Dans la soirée, tous les salons, les petits marchands, les pauvres, les

mendiants, la noblesse, le commerce, toute la ville enfin parlait de la

grande nouvelle: l'arrestation du comte d'Esgrignon soupçonné d'avoir

commis un faux. Le comte d'Esgrignon irait en Cour d'Assises, il serait

condamné, marqué. La plupart des personnes à qui l'honneur de la maison

d'Esgrignon était cher, niaient le fait. Quand il fit nuit, Chesnel

vint prendre chez madame Camusot le jeune inconnu qu'il conduisit à

l'hôtel d'Esgrignon où mademoiselle Armande l'attendait. La pauvre

fille mena chez elle la belle Maufrigneuse, à laquelle elle donna son

appartement. Monseigneur l'évêque occupait celui de Victurnien. Quand

la noble Armande se vit seule avec la duchesse, elle lui jeta le plus

déplorable regard.

--Vous deviez bien votre secours au pauvre enfant qui s'est perdu pour

vous, madame, dit-elle, un enfant à qui tout le monde ici se sacrifie.

La duchesse avait déjà jeté son coup d'œil de femme sur la chambre de

mademoiselle d'Esgrignon, et y avait vu l'image de la vie de cette

sublime fille: vous eussiez dit de la cellule d'une religieuse, à voir

cette pièce nue, froide et sans luxe. La duchesse, émue en contemplant

le passé, le présent et l'avenir de cette existence, en reconnaissant

le contraste inouï qu'y produisait sa présence, ne put retenir des

larmes qui roulèrent sur ses joues et lui servirent de réponse.

--Ah! j'ai tort, pardonnez-moi, madame la duchesse? reprit la

chrétienne qui l'emporta sur la tante de Victurnien, vous ignoriez

notre misère, mon neveu était incapable de vous l'avouer. D'ailleurs,

en vous voyant, tout se conçoit, même le crime!

Mademoiselle Armande, sèche et maigre, pâle, mais belle comme une de

ces figures effilées et sévères que les peintres allemands ont seuls su

faire, eut aussi les yeux mouillés.

--Rassurez-vous, cher ange, dit enfin la duchesse, il est sauvé.

--Oui, mais l'honneur, mais son avenir! Chesnel me l'a dit: le Roi sait

la vérité.

--Nous songerons à réparer le mal, dit la duchesse.

Mademoiselle Armande descendit au salon, et trouva le Cabinet des

Antiques au grand complet. Autant pour fêter Monseigneur que pour

entourer le marquis d'Esgrignon, chacun des habitués était venu.

Chesnel, posté dans l'antichambre, recommandait à chaque arrivant le

plus profond silence sur la grande affaire, afin que le vénérable

marquis n'en sût jamais rien. Le loyal Franc était capable de tuer son

fils ou de tuer du Croisier; dans cette circonstance, il lui aurait

fallu un criminel d'un côté ou de l'autre. Par un singulier hasard,

le marquis, heureux du retour de son fils à Paris, parla plus qu'à

l'ordinaire de Victurnien. Victurnien allait être placé bientôt par

le Roi, le Roi s'occupait enfin des d'Esgrignon. Chacun, la mort dans

l'âme, exaltait la bonne conduite de Victurnien. Mademoiselle Armande

préparait les voies à la soudaine apparition de son neveu, en disant à

son frère que Victurnien viendrait sans doute les voir et qu'il devait

être en route.

--Bah! dit le marquis debout devant sa cheminée, s'il fait bien ses

affaires là où il est, il doit y rester, et ne pas songer à la joie que

son vieux père aurait à le voir. Le service du Roi avant tout.

La plupart de ceux qui entendirent cette phrase frissonnèrent. Le

procès pouvait livrer l'épaule d'un d'Esgrignon au fer du bourreau! Il

y eut un moment d'affreux silence. La vieille marquise de Casteran ne

put retenir une larme qu'elle versa sur son rouge en détournant la tête.

Le lendemain, à midi, par un temps superbe, toute la population en

rumeur était dispersée par groupes dans la rue qui traversait la ville,

et il n'y était question que de la grande affaire. Le jeune comte

était-il ou n'était il pas en prison? En ce moment, on aperçut le

tilbury bien connu du comte d'Esgrignon descendant par le haut de la

rue Saint-Blaise, et venant de la Préfecture. Ce tilbury était mené par

le comte accompagné d'un charmant jeune homme inconnu, tous deux gais,

riant, causant, ayant des roses du Bengale à la boutonnière. Ce fut un

de ces coups de théâtre qu'il est impossible de décrire. A dix heures,

un jugement de non-lieu, parfaitement motivé, avait rendu la liberté au

jeune comte. Du Croisier y fut foudroyé par un _attendu_ qui réservait

au comte d'Esgrignon ses droits pour le poursuivre en calomnie. Le

vieux Chesnel remontait, comme par hasard, la Grande-Rue, et disait

à qui voulait l'entendre, que du Croisier avait tendu le plus infâme

des piéges à l'honneur de la maison d'Esgrignon, et que, s'il n'était

pas poursuivi comme calomniateur, il devait cette condescendance à la

noblesse de sentiment qui animait les d'Esgrignon. Le soir de cette

fameuse journée, après le coucher du marquis d'Esgrignon, le jeune

comte, mademoiselle Armande et le beau petit page qui allait repartir

se trouvèrent seuls avec le chevalier, à qui l'on ne put cacher le sexe

de ce charmant cavalier et qui fut le seul dans la ville, hormis les

trois juges et madame Camusot, de qui la présence de la duchesse fut

connue.

--La maison d'Esgrignon est sauvée, dit Chesnel, mais elle ne se

relèvera pas de ce choc d'ici à cent ans. Il faut maintenant payer les

dettes, et vous ne pouvez plus, monsieur le comte, faire autre chose

que vous marier avec une héritière.

--Et la prendre où elle sera, dit la duchesse.

--Une seconde mésalliance, s'écria mademoiselle Armande.

La duchesse se mit à rire.

Il vaut mieux se marier que de mourir, dit-elle en sortant de la poche

de son gilet un petit flacon donné par l'apothicairerie du château des

Tuileries.

Mademoiselle Armande fit un geste d'effroi, le vieux Chesnel prit la

main de la belle Maufrigneuse et la lui baisa sans permission.

--Vous êtes donc fous, ici? reprit la duchesse. Vous voulez donc

rester au quinzième siècle quand nous sommes au dix-neuvième? Mes

chers enfants, il n'y a plus de noblesse, il n'y a plus que de

l'aristocratie. Le Code civil de Napoléon a tué les parchemins comme

le canon avait déjà tué la féodalité. Vous serez bien plus nobles que

vous ne l'êtes quand vous aurez de l'argent. Épousez qui vous voudrez,

Victurnien, vous anoblirez votre femme, voilà le plus solide des

priviléges qui restent à la noblesse française. Monsieur de Talleyrand

n'a-t-il pas épousé madame Grandt sans se compromettre? Souvenez-vous

de Louis XIV marié à la veuve Scarron.

--Il ne l'avait pas épousée pour son argent, dit mademoiselle Armande.

--Recevriez-vous la comtesse d'Esgrignon, si c'était la nièce d'un du

Croisier? dit Chesnel.

--Peut-être, répondit la duchesse, mais le roi, sans aucun doute, la

verrait avec plaisir. Vous ne savez donc pas ce qui se passe! dit-elle

en voyant l'étonnement peint sur tous les visages. Victurnien est venu

à Paris, il sait comment y vont les choses. Nous étions plus puissants

sous Napoléon. Victurnien, épousez mademoiselle Duval, épousez qui vous

voudrez, elle sera marquise d'Esgrignon tout aussi bien que je suis

duchesse de Maufrigneuse.

--Tout est perdu, même l'honneur, dit le Chevalier en faisant un geste.

--Adieu, Victurnien, dit la duchesse en l'embrassant au front, nous ne

nous verrons plus. Ce que vous avez de mieux à faire est de vivre sur

vos terres, l'air de Paris ne vous vaut rien.

--Diane? cria le jeune comte au désespoir.

--Monsieur, vous vous oubliez étrangement, dit froidement la

duchesse en quittant son rôle d'homme et de maîtresse et redevenant

non-seulement ange, mais encore duchesse, non-seulement duchesse, mais

la Célimène de Molière.

La duchesse de Maufrigneuse salua dignement ces quatre personnages, et

obtint du Chevalier la dernière larme d'admiration qu'il eût au service

du beau sexe.

--Comme elle ressemble à la princesse Goritza! s'écria-t-il à voix

basse.

Diane avait disparu. Le fouet du postillon disait à Victurnien que le

beau roman de sa première passion était fini. En danger, Diane avait

encore pu voir dans le jeune comte son amant; mais, sauvé, la duchesse

le méprisait comme un homme faible qu'il était.

Six mois après, Camusot fut nommé juge-suppléant à Paris, et plus

tard Juge d'Instruction. Michu devint Procureur du Roi. Le bonhomme

Blondet passa Conseiller à la Cour royale, y resta le temps nécessaire

pour prendre sa retraite et revint habiter sa jolie petite maison.

Joseph Blondet eut le siége de son père au Tribunal pour le reste de

ses jours, mais sans aucune chance d'avancement, et fut l'époux de

mademoiselle Blandureau, qui s'ennuie aujourd'hui dans cette maison de

briques et de fleurs, autant qu'une carpe dans un bassin de marbre.

Enfin, Michu, Camusot reçurent la croix de la Légion-d'Honneur, et le

vieux Blondet reçut celle d'officier. Quant au premier Substitut du

Procureur du Roi, monsieur Sauvager, il fut envoyé en Corse au grand

contentement de du Croisier qui, certes, ne voulait pas lui donner sa

nièce.

Du Croisier, stimulé par le président du Ronceret, appela du jugement

de non-lieu en Cour Royale et perdit. Dans tout le Département, les

Libéraux soutinrent que le petit d'Esgrignon avait commis un faux.

Les Royalistes, de leur côté, racontèrent les horribles trames que la

vengeance avait fait ourdir à _l'infâme du Croisier_. Un duel eut lieu

entre du Croisier et Victurnien. Le hasard des armes fut pour l'ancien

fournisseur, qui blessa dangereusement le jeune comte et maintint ses

dires. La lutte entre les deux partis fut encore envenimée par cette

affaire que les Libéraux remettaient sur le tapis à tout propos. Du

Croisier, toujours repoussé aux Élections, ne voyait aucune chance de

faire épouser sa nièce au jeune comte, surtout après son duel.

Un mois après la confirmation du jugement en Cour royale, Chesnel,

épuisé par cette lutte horrible où ses forces morales et physiques

furent ébranlées, mourut dans son triomphe comme un vieux chien fidèle

qui a reçu les défenses d'un marcassin dans le ventre. Il mourut aussi

heureux qu'il pouvait l'être, en laissant la Maison quasi-ruinée et

le jeune homme dans la misère, perdu d'ennui, sans aucune chance

d'établissement. Cette cruelle pensée, jointe à son abattement, acheva

sans doute le pauvre vieillard. Au milieu de tant de ruines, accablé

par tant de chagrins, il reçut une grande consolation: le vieux

marquis, sollicité par sa sœur, lui rendit toute son amitié. Ce grand

personnage vint dans la petite maison de la rue du Bercail, il s'assit

au chevet du lit de son vieux serviteur, dont tous les sacrifices

lui étaient inconnus. Chesnel se dressa sur son séant, et récita le

cantique de Siméon, le marquis lui permit de se faire enterrer dans la

chapelle du château, le corps en travers, et au bas de la fosse où ce

quasi-dernier d'Esgrignon devait reposer lui-même.

Ainsi mourut l'un des derniers représentants de cette belle et

grande domesticité, mot que l'on prend souvent en mauvaise part,

et auquel nous donnons ici sa signification réelle en lui faisant

exprimer l'attachement féodal du serviteur au maître. Ce sentiment,

qui n'existait plus qu'au fond de la province et chez quelques

vieux serviteurs de la royauté, honorait également et la Noblesse

qui inspirait de semblables affections, et la bourgeoisie qui

les concevait. Ce noble et magnifique dévouement est impossible

aujourd'hui. Les maisons nobles n'ont plus de serviteurs, de même qu'il

n'y a plus de Roi de France ni de pairs héréditaires, ni de biens

immuablement fixés dans les maisons historiques pour en perpétuer les

splendeurs nationales. Chesnel n'était pas seulement un de ces grands

hommes inconnus de la vie privée, il était donc aussi une grande chose.

