mendiants, la noblesse, le commerce, toute la ville enfin parlait de la
grande nouvelle: l'arrestation du comte d'Esgrignon soupçonné d'avoir
commis un faux. Le comte d'Esgrignon irait en Cour d'Assises, il serait
condamné, marqué. La plupart des personnes à qui l'honneur de la maison
d'Esgrignon était cher, niaient le fait. Quand il fit nuit, Chesnel
vint prendre chez madame Camusot le jeune inconnu qu'il conduisit à
l'hôtel d'Esgrignon où mademoiselle Armande l'attendait. La pauvre
fille mena chez elle la belle Maufrigneuse, à laquelle elle donna son
appartement. Monseigneur l'évêque occupait celui de Victurnien. Quand
la noble Armande se vit seule avec la duchesse, elle lui jeta le plus
déplorable regard.
--Vous deviez bien votre secours au pauvre enfant qui s'est perdu pour
vous, madame, dit-elle, un enfant à qui tout le monde ici se sacrifie.
La duchesse avait déjà jeté son coup d'œil de femme sur la chambre de
mademoiselle d'Esgrignon, et y avait vu l'image de la vie de cette
sublime fille: vous eussiez dit de la cellule d'une religieuse, à voir
cette pièce nue, froide et sans luxe. La duchesse, émue en contemplant
le passé, le présent et l'avenir de cette existence, en reconnaissant
le contraste inouï qu'y produisait sa présence, ne put retenir des
larmes qui roulèrent sur ses joues et lui servirent de réponse.
--Ah! j'ai tort, pardonnez-moi, madame la duchesse? reprit la
chrétienne qui l'emporta sur la tante de Victurnien, vous ignoriez
notre misère, mon neveu était incapable de vous l'avouer. D'ailleurs,
en vous voyant, tout se conçoit, même le crime!
Mademoiselle Armande, sèche et maigre, pâle, mais belle comme une de
ces figures effilées et sévères que les peintres allemands ont seuls su
faire, eut aussi les yeux mouillés.
--Rassurez-vous, cher ange, dit enfin la duchesse, il est sauvé.
--Oui, mais l'honneur, mais son avenir! Chesnel me l'a dit: le Roi sait
la vérité.
--Nous songerons à réparer le mal, dit la duchesse.
Mademoiselle Armande descendit au salon, et trouva le Cabinet des
Antiques au grand complet. Autant pour fêter Monseigneur que pour
entourer le marquis d'Esgrignon, chacun des habitués était venu.
Chesnel, posté dans l'antichambre, recommandait à chaque arrivant le
plus profond silence sur la grande affaire, afin que le vénérable
marquis n'en sût jamais rien. Le loyal Franc était capable de tuer son
fils ou de tuer du Croisier; dans cette circonstance, il lui aurait
fallu un criminel d'un côté ou de l'autre. Par un singulier hasard,
le marquis, heureux du retour de son fils à Paris, parla plus qu'à
l'ordinaire de Victurnien. Victurnien allait être placé bientôt par
le Roi, le Roi s'occupait enfin des d'Esgrignon. Chacun, la mort dans
l'âme, exaltait la bonne conduite de Victurnien. Mademoiselle Armande
préparait les voies à la soudaine apparition de son neveu, en disant à
son frère que Victurnien viendrait sans doute les voir et qu'il devait
être en route.
--Bah! dit le marquis debout devant sa cheminée, s'il fait bien ses
affaires là où il est, il doit y rester, et ne pas songer à la joie que
son vieux père aurait à le voir. Le service du Roi avant tout.
La plupart de ceux qui entendirent cette phrase frissonnèrent. Le
procès pouvait livrer l'épaule d'un d'Esgrignon au fer du bourreau! Il
y eut un moment d'affreux silence. La vieille marquise de Casteran ne
put retenir une larme qu'elle versa sur son rouge en détournant la tête.
Le lendemain, à midi, par un temps superbe, toute la population en
rumeur était dispersée par groupes dans la rue qui traversait la ville,
et il n'y était question que de la grande affaire. Le jeune comte
était-il ou n'était il pas en prison? En ce moment, on aperçut le
tilbury bien connu du comte d'Esgrignon descendant par le haut de la
rue Saint-Blaise, et venant de la Préfecture. Ce tilbury était mené par
le comte accompagné d'un charmant jeune homme inconnu, tous deux gais,
riant, causant, ayant des roses du Bengale à la boutonnière. Ce fut un
de ces coups de théâtre qu'il est impossible de décrire. A dix heures,
un jugement de non-lieu, parfaitement motivé, avait rendu la liberté au
jeune comte. Du Croisier y fut foudroyé par un _attendu_ qui réservait
au comte d'Esgrignon ses droits pour le poursuivre en calomnie. Le
vieux Chesnel remontait, comme par hasard, la Grande-Rue, et disait
à qui voulait l'entendre, que du Croisier avait tendu le plus infâme
des piéges à l'honneur de la maison d'Esgrignon, et que, s'il n'était
pas poursuivi comme calomniateur, il devait cette condescendance à la
noblesse de sentiment qui animait les d'Esgrignon. Le soir de cette
fameuse journée, après le coucher du marquis d'Esgrignon, le jeune
comte, mademoiselle Armande et le beau petit page qui allait repartir
se trouvèrent seuls avec le chevalier, à qui l'on ne put cacher le sexe
de ce charmant cavalier et qui fut le seul dans la ville, hormis les
trois juges et madame Camusot, de qui la présence de la duchesse fut
connue.
--La maison d'Esgrignon est sauvée, dit Chesnel, mais elle ne se
relèvera pas de ce choc d'ici à cent ans. Il faut maintenant payer les
dettes, et vous ne pouvez plus, monsieur le comte, faire autre chose
que vous marier avec une héritière.
--Et la prendre où elle sera, dit la duchesse.
--Une seconde mésalliance, s'écria mademoiselle Armande.
La duchesse se mit à rire.
Il vaut mieux se marier que de mourir, dit-elle en sortant de la poche
de son gilet un petit flacon donné par l'apothicairerie du château des
Tuileries.
Mademoiselle Armande fit un geste d'effroi, le vieux Chesnel prit la
main de la belle Maufrigneuse et la lui baisa sans permission.
--Vous êtes donc fous, ici? reprit la duchesse. Vous voulez donc
rester au quinzième siècle quand nous sommes au dix-neuvième? Mes
chers enfants, il n'y a plus de noblesse, il n'y a plus que de
l'aristocratie. Le Code civil de Napoléon a tué les parchemins comme
le canon avait déjà tué la féodalité. Vous serez bien plus nobles que
vous ne l'êtes quand vous aurez de l'argent. Épousez qui vous voudrez,
Victurnien, vous anoblirez votre femme, voilà le plus solide des
priviléges qui restent à la noblesse française. Monsieur de Talleyrand
n'a-t-il pas épousé madame Grandt sans se compromettre? Souvenez-vous
de Louis XIV marié à la veuve Scarron.
--Il ne l'avait pas épousée pour son argent, dit mademoiselle Armande.
--Recevriez-vous la comtesse d'Esgrignon, si c'était la nièce d'un du
Croisier? dit Chesnel.
--Peut-être, répondit la duchesse, mais le roi, sans aucun doute, la
verrait avec plaisir. Vous ne savez donc pas ce qui se passe! dit-elle
en voyant l'étonnement peint sur tous les visages. Victurnien est venu
à Paris, il sait comment y vont les choses. Nous étions plus puissants
sous Napoléon. Victurnien, épousez mademoiselle Duval, épousez qui vous
voudrez, elle sera marquise d'Esgrignon tout aussi bien que je suis
duchesse de Maufrigneuse.
--Tout est perdu, même l'honneur, dit le Chevalier en faisant un geste.
--Adieu, Victurnien, dit la duchesse en l'embrassant au front, nous ne
nous verrons plus. Ce que vous avez de mieux à faire est de vivre sur
vos terres, l'air de Paris ne vous vaut rien.
--Diane? cria le jeune comte au désespoir.
--Monsieur, vous vous oubliez étrangement, dit froidement la
duchesse en quittant son rôle d'homme et de maîtresse et redevenant
non-seulement ange, mais encore duchesse, non-seulement duchesse, mais
la Célimène de Molière.
La duchesse de Maufrigneuse salua dignement ces quatre personnages, et
obtint du Chevalier la dernière larme d'admiration qu'il eût au service
du beau sexe.
--Comme elle ressemble à la princesse Goritza! s'écria-t-il à voix
basse.
Diane avait disparu. Le fouet du postillon disait à Victurnien que le
beau roman de sa première passion était fini. En danger, Diane avait
encore pu voir dans le jeune comte son amant; mais, sauvé, la duchesse
le méprisait comme un homme faible qu'il était.
Six mois après, Camusot fut nommé juge-suppléant à Paris, et plus
tard Juge d'Instruction. Michu devint Procureur du Roi. Le bonhomme
Blondet passa Conseiller à la Cour royale, y resta le temps nécessaire
pour prendre sa retraite et revint habiter sa jolie petite maison.
Joseph Blondet eut le siége de son père au Tribunal pour le reste de
ses jours, mais sans aucune chance d'avancement, et fut l'époux de
mademoiselle Blandureau, qui s'ennuie aujourd'hui dans cette maison de
briques et de fleurs, autant qu'une carpe dans un bassin de marbre.
Enfin, Michu, Camusot reçurent la croix de la Légion-d'Honneur, et le
vieux Blondet reçut celle d'officier. Quant au premier Substitut du
Procureur du Roi, monsieur Sauvager, il fut envoyé en Corse au grand
contentement de du Croisier qui, certes, ne voulait pas lui donner sa
nièce.
Du Croisier, stimulé par le président du Ronceret, appela du jugement
de non-lieu en Cour Royale et perdit. Dans tout le Département, les
Libéraux soutinrent que le petit d'Esgrignon avait commis un faux.
Les Royalistes, de leur côté, racontèrent les horribles trames que la
vengeance avait fait ourdir à _l'infâme du Croisier_. Un duel eut lieu
entre du Croisier et Victurnien. Le hasard des armes fut pour l'ancien
fournisseur, qui blessa dangereusement le jeune comte et maintint ses
dires. La lutte entre les deux partis fut encore envenimée par cette
affaire que les Libéraux remettaient sur le tapis à tout propos. Du
Croisier, toujours repoussé aux Élections, ne voyait aucune chance de
faire épouser sa nièce au jeune comte, surtout après son duel.
Un mois après la confirmation du jugement en Cour royale, Chesnel,
épuisé par cette lutte horrible où ses forces morales et physiques
furent ébranlées, mourut dans son triomphe comme un vieux chien fidèle
qui a reçu les défenses d'un marcassin dans le ventre. Il mourut aussi
heureux qu'il pouvait l'être, en laissant la Maison quasi-ruinée et
le jeune homme dans la misère, perdu d'ennui, sans aucune chance
d'établissement. Cette cruelle pensée, jointe à son abattement, acheva
sans doute le pauvre vieillard. Au milieu de tant de ruines, accablé
par tant de chagrins, il reçut une grande consolation: le vieux
marquis, sollicité par sa sœur, lui rendit toute son amitié. Ce grand
personnage vint dans la petite maison de la rue du Bercail, il s'assit
au chevet du lit de son vieux serviteur, dont tous les sacrifices
lui étaient inconnus. Chesnel se dressa sur son séant, et récita le
cantique de Siméon, le marquis lui permit de se faire enterrer dans la
chapelle du château, le corps en travers, et au bas de la fosse où ce
quasi-dernier d'Esgrignon devait reposer lui-même.
Ainsi mourut l'un des derniers représentants de cette belle et
grande domesticité, mot que l'on prend souvent en mauvaise part,
et auquel nous donnons ici sa signification réelle en lui faisant
exprimer l'attachement féodal du serviteur au maître. Ce sentiment,
qui n'existait plus qu'au fond de la province et chez quelques
vieux serviteurs de la royauté, honorait également et la Noblesse
qui inspirait de semblables affections, et la bourgeoisie qui
les concevait. Ce noble et magnifique dévouement est impossible
aujourd'hui. Les maisons nobles n'ont plus de serviteurs, de même qu'il
n'y a plus de Roi de France ni de pairs héréditaires, ni de biens
immuablement fixés dans les maisons historiques pour en perpétuer les
splendeurs nationales. Chesnel n'était pas seulement un de ces grands
hommes inconnus de la vie privée, il était donc aussi une grande chose.
La continuité de ses sacrifices ne lui donne-t-elle pas je ne sais
quoi de grave et de sublime? ne dépasse-t-elle pas l'héroïsme de la
bienfaisance, qui est toujours un effort momentané? La vertu de Chesnel
appartient essentiellement aux classes placées entre les misères du
peuple et les grandeurs de l'aristocratie, et qui peuvent unir ainsi
les modestes vertus du Bourgeois aux sublimes pensées du Noble, en les
éclairant aux flambeaux d'une solide instruction.
Victurnien, jugé défavorablement à la cour, n'y pouvait plus trouver
ni fille riche, ni emploi. Le Roi se refusa constamment à donner la
pairie aux d'Esgrignon, seule faveur qui pût tirer Victurnien de la
misère. Du vivant de son père, il était impossible de marier le jeune
comte avec une héritière bourgeoise, il dut vivre mesquinement dans la
maison paternelle avec les souvenirs de ses deux années de splendeur
parisienne et d'amour aristocratique. Triste et morne, il végétait
entre son père au désespoir, qui attribuait à une maladie de langueur
l'état où il voyait son fils, et sa tante dévorée de chagrin. Chesnel
n'était plus là. Le marquis mourut en 1830, après avoir vu le Roi
Charles X passant à Nonancourt où ce grand d'Esgrignon alla, suivi de
la noblesse valide du _Cabinet des Antiques_, lui rendre ses devoirs et
se joindre au maigre cortége de la monarchie vaincue. Acte de courage
qui semblera tout simple aujourd'hui, mais que l'enthousiasme de la
Révolte rendit alors sublime!
--Les Gaulois triomphent! fut le dernier mot du marquis.
La victoire de du Croisier fut alors complète, car le nouveau marquis
d'Esgrignon, huit jours après la mort de son vieux père, accepta
mademoiselle Duval pour femme, elle avait trois millions de dot, du
Croisier et sa femme assuraient leur fortune à mademoiselle Duval au
contrat. Du Croisier dit, pendant la cérémonie du mariage, que la
maison d'Esgrignon était la plus honorable de toutes les maisons nobles
de France. Vous voyez tous les hivers le marquis d'Esgrignon, qui doit
réunir un jour plus de cent mille écus de rente, à Paris où il mène la
joyeuse vie des garçons, n'ayant plus des grands seigneurs d'autrefois
que son indifférence pour sa femme, de laquelle il n'a nul souci.
--Quant à mademoiselle d'Esgrignon, disait Émile Blondet à qui l'on
doit les détails de cette aventure, si elle ne ressemble plus à la
céleste figure entrevue pendant mon enfance, elle est certes, à
soixante-sept ans, la plus douloureuse et la plus intéressante figure
du Cabinet des Antiques où elle trône encore. Je l'ai vue au dernier
voyage que je fis dans mon pays, pour y aller chercher les papiers
nécessaires à mon mariage. Quand mon père apprit qui j'épousais, il
demeura stupéfait, il ne retrouva la parole qu'au moment où je lui
dis que j'étais Préfet.--Tu es né préfet! me répondit-il en souriant.
En faisant un tour par la ville, je rencontrai mademoiselle Armande
qui m'apparut plus grande que jamais! Il m'a semblé voir Marius sur
les ruines de Carthage. Ne survit-elle pas à ses religions, à ses
croyances détruites? elle ne croit plus qu'en Dieu. Habituellement
triste, muette, elle ne conserve, de son ancienne beauté, que des yeux
d'un éclat surnaturel. Quand je l'ai vue allant à la messe, son livre à
la main, je n'ai pu m'empêcher de penser qu'elle demande à Dieu de la
retirer de ce monde.
Aux Jardies, juillet 1837.
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
LE COMTE DE MORTSAUF.
Maigre et de haute taille, il avait l'attitude d'un gentilhomme,
etc.....
(LE LYS DANS LA VALLÉE.)]
LE LYS DANS LA VALLÉE.
A MONSIEUR J.-B. NACQUART,
MEMBRE DE L'ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE.
_Cher docteur, voici l'une des pierres les plus travaillées
dans la seconde assise d'un édifice littéraire lentement et
laborieusement construit; j'y veux inscrire votre nom, autant
pour remercier le savant qui me sauva jadis, que pour célébrer
l'ami de tous les jours._
DE BALZAC.
A MADAME LA COMTESSE NATALIE DE MANERVILLE.
«Je cède à ton désir. Le privilége de la femme que nous aimons
plus qu'elle ne nous aime est de nous faire oublier à tout propos
les règles du bon sens. Pour ne pas voir un pli se former sur
vos fronts, pour dissiper la boudeuse expression de vos lèvres
que le moindre refus attriste, nous franchissons miraculeusement
les distances, nous donnons notre sang, nous dépensons l'avenir.
Aujourd'hui tu veux mon passé, le voici. Seulement, sache-le
bien, Natalie: en t'obéissant, j'ai dû fouler aux pieds des
répugnances inviolées. Mais pourquoi suspecter les soudaines et
longues rêveries qui me saisissent parfois en plein bonheur?
pourquoi ta jolie colère de femme aimée, à propos d'un silence?
Ne pouvais-tu jouer avec les contrastes de mon caractère sans
en demander les causes? As-tu dans le cœur des secrets qui,
pour se faire absoudre, aient besoin des miens? Enfin, tu l'as
deviné, Natalie, et peut-être vaut-il mieux que tu saches tout:
oui, ma vie est dominée par un fantôme, il se dessine vaguement
au moindre mot qui le provoque, il s'agite souvent de lui-même
au-dessus de moi. J'ai d'imposants souvenirs ensevelis au fond de
mon âme comme ces productions marines qui s'aperçoivent par les
temps calmes, et que les flots de la tempête jettent par fragments
sur la grève. Quoique le travail que nécessitent les idées pour
être exprimées ait contenu ces anciennes émotions qui me font
tant de mal quand elles se réveillent trop soudainement, s'il
y avait dans cette confession des éclats qui te blessassent,
souviens-toi que tu m'as menacé si je ne t'obéissais pas, ne me
punis donc point de t'avoir obéi? Je voudrais que ma confidence
redoublât ta tendresse. A ce soir.
»FÉLIX.»
A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus émouvante
élégie, la peinture des tourments subits en silence par les âmes dont
les racines tendres encore ne rencontrent que de durs cailloux dans
le sol domestique, dont les premières frondaisons sont déchirées par
des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelée
au moment où elles s'ouvrent? Quel poète nous dira les douleurs de
l'enfant dont les lèvres sucent un sein amer, et dont les sourires
sont réprimés par le feu dévorant d'un œil sévère? La fiction qui
représenterait ces pauvres cœurs opprimés par les êtres placés autour
d'eux pour favoriser les développements de leur sensibilité, serait la
véritable histoire de ma jeunesse. Quelle vanité pouvais-je blesser,
moi nouveau-né? quelle disgrâce physique ou morale me valait la
froideur de ma mère? étais-je donc l'enfant du devoir, celui dont la
naissance est fortuite, ou celui dont la vie est un reproche? Mis en
nourrice à la campagne, oublié par ma famille pendant trois ans, quand
je revins à la maison paternelle, j'y comptai pour si peu de chose que
j'y subissais la compassion des gens. Je ne connais ni le sentiment,
ni l'heureux hasard à l'aide desquels j'ai pu me relever de cette
première déchéance: chez moi l'enfant ignore, et l'homme ne sait rien.
Loin d'adoucir mon sort, mon frère et mes deux sœurs s'amusèrent à me
faire souffrir. Le pacte en vertu duquel les enfants cachent leurs
peccadilles et qui leur apprend déjà l'honneur, fut nul à mon égard;
bien plus, je me vis souvent puni pour les fautes de mon frère, sans
pouvoir réclamer contre cette injustice; la courtisanerie, en germe
chez les enfants, leur conseillait-elle de contribuer aux persécutions
qui m'affligeaient, pour se ménager les bonnes grâces d'une mère
également redoutée par eux? était-ce un effet de leur penchant à
l'imitation? était-ce besoin d'essayer leurs forces, ou manque de
pitié? Peut-être ces causes réunies me privèrent-elles des douceurs
de la fraternité. Déjà déshérité de toute affection, je ne pouvais
rien aimer, et la nature m'avait fait aimant! Un ange recueille-t-il
les soupirs de cette sensibilité sans cesse rebutée? Si dans quelques
âmes les sentiments méconnus tournent en haine, dans la mienne ils se
concentrèrent et s'y creusèrent un lit d'où, plus tard, ils jaillirent
sur ma vie. Suivant les caractères, l'habitude de trembler relâche les
fibres, engendre la crainte, et la crainte oblige à toujours céder. De
là vient une faiblesse qui abâtardit l'homme et lui communique je ne
sais quoi d'esclave. Mais ces continuelles tourmentes m'habituèrent
à déployer une force qui s'accrut par son exercice et prédisposa
mon âme aux résistances morales. Attendant toujours une douleur
nouvelle, comme les martyrs attendaient un nouveau coup, tout mon être
dut exprimer une résignation morne sous laquelle les grâces et les
mouvements de l'enfance furent étouffés, attitude qui passa pour un
symptôme d'idiotie et justifia les sinistres pronostics de ma mère.
La certitude de ces injustices excita prématurément dans mon âme la
fierté, ce fruit de la raison, qui sans doute arrêta les mauvais
penchants qu'une semblable éducation encourageait. Quoique délaissé par
ma mère, j'étais parfois l'objet de ses scrupules, parfois elle parlait
de mon instruction et manifestait le désir de s'en occuper; il me
passait alors des frissons horribles en songeant aux déchirements que
me causerait un contact journalier avec elle. Je bénissais mon abandon,
et me trouvais heureux de pouvoir rester dans le jardin à jouer avec
des cailloux, à observer des insectes, à regarder le bleu du firmament.
Quoique l'isolement dût me porter à la rêverie, mon goût pour les
contemplations vint d'une aventure qui vous peindra mes premiers
malheurs. Il était si peu question de moi que souvent la gouvernante
oubliait de me faire coucher. Un soir, tranquillement blotti sous
un figuier, je regardais une étoile avec cette passion curieuse qui
saisit les enfants, et à laquelle ma précoce mélancolie ajoutait une
sorte d'intelligence sentimentale. Mes sœurs s'amusaient et criaient;
j'entendais leur lointain tapage comme un accompagnement à mes idées.
Le bruit cessa, la nuit vint. Par hasard, ma mère s'aperçut de mon
absence. Pour éviter un reproche, notre gouvernante, une terrible
mademoiselle Caroline légitima les fausses appréhensions de ma mère
en prétendant que j'avais la maison en horreur; que si elle n'eût pas
attentivement veillé sur moi, je me serais enfui déjà; je n'étais pas
imbécile, mais sournois; parmi tous les enfants commis à ses soins,
elle n'en avait jamais rencontré dont les dispositions fussent aussi
mauvaises que les miennes. Elle feignit de me chercher et m'appela,
je répondis; elle vint au figuier où elle savait que j'étais.--Que
faisiez-vous donc là? me dit-elle.--Je regardais une étoile.--Vous
ne regardiez pas une étoile, dit ma mère qui nous écoutait du haut
de son balcon, connaît-on l'astronomie à votre âge?--Ah! madame,
s'écria mademoiselle Caroline, il a lâché le robinet du réservoir, le
jardin est inondé. Ce fut une rumeur générale. Mes sœurs s'étaient
amusées à tourner ce robinet pour voir couler l'eau; mais, surprises
par l'écartement d'une gerbe qui les avait arrosées de toutes parts,
elles avaient perdu la tête et s'étaient enfuies sans avoir pu fermer
le robinet. Atteint et convaincu d'avoir imaginé cette espiéglerie,
accusé de mensonge quand j'affirmais mon innocence, je fus sévèrement
puni. Mais châtiment horrible! je fus persiflé sur mon amour pour
les étoiles, et ma mère me défendit de rester au jardin le soir.
Les défenses tyranniques aiguisent encore plus une passion chez les
enfants que chez les hommes; les enfants ont sur eux l'avantage de
ne penser qu'à la chose défendue, qui leur offre alors des attraits
irrésistibles. J'eus donc souvent le fouet pour mon étoile. Ne pouvant
me confier à personne, je lui disais mes chagrins dans ce délicieux
ramage intérieur par lequel un enfant bégaie ses premières idées, comme
naguère il a bégayé ses premières paroles. A l'âge de douze ans, au
collége, je la contemplais encore en éprouvant d'indicibles délices,
tant les impressions reçues au matin de la vie laissent de profondes
traces au cœur.