Il resta, malgré la douleur que lui causait ce spectacle, planté sur

ses deux jambes tremblantes, à regarder le fils de son cœur, le comte

d'Esgrignon, l'héritier de cette grande maison, marchant entre les

gendarmes, entre le commissaire de police de la ville, le juge de paix,

et l'huissier du Parquet. Le vieillard ne recouvra sa résolution et sa

présence d'esprit que quand cette troupe eut disparu, qu'il n'entendit

plus le bruit des pas, et que le silence se fut rétabli.

--Monsieur, vous allez vous enrhumer, lui dit Brigitte.

--Que le diable t'emporte, s'écria le notaire exaspéré.

Brigitte, qui n'avait rien entendu de pareil depuis vingt-neuf ans

qu'elle servait Chesnel, laissa tomber sa chandelle; mais sans prendre

garde à l'épouvante de Brigitte, le maître, qui n'entendit pas

l'exclamation de sa gouvernante, se mit à courir vers le Val-Noble.

--Il est fou, se dit-elle. Après tout, il y a de quoi. Mais où va-t-il?

il m'est impossible de le suivre. Que deviendra-t-il? irait-il se noyer?

Brigitte réveilla le premier clerc, et l'envoya surveiller les bords

de la rivière, devenus fatalement célèbres depuis le suicide d'un

jeune homme plein d'avenir, et la mort récente d'une jeune fille

séduite. Chesnel se rendait à l'hôtel de du Croisier. Il n'y avait plus

d'espoir que là. Les crimes de faux ne peuvent être poursuivis que

sur des plaintes privées. Si du Croisier voulait s'y prêter, il était

encore possible de faire passer la plainte pour un malentendu, Chesnel

espérait encore acheter cet homme.

Pendant cette soirée, il était venu beaucoup plus de monde qu'à

l'ordinaire chez monsieur et madame du Croisier. Quoique cette affaire

eût été tenue secrète entre le Président du Tribunal, monsieur du

Ronceret, monsieur Sauvager, premier Substitut du Procureur du

Roi, et monsieur du Coudrai, l'ancien Conservateur des hypothèques

destitué pour avoir mal voté; mesdames du Ronceret et du Coudrai

l'avaient confiée sous le secret, à une ou deux amies intimes. La

nouvelle avait donc couru dans la société mi-partie de noblesse et

de bourgeoisie qui se donnait rendez-vous chez monsieur du Croisier.

Chacun sentait la gravité d'une affaire semblable, et n'osait en parler

ouvertement. L'attachement de madame du Croisier à la haute noblesse

était d'ailleurs si connu qu'à peine se hasarda-t-on à chuchoter

quelque chose du malheur qui arrivait aux d'Esgrignon en demandant

des éclaircissements. Les principaux intéressés attendirent, pour en

causer, l'heure à laquelle la bonne madame du Croisier faisait sa

retraite vers sa chambre à coucher, où elle accomplissait ses devoirs

religieux loin des regards de son mari. Au moment où la dame du logis

disparut, les adhérents de du Croisier qui connaissaient le secret et

les plans de ce grand industriel se comptèrent, ils virent encore dans

le salon des personnes que leurs opinions ou leurs intérêts rendaient

suspectes, ils continuèrent à jouer. Vers onze heures et demie, il ne

resta plus que les intimes, monsieur Sauvager, monsieur Camusot, le

Juge d'Instruction et sa femme, monsieur et madame du Ronceret, leur

fils Félicien, monsieur et madame du Coudrai, Joseph Blondet, fils aîné

d'un vieux juge, en tout dix personnes.

On raconte que Talleyrand, dans une fatale nuit, à trois heures du

matin, jouant chez la duchesse de Luynes, interrompit le jeu, posa sa

montre sur la table, demanda aux joueurs si le prince de Condé avait

d'autre enfant que le duc d'Enghien.--Pourquoi demandez-vous une chose

que vous savez si bien? répondit madame de Luynes.--C'est que si le

prince n'a pas d'autre enfant, la maison de Condé est finie. Après un

moment de silence, on reprit le jeu. Ce fut par un mouvement semblable

que procéda le Président du Ronceret, soit qu'il connût ce trait de

l'histoire contemporaine, soit que les petits esprits ressemblent aux

grands dans les expressions de la vie politique. Il regarda sa montre,

et dit en interrompant le boston:--En ce moment, on arrête monsieur le

comte d'Esgrignon, et cette maison si fière est à jamais déshonorée.

--Vous avez donc mis la main sur l'enfant? s'écria joyeusement du

Coudrai.

Tous les assistants, moins le Président, le Substitut et du Croisier,

manifestèrent un étonnement subit.

--Il vient d'être arrêté dans la maison de Chesnel où il s'était caché,

dit le Substitut en prenant l'air d'un homme capable et méconnu qui

devrait être ministre de la Police.

Ce monsieur Sauvager, premier Substitut, était un jeune homme de

vingt-cinq ans, maigre et grand, à figure longue et olivâtre, à cheveux

noirs et crépus, les yeux enfoncés et bordés en dessous d'un large

cercle brun répété au-dessus par ses paupières ridées et bistrées. Il

avait un nez d'oiseau de proie, une bouche serrée, les joues laminées

par l'étude et creusées par l'ambition. Il offrait le type de ces

êtres secondaires à l'affût des circonstances, prêts à tout faire pour

parvenir, mais en se tenant dans les limites du possible et dans le

décorum de la légalité. Son air important annonçait admirablement sa

faconde servile. Le secret de la retraite du jeune comte lui avait

été dit par le successeur de Chesnel, et il en faisait honneur à

sa pénétration. Cette nouvelle parut vivement surprendre le Juge

d'Instruction, monsieur Camusot qui, sur le réquisitoire de Sauvager,

avait décerné le mandat d'arrêt si promptement exécuté. Camusot était

un homme d'environ trente ans, petit, déjà gras, blond, à chair molle,

à teint livide comme celui de presque tous les magistrats qui vivent

enfermés dans leurs cabinets ou leurs salles d'audience. Il avait de

petits yeux jaune-clair, pleins de cette défiance qui passe pour de la

ruse.

Madame Camusot regarda son mari comme pour lui dire:--N'avais-je pas

raison?

--Ainsi l'affaire aura lieu? dit le Juge d'Instruction.

--En douteriez-vous? reprit du Coudrai. Tout est fini puisqu'on tient

le comte.

--Il y a le Jury, dit monsieur Camusot. Pour cette affaire, monsieur le

Préfet saura le composer de manière que, avec les récusations ordonnées

au Parquet et celles de l'accusé, il ne reste que des personnes

favorables à l'acquittement. Mon avis serait de transiger, dit-il en

s'adressant à du Croisier.

--Transiger, dit le Président, mais la Justice est saisie.

--Acquitté ou condamné, le comte d'Esgrignon n'en sera pas moins

déshonoré, dit le Substitut.

--Je suis partie civile, dit du Croisier, j'aurai Dupin l'aîné. Nous

verrons comment la maison d'Esgrignon se tirera de ses griffes.

--Elle saura se défendre et choisir un avocat à Paris, elle vous

opposera Berryer, dit madame Camusot. A bon chat, bon rat.

Du Croisier, monsieur Sauvager et le Président du Ronceret regardèrent

le Juge d'Instruction en proie à une même pensée. Le ton et la manière

avec lesquels la jeune femme jeta son proverbe à la face des huit

personnes qui complotaient la perte de la maison d'Esgrignon leur

causèrent des émotions que chacune d'elles dissimula comme savent

dissimuler les gens de province, habitués par leur cohérence continue

aux ruses de la vie monacale. La petite madame Camusot remarqua le

changement des visages qui se composèrent dès que l'on eut flairé

l'opposition probable du juge aux desseins de du Croisier. En voyant

son mari dévoiler le fond de sa pensée, elle avait voulu sonder la

profondeur de ces haines, et deviner par quel intérêt du Croisier

s'était attaché le premier Substitut qui avait agi si précipitamment et

si contrairement aux vues du Pouvoir.

--Dans tous les cas, dit-elle, si dans cette affaire il vient de Paris

des Avocats célèbres, elle nous promet des séances de Cour d'Assises

bien intéressantes; mais l'affaire expirera entre le Tribunal et la

Cour royale. Il est à croire que le Gouvernement fera secrètement tout

ce qu'on peut faire pour sauver un jeune homme qui appartient à de

grandes familles, et qui a la duchesse de Maufrigneuse pour amie. Ainsi

je ne crois pas que nous ayons de scandale à Landernau.

--Comme vous y allez, madame! dit sévèrement le Président. Croyez-vous

que le Tribunal qui instruira l'affaire et la jugera d'abord, soit

influençable par des considérations étrangères à la justice?

--L'événement prouve le contraire, dit-elle avec malice en regardant le

Substitut et le Président qui lui jetèrent un regard froid.

--Expliquez-vous, madame? dit le Substitut. Vous parlez comme si nous

n'avions pas fait notre devoir.

--Les paroles de madame n'ont aucune valeur, dit Camusot.

--Mais celles de monsieur le Président n'ont-elles pas préjugé une

question qui dépend de l'Instruction, reprit-elle, et cependant

l'instruction est encore à faire et le Tribunal n'a pas encore prononcé?

--Nous ne sommes pas au Palais, lui répondit le Substitut avec aigreur,

et d'ailleurs nous savons tout cela.

--Monsieur le Procureur du Roi ignore tout encore, lui répliqua-t-elle

en le regardant avec ironie. Il va revenir de la Chambre des députés en

toute hâte. Vous lui avez taillé de la besogne, il portera sans doute

lui-même la parole.

Le Substitut fronça ses gros sourcils touffus, et les intéressés virent

écrits sur son front de tardifs scrupules. Il se fit alors un grand

silence pendant lequel on n'entendit que jeter et relever les cartes.

Monsieur et madame Camusot, qui se virent très-froidement traités,

sortirent pour laisser les conspirateurs parler à leur aise.

--Camusot, lui dit sa femme dans la rue, tu t'es trop avancé. Pourquoi

faire soupçonner à ces gens que tu ne trempes pas dans leurs plans? ils

te joueront quelque mauvais tour.

--Que peuvent-ils contre moi? je suis le seul Juge d'Instruction.

--Ne peuvent-ils pas te calomnier sourdement et provoquer ta

destitution?

En ce moment, le couple fut heurté par Chesnel. Le vieux notaire

reconnut le juge d'Instruction. Avec la lucidité des gens rompus aux

affaires, il comprit que la destinée de la maison d'Esgrignon était

entre les mains de ce jeune homme.

--Ah! monsieur, s'écria le bonhomme, nous allons avoir bien besoin de

vous. Je ne veux vous dire qu'un mot. Pardonnez-moi, madame, dit-il à

la femme du juge en lui arrachant son mari.

En bonne conspiratrice, madame Camusot regarda du côté de la maison

de du Croisier afin de rompre le tête-à-tête au cas où quelqu'un en

sortirait: mais elle jugeait avec raison les ennemis occupés à discuter

l'incident qu'elle avait jeté à travers leurs plans. Chesnel entraîna

le juge dans un coin sombre, le long du mur, et s'approcha de son

oreille.

--Le crédit de la duchesse de Maufrigneuse, celui du prince de

Cadignan, des ducs de Navarreins, de Lenoncourt, le garde des sceaux,

le chancelier, le Roi, tout vous est acquis si vous êtes pour la maison

d'Esgrignon, lui dit-il. J'arrive de Paris, je savais tout, j'ai couru

tout expliquer à la Cour. Nous comptons sur vous et je vous garderai

le secret. Si vous nous êtes ennemi, je repars demain pour Paris et

dépose entre les mains de Sa Grandeur une plainte en suspicion légitime

contre le Tribunal, dont sans doute plusieurs membres étaient ce soir

chez du Croisier, y ont bu, y ont mangé contrairement aux lois, et qui

d'ailleurs sont ses amis.

Chesnel aurait fait intervenir le Père Éternel s'il en avait eu le

pouvoir, il laissa le juge sans attendre de réponse, et s'élança

comme un faon vers la maison de du Croisier. Sommé par sa femme de

lui révéler les confidences de Chesnel, le juge obéit et fut assailli

par ce:--N'avais-je pas raison, mon ami? que les femmes disent, aussi

quand elles ont tort, mais moins doucement. En arrivant chez lui,

Camusot avait confessé la supériorité de sa femme et reconnu le bonheur

de lui appartenir, aveu qui prépara sans doute une heureuse nuit aux

deux époux. Chesnel rencontra le groupe de ses ennemis qui sortaient

de chez du Croisier, et craignit de le trouver couché, ce qu'il eût

regardé comme un malheur, car il était dans une de ces circonstances

qui demandent de la promptitude.

--Ouvrez de par le Roi! cria-t-il au domestique qui fermait le

vestibule.

Il venait de faire arriver le Roi auprès d'un petit juge ambitieux, il

avait gardé ce mot sur ses lèvres, il s'embrouillait, il délirait. On

ouvrit. Le notaire s'élança comme la foudre dans l'antichambre.

--Mon garçon, dit-il au domestique, cent écus pour toi si tu peux

réveiller madame du Croisier et me l'envoyer à l'instant. Dis-lui tout

ce que tu voudras.

Chesnel devint calme et froid en ouvrant la porte du brillant salon

où du Croisier se promenait seul à grands pas. Ces deux hommes

se mesurèrent alors pendant un moment par un regard qui avait en

profondeur vingt ans de haine et d'inimitié. L'un avait le pied sur le

cœur de la maison d'Esgrignon, l'autre s'avançait avec la force d'un

lion pour la lui arracher.

--Monsieur, dit Chesnel, je vous salue humblement. Votre plainte a été

déposée?

--Oui, monsieur.

--Depuis quand?

--Depuis hier.

--Aucun autre acte que le mandat d'arrêt n'est lancé?

--Je le pense, répliqua du Croisier.

--Je viens traiter.

--La Justice est saisie, la vindicte publique aura son cours, rien ne

peut l'arrêter.

--Ne nous occupons pas de cela, je suis à vos ordres, à vos pieds.

Le vieux Chesnel tomba sur ses genoux, et tendit ses mains suppliantes

à du Croisier.

--Que vous faut-il? Voulez-vous nos biens, notre château! prenez tout,

retirez la plainte, ne nous laissez que la vie et l'honneur. Outre tout

ce que j'offre, je serai votre serviteur, vous disposerez de moi.

Du Croisier laissa le vieillard à genoux et s'assit dans un fauteuil.

--Vous n'êtes pas vindicatif, vous êtes bon, vous ne nous en voulez pas

assez pour ne pas vous prêter à un arrangement, dit le vieillard. Avant

le jour, le jeune homme serait libre.

--Toute la ville sait son arrestation, dit du Croisier qui savourait sa

vengeance.

--C'est un grand malheur, mais s'il n'y a ni jugement ni preuves, nous

arrangerons bien tout.

Du Croisier réfléchissait, Chesnel le crut aux prises avec l'intérêt,

il eut l'espoir de tenir son ennemi par ce grand mobile des actions

humaines. En ce moment suprême, madame du Croisier se montra.

--Venez, madame, aidez-moi à fléchir votre cher mari, dit Chesnel

toujours à genoux.

Madame du Croisier releva le vieillard en manifestant la plus profonde

surprise. Chesnel raconta l'affaire. Quand la noble fille des

serviteurs des ducs d'Alençon connut ce dont il s'agissait, elle se

tourna les larmes aux yeux vers du Croisier.

--Ah! monsieur, pouvez-vous hésiter? les d'Esgrignon, l'honneur de la

province, lui dit-elle.

--Il s'agit bien de cela, s'écria du Croisier se levant et reprenant sa

promenade agitée.

--Hé! de quoi s'agit-il donc?... fit Chesnel étonné.

--Monsieur Chesnel, il s'agit de la France! il s'agit du pays, il

s'agit du peuple, il s'agit d'apprendre à messieurs vos nobles qu'il y

a une justice, des lois, une bourgeoisie, une petite noblesse qui les

vaut et qui les tient! On ne fourrage pas dix champs de blé pour un

lièvre, on ne porte pas le déshonneur dans les familles en séduisant de

pauvres filles, on ne doit pas mépriser des gens qui nous valent, on ne

se moque pas d'eux pendant dix ans, sans que ces faits ne grossissent,

ne produisent des avalanches, et ces avalanches tombent, écrasent,

enterrent messieurs les nobles. Vous voulez le retour à l'ancien ordre

de choses, vous voulez déchirer le pacte social, cette charte où nos

droits sont écrits...

--Après, dit Chesnel.

--N'est-ce pas une sainte mission que d'éclairer le peuple? s'écria du

Croisier, il ouvrira les yeux sur la moralité de votre parti quand il

verra les nobles allant, comme Pierre ou Jacques, en Cour d'Assises. On

se dira que les petites gens qui ont de l'honneur valent mieux que les

grandes gens qui se déshonorent. La Cour d'Assises luit pour tout le

monde. Je suis ici le défenseur du peuple, l'ami des lois. Vous m'avez

jeté vous-même du côté du peuple à deux reprises, d'abord en refusant

mon alliance, puis en me mettant au ban de votre société. Vous récoltez

ce que vous avez semé.

Ce début effraya Chesnel aussi bien que madame du Croisier. La femme

acquérait une horrible connaissance du caractère de son mari, ce

fut une lueur qui lui éclairait non-seulement le passé, mais encore

l'avenir. Il paraissait impossible de faire capituler ce colosse; mais

Chesnel ne recula point devant l'impossible.

--Quoi! monsieur, vous ne pardonneriez pas, vous n'êtes donc pas

chrétien? dit madame du Croisier.

--Je pardonne comme Dieu pardonne, madame, à des conditions.

--Quelles sont-elles? dit Chesnel qui crut apercevoir un rayon

d'espérance.

--Les Élections vont venir, je veux les voix dont vous disposez.

--Vous les aurez, dit Chesnel.

--Je veux, reprit du Croisier, être reçu, ma femme et moi,

familièrement, tous les soirs, avec amitié, en apparence du moins, par

monsieur le marquis d'Esgrignon et par les siens.

--Je ne sais pas comment nous l'y amènerons, mais vous serez reçu.

--Je veux une hypothèque de quatre cent mille francs fondée sur une

transaction écrite au sujet de cette affaire, afin de toujours vous

tenir un canon chargé sur le cœur.

--Nous consentons, dit Chesnel sans avouer encore qu'il avait les cent

mille écus sur lui; mais elle sera entre mains tierces et rendue à la

famille après votre élection et le payement.

--Non, mais après le mariage de ma petite-nièce, mademoiselle Duval qui

réunira peut-être un jour quatre millions. Cette jeune personne sera

instituée mon héritière au contrat et celle de ma femme, vous la ferez

épouser à votre jeune comte.

--Jamais! dit Chesnel.

--Jamais, reprit du Croisier tout enivré de son triomphe. Bonsoir.

--Imbécile que je suis, se dit Chesnel, pourquoi reculé-je devant un

mensonge avec un pareil homme!

Du Croisier s'en alla, se plaisant à tout annuler au nom de son orgueil

froissé, après avoir joui de l'humiliation de Chesnel, avoir balancé

les destinées de la superbe maison en qui se résumait l'aristocratie

de la province, et imprimé la marque de son pied sur les entrailles

des d'Esgrignon. Il remonta dans sa chambre, en laissant sa femme avec

Chesnel. Dans son ivresse il ne voyait rien contre sa victoire, il

croyait fermement que les cent mille écus étaient dissipés; pour les

trouver, la maison d'Esgrignon avait besoin de vendre ou d'hypothéquer

ses biens; à ses yeux, la Cour d'Assises était donc inévitable. Les

affaires de faux sont toujours arrangeables, quand la somme surprise

est restituée. Les victimes de ce crime sont ordinairement des gens

riches qui ne se soucient pas d'être la cause du déshonneur d'un homme

imprudent. Mais du Croisier ne voulait renoncer à ses droits qu'à bon

escient. Il se coucha donc en pensant au magnifique accomplissement de

ses espérances, soit par la Cour d'Assises, soit par ce mariage, et il

jouissait d'entendre la voix de Chesnel se lamentant avec madame du

Croisier. Profondément religieuse et catholique, royaliste et attachée

à la Noblesse, madame du Croisier partageait les idées de Chesnel à

l'égard des d'Esgrignon. Aussi tous ses sentiments venaient-ils d'être

cruellement froissés. Cette bonne royaliste avait entendu le hurlement

du libéralisme qui, dans l'opinion de son directeur, souhaitait la

ruine du catholicisme. Pour elle, le Côté Gauche était 1793 avec

l'émeute et l'échafaud.

--Que dirait votre oncle, ce saint qui nous écoute? s'écria Chesnel.

Madame du Croisier ne répondit que par de grosses larmes qui coulèrent

sur ses joues.

--Vous avez déjà été cause de la mort d'un pauvre garçon et du deuil

éternel de sa mère, reprit Chesnel en voyant combien il frappait juste

et qui eût frappé jusqu'à briser ce cœur pour sauver Victurnien,

voulez-vous assassiner mademoiselle Armande qui ne survivrait pas

huit jours à l'infamie de sa maison? Voulez-vous assassiner le pauvre

Chesnel, votre ancien notaire, qui tuera le jeune comte dans sa prison

avant qu'on ne l'accuse, et qui se tuera pour ne pas aller lui-même en

Cour d'Assises comme coupable d'un meurtre?

--Mon ami, assez! assez! Je suis capable de tout pour étouffer une

semblable affaire, mais je ne connais monsieur du Croisier tout entier

que depuis quelques instants... A vous, je puis l'avouer! Il n'y a pas

de ressources.

--S'il y en avait? dit Chesnel.

--Je donnerais la moitié de mon sang pour qu'il y en eût, répondit-elle

en achevant sa pensée par un hochement de tête où se peignit une envie

de réussir.

Semblable au premier Consul qui, vaincu dans les champs de Marengo

jusqu'à cinq heures du soir, à six heures obtint la victoire

par l'attaque désespérée de Desaix et par la terrible charge de

Kellermann, Chesnel aperçut les éléments du triomphe au milieu des

ruines. Il fallait être Chesnel, il fallait être vieux notaire, vieil

intendant, avoir été petit clerc de Maître Sorbier père, il fallait

les illuminations soudaines du désespoir, pour être aussi grand que

Napoléon, plus grand même: cette bataille n'était pas Marengo, mais

Waterloo, et Chesnel voulait vaincre les Prussiens en les voyant

arrivés.

--Madame, vous de qui j'ai fait les affaires pendant vingt ans, vous

l'honneur de la Bourgeoisie, comme les d'Esgrignon sont l'honneur

de la Noblesse de cette province, sachez qu'il dépend maintenant de

vous seule de sauver la maison d'Esgrignon. Maintenant répondez?

laisserez-vous déshonorer les mânes de votre oncle, les d'Esgrignon,

le pauvre Chesnel? Voulez-vous tuer mademoiselle Armande qