Ces paroles frappèrent vivement l'âme timorée de madame du Croisier.

Chesnel pensa soudain à s'assurer de l'abbé Couturier, le directeur

de la conscience de madame du Croisier. Il savait quelle opiniâtreté

mettent les gens dévots dans le triomphe de leurs idées une fois qu'ils

se sont avancés pour leur parti, il voulut engager le plus promptement

possible l'Église dans cette lutte en la mettant de son côté; il alla

donc à l'hôtel d'Esgrignon, réveilla mademoiselle Armande, lui apprit

les événements de la nuit, et la lança sur la route de l'évêché pour

amener le prélat lui-même sur le champ de bataille.

--Mon Dieu! tu dois sauver la maison d'Esgrignon, s'écria Chesnel en

revenant chez lui à pas lents. L'affaire devient maintenant une lutte

judiciaire. Nous sommes en présence d'hommes qui ont des passions et

des intérêts, nous pouvons tout obtenir d'eux. Ce du Croisier a profité

de l'absence du Procureur du Roi qui nous est dévoué, mais qui, depuis

l'ouverture des Chambres, est à Paris. Qu'ont-ils donc fait pour

empaumer le premier Substitut qui a donné suite à la plainte sans avoir

consulté son chef? Demain matin, il faudra pénétrer ce mystère, étudier

le terrain, et peut-être, après avoir saisi les fils de cette trame,

retournerai-je à Paris afin de mettre en jeu les hautes puissances par

la main de madame de Maufrigneuse.

Tels étaient les raisonnements du pauvre vieil athlète qui voyait

juste, et qui se coucha quasi-mort sous le poids de tant d'émotions

et de tant de fatigues. Néanmoins, avant de s'endormir, il jeta sur

les magistrats qui composaient le Tribunal, un coup d'œil scrutateur

qui embrassait les pensées secrètes de leurs ambitions, afin de voir

quelles étaient ses chances dans cette lutte, et comment ils pouvaient

être influencés. En donnant une forme succincte au long examen des

consciences que fit Chesnel, il fournira peut-être un tableau de la

magistrature en province.

Les juges et les gens du Roi forcés de commencer leur carrière en

province où s'agitent les ambitions judiciaires, voient tous Paris à

leur début, tous aspirent à briller sur ce vaste théâtre où s'élèvent

les grandes causes politiques, où la magistrature est liée aux intérêts

palpitants de la société. Mais ce paradis des gens de justice admet peu

d'élus, et les neuf dixièmes des magistrats doivent, tôt ou tard, se

caser pour toujours en province. Ainsi tout Tribunal, toute Cour royale

de province offrent deux partis bien tranchés, celui des ambitions

lassées d'espérer, contentes de l'excessive considération accordée en

province au rôle qu'y jouent les magistrats, ou endormies par une vie

tranquille; puis celui des jeunes gens et des vrais talents auxquels

l'envie de parvenir que nulle déception n'a tempérée, ou que la soif

de parvenir aiguillonne sans cesse, donne une sorte de fanatisme

pour leur sacerdoce. A cette époque, le royalisme animait les jeunes

magistrats contre les ennemis des Bourbons. Le moindre Substitut rêvait

réquisitoires, appelait de tous ses vœux un de ces procès politiques

qui mettaient le zèle en relief, attiraient l'attention du Ministère

et faisaient avancer les gens du Roi. Qui, parmi les Parquets, ne

jalousait la Cour dans le ressort de laquelle éclatait une conspiration

bonapartiste? Qui ne souhaitait trouver un Caron, un Berton, une

levée de boucliers? Ces ardentes ambitions, stimulées par la grande

lutte des partis, appuyées sur la raison d'État et sur la nécessité

de monarchiser la France, étaient lucides, prévoyantes, perspicaces;

elles faisaient avec rigueur la police, espionnaient les populations et

les poussaient dans la voie de l'obéissance d'où elles ne doivent pas

sortir. La Justice alors fanatisée par la foi monarchique réparait les

torts des anciens Parlements, et marchait d'accord avec la Religion,

trop ostensiblement peut-être. Elle fut alors plus zélée qu'habile,

elle pécha moins par machiavélisme que par la sincérité de ses vues

qui parurent hostiles aux intérêts généraux du Pays, qu'elle essayait

de mettre à l'abri des révolutions. Mais, prise dans son ensemble,

la Justice contenait encore trop d'éléments bourgeois, elle était

encore trop accessible aux passions mesquines du libéralisme, elle

devait devenir tôt ou tard constitutionnelle et se ranger du côté de

la Bourgeoisie au jour d'une lutte. Dans ce grand corps, comme dans

l'Administration, il y eut de l'hypocrisie, ou pour mieux dire, un

esprit d'imitation qui porte la France à toujours se modeler sur la

Cour, et à la tromper ainsi très-innocemment.

Ces deux sortes de physionomies judiciaires existaient au Tribunal où

s'allait décider le sort du jeune d'Esgrignon. Monsieur le président du

Ronceret, un vieux juge nommé Blondet y représentaient ces magistrats,

résignés à n'être que ce qu'ils sont et casés pour toujours dans leur

ville. Le parti jeune et ambitieux comptait monsieur Camusot le Juge

d'Instruction et monsieur Michu, nommé juge-suppléant par la protection

de la maison de Cinq-Cygne, et qui devait à la première occasion entrer

dans le ressort de la Cour royale de Paris.

Mis à l'abri de toute destitution par l'inamovibilité judiciaire et

ne se voyant pas accueilli par l'aristocratie suivant l'importance

qu'il se donnait, le président du Ronceret avait pris parti pour

la Bourgeoisie en donnant à son désappointement le vernis de

l'indépendance, sans savoir que ses opinions le condamnaient à rester

président toute sa vie. Une fois engagé dans cette voie, il fut conduit

par la logique des choses, à mettre son espérance d'avancement dans

le triomphe de du Croisier et du Côté Gauche. Il ne plaisait pas plus

à la Préfecture qu'à la Cour royale. Forcé de garder des ménagements

avec le pouvoir, il était suspect aux Libéraux. Il n'avait ainsi de

place dans aucun parti. Obligé de laisser la candidature électorale à

du Croisier, il se voyait sans influence et jouait un rôle secondaire.

La fausseté de sa position réagissait sur son caractère, il était aigre

et mécontent. Fatigué de son ambiguïté politique, il avait résolu

secrètement de se mettre à la tête du parti libéral et de dominer ainsi

du Croisier. Sa conduite dans l'affaire du comte d'Esgrignon fut son

premier pas dans cette carrière. Il représentait admirablement déjà

cette Bourgeoisie qui offusque de ses petites passions les grands

intérêts du pays, quinteuse en politique, aujourd'hui pour et demain

contre le pouvoir, qui compromet tout et ne sauve rien, désespérée

du mal qu'elle a fait et continuant à l'engendrer, ne voulant pas

reconnaître sa petitesse, et tracassant le pouvoir en s'en disant

la servante, à la fois humble et arrogante, demandant au peuple

une subordination qu'elle n'accorde pas à la Royauté, inquiète des

supériorités qu'elle désire mettre à son niveau, comme si la grandeur

pouvait être petite, comme si le pouvoir pouvait exister sans force.

Ce Président était un grand homme sec et mince, à front fuyant, à

cheveux grêles et châtains, aux yeux vairons, à teint couperosé, aux

lèvres serrées. Sa voix éteinte faisait entendre le sifflement gras

de l'asthme. Il avait pour femme une grande créature solennelle et

dégingandée qui s'affublait des modes les plus ridicules, et se parait

excessivement. La Présidente se donnait des airs de reine, elle portait

des couleurs vives, et n'allait jamais au bal sans orner sa tête de

ces turbans si chers aux Anglaises, et que la province cultive avec

amour. Riches tous deux de quatre ou cinq mille livres de rente, ils

réunissaient, avec le traitement de la présidence, une douzaine de

mille francs. Malgré leur pente à l'avarice, ils recevaient un jour

par semaine afin de satisfaire leur vanité. Fidèles aux vieilles mœurs

de la ville où du Croisier introduisait le luxe moderne, monsieur

et madame du Ronceret n'avaient fait aucun changement, depuis leur

mariage, à l'antique maison où ils demeuraient, et qui appartenait à

madame. Cette maison, qui avait une façade sur la cour et l'autre sur

un petit jardin, présentait sur la rue un vieux pignon triangulaire

et grisâtre, percé d'une croisée à chaque étage. La cour et le

jardin étaient encaissés par une haute muraille, le long de laquelle

s'étendaient dans le jardin une allée de marronniers et les communs

dans la cour. Du côté de la rue qui longeait le jardin, s'étendait

une vieille grille en fer dévorée de rouille et sur la cour, entre

deux panneaux de mur, était une grande porte cochère terminée par une

immense coquille. Cette coquille se retrouvait au-dessus de la porte

de la façade. Là, tout était sombre, étouffé, sans air. La muraille

mitoyenne offrait des jours grillés comme des fenêtres de prison.

Les fleurs avaient l'air de se déplaire dans les petits carrés de ce

jardinet, où les passants pouvaient voir par la grille ce qui s'y

faisait. Au rez-de-chaussée, après une grande antichambre éclairée

sur le jardin, on entrait dans le salon dont une des fenêtres donnait

sur la rue, et qui avait un perron à porte vitrée sur le jardin. La

salle à manger d'une grandeur égale à celle du salon était de l'autre

côté de l'antichambre. Ces trois pièces s'harmoniaient à cet ensemble

mélancolique. Les plafonds, tous coupés par ces lourdes solives

peintes, ornées au milieu de quelques maigres lozanges à rosaces

sculptées, brisaient le regard. Les peintures, de tons criards, étaient

vieilles et enfumées. Le salon, décoré de grands rideaux en soie rouge

mangée par le soleil, était garni d'un meuble de bois peint en blanc

et couvert en vieille tapisserie de Beauvais à couleurs effacées.

Sur la cheminée, une pendule du temps de Louis XV se voyait entre

des girandoles extravagantes dont les bougies jaunes ne s'allumaient

qu'aux jours où la présidente dépouillait de son enveloppe verte un

vieux lustre à pendeloques de cristal de roche. Trois tables de jeu

à tapis vert râpé, un trictrac suffisaient aux joies de la compagnie

à laquelle madame du Ronceret accordait du cidre, des échaudés, des

marrons, des verres d'eau sucrée et de l'orgeat fait chez elle. Depuis

quelque temps, elle avait adopté tous les quinze jours un thé enjolivé

de pâtisseries assez piteuses. Par chaque trimestre, les du Ronceret

donnaient un grand dîner à trois services, tambouriné dans la ville,

servi dans une détestable vaisselle, mais confectionné avec la science

qui distingue les cuisinières de province. Ce repas gargantuesque

durait six heures. Le Président essayait alors de lutter par une

abondance d'avare avec l'élégance de du Croisier. Ainsi la vie et

ses accessoires concordaient chez le Président à son caractère et à

sa fausse position. Il se déplaisait chez lui sans savoir pourquoi:

mais il n'osait y faire aucune dépense pour y changer l'état des

choses, trop heureux de mettre tous les ans sept ou huit mille francs

de côté pour pouvoir établir richement son fils Félicien qui n'avait

voulu devenir ni magistrat, ni avocat, ni administrateur, et dont

la fainéantise le désespérait. Le Président était sur ce point en

rivalité avec son vice-président monsieur Blondet, vieux juge qui

depuis longtemps avait lié son fils avec la famille Blandureau. Ces

riches marchands de toiles avaient une fille unique à laquelle le

président souhaitait de marier Félicien. Comme le mariage de Joseph

Blondet dépendait de sa nomination aux fonctions de juge-suppléant que

le vieux Blondet espérait obtenir en donnant sa démission, le président

du Ronceret contrariait sourdement les démarches du juge et faisait

travailler les Blandureau secrètement. Aussi, sans l'affaire du jeune

comte d'Esgrignon, peut-être les Blondet auraient-ils été supplantés

par l'astucieux Président, dont la fortune était bien supérieure à

celle de son compétiteur.

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

MONSIEUR BLONDET.

Le bonhomme aimait passionnément l'horticulture..... il avait

l'ambition de créer de nouvelles espèces.....

(LE CABINET DES ANTIQUES.)]

La victime des manœuvres de ce président machiavélique, monsieur

Blondet, une de ces curieuses figures enfouies en province comme de

vieilles médailles dans une crypte, avait alors environ soixante-sept

ans; il portait bien son âge, il était de haute taille, et son

encolure rappelait les chanoines du bon temps. Son visage, percé par

les mille trous de la petite vérole qui lui avait déformé le nez en

le lui tournant en vrille, ne manquait pas de physionomie, il était

coloré très-également d'une teinte rouge, et animé par deux petits

yeux vifs, habituellement sardoniques, et par un certain mouvement

satirique de ses lèvres violacées. Avocat avant la Révolution,

il avait été fait Accusateur Public; mais il fut le plus doux de

ces terribles fonctionnaires. Le bonhomme Blondet, on l'appelait

ainsi, avait amorti l'action révolutionnaire en acquiesçant à tout

et n'exécutant rien. Forcé d'emprisonner quelques nobles, il avait

mis tant de lenteur à leur procès, qu'il leur fit atteindre au neuf

thermidor avec une adresse qui lui avait concilié l'estime générale.

Certes, le bonhomme Blondet aurait dû être Président du Tribunal;

mais, lors de la réorganisation des tribunaux, il fut écarté par

Napoléon dont l'éloignement pour les républicains reparaissait dans

les moindres détails du gouvernement. La qualification d'ancien

Accusateur Public, inscrite en marge du nom de Blondet, fit demander

par l'Empereur à Cambacérès s'il n'y avait pas dans le pays quelque

rejeton d'une vieille famille parlementaire à mettre à sa place. Du

Ronceret, dont le père avait été Conseiller au Parlement, fut donc

nommé. Malgré la répugnance de l'Empereur, l'archi-chancelier, dans

l'intérêt de la justice, maintint Blondet juge, en disant que le vieil

avocat était un des plus forts jurisconsultes de France. Le talent

du juge, ses connaissances dans l'ancien Droit et plus tard dans la

nouvelle législation eussent dû le mener fort loin; mais, semblable

en ceci à quelques grands esprits, il méprisait prodigieusement ses

connaissances judiciaires et s'occupait presque exclusivement d'une

science étrangère à sa profession, et pour laquelle il réservait

ses prétentions, son temps et ses capacités. Le bonhomme aimait

passionnément l'horticulture, il était en correspondance avec les plus

célèbres amateurs, il avait l'ambition de créer de nouvelles espèces,

il s'intéressait aux découvertes de la botanique, il vivait enfin

dans le monde des fleurs. Comme tous les fleuristes, il avait sa

prédilection pour une plante choisie entre toutes, et sa favorite était

le _Pelargonium_. Le tribunal et ses procès, sa vie réelle n'étaient

donc rien auprès de la vie fantastique et pleine d'émotions que menait

le vieillard, de plus en plus épris de ses innocentes sultanes. Les

soins à donner à son jardin, les douces habitudes de l'horticulteur

clouèrent le bonhomme Blondet dans sa serre. Sans cette passion, il eût

été nommé député sous l'Empire, il eût sans doute brillé dans le Corps

Législatif. Son mariage fut une autre raison de sa vie obscure. A l'âge

de quarante ans, il fit la folie d'épouser une jeune fille de dix-huit

ans, de laquelle il eut dans la première année de son mariage un fils

nommé Joseph. Trois ans après, madame Blondet, alors la plus jolie

femme de la ville, inspira au Préfet du Département une passion qui

ne se termina que par sa mort. Elle eut du Préfet, au su de toute la

ville et du vieux Blondet lui-même, un second fils nommé Émile. Madame

Blondet, qui aurait pu stimuler l'ambition de son mari, qui aurait pu

l'emporter sur les fleurs, favorisa le goût du juge pour la Botanique,

et ne voulut pas plus quitter la ville que le Préfet ne voulut changer

de Préfecture tant que vécut sa maîtresse. Incapable de soutenir à

son âge une lutte avec une jeune femme, le magistrat se consola dans

sa serre, et prit une très-jolie servante pour soigner son sérail

de beautés incessamment diversifiées. Pendant que le juge dépotait,

repiquait, arrosait, marcottait, greffait, mariait et panachait ses

fleurs, madame Blondet dépensait son bien en toilettes et en modes pour

briller dans les salons de la Préfecture; un seul intérêt, l'éducation

d'Émile, qui certes appartenait encore à sa passion, pouvait l'arracher

aux soins de cette belle affection, que la ville finit par admirer. Cet

enfant de l'amour était aussi joli, aussi spirituel que Joseph était

lourd et laid. Le vieux juge aveuglé par l'amour paternel aimait autant

Joseph que sa femme chérissait Émile. Pendant douze ans, monsieur

Blondet fut d'une résignation parfaite, il ferma les yeux sur les

amours de sa femme en conservant une attitude noble et digne, à la

façon des grands seigneurs du dix-huitième siècle; mais, comme tous les

gens de goûts tranquilles, il nourrissait une haine profonde contre son

fils cadet. En 1818, à la mort de sa femme, il expulsa l'intrus, en

l'envoyant faire son Droit à Paris sans autre secours qu'une pension de

douze cents francs, à laquelle aucun cri de détresse ne lui fit ajouter

une obole. Sans la protection de son véritable père, Émile Blondet eût

été perdu. La maison du juge est une des plus jolies de la ville.

Située presqu'en face de la Préfecture, elle a sur la rue principale

une petite cour proprette, séparée de la chaussée par une vieille

grille de fer contenue entre deux pilastres en brique. Entre chacun

de ces pilastres et la maison voisine se trouvent deux autres grilles

assises sur de petits murs également en brique et à hauteur d'appui.

Cette cour, large de dix et longue de vingt toises, est divisée en deux

massifs de fleurs, par le pavé de brique qui mène de la grille à la

porte de la maison. Ces deux massifs, renouvelés avec soin, offrent à

l'admiration publique leurs triomphants bouquets en toute saison. Du

bas de ces deux monceaux de fleurs, s'élance sur le pan des murs des

deux maisons voisines un magnifique manteau de plantes grimpantes. Les

pilastres sont enveloppés de chèvrefeuilles et ornés de deux vases en

terre cuite, où des cactus acclimatés présentent aux regards étonnés

des ignorants leurs monstrueuses feuilles hérissées de leurs piquantes

défenses, qui semblent dues à une maladie botanique. La maison, bâtie

en brique dont les fenêtres sont décorées d'une marge cintrée également

en brique, montre sa façade simple, égayée par des persiennes d'un vert

vif. Sa porte vitrée permet de voir par un long corridor au bout duquel

est une autre porte vitrée, l'allée principale d'un jardin d'environ

deux arpents. Les massifs de cet enclos s'aperçoivent souvent par les

croisées du salon et de la salle à manger, qui correspondent entre

elles comme celles du corridor. Du côté de la rue, la brique a pris

depuis deux siècles une teinte de rouille et de mousse entremêlée de

tons verdâtres en harmonie avec la fraîcheur des massifs et de leurs

arbustes. Il est impossible au voyageur qui traverse la ville de ne pas

aimer cette maison si gracieusement encaissée, fleurie, moussue jusque

sur ses toits que décorent deux pigeons en poterie.

Outre cette vieille maison à laquelle rien n'avait été changé depuis

un siècle, le juge possédait environ quatre mille livres de rente en

terres. Sa vengeance, assez légitime, consistait à faire passer cette

maison, les terres et son siège, à son fils Joseph, et la ville entière

connaissait ses intentions. Il avait fait un testament en faveur de ce

fils, par lequel il l'avantageait de tout ce que le Code permet à un

père de donner à l'un de ses enfants, au détriment de l'autre. De plus,

le bonhomme thésaurisait depuis quinze ans pour laisser à ce niais la

somme nécessaire pour rembourser à son frère Émile la portion qu'on

ne pouvait lui ôter. Chassé de la maison paternelle, Émile Blondet

avait su conquérir une position distinguée à Paris; mais plus morale

que positive. Sa paresse, son laisser-aller, son insouciance avaient

désespéré son véritable père qui, destitué dans une des réactions

ministérielles si fréquentes sous la Restauration, était mort presque

ruiné, doutant de l'avenir d'un enfant doué par la nature des plus

brillantes qualités. Émile Blondet était soutenu par l'amitié d'une

demoiselle de Troisville, mariée au comte de Montcornet, et qu'il

avait connue avant son mariage. Sa mère vivait encore au moment où

les Troisville revinrent d'émigration. Madame Blondet tenait à cette

famille par des liens éloignés, mais suffisants pour y introduire

Émile. La pauvre femme pressentait l'avenir de son fils, elle le

voyait orphelin, pensée qui lui rendait la mort doublement amère;

aussi lui cherchait-elle des protecteurs. Elle sut lier Émile avec

l'aînée des demoiselles de Troisville à laquelle il plut infiniment,

mais qui ne pouvait l'épouser. Cette liaison fut semblable à celle de

Paul et Virginie. Madame Blondet essaya de donner de la durée à cette

mutuelle affection qui devait passer comme passent ordinairement ces

enfantillages, qui sont comme les _dînettes_ de l'amour, en montrant

à son fils un appui dans la famille Troisville. Quand, déjà mourante,

madame Blondet apprit le mariage de mademoiselle de Troisville avec

le général Montcornet, elle vint la prier solennellement de ne jamais

abandonner Émile et de le patronner dans le monde parisien où la

fortune du général l'appelait à briller. Heureusement pour lui, Émile

se protégea lui-même. A vingt ans, il débuta comme un maître dans

le monde littéraire. Son succès ne fut pas moindre dans la société

choisie où le lança son père qui d'abord put fournir aux profusions

du jeune homme. Cette célébrité précoce, la belle tenue d'Émile

resserrèrent peut-être les liens de l'amitié qui l'unissait à la

comtesse. Peut-être madame de Montcornet, qui avait du sang russe dans

les veines, sa mère était fille de la princesse Sherbellof, eût-elle

renié son ami d'enfance pauvre et luttant avec tout son esprit contre

les obstacles de la vie parisienne et littéraire; mais, quand vinrent

les tiraillements de la vie aventureuse d'Émile, leur attachement

était inaltérable de part et d'autre. En ce moment, Blondet, que

le jeune d'Esgrignon avait trouvé à Paris devant lui à son premier

souper, passait pour un des flambeaux du journalisme. On lui accordait

une grande supériorité dans le monde politique, et il dominait sa

réputation. Le bonhomme Blondet ignorait complétement la puissance que

le gouvernement constitutionnel avait donnée aux journaux; personne ne

s'avisait de l'entretenir d'un fils dont il ne voulait pas entendre

parler; il ne savait donc rien de cet enfant maudit ni de son pouvoir.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 21 / 49 段