Il n'y a qu'en France, cher monsieur Chesnel, que l'on voit les femmes
si bien épouser leurs maris qu'elles en épousent les fonctions, le
commerce ou les travaux. En Italie, en Angleterre, en Espagne, les
femmes se font un point d'honneur de laisser leurs maris se débattre
avec les affaires; elles mettent à les ignorer la même persévérance que
nos bourgeoises françaises déploient pour être au fait des affaires de
la communauté. N'est-ce pas ainsi que vous appelez cela judiciairement?
D'une jalousie incroyable, en fait de politique conjugale, les
Françaises veulent tout savoir. Aussi, dans les moindres difficultés de
la vie en France, sentez-vous la main de la femme qui conseille, guide,
éclaire son mari. La plupart des hommes ne s'en trouvent pas mal, en
vérité. En Angleterre, un homme marié pourrait être mis vingt-quatre
heures en prison pour dettes, sa femme, à son retour, lui ferait une
scène de jalousie.
--Nous sommes arrivés sans avoir fait la moindre rencontre, dit
Chesnel. Madame la duchesse, vous devez avoir d'autant plus d'empire
ici, que le père de madame Camusot est un huissier du Cabinet du Roi,
nommé Thirion.
--Et le roi n'y a pas songé! il ne pense à rien, s'écria-t-elle.
Thirion nous a introduits, le prince de Cadignan, monsieur de
Vandenesse et moi! Nous sommes les maîtres céans. Combinez bien tout
avec le mari pendant que je vais parler à la femme.
La femme de chambre, qui lavait, débarbouillait, habillait les deux
enfants, introduisit les deux étrangers dans la petite salle sans feu.
--Allez porter cette carte à votre maîtresse, dit la duchesse à
l'oreille de la femme de chambre, et ne la laissez lire qu'à elle. Si
vous êtes discrète, on vous récompensera, ma petite.
La femme de chambre demeura comme frappée de la foudre en entendant
cette voix de femme et voyant cette délicieuse figure de jeune homme.
--Éveillez monsieur Camusot, lui dit Chesnel, et dites que je l'attends
pour une affaire importante.
La femme de chambre monta. Quelques instants après, madame Camusot
s'élança en peignoir à travers les escaliers, et introduisit le bel
étranger après avoir poussé Camusot, en chemise, dans son cabinet avec
tous ses vêtements, en lui ordonnant de s'habiller et de l'y attendre.
Ce coup de théâtre avait été produit par la carte où était gravé:
MADAME LA DUCHESSE DE MAUFRIGNEUSE. La fille de l'huissier du Cabinet
du Roi avait tout compris.
--Eh! bien, monsieur Chesnel, ne dirait-on pas que le tonnerre vient
de tomber ici? s'écria la femme de chambre à voix basse. Monsieur
s'habille dans son cabinet, vous pouvez y monter.
--Silence sur tout ceci, répondit le notaire.
Chesnel, en se sentant appuyé par une grande dame qui avait
l'assentiment verbal du Roi aux mesures à prendre pour sauver le comte
d'Esgrignon, prit un air d'autorité qui le servit auprès de Camusot
beaucoup mieux que l'air humble avec lequel il l'aurait entretenu, s'il
eût été seul et sans secours.
--Monsieur, lui dit-il, mes paroles hier au soir ont pu vous étonner,
mais elles sont sérieuses. La maison d'Esgrignon compte sur vous pour
bien instruire une affaire d'où elle doit sortir sans tache.
--Monsieur, répondit le juge, je ne relèverai point ce qu'il y a de
blessant pour moi et d'attentatoire à la Justice dans vos paroles, car,
jusqu'à un certain point, votre position près de la maison d'Esgrignon
l'excuse. Mais...
--Monsieur, pardonnez-moi de vous interrompre, dit Chesnel. Je viens
vous dire des choses que vos supérieurs pensent et n'osent pas avouer,
mais que les gens d'esprit devinent, et vous êtes homme d'esprit. A
supposer que le jeune homme eût agi imprudemment, croyez-vous que
le Roi, que la Cour, que le Ministère fussent flattés de voir un
nom comme celui des d'Esgrignon traîné à la Cour d'Assises? Est-il
dans l'intérêt, non-seulement du royaume, mais du pays, que les
maisons historiques tombent? L'égalité, aujourd'hui le grand mot de
l'Opposition, ne trouve-t-elle pas une garantie dans l'existence d'une
haute aristocratie consacrée par le temps? Eh! bien, non seulement il
n'y a pas eu la moindre imprudence, mais nous sommes des innocents
tombés dans un piége.
--Je suis curieux de savoir comment! dit le juge.
--Monsieur, reprit Chesnel, pendant deux ans, le sieur du Croisier a
constamment laissé tirer sur lui pour de fortes sommes par monsieur
le comte d'Esgrignon. Nous produirons des traites pour plus de cent
mille écus, constamment acquittées par lui, et dont les sommes ont été
remises par moi.... saisissez-bien ceci?.... soit avant, soit après
l'échéance. Monsieur le comte d'Esgrignon est en mesure de présenter un
reçu de la somme tirée par lui, antérieur à l'effet argué de faux? ne
reconnaîtrez-vous pas alors dans la plainte une œuvre de haine et de
parti? n'est-ce pas une odieuse calomnie que cette accusation portée
par les adversaires les plus dangereux du trône et de l'autel contre
l'héritier d'une vieille famille? Il n'y a pas eu plus de faux dans
cette affaire qu'il ne s'en est fait dans mon Étude. Mandez par devers
vous madame du Croisier, laquelle ignore encore la plainte en faux,
elle vous déclarera que je lui ai porté les fonds, et qu'elle les a
gardés pour les remettre à son mari absent qui ne les lui réclame pas.
Interrogez du Croisier à ce sujet? il vous dira qu'il ignore ma remise
à madame du Croisier.
--Monsieur, répondit le Juge d'Instruction, vous pouvez émettre de
pareilles assertions dans le salon de monsieur d'Esgrignon ou chez des
gens qui ne connaissent pas les affaires, on y ajoutera foi; mais un
Juge d'Instruction, à moins d'être imbécile, ne croira pas qu'une femme
aussi soumise à son mari que l'est madame du Croisier, conserve en ce
moment dans son secrétaire cent mille écus sans en rien dire à son
mari, ni qu'un vieux notaire n'ait pas instruit monsieur du Croisier de
cette remise, à son retour en ville.
--Le vieux notaire était allé à Paris, monsieur, pour arrêter le cours
des dissipations du jeune homme.
--Je n'ai pas encore interrogé le comte d'Esgrignon, reprit le juge,
ses réponses éclaireront ma religion.
--Il est au secret? demanda le notaire.
--Oui, répondit le juge.
--Monsieur, s'écria Chesnel qui vit le danger, l'Instruction peut être
conduite pour ou contre nous; mais vous choisirez ou de constater,
d'après la déposition de madame du Croisier, la remise des valeurs
antérieurement à l'effet, ou d'interroger un pauvre jeune homme inculpé
qui, dans son trouble, peut ne se souvenir de rien et se compromettre.
Vous chercherez le plus croyable ou de l'oubli d'une femme ignorante en
affaires, ou d'un faux commis par un d'Esgrignon.
--Il ne s'agit pas de tout cela, reprit le juge, il s'agit de savoir si
monsieur le comte d'Esgrignon a converti le bas d'une lettre que lui
adressait du Croisier en une lettre de change.
--Eh! il le pouvait, s'écria tout à coup madame Camusot qui entra
vivement, suivie du bel inconnu. Monsieur Chesnel avait remis les
fonds... Elle se pencha vers son mari.--Tu seras juge-suppléant à Paris
à la première vacance, tu sers le Roi lui-même dans cette affaire,
j'en ai la certitude, on ne t'oubliera pas, lui dit-elle à l'oreille.
Tu vois dans ce jeune homme la duchesse de Maufrigneuse, tâche de
ne jamais dire que tu l'as vue, et fais tout pour le jeune comte,
hardiment.
--Messieurs, dit le juge, quand l'Instruction serait conduite dans
le sens favorable à l'innocence du jeune comte, puis-je répondre
du jugement à intervenir? Monsieur Chesnel et toi, ma bonne, vous
connaissez les dispositions de monsieur le Président.
--Ta, ta, ta, dit madame Camusot, va voir toi-même ce matin monsieur
Michu, et apprends-lui l'arrestation du jeune comte, vous serez déjà
deux contre deux, j'en réponds. Michu est de Paris, lui! et tu connais
son dévouement pour la noblesse. Bon chien chasse de race.
En ce moment, mademoiselle Cadot fit entendre sa voix à la porte, en
disant qu'elle apportait une lettre pressée. Le juge sortit et rentra,
en lisant ces mots:
_Monsieur le vice-président du Tribunal prie monsieur Camusot
de siéger à l'audience de ce jour et des jours suivants, pour
que le Tribunal soit au complet pendant l'absence de monsieur le
président. Il lui fait ses compliments._
--Plus d'instruction de l'affaire d'Esgrignon, s'écria madame Camusot.
Ne te l'avais-je pas dit, mon ami, qu'ils te joueraient quelque mauvais
tour? Le Président est allé te calomnier auprès du Procureur-Général
et du Président de la Cour. Avant que tu puisses instruire l'affaire,
tu seras changé. Est ce clair?
--Vous resterez, monsieur, dit la duchesse, le Procureur du Roi
arrivera, je l'espère, à temps.
--Quand le Procureur du Roi viendra, dit avec feu la petite madame
Camusot, il doit trouver tout fini. Oui, mon cher, oui, dit-elle
en regardant son mari stupéfait. Ah! vieil hypocrite de Président,
tu joues au plus fin avec nous, tu t'en souviendras! Tu veux nous
servir un plat de ton métier, tu en auras deux apprêtés par la main
de ta servante, Cécile-Amélie Thirion. Pauvre bonhomme Blondet! il
est heureux pour lui que le Président soit en voyage pour nous faire
destituer, son grand dadais de fils épousera mademoiselle Blandureau.
Je vais aller retourner les semis au père Blondet. Toi, Camusot, va
chez monsieur Michu pendant que madame la duchesse et moi nous irons
trouver le vieux Blondet. Attends-toi à entendre dire par toute la
ville que je me suis promenée ce matin avec un amant.
Madame Camusot donna le bras à la duchesse, et l'emmena par les
endroits déserts de la ville pour arriver sans mauvaise rencontre à la
porte du vieux juge. Chesnel alla pendant ce temps conférer avec le
jeune comte à la prison, où Camusot le fit introduire en secret. Les
cuisinières, les domestiques, et autres gens levés de bonne heure en
province, qui virent madame Camusot et la duchesse dans des chemins
détournés prirent le jeune homme pour un amant venu de Paris. Comme
Cécile-Amélie l'avait prévu, le soir, la nouvelle de ses déportements
circulait dans la ville, et y occasionnait plus d'une médisance. Madame
Camusot et son amant prétendu trouvèrent le vieux Blondet dans sa
serre, il salua la femme de son collègue et son compagnon en jetant sur
ce charmant jeune homme un regard inquiet et scrutateur.
--J'ai l'honneur de vous présenter un des cousins de mon mari, dit-elle
à monsieur Blondet en lui montrant la duchesse, un des horticulteurs
les plus distingués de Paris, qui revient de Bretagne, et ne peut
passer que cette journée avec nous. Monsieur a entendu parler de vos
fleurs et de vos arbustes, et j'ai pris la liberté de venir de grand
matin.
--Ah! monsieur est horticulteur, dit le vieux juge.
La duchesse s'inclina sans parler.
--Voici, dit le juge, mon cafier et mon arbre à thé.
--Pourquoi donc, dit madame Camusot, monsieur le Président est-il
parti? Je gage que son absence concerne monsieur Camusot.
--Précisément. Voici, monsieur, le cactus le plus original qui existe,
dit-il en montrant dans un pot une plante qui avait l'air d'un rotin
couvert de lèpre, il vient de la Nouvelle-Hollande. Vous êtes bien
jeune, monsieur, pour être horticulteur.
--Quittez vos fleurs, cher monsieur Blondet, dit madame Camusot, il
s'agit de vous, de vos espérances, du mariage de votre fils avec
mademoiselle Blandureau. Vous êtes la dupe du Président.
--Bah! dit le juge d'un air incrédule.
--Oui, reprit-elle. Si vous cultiviez un peu plus le monde, et un peu
moins vos fleurs, vous sauriez que la dot et les espérances que vous
avez plantées, arrosées, binées, sarclées, sont sur le point d'être
cueillies par des mains rusées.
--Madame!...
--Ah! personne en ville n'aura le courage de rompre en visière au
Président en vous avertissant. Moi, qui ne suis pas de la ville, et
qui, grâce à ce brave jeune homme, irai bientôt à Paris, je vous
apprends que le successeur de Chesnel a formellement demandé la main
de Claire Blandureau pour le petit du Ronceret, à qui ses père et mère
donnent cinquante mille écus. Quant à Félicien, il promet de se faire
recevoir avocat pour être nommé juge.
Le vieux juge laissa tomber le pot qu'il avait à la main pour le
montrer à la duchesse.
--Ah! mon cactus! ah! mon fils! Mademoiselle Blandureau!... Tiens, la
fleur du cactus est cassée!
--Non, tout peut s'arranger, lui dit madame Camusot en riant. Si vous
voulez voir votre fils juge dans un mois d'ici, nous allons vous dire
comment il faut vous y prendre...
--Monsieur, passez là, vous verrez mes pélargonium, un spectacle
magique à la floraison. Pourquoi, dit-il à madame Camusot, me
parlez-vous de ces affaires devant votre cousin?
--Tout dépend de lui, riposta madame Camusot. La nomination de votre
fils est à jamais perdue si vous dites un mot de ce jeune homme.
--Bah!
--Ce jeune homme est une fleur.
--Ah!
--C'est la duchesse de Maufrigneuse, envoyée par le Roi pour sauver le
jeune d'Esgrignon, arrêté hier par suite d'une plainte en faux portée
par du Croisier. Madame la duchesse a la parole du Garde des Sceaux, il
ratifiera les promesses qu'elle nous fera...
--Mon cactus est sauvé! dit le juge qui examinait sa plante précieuse.
Allez, j'écoute.
--Consultez-vous avec Camusot et Michu pour étouffer l'affaire au plus
tôt, et votre fils sera nommé. Sa nomination arrivera alors assez à
temps pour vous permettre de déjouer les intrigues des du Ronceret
auprès des Blandureau. Votre fils sera mieux que juge-suppléant, il
aura la succession de monsieur Camusot dans l'année. Le Procureur du
Roi arrive aujourd'hui, monsieur Sauvager sera sans doute forcé de
donner sa démission, à cause de sa conduite dans cette affaire. Mon
mari vous montrera des pièces au Palais qui établissent l'innocence
du comte, et qui prouvent que le faux est un guet-apens tendu par du
Croisier.
Le vieux juge entra dans le cirque olympique de ses six mille
pélargonium, et y salua la duchesse.
--Monsieur, dit-il, si ce que vous voulez est légal, cela pourra se
faire.
--Monsieur, répondit la duchesse, remettez votre démission demain à
monsieur Chesnel, je vous promets de vous faire envoyer dans la semaine
la nomination de votre fils, mais ne la donnez qu'après avoir entendu
monsieur le Procureur du Roi vous confirmer mes paroles. Vous vous
comprenez mieux entre vous autres gens de justice. Seulement faites-lui
savoir que la duchesse de Maufrigneuse vous a engagé sa parole. Silence
sur mon voyage ici, dit-elle.
Le vieux juge lui baisa la main, et se mit à cueillir sans pitié les
plus belles fleurs qu'il lui offrit.
--Y pensez-vous! donnez-les à madame, lui dit la duchesse, il n'est pas
naturel de voir des fleurs à un homme qui donne le bras à une jolie
femme.
--Avant d'aller au Palais, lui dit madame Camusot, allez vous informer
chez le successeur de Chesnel des propositions faites par lui au nom de
monsieur et de madame du Ronceret.
Le vieux juge, ébahi de la duplicité du Président, resta planté sur
ses jambes, à sa grille, en regardant les deux femmes qui se sauvèrent
par les chemins détournés. Il voyait crouler l'édifice si péniblement
bâti durant dix années pour son enfant chéri. Était-ce possible? il
soupçonna quelque ruse et courut chez le successeur de Chesnel. A neuf
heures et demie, avant l'audience, le vice-président Blondet, le juge
Camusot et Michu se trouvèrent avec une remarquable exactitude dans la
Chambre du Conseil, dont la porte fut fermée avec soin par le vieux
juge en voyant entrer Camusot et Michu qui vinrent ensemble.
--Hé bien! monsieur le vice-président, dit Michu, monsieur Sauvager
a requis un mandat contre un comte d'Esgrignon, sans consulter le
Procureur du Roi, pour servir la passion d'un du Croisier, un ennemi du
gouvernement du Roi. C'est un vrai cen-dessus-dessous. Le Président, de
son côté, part pour arrêter l'Instruction! Et nous ne savons rien de ce
procès? Voulait-on par hasard nous forcer la main?
--Voici le premier mot que j'entends sur cette affaire, dit le vieux
juge furieux de la démarche faite par le Président chez les Blandureau.
Le successeur de Chesnel, l'homme des du Ronceret, venait d'être
victime d'une ruse inventée par le vieux juge pour savoir la vérité, il
avait avoué le secret.
--Heureusement que nous vous en parlons, mon cher maître, dit Camusot à
Blondet, autrement vous auriez pu renoncer à asseoir jamais votre fils
sur les fleurs de lis, et à le marier à mademoiselle Blandureau.
--Mais il ne s'agit pas de mon fils, ni de son mariage, dit le juge, il
s'agit du jeune comte d'Esgrignon: est-il ou n'est-il pas coupable?
--Il paraît, dit monsieur Michu, que les fonds auraient été remis
à madame du Croisier par Chesnel, on a fait un crime d'une simple
irrégularité. Le jeune homme aurait, suivant la plainte, pris un bas
de lettre où était la signature de du Croisier pour la convertir en un
effet sur les Keller.
--Une imprudence! dit Camusot.
--Mais si du Croisier avait encaissé la somme, dit Blondet, pourquoi
s'est-il plaint?
--Il ne sait pas encore que la somme a été remise à sa femme, ou il
feint de ne pas le savoir, dit Camusot.
--Vengeance de gens de province, dit Michu.
--Ça m'a pourtant l'air d'être un faux, dit le vieux Blondet.
--Vous croyez, dit Camusot. Mais d'abord, en supposant que le jeune
comte n'ait pas eu le droit de tirer sur du Croisier, il n'y aurait
pas imitation de signature. Mais il s'est cru ce droit par l'avis que
Chesnel lui a donné d'un versement opéré par lui Chesnel.
--Eh! bien, où voyez-vous donc un faux? dit le vieux juge. L'essence du
faux, en matière civile, est de constituer un dommage à autrui.
--Ah! il est clair, en tenant la version de du Croisier pour vraie, que
la signature a été détournée de sa destination afin de toucher la somme
au mépris d'une défense faite par du Croisier à ses banquiers, dit
Camusot.
--Ceci, messieurs, dit Blondet, me paraît une misère, une vétille.
Vous aviez la somme, je devais attendre peut-être un titre de vous;
mais, moi, comte d'Esgrignon, j'étais dans un besoin urgent, j'ai...
Allons donc! votre plainte est de la passion, de la vengeance! Pour
qu'il y ait faux, le législateur a voulu l'intention de soustraire une
somme, de se faire attribuer un profit quelconque auquel on n'aurait
pas droit. Il n'y a eu de faux ni dans les termes de la loi romaine,
ni dans l'esprit de la jurisprudence actuelle, toujours en nous tenant
dans le Civil, car il ne s'agit pas ici de faux en écriture publique
ou authentique. En matière privée, le faux entraîne une intention de
voler, mais ici, où est le vol? Dans quel temps vivons-nous, messieurs?
Le Président nous quitte pour faire manquer une Instruction qui devrait
être finie! Je ne connais monsieur le Président que d'aujourd'hui,
mais je lui payerai l'arriéré de mon erreur; il minutera désormais ses
jugements lui-même. Vous devez mettre à ceci la plus grande célérité,
monsieur Camusot.
--Oui. Mon avis, dit Michu, est au lieu d'une mise en liberté sous
caution, de tirer de là ce jeune homme immédiatement. Tout dépend des
interrogations à poser à du Croisier et à sa femme. Vous pouvez les
mander pendant l'audience, monsieur Camusot, recevoir leurs dépositions
avant quatre heures, faire votre rapport cette nuit, et nous jugerons
l'affaire demain avant l'audience.
--Pendant que les avocats plaideront, nous conviendrons de la marche à
suivre, dit Blondet à Camusot.
Les trois juges entrèrent en séance après avoir revêtu leurs robes.
A midi, Monseigneur et mademoiselle Armande étaient arrivés à l'hôtel
d'Esgrignon où se trouvaient déjà Chesnel et monsieur Couturier. Après
une conférence assez courte entre le directeur de madame du Croisier
et le prélat, le prêtre alla sur-le-champ chez sa pénitente.
A onze heures du matin, du Croisier reçut un mandat de comparution
qui le mandait, entre une heure et deux, dans le cabinet du Juge
d'Instruction. Il y vint, en proie à des soupçons légitimes.
Le Président, incapable de prévoir l'arrivée de la duchesse de
Maufrigneuse, celle du Procureur du Roi, ni la confédération subite des
trois juges, avait oublié de tracer à du Croisier un plan de conduite
au cas où l'Instruction commencerait. Ni l'un ni l'autre ne crurent à
tant de célérité. Du Croisier s'empressa d'obéir au mandat, afin de
connaître les dispositions de monsieur Camusot. Il fut donc obligé
de répondre. Le juge lui adressa sommairement les six interrogations
suivantes:--L'effet argué de faux, ne portait-il pas une signature
vraie?--Avait-il eu, avant cet effet, des affaires avec monsieur le
comte d'Esgrignon?--Monsieur le comte d'Esgrignon n'avait-il pas tiré
sur lui des lettres de change avec ou sans avis?--N'avait-il pas écrit
une lettre par laquelle il autorisait monsieur d'Esgrignon à toujours
faire fond sur lui?--Chesnel n'avait-il pas plusieurs fois déjà soldé
ses comptes?--N'avait-il pas été absent à telle époque?
Ces questions furent résolues affirmativement par du Croisier. Malgré
des explications verbeuses, le juge ramenait toujours le banquier
à l'alternative d'un oui ou d'un non. Quand les demandes et les
réponses furent consignées au procès-verbal, le juge termina par cette
foudroyante interrogation:--Du Croisier savait-il que l'argent de
l'effet argué de faux était déposé chez lui, suivant une déclaration de
Chesnel et une lettre d'avis dudit Chesnel au comte d'Esgrignon, cinq
jours avant la date de l'effet?
Cette dernière question épouvanta du Croisier. Il demanda ce que
signifiait un pareil interrogatoire. S'il était, lui, le coupable et
monsieur le comte d'Esgrignon le plaignant? Il fit observer que si les
fonds étaient chez lui, il n'eût pas rendu de plainte.
--La Justice s'éclaire, dit le juge en le renvoyant non sans avoir
constaté cette dernière observation de du Croisier.
--Mais, monsieur, les fonds...
--Les fonds sont chez vous, dit le juge.
Chesnel, également cité, comparut pour expliquer l'affaire. La
véracité de ses assertions fut corroborée par la déposition de madame
du Croisier. Le juge avait déjà interrogé le comte d'Esgrignon qui,
soufflé par Chesnel, produisit la première lettre par laquelle du
Croisier lui écrivait de tirer sur lui, sans lui faire l'injure de
déposer les fonds d'avance. Puis il déposa une lettre écrite par
Chesnel, par laquelle le notaire le prévenait du versement des cent
mille écus chez monsieur du Croisier. Avec de pareils éléments,
l'innocence du jeune comte devait triompher devant le Tribunal.
Quand du Croisier revint du Palais chez lui, son visage était blanc
de colère, et sur ses lèvres frissonnait la légère écume d'une rage
concentrée. Il trouva sa femme assise dans son salon, au coin de la
cheminée, et lui faisant des pantoufles en tapisserie; elle trembla
quand elle leva les yeux sur lui, mais elle avait pris son parti.
--Madame, s'écria du Croisier en balbutiant, quelle déposition
avez-vous faite devant le juge? Vous m'avez déshonoré, perdu, trahi.
--Je vous ai sauvé, monsieur, répondit-elle. Si vous avez l'honneur de
vous allier un jour aux d'Esgrignon, par le mariage de votre nièce avec
le jeune comte, vous le devrez à ma conduite d'aujourd'hui.
--Miracle! l'ânesse de Balaam a parlé, s'écria-t-il, je ne m'étonnerai
plus de rien. Et où sont les cent mille écus que monsieur Camusot dit
être chez moi?
--Les voici, répondit-elle en tirant le paquet des billets de banque de
dessous le coussin de sa bergère. Je n'ai point commis de péché mortel
en déclarant que monsieur Chesnel me les avait remis.
--En mon absence?
--Vous n'étiez pas là.
--Vous me le jurez par votre salut éternel?
--Je le jure, dit-elle d'une voix calme.
--Pourquoi ne m'avoir rien dit? demanda-t-il.
--J'ai eu tort en ceci, répondit sa femme, mais ma faute tourne à
votre avantage. Votre nièce sera quelque jour marquise d'Esgrignon et
peut-être serez-vous Député si vous vous conduisez bien dans cette
déplorable affaire. Vous êtes allé trop loin, sachez revenir.
Du Croisier se promena dans son salon en proie à une horrible
agitation, et sa femme attendit, dans une agitation égale, le résultat
de cette promenade. Enfin, du Croisier sonna.
--Je ne recevrai personne ce soir, fermez la grande porte, dit-il à son
valet de chambre. A tous ceux qui viendront vous direz que madame et
moi nous sommes à la campagne. Nous partirons aussitôt après le dîner,
que vous avancerez d'une demi-heure.