si la
contagion de la mode n'eussent pas suffi. Doisy nous faisait crédit, il
nous supposait à tous des sœurs ou des tantes qui approuvent le point
d'honneur des écoliers et payent leurs dettes. Je résistai long-temps
aux blandices de la buvette. Si mes juges eussent connu la force des
séductions, les héroïques aspirations de mon âme vers le stoïcisme,
les rages contenues pendant ma longue résistance, ils eussent essuyé
mes pleurs au lieu de les faire couler. Mais, enfant, pouvais-je avoir
cette grandeur d'âme qui fait mépriser le mépris d'autrui? Puis je
sentis peut-être les atteintes de plusieurs vices sociaux dont la
puissance fut augmentée par ma convoitise. Vers la fin de la deuxième
année, mon père et ma mère vinrent à Paris. Le jour de leur arrivée me
fut annoncé par mon frère: il habitait Paris et ne m'avait pas fait
une seule visite. Mes sœurs étaient du voyage, et nous devions voir
Paris ensemble. Le premier jour nous irions dîner au Palais-Royal
afin d'être tout portés au Théâtre-Français. Malgré l'ivresse que me
causa ce programme de fêtes inespérées, ma joie fut détendue par le
vent d'orage qui impressionne si rapidement les habitués du malheur.
J'avais à déclarer cent francs de dettes contractées chez le sieur
Doisy, qui me menaçait de demander lui-même son argent à mes parents.
J'inventai de prendre mon frère pour drogman de Doisy, pour interprète
de mon repentir, pour médiateur de mon pardon. Mon père pencha vers
l'indulgence. Mais ma mère fut impitoyable, son œil bleu foncé me
pétrifia, elle fulmina de terribles prophéties. «Que serais-je plus
tard, si dès l'âge de dix-sept ans je faisais de semblables équipées!
Étais-je bien son fils? Allais-je ruiner ma famille? Étais-je donc seul
au logis? La carrière embrassée par mon frère Charles n'exigeait-elle
pas une dotation indépendante, déjà méritée par une conduite qui
glorifiait sa famille, tandis que j'en serais la honte? Mes deux sœurs
se marieraient-elles sans dot? Ignorais-je donc le prix de l'argent
et ce que je coûtais? A quoi servaient le sucre et le café dans une
éducation? Se conduire ainsi, n'était-ce pas apprendre tous les vices?»
Marat était un ange en comparaison de moi. Après avoir subi le choc
de ce torrent qui charria mille terreurs en mon âme, mon frère me
reconduisit à ma pension, je perdis le dîner aux Frères Provençaux et
fus privé de voir Talma dans _Britannicus_. Telle fut mon entrevue avec
ma mère après une séparation de douze ans.
Quand j'eus fini mes humanités, mon père me laissa sous la tutelle de
monsieur Lepître: je devais apprendre les mathématiques transcendantes,
faire une première année de Droit et commencer de hautes études.
Pensionnaire en chambre et libéré des classes, je crus à une trêve
entre la misère et moi. Mais malgré mes dix-neuf ans, ou peut-être à
cause de mes dix-neuf ans, mon père continua le système qui m'avait
envoyé jadis à l'école sans provisions de bouche, au collége sans
menus plaisirs, et donné Doisy pour créancier. J'eus peu d'argent à ma
disposition. Que tenter à Paris sans argent? D'ailleurs, ma liberté fut
savamment enchaînée. Monsieur Lepître me faisait accompagner à l'École
de Droit par un gâcheux qui me remettait aux mains du professeur, et
venait me reprendre. Une jeune fille aurait été gardée avec moins de
précautions que les craintes de ma mère n'en inspirèrent pour conserver
ma personne. Paris effrayait à bon droit mes parents. Les écoliers sont
secrètement occupés de ce qui préoccupe aussi les demoiselles dans
leurs pensionnats; quoi qu'on fasse, celles-ci parleront toujours de
l'amant, et ceux-là de la femme. Mais à Paris, et dans ce temps, les
conversations entre camarades étaient dominées par le monde oriental
et sultanesque du Palais-Royal. Le Palais-Royal était un Eldorado
d'amour où le soir les lingots couraient tout monnayés. Là cessaient
les doutes les plus vierges, là pouvaient s'apaiser nos curiosités
allumées! Le Palais-Royal et moi, nous fûmes deux asymptotes, dirigées
l'une vers l'autre sans pouvoir se rencontrer. Voici comment le sort
déjoua mes tentatives. Mon père m'avait présenté chez une de mes tantes
qui demeurait dans l'île Saint-Louis, où je dus aller dîner les jeudis
et les dimanches, conduit par madame ou par monsieur Lepître, qui, ces
jours-là, sortaient et me reprenaient le soir en revenant chez eux.
Singulières récréations! La marquise de Listomère était une grande dame
cérémonieuse qui n'eut jamais la pensée de m'offrir un écu. Vieille
comme une cathédrale, peinte comme une miniature, somptueuse dans sa
mise, elle vivait dans son hôtel comme si Louis XV ne fût pas mort,
et ne voyait que des vieilles femmes et des gentilshommes, société
de corps fossiles où je croyais être dans un cimetière. Personne ne
m'adressait la parole, et je ne me sentais pas la force de parler le
premier. Les regards hostiles ou froids me rendaient honteux de ma
jeunesse qui semblait importune à tous. Je basai le succès de mon
escapade sur cette indifférence, en me proposant de m'esquiver un
jour, aussitôt le dîner fini, pour voler aux Galeries de bois. Une
fois engagée dans un whist, ma tante ne faisait plus attention à moi.
Jean, son valet de chambre, se souciait peu de monsieur Lepître; mais
ce malheureux dîner se prolongeait malheureusement en raison de la
vétusté des mâchoires ou de l'imperfection des râteliers. Enfin un
soir, entre huit et neuf heures, j'avais gagné l'escalier, palpitant
comme Bianca Capello le jour de sa fuite; mais, quand le suisse m'eut
tiré le cordon, je vis le fiacre de monsieur Lepître dans la rue, et
le bonhomme qui me demandait de sa voix poussive. Trois fois le hasard
s'interposa fatalement entre l'enfer du Palais-Royal et le paradis
de ma jeunesse. Le jour où, me trouvant honteux à vingt ans de mon
ignorance, je résolus d'affronter tous les périls pour en finir; au
moment où faussant compagnie à monsieur Lepître pendant qu'il montait
en voiture, opération difficile, il était gros comme Louis XVIII et
pied-bot; eh! bien, ma mère arrivait en chaise de poste! Je fus arrêté
par son regard et demeurai comme l'oiseau devant le serpent. Par quel
hasard la rencontrai-je? Rien de plus naturel. Napoléon tentait ses
derniers coups. Mon père, qui pressentait le retour des Bourbons,
venait éclairer mon frère employé déjà dans la diplomatie impériale.
Il avait quitté Tours avec ma mère. Ma mère s'était chargée de m'y
reconduire pour me soustraire aux dangers dont la capitale semblait
menacée à ceux qui suivaient intelligemment la marche des ennemis.
En quelques minutes je fus enlevé de Paris, au moment où son séjour
allait m'être fatal. Les tourments d'une imagination sans cesse agitée
de désirs réprimés, les ennuis d'une vie attristée par de constantes
privations, m'avaient contraint à me jeter dans l'étude, comme les
hommes lassés de leur sort se confinaient autrefois dans un cloître.
Chez moi, l'étude était devenue une passion qui pouvait m'être fatale
en m'emprisonnant à l'époque où les jeunes gens doivent se livrer aux
activités enchanteresses de leur nature printanière.
Ce léger croquis d'une jeunesse, où vous devinez d'innombrables
élégies, était nécessaire pour expliquer l'influence qu'elle exerça
sur mon avenir. Affecté par tant d'éléments morbides, à vingt ans
passés, j'étais encore petit, maigre et pâle. Mon âme pleine de
vouloirs se débattait avec un corps débile en apparence; mais qui,
selon le mot d'un vieux médecin de Tours, subissait la dernière fusion
d'un tempérament de fer. Enfant par le corps et vieux par la pensée,
j'avais tant lu, tant médité, que je connaissais métaphysiquement la
vie dans ses hauteurs au moment où j'allais apercevoir les difficultés
tortueuses de ses défilés et les chemins sablonneux de ses plaines.
Des hasards inouïs m'avaient laissé dans cette délicieuse période
où surgissent les premiers troubles de l'âme, où elle s'éveille aux
voluptés, où pour elle tout est sapide et frais. J'étais entre
ma puberté prolongée par mes travaux et une virilité qui poussait
tardivement ses rameaux verts. Nul jeune homme ne fut, mieux que je ne
l'étais, préparé à sentir, à aimer. Pour bien comprendre mon récit,
reportez-vous donc à ce bel âge où la bouche est vierge de mensonges,
où le regard est franc, quoique voilé par des paupières qu'alourdissent
les timidités en contradiction avec le désir, où l'esprit ne se plie
point au jésuitisme du monde, où la couardise du cœur égale en violence
les générosités du premier mouvement.
Je ne vous parlerai point du voyage que je fis de Paris à Tours avec
ma mère. La froideur de ses façons réprima l'essor de mes tendresses.
En partant de chaque nouveau relais, je me promettais de parler; mais
un regard, un mot effarouchaient les phrases prudemment méditées pour
mon exorde. A Orléans, au moment de se coucher, ma mère me reprocha mon
silence. Je me jetai à ses pieds, j'embrassai ses genoux en pleurant à
chaudes larmes, je lui ouvris mon cœur, gros d'affection; j'essayai de
la toucher par l'éloquence d'une plaidoirie affamée d'amour, et dont
les accents eussent remué les entrailles d'une marâtre. Ma mère me
répondit que je jouais la comédie. Je me plaignis de son abandon, elle
m'appela fils dénaturé. J'eus un tel serrement de cœur, qu'à Blois je
courus sur le pont pour me jeter dans la Loire. Mon suicide fut empêché
par la hauteur du parapet.
A mon arrivée, mes deux sœurs, qui ne me connaissaient point,
marquèrent plus d'étonnement que de tendresse; cependant plus tard,
par comparaison, elles me parurent pleines d'amitié pour moi. Je
fus logé dans une chambre, au troisième étage. Vous aurez compris
l'étendue de mes misères quand je vous aurai dit que ma mère me
laissa, moi, jeune homme de vingt ans, sans autre linge que celui de
mon misérable trousseau de pension, sans autre garde-robe que mes
vêtements de Paris. Si je volais d'un bout du salon à l'autre pour lui
ramasser son mouchoir, elle ne me disait que le froid merci qu'une
femme accorde à son valet. Obligé de l'observer pour reconnaître
s'il y avait en son cœur des endroits friables où je pusse attacher
quelques rameaux d'affection, je vis en elle une grande femme sèche
et mince, joueuse, égoïste, impertinente comme toutes les Listomère
chez qui l'impertinence se compte dans la dot. Elle ne voyait dans
la vie que des devoirs à remplir; toutes les femmes froides que j'ai
rencontrées se faisaient comme elle une religion du devoir: elle
recevait nos adorations comme un prêtre reçoit l'encens à la messe; mon
frère aîné semblait avoir absorbé le peu de maternité qu'elle avait
au cœur. Elle nous piquait sans cesse par les traits d'une ironie
mordante, l'arme des gens sans cœur, et de laquelle elle se servait
contre nous qui ne pouvions lui rien répondre. Malgré ces barrières
épineuses, les sentiments instinctifs tiennent par tant de racines,
la religieuse terreur inspirée par une mère de laquelle il coûte trop
de désespérer conserve tant de liens, que la sublime erreur de notre
amour se continua jusqu'au jour où, plus avancés dans la vie, elle
fut souverainement jugée. En ce jour commencent les représailles des
enfants dont l'indifférence engendrée par les déceptions du passé,
grossie des épaves limoneuses qu'ils en ramènent, s'étend jusque sur la
tombe. Ce terrible despotisme chassa les idées voluptueuses que j'avais
follement médité de satisfaire à Tours. Je me jetai désespérément dans
la bibliothèque de mon père, où je me mis à lire tous les livres que
je ne connaissais point. Mes longues séances de travail m'épargnèrent
tout contact avec ma mère, mais elles aggravèrent ma situation morale.
Parfois, ma sœur aînée, celle qui a épousé notre cousin le marquis de
Listomère, cherchait à me consoler sans pouvoir calmer l'irritation à
laquelle j'étais en proie. Je voulais mourir.