La continuité de ses sacrifices ne lui donne-t-elle pas je ne sais

quoi de grave et de sublime? ne dépasse-t-elle pas l'héroïsme de la

bienfaisance, qui est toujours un effort momentané? La vertu de Chesnel

appartient essentiellement aux classes placées entre les misères du

peuple et les grandeurs de l'aristocratie, et qui peuvent unir ainsi

les modestes vertus du Bourgeois aux sublimes pensées du Noble, en les

éclairant aux flambeaux d'une solide instruction.

Victurnien, jugé défavorablement à la cour, n'y pouvait plus trouver

ni fille riche, ni emploi. Le Roi se refusa constamment à donner la

pairie aux d'Esgrignon, seule faveur qui pût tirer Victurnien de la

misère. Du vivant de son père, il était impossible de marier le jeune

comte avec une héritière bourgeoise, il dut vivre mesquinement dans la

maison paternelle avec les souvenirs de ses deux années de splendeur

parisienne et d'amour aristocratique. Triste et morne, il végétait

entre son père au désespoir, qui attribuait à une maladie de langueur

l'état où il voyait son fils, et sa tante dévorée de chagrin. Chesnel

n'était plus là. Le marquis mourut en 1830, après avoir vu le Roi

Charles X passant à Nonancourt où ce grand d'Esgrignon alla, suivi de

la noblesse valide du _Cabinet des Antiques_, lui rendre ses devoirs et

se joindre au maigre cortége de la monarchie vaincue. Acte de courage

qui semblera tout simple aujourd'hui, mais que l'enthousiasme de la

Révolte rendit alors sublime!

--Les Gaulois triomphent! fut le dernier mot du marquis.

La victoire de du Croisier fut alors complète, car le nouveau marquis

d'Esgrignon, huit jours après la mort de son vieux père, accepta

mademoiselle Duval pour femme, elle avait trois millions de dot, du

Croisier et sa femme assuraient leur fortune à mademoiselle Duval au

contrat. Du Croisier dit, pendant la cérémonie du mariage, que la

maison d'Esgrignon était la plus honorable de toutes les maisons nobles

de France. Vous voyez tous les hivers le marquis d'Esgrignon, qui doit

réunir un jour plus de cent mille écus de rente, à Paris où il mène la

joyeuse vie des garçons, n'ayant plus des grands seigneurs d'autrefois

que son indifférence pour sa femme, de laquelle il n'a nul souci.

--Quant à mademoiselle d'Esgrignon, disait Émile Blondet à qui l'on

doit les détails de cette aventure, si elle ne ressemble plus à la

céleste figure entrevue pendant mon enfance, elle est certes, à

soixante-sept ans, la plus douloureuse et la plus intéressante figure

du Cabinet des Antiques où elle trône encore. Je l'ai vue au dernier

voyage que je fis dans mon pays, pour y aller chercher les papiers

nécessaires à mon mariage. Quand mon père apprit qui j'épousais, il

demeura stupéfait, il ne retrouva la parole qu'au moment où je lui

dis que j'étais Préfet.--Tu es né préfet! me répondit-il en souriant.

En faisant un tour par la ville, je rencontrai mademoiselle Armande

qui m'apparut plus grande que jamais! Il m'a semblé voir Marius sur

les ruines de Carthage. Ne survit-elle pas à ses religions, à ses

croyances détruites? elle ne croit plus qu'en Dieu. Habituellement

triste, muette, elle ne conserve, de son ancienne beauté, que des yeux

d'un éclat surnaturel. Quand je l'ai vue allant à la messe, son livre à

la main, je n'ai pu m'empêcher de penser qu'elle demande à Dieu de la

retirer de ce monde.

Aux Jardies, juillet 1837.

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

LE COMTE DE MORTSAUF.

Maigre et de haute taille, il avait l'attitude d'un gentilhomme,

etc.....

(LE LYS DANS LA VALLÉE.)]

LE LYS DANS LA VALLÉE.

A MONSIEUR J.-B. NACQUART,

MEMBRE DE L'ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE.

_Cher docteur, voici l'une des pierres les plus travaillées

dans la seconde assise d'un édifice littéraire lentement et

laborieusement construit; j'y veux inscrire votre nom, autant

pour remercier le savant qui me sauva jadis, que pour célébrer

l'ami de tous les jours._

DE BALZAC.

A MADAME LA COMTESSE NATALIE DE MANERVILLE.

«Je cède à ton désir. Le privilége de la femme que nous aimons

plus qu'elle ne nous aime est de nous faire oublier à tout propos

les règles du bon sens. Pour ne pas voir un pli se former sur

vos fronts, pour dissiper la boudeuse expression de vos lèvres

que le moindre refus attriste, nous franchissons miraculeusement

les distances, nous donnons notre sang, nous dépensons l'avenir.

Aujourd'hui tu veux mon passé, le voici. Seulement, sache-le

bien, Natalie: en t'obéissant, j'ai dû fouler aux pieds des

répugnances inviolées. Mais pourquoi suspecter les soudaines et

longues rêveries qui me saisissent parfois en plein bonheur?

pourquoi ta jolie colère de femme aimée, à propos d'un silence?

Ne pouvais-tu jouer avec les contrastes de mon caractère sans

en demander les causes? As-tu dans le cœur des secrets qui,

pour se faire absoudre, aient besoin des miens? Enfin, tu l'as

deviné, Natalie, et peut-être vaut-il mieux que tu saches tout:

oui, ma vie est dominée par un fantôme, il se dessine vaguement

au moindre mot qui le provoque, il s'agite souvent de lui-même

au-dessus de moi. J'ai d'imposants souvenirs ensevelis au fond de

mon âme comme ces productions marines qui s'aperçoivent par les

temps calmes, et que les flots de la tempête jettent par fragments

sur la grève. Quoique le travail que nécessitent les idées pour

être exprimées ait contenu ces anciennes émotions qui me font

tant de mal quand elles se réveillent trop soudainement, s'il

y avait dans cette confession des éclats qui te blessassent,

souviens-toi que tu m'as menacé si je ne t'obéissais pas, ne me

punis donc point de t'avoir obéi? Je voudrais que ma confidence

redoublât ta tendresse. A ce soir.

»FÉLIX.»

A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus émouvante

élégie, la peinture des tourments subits en silence par les âmes dont

les racines tendres encore ne rencontrent que de durs cailloux dans

le sol domestique, dont les premières frondaisons sont déchirées par

des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelée

au moment où elles s'ouvrent? Quel poète nous dira les douleurs de

l'enfant dont les lèvres sucent un sein amer, et dont les sourires

sont réprimés par le feu dévorant d'un œil sévère? La fiction qui

représenterait ces pauvres cœurs opprimés par les êtres placés autour

d'eux pour favoriser les développements de leur sensibilité, serait la

véritable histoire de ma jeunesse. Quelle vanité pouvais-je blesser,

moi nouveau-né? quelle disgrâce physique ou morale me valait la

froideur de ma mère? étais-je donc l'enfant du devoir, celui dont la

naissance est fortuite, ou celui dont la vie est un reproche? Mis en

nourrice à la campagne, oublié par ma famille pendant trois ans, quand

je revins à la maison paternelle, j'y comptai pour si peu de chose que

j'y subissais la compassion des gens. Je ne connais ni le sentiment,

ni l'heureux hasard à l'aide desquels j'ai pu me relever de cette

première déchéance: chez moi l'enfant ignore, et l'homme ne sait rien.

Loin d'adoucir mon sort, mon frère et mes deux sœurs s'amusèrent à me

faire souffrir. Le pacte en vertu duquel les enfants cachent leurs

peccadilles et qui leur apprend déjà l'honneur, fut nul à mon égard;

bien plus, je me vis souvent puni pour les fautes de mon frère, sans

pouvoir réclamer contre cette injustice; la courtisanerie, en germe

chez les enfants, leur conseillait-elle de contribuer aux persécutions

qui m'affligeaient, pour se ménager les bonnes grâces d'une mère

également redoutée par eux? était-ce un effet de leur penchant à

l'imitation? était-ce besoin d'essayer leurs forces, ou manque de

pitié? Peut-être ces causes réunies me privèrent-elles des douceurs

de la fraternité. Déjà déshérité de toute affection, je ne pouvais

rien aimer, et la nature m'avait fait aimant! Un ange recueille-t-il

les soupirs de cette sensibilité sans cesse rebutée? Si dans quelques

âmes les sentiments méconnus tournent en haine, dans la mienne ils se

concentrèrent et s'y creusèrent un lit d'où, plus tard, ils jaillirent

sur ma vie. Suivant les caractères, l'habitude de trembler relâche les

fibres, engendre la crainte, et la crainte oblige à toujours céder. De

là vient une faiblesse qui abâtardit l'homme et lui communique je ne

sais quoi d'esclave. Mais ces continuelles tourmentes m'habituèrent

à déployer une force qui s'accrut par son exercice et prédisposa

mon âme aux résistances morales. Attendant toujours une douleur

nouvelle, comme les martyrs attendaient un nouveau coup, tout mon être

dut exprimer une résignation morne sous laquelle les grâces et les

mouvements de l'enfance furent étouffés, attitude qui passa pour un

symptôme d'idiotie et justifia les sinistres pronostics de ma mère.

La certitude de ces injustices excita prématurément dans mon âme la

fierté, ce fruit de la raison, qui sans doute arrêta les mauvais

penchants qu'une semblable éducation encourageait. Quoique délaissé par

ma mère, j'étais parfois l'objet de ses scrupules, parfois elle parlait

de mon instruction et manifestait le désir de s'en occuper; il me

passait alors des frissons horribles en songeant aux déchirements que

me causerait un contact journalier avec elle. Je bénissais mon abandon,

et me trouvais heureux de pouvoir rester dans le jardin à jouer avec

des cailloux, à observer des insectes, à regarder le bleu du firmament.

Quoique l'isolement dût me porter à la rêverie, mon goût pour les

contemplations vint d'une aventure qui vous peindra mes premiers

malheurs. Il était si peu question de moi que souvent la gouvernante

oubliait de me faire coucher. Un soir, tranquillement blotti sous

un figuier, je regardais une étoile avec cette passion curieuse qui

saisit les enfants, et à laquelle ma précoce mélancolie ajoutait une

sorte d'intelligence sentimentale. Mes sœurs s'amusaient et criaient;

j'entendais leur lointain tapage comme un accompagnement à mes idées.

Le bruit cessa, la nuit vint. Par hasard, ma mère s'aperçut de mon

absence. Pour éviter un reproche, notre gouvernante, une terrible

mademoiselle Caroline légitima les fausses appréhensions de ma mère

en prétendant que j'avais la maison en horreur; que si elle n'eût pas

attentivement veillé sur moi, je me serais enfui déjà; je n'étais pas

imbécile, mais sournois; parmi tous les enfants commis à ses soins,

elle n'en avait jamais rencontré dont les dispositions fussent aussi

mauvaises que les miennes. Elle feignit de me chercher et m'appela,

je répondis; elle vint au figuier où elle savait que j'étais.--Que

faisiez-vous donc là? me dit-elle.--Je regardais une étoile.--Vous

ne regardiez pas une étoile, dit ma mère qui nous écoutait du haut

de son balcon, connaît-on l'astronomie à votre âge?--Ah! madame,

s'écria mademoiselle Caroline, il a lâché le robinet du réservoir, le

jardin est inondé. Ce fut une rumeur générale. Mes sœurs s'étaient

amusées à tourner ce robinet pour voir couler l'eau; mais, surprises

par l'écartement d'une gerbe qui les avait arrosées de toutes parts,

elles avaient perdu la tête et s'étaient enfuies sans avoir pu fermer

le robinet. Atteint et convaincu d'avoir imaginé cette espiéglerie,

accusé de mensonge quand j'affirmais mon innocence, je fus sévèrement

puni. Mais châtiment horrible! je fus persiflé sur mon amour pour

les étoiles, et ma mère me défendit de rester au jardin le soir.

Les défenses tyranniques aiguisent encore plus une passion chez les

enfants que chez les hommes; les enfants ont sur eux l'avantage de

ne penser qu'à la chose défendue, qui leur offre alors des attraits

irrésistibles. J'eus donc souvent le fouet pour mon étoile. Ne pouvant

me confier à personne, je lui disais mes chagrins dans ce délicieux

ramage intérieur par lequel un enfant bégaie ses premières idées, comme

naguère il a bégayé ses premières paroles. A l'âge de douze ans, au

collége, je la contemplais encore en éprouvant d'indicibles délices,

tant les impressions reçues au matin de la vie laissent de profondes

traces au cœur.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 24 / 49 段