L'intégrité du juge égalait sa passion pour les fleurs, il ne

connaissait que le Droit. Il recevait les plaideurs, les écoutait,

causait avec eux et leur montrait ses fleurs; il acceptait d'eux des

graines précieuses, mais sur le siége, il devenait le juge le plus

impartial du monde. Sa manière de procéder était si connue, que les

plaideurs ne le venaient plus voir que pour lui remettre des pièces qui

pouvaient éclairer sa religion. Personne ne cherchait à le tromper.

Son savoir, ses lumières et son insouciance pour ses talents réels, le

rendaient tellement indispensable à du Ronceret que, sans ses raisons

matrimoniales, le Président aurait encore secrètement contrarié par

tous les moyens possibles la demande du vieux juge en faveur de son

fils; car, si le savant vieillard quittait le Tribunal, le Président

était hors d'état de prononcer un jugement. Le bonhomme Blondet ne

savait pas qu'en quelques heures, son fils Émile pouvait accomplir ses

désirs. Il vivait avec une simplicité digne des héros de Plutarque.

Le soir il examinait les procès, le matin il soignait ses fleurs, et

pendant le jour il jugeait. La jolie servante, devenue mûre et ridée

comme une pomme à Pâques, avait soin de la maison, tenue selon les

us et coutumes d'une avarice rigoureuse. Mademoiselle Cadot avait

toujours sur elle les clefs des armoires et du fruitier; elle était

infatigable: elle allait elle-même au marché, faisait les appartements

et la cuisine, et ne manquait jamais d'entendre sa messe le matin.

Pour donner une idée de la vie intérieure de ce ménage, il suffira

de dire que le père et le fils ne mangeaient jamais que des fruits

gâtés, par suite de l'habitude qu'avait mademoiselle Cadot de toujours

donner au dessert les plus avancés; que l'on ignorait la jouissance

du pain frais, et qu'on y observait les jeûnes ordonnés par l'Église.

Le jardinier était rationné comme un soldat, et constamment observé

par cette vieille Validé, traitée avec tant de déférence, qu'elle

dînait avec ses maîtres. Aussi trottait-elle continuellement de la

salle à la cuisine pendant les repas. Le mariage de Joseph Blondet

avec mademoiselle Blandureau avait été soumis par le père et la mère

de cette héritière à la nomination de ce pauvre avocat sans cause à

la place de juge-suppléant. Dans le désir de rendre son fils capable

d'exercer ses fonctions, le père se tuait de lui marteler la cervelle

à coups de leçons pour en faire un routinier. Le fils Blondet passait

presque toutes ses soirées dans la maison de sa prétendue où, depuis

son retour de Paris, Félicien du Ronceret avait été admis, sans que

le vieux ni le jeune Blondet en conçussent la moindre crainte. Les

principes économiques qui présidaient à cette vie mesurée avec une

exactitude digne du Peseur d'Or de Gérard Dow, où il n'entrait pas

un grain de sel de trop, où pas un profit n'était oublié, cédaient

cependant aux exigences de la serre et du jardinage. Le jardin était

la folie de Monsieur, disait mademoiselle Cadot, qui ne considérait

pas son aveugle amour pour Joseph comme une folie, elle partageait à

l'égard de cet enfant la prédilection du père: elle le choyait, lui

reprisait ses bas, et aurait voulu voir employer à son usage l'argent

mis à l'horticulture. Ce jardin, merveilleusement tenu par un seul

jardinier, avait des allées sablées en sable de rivière, sans cesse

ratissées, et de chaque côté desquelles ondoyaient les plates-bandes

pleines des fleurs les plus rares. Là, tous les parfums, toutes

les couleurs, des myriades de petits pots exposés au soleil, des

lézards sur les murs, des serfouettes, des binettes enrégimentées,

enfin l'attirail des choses innocentes et l'ensemble des productions

gracieuses qui justifient cette charmante passion. Au bout de sa

serre, le juge avait établi un vaste amphithéâtre où sur des gradins

siégeaient cinq ou six mille pots de _pélargonium_, magnifique et

célèbre assemblée que la ville et plusieurs personnes des départements

circonvoisins venaient voir à sa floraison. A son passage par cette

ville, l'impératrice Marie-Louise avait honoré cette curieuse serre de

sa visite, et fut si fort frappée de ce spectacle qu'elle en parla à

Napoléon, et l'empereur donna la croix au vieux juge. Comme le savant

horticulteur n'allait dans aucune société, hormis la maison Blandureau,

il ignorait les démarches faites à la sourdine par le Président. Ceux

qui avaient pu pénétrer les intentions de du Ronceret, le redoutaient

trop pour avertir les inoffensifs Blondet.

Quant à Michu, ce jeune homme, puissamment protégé, s'occupait

beaucoup plus de plaire aux femmes de la société la plus élevée où les

recommandations de la famille de Cinq-Cygne l'avaient fait admettre,

que des affaires excessivement simples d'un Tribunal de province.

Riche d'environ dix mille livres de rente, il était courtisé par les

mères, et menait une vie de plaisirs. Il faisait son Tribunal par

acquit de conscience, comme on fait ses devoirs au Collége; il opinait

du bonnet, en disant à tout:--Oui, cher président. Mais, sous cet

apparent laissez-aller, il cachait l'esprit supérieur d'un homme qui

avait étudié à Paris et qui s'était distingué déjà comme Substitut.

Habitué à traiter largement tous les sujets, il faisait rapidement ce

qui occupait long-temps le vieux Blondet et le Président, auxquels

il résumait souvent les questions difficiles à résoudre. Dans les

conjonctures délicates, le président et le vice-président consultaient

leur juge-suppléant, ils lui confiaient les délibérés épineux et

s'émerveillaient toujours de sa promptitude à leur apporter une

besogne où le vieux Blondet ne trouvait rien à reprendre. Protégé par

l'aristocratie la plus hargneuse, jeune et riche, le juge suppléant

vivait en dehors des intrigues et des petitesses départementales, il

était de toutes les parties de campagne, gambadait avec les jeunes

personnes, courtisait les mères, dansait au bal, et jouait comme un

financier. Enfin, il s'acquittait à merveille de son rôle de magistrat

fashionable, sans néanmoins compromettre sa dignité qu'il savait faire

intervenir à propos, en homme d'esprit. Il plaisait infiniment par la

manière franche avec laquelle il avait adopté les mœurs de la province

sans les critiquer. Aussi s'efforçait-on de lui rendre supportable le

temps de son exil.

Le Procureur du Roi, magistrat du plus grand talent, mais jeté dans la

haute politique, imposait au Président. Sans son absence, l'affaire de

Victurnien n'eût pas eu lieu. Sa dextérité, son habitude des affaires

auraient tout prévenu. Le Président et du Croisier avaient profité

de sa présence à la Chambre des Députés, dont il était un des plus

remarquables orateurs ministériels, pour ourdir leurs trames, en

estimant, avec une certaine habileté, qu'une fois la Justice saisie

et l'affaire ébruitée, il n'y aurait plus aucun remède. En effet, en

aucun tribunal, à cette époque, le Parquet n'eût accueilli sans un

long examen, et sans peut-être en référer au Procureur-Général, une

plainte en faux contre le fils aîné de l'une des plus nobles familles

du royaume. En pareille circonstance, les gens de justice, de concert

avec le pouvoir, eussent essayé mille transactions pour étouffer une

plainte qui pouvait envoyer un jeune homme imprudent aux galères. Ils

eussent agi peut-être de même pour une famille libérale considérée, à

moins qu'elle ne fût trop ouvertement ennemie du trône et de l'autel.

L'accueil de la plainte de du Croisier et l'arrestation du jeune comte

n'avaient donc pas eu lieu facilement. Voici comment le Président et du

Croisier s'y étaient pris pour arriver à leurs fins.

Monsieur Sauvager, jeune avocat royaliste, arrivé au grade judiciaire

de premier Substitut à force de servilisme ministériel, régnait au

Parquet en l'absence de son chef. Il dépendait de lui de lancer un

réquisitoire en admettant la plainte de du Croisier. Sauvager, homme

de rien et sans aucune espèce de fortune, vivait de sa place. Aussi le

pouvoir comptait-il entièrement sur un homme qui attendait tout de lui.

Le Président exploita cette situation. Dès que la pièce arguée de faux

fut entre les mains de du Croisier, le soir même, madame la présidente

du Ronceret, soufflée par son mari, eut une longue conversation avec

monsieur Sauvager, auquel elle fit observer combien la carrière de la

_magistrature debout_ était incertaine: un caprice ministériel, une

seule faute y tuait l'avenir d'un homme.

--Soyez homme de conscience, donnez vos conclusions contre le pouvoir

quand il a tort. Vous êtes perdu. Vous pouvez, lui dit-elle, profiter

en ce moment de votre position pour faire un beau mariage qui vous

mettra pour toujours à l'abri des mauvaises chances, en vous donnant

une fortune au moyen de laquelle vous pourrez vous caser dans la

magistrature _assise_. L'occasion est belle. Monsieur du Croisier

n'aura jamais d'enfants, tout le monde sait le pourquoi; sa fortune et

celle de sa femme iront à sa nièce, mademoiselle Duval. Monsieur Duval

est un maître de forges dont la bourse a déjà quelque volume, et son

père, qui vit encore, a du bien. Le père et le fils ont à eux deux un

million, ils le doubleront aidés par du Croisier, maintenant lié avec

la haute banque et les gros industriels de Paris. Monsieur et madame

Duval jeune donneront, certes, leur fille à l'homme qui sera présenté

par son oncle du Croisier, en considération des deux fortunes qu'il

doit laisser à sa nièce, car du Croisier fera sans doute avantager

au contrat mademoiselle Duval de toute la fortune de sa femme, qui

n'a pas d'héritiers. Vous connaissez la haine de du Croisier pour

les d'Esgrignon, rendez-lui service, soyez son homme, accueillez une

plainte en faux qu'il va vous déposer contre le jeune d'Esgrignon,

poursuivez le comte immédiatement, sans consulter le Procureur du Roi.

Puis, priez Dieu que, pour avoir été magistrat impartial contre le gré

du pouvoir, le ministre vous destitue, votre fortune est faite! Vous

aurez une charmante femme et trente mille livres de rente en dot, sans

compter quatre millions d'espérance dans une dizaine d'années.

En deux soirées, le premier Substitut avait été gagné. Le Président

et monsieur Sauvager avaient tenu l'affaire secrète pour le vieux

juge, pour le juge suppléant, et pour le second substitut. Sûr de

l'impartialité de Blondet en présence des faits, le Président avait

la majorité sans compter Camusot. Mais tout manquait par la défection

imprévue du juge d'instruction. Le Président voulait un jugement de

mise en accusation avant que le Procureur du Roi ne fût averti. Camusot

ou le second Substitut n'allaient-ils pas le prévenir?

Maintenant, en expliquant la vie intérieure du juge d'instruction

Camusot, peut-être apercevra-t-on les raisons qui permettaient à

Chesnel de considérer ce jeune magistrat comme acquis aux d'Esgrignon,

et qui lui avaient donné la hardiesse de le suborner en pleine rue.

Camusot, fils de la première femme d'un marchand de soieries de la rue

des Bourdonnais, objet de l'ambition de son père, avait été destiné à

la magistrature. En épousant sa femme, il avait épousé la protection

d'un huissier du Cabinet du Roi, protection sourde, mais efficace,

qui lui avait déjà valu sa nomination de juge, et, plus tard, celle

de Juge d'Instruction. Il n'avait pas eu plus de mille écus de rente

constitués par ses père et mère à son contrat; mademoiselle Thirion

ne lui avait pas apporté plus de vingt mille francs de dot, c'était

donc un pauvre ménage que le sien, car les appointements d'un juge en

province ne s'élèvent pas au-dessus de quinze cents francs. Cependant

les Juges d'instruction ont un supplément d'environ mille francs à

raison des dépenses et des travaux extraordinaires de leurs fonctions.

Malgré les fatigues qu'elles donnent, ces places sont assez enviées;

mais elles sont révocables: aussi madame Camusot venait-elle de gronder

son mari d'avoir découvert sa pensée au Président. Marie-Cécile-Amélie

Thirion, depuis trois ans de mariage, s'était aperçue de la bénédiction

de Dieu par la régularité de deux accouchements heureux, une fille et

un garçon; mais elle suppliait Dieu de ne plus la tant bénir. Encore

quelques bénédictions, et sa gêne deviendrait misère. La fortune

de monsieur Camusot le père devait se faire long-temps attendre.

D'ailleurs cette riche succession ne pouvait pas donner plus de huit

ou dix mille francs de rente aux enfants du négociant qui étaient

quatre. Puis, quand se réaliserait ce que tous les faiseurs de mariage

appellent _des espérances_, le juge n'aurait-il pas des enfants à

établir? Chacun concevra donc la situation d'une petite femme pleine de

sens et de résolution, comme était madame Camusot; elle avait trop bien

senti l'importance d'un faux pas fait par son mari dans sa carrière,

pour ne pas se mêler des affaires judiciaires.

Enfant unique d'un ancien serviteur du roi Louis XVIII, un valet qui

l'avait suivi en Italie, en Courlande, en Angleterre, et que le Roi

avait récompensé par la seule place qu'il pût remplir, celle d'huissier

de son cabinet par quartier, Amélie avait reçu chez elle comme un

reflet de la Cour. Thirion lui dépeignait les grands seigneurs,

les ministres, les personnages qu'il annonçait, introduisait, et

voyait passant et repassant. Élevée comme à la porte des Tuileries,

cette jeune femme avait donc pris une teinture des maximes qui s'y

pratiquent, et adopté le dogme de l'obéissance absolue au pouvoir.

Aussi avait-elle sagement jugé qu'en se rangeant du côté des

d'Esgrignon, son mari plairait à madame la duchesse de Maufrigneuse,

à deux puissantes familles desquelles son père s'appuierait, en un

moment opportun, auprès du Roi. A la première occasion, Camusot pouvait

être nommé juge à Paris. Cette promotion rêvée, désirée à tout moment,

devait apporter six mille francs d'appointements, les douceurs d'un

logement chez son père ou chez les Camusot, et tous les avantages des

deux fortunes paternelles. Si l'adage: _loin des yeux, loin du cœur_,

est vrai pour la plupart des femmes, il est vrai surtout en fait de

sentiments de famille et de protections ministérielles ou royales. De

tout temps les gens qui servent personnellement les rois font très-bien

leurs affaires: on s'intéresse à un homme, fût-ce un valet, en le

voyant tous les jours.

Madame Camusot, qui se considérait comme de passage, avait pris une

petite maison dans la rue du Cygne. La ville n'est pas assez passante

pour que l'industrie des appartements garnis s'y exerce. Ce ménage

n'était pas d'ailleurs assez riche pour vivre dans un hôtel, comme

monsieur Michu. La Parisienne avait donc été obligée d'accepter les

meubles du pays. La modicité de ses revenus l'avait obligée à prendre

cette maison remarquablement laide, mais qui ne manquait pas d'une

certaine naïveté de détails. Appuyée à la maison voisine de manière

à présenter sa façade à la cour, elle n'avait à chaque étage qu'une

fenêtre sur la rue. La cour, bordée dans sa largeur par deux murailles

ornées de rosiers et d'alaternes, avait au fond, en face de la maison,

un hangar assis sur deux arcades en briques. Une petite porte bâtarde

donnait entrée à cette sombre maison encore assombrie par un grand

noyer planté au milieu de la cour. Au rez-de-chaussée, où l'on montait

par un perron à double rampe et à balustrades en fer très-ouvragé,

mais rongé par la rouille, se trouvait sur la rue une salle à manger,

et de l'autre côté la cuisine. Le fond du corridor qui séparait ces

deux chambres était occupé par un escalier en bois. Le premier étage

ne se composait que de deux pièces, dont l'une servait de cabinet

au magistrat, et l'autre de chambre à coucher. Le second étage en

mansarde contenait également deux chambres, une pour la cuisinière et

l'autre pour la femme de chambre qui gardait avec elle les enfants.

Aucune pièce de la maison n'avait de plafond, toutes présentaient ces

solives blanchies à la chaux, dont les entre-deux sont plafonnés de

blanc-en-bourre. Les deux chambres du premier étage et la salle d'en

bas avaient de ces lambris à formes contournées, où s'est exercée la

patience des menuisiers du dernier siècle. Ces boiseries, peintes en

gris-sale, étaient du plus triste aspect. Le cabinet du juge était

celui d'un avocat de province: un grand bureau et un fauteuil d'acajou,

la bibliothèque de l'étudiant en Droit, et ses meubles mesquins

apportés de Paris. La chambre de madame était indigène: elle avait des

ornements bleus et blancs, un tapis, un de ces mobiliers hétéroclites

qui semblent à la mode et qui sont tout simplement les meubles dont

les formes n'ont pas été adoptées à Paris. Quant à la salle du

rez-de-chaussée, elle était ce qu'est une salle en province, nue,

froide, à papiers de tenture humides et passés.

C'était dans cette chambre mesquine, sans autre vue que celle de ce

noyer, de ces murs à feuillage noir et de la rue presque déserte, que

passait toutes ses journées une femme assez vive et légère, habituée

aux plaisirs, au mouvement de Paris, seule la plupart du temps, ou

recevant des visites ennuyeuses et sottes qui lui faisaient préférer sa

solitude à des caquetages vides, où le moindre trait d'esprit auquel

elle se laissait aller donnait lieu à d'interminables commentaires et

envenimait sa situation. Occupée de ses enfants, moins par goût que

pour mettre un intérêt dans sa vie presque solitaire, elle ne pouvait

exercer sa pensée que sur les intrigues qui se nouaient autour d'elle,

sur les menées des gens de province, sur leurs ambitions enfermées dans

des cercles étroits. Aussi pénétrait-elle promptement des mystères

auxquels ne songeait pas son mari. Son hangar plein de bois, où sa

femme de chambre faisait des savonnages, n'était pas ce qui frappait

ses regards, quand, assise à la fenêtre de sa chambre, elle tenait à la

main quelque broderie interrompue: elle contemplait Paris où tout est

plaisir, où tout est plein de vie, elle en rêvait les fêtes et pleurait

d'être dans cette froide prison de province. Elle se désolait d'être

dans un pays paisible, où jamais il n'arriverait ni conspiration, ni

grande affaire. Elle se voyait pour long-temps sous l'ombre de ce noyer.

Madame Camusot était une petite femme, grasse, fraîche, blonde, ornée

d'un front très-busqué, d'une bouche rentrée, d'un menton relevé,

traits que la jeunesse rendait supportables, mais qui devaient lui

donner de bonne heure un air vieux. Ses yeux vifs et spirituels, mais

qui exprimaient un peu trop son innocente envie de parvenir, et la

jalousie que lui causait son infériorité présente, allumaient comme

deux lumières dans sa figure commune, et la relevaient par une certaine

force de sentiment que le succès devait éteindre plus tard. Elle

usait de beaucoup d'industrie pour sa toilette, elle inventait des

garnitures, elle se les brodait, elle méditait ses atours avec sa femme

de chambre venue avec elle de Paris, et maintenait ainsi la réputation

des Parisiennes en province. Sa causticité la rendait redoutable,

elle n'était pas aimée. Avec cet esprit fin et investigateur qui

distingue les femmes inoccupées, obligées d'employer leur journée, elle

avait fini par découvrir les opinions secrètes du Président. Aussi

conseillait-elle depuis quelque temps à Camusot de lui déclarer la

guerre. L'affaire du jeune comte était une excellente occasion. Avant

de venir en soirée chez monsieur du Croisier, elle n'avait pas eu de

peine à démontrer à son mari, qu'en cette affaire, le premier Substitut

allait contre les intentions de ses chefs. Le rôle de Camusot était de

se faire un marchepied de ce procès criminel, en favorisant la maison

d'Esgrignon, bien autrement puissante que le parti du Croisier.

--Sauvager n'épousera jamais mademoiselle Duval qu'on lui aura montrée

en perspective, il sera la dupe des Machiavels du Val-Noble, auxquels

il va sacrifier sa position. Camusot, cette affaire si malheureuse pour

les d'Esgrignon et si perfidement entamée par le Président au profit de

du Croisier, ne sera favorable qu'à toi, lui avait-elle dit en rentrant.

Cette rusée Parisienne avait également deviné les manœuvres secrètes

du Président auprès de Blandureau, et les motifs qu'il avait de

déjouer les efforts du vieux Blondet, mais elle ne voyait aucun

profit à éclairer le fils ou le père sur le péril de leur situation;

elle jouissait de cette comédie commencée, sans se douter de quelle

importance pouvait être le secret surpris par elle de la demande faite

aux Blandureau par le successeur de Chesnel en faveur de Félicien

du Ronceret. Dans le cas où la position de son mari serait menacée

par le Président, madame Camusot savait pouvoir menacer à son tour

le Président en éveillant l'attention de l'horticulteur sur le rapt

projeté de la fleur qu'il voulait transplanter chez lui.

Sans pénétrer, comme madame Camusot, les moyens par lesquels du

Croisier et le Président avaient gagné le premier Substitut, Chesnel,

en examinant ces diverses existences et ces intérêts groupés autour

des fleurs de lis du Tribunal, compta sur le Procureur du Roi, sur

Camusot et sur monsieur Michu. Deux juges pour les d'Esgrignon

paralysaient tout. Enfin, le notaire connaissait trop bien les désirs

du vieux Blondet pour ne pas savoir que si son impartialité pouvait

fléchir, ce serait pour l'œuvre de toute sa vie, pour la nomination

de son fils à la place de juge suppléant. Ainsi Chesnel s'endormit

plein d'espérance en se promettant d'aller voir monsieur Blondet,

pour lui offrir de réaliser les espérances qu'il caressait depuis si

long-temps, en l'éclairant sur les perfidies du président du Ronceret.

Après avoir gagné le vieux juge, il irait parlementer avec le Juge

d'Instruction auquel il espérait pouvoir prouver, sinon l'innocence,

au moins l'imprudence de Victurnien, et réduire l'affaire à une

simple étourderie de jeune homme. Chesnel ne dormit ni paisiblement

ni long-temps; car, avant le jour, sa gouvernante l'éveilla pour lui

présenter le plus séduisant personnage de cette histoire, le plus

adorable jeune homme du monde, madame la duchesse de Maufrigneuse,

venue seule en calèche, et habillée en homme.

--J'arrive pour le sauver ou pour périr avec lui, dit-elle au notaire

qui croyait rêver. J'ai cent mille francs que le Roi m'a donnés sur

sa Cassette pour acheter l'innocence de Victurnien, si son adversaire

est corruptible. Si nous échouons, j'ai du poison pour le soustraire à

tout, même à l'accusation. Mais nous n'échouerons pas. Le Procureur du

Roi, que j'ai fait avertir de ce qui se passe, me suit: il n'a pu venir

avec moi, il a voulu prendre les ordres du Garde des Sceaux.

Chesnel rendit scène pour scène à la duchesse: il s'enveloppa de sa

robe de chambre et tomba à ses pieds qu'il baisa, non sans demander

pardon de l'oubli que la joie lui faisait commettre.

--Nous sommes sauvés, criait-il tout en donnant des ordres à Brigitte

pour qu'elle préparât ce dont pouvait avoir besoin la duchesse après

une nuit passée à courir la poste.

Il fit un appel au courage de la belle Diane, en lui démontrant la

nécessité d'aller chez le Juge d'Instruction au petit jour, afin que

personne ne fût dans le secret de cette démarche, et ne pût même

présumer que la duchesse de Maufrigneuse fût venue.

--N'ai-je pas un passe-port en règle? dit-elle en lui montrant une

feuille où elle était désignée comme monsieur le vicomte Félix de

Vandenesse, Maître des Requêtes et Secrétaire particulier du Roi. Ne

sais-je pas bien jouer mon rôle d'homme? reprit-elle en rehaussant les

faces de sa perruque à la Titus et agitant sa cravache.

--Ah! madame la duchesse, vous êtes un ange! s'écria Chesnel les larmes

aux yeux. (Elle devait toujours être un ange, même en homme!) Boutonnez

votre redingote, enveloppez-vous jusqu'au nez dans votre manteau,

prenez mon bras, et courons chez Camusot avant que personne ne puisse

nous rencontrer.

--Je verrai donc un homme qui s'appelle Camusot? dit-elle.

--Et qui a le nez de son nom, répondit Chesnel.

Quoiqu'il eût la mort au cœur, le vieux notaire jugea nécessaire

d'obéir à tous les caprices de la duchesse, de rire quand elle rirait,

de pleurer avec elle; mais il gémit de la légèreté d'une femme qui,

tout en accomplissant une grande chose, y trouvait néanmoins matière

à plaisanter. Que n'aurait-il pas fait pour sauver le jeune homme?

Pendant que Chesnel s'habilla, madame de Maufrigneuse dégusta la

tasse de café à la crème que Brigitte lui servit, et convint de la

supériorité des cuisinières de province sur les Chefs de Paris, qui

dédaignent ces menus détails si importants pour les gourmets. Grâce

aux prévoyances que nécessitaient les goûts de son maître pour la

bonne chère, Brigitte avait pu offrir à la duchesse une excellente

collation. Chesnel et son gentil compagnon se dirigèrent vers la maison

de monsieur et madame Camusot.

--Ah! il y a une madame Camusot, dit la duchesse, l'affaire pourra

s'arranger.

--Et d'autant mieux, lui répondit Chesnel, que madame s'ennuie assez

visiblement d'être parmi nous autres provinciaux, elle est de Paris.

--Ainsi nous ne devons pas avoir de secret pour elle.

--Vous serez juge de ce qu'il faudra taire ou révéler, dit humblement

Chesnel. Je crois qu'elle sera très-flattée de donner l'hospitalité à

la duchesse de Maufrigneuse. Pour ne rien compromettre, il vous faudra

sans doute rester chez elle jusqu'à la nuit, à moins que vous n'y

trouviez des inconvénients.

--Est-elle bien, madame Camusot? demanda la duchesse d'un air fat.

--Elle est un peu la reine chez elle, répondit le notaire.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 22 / 49 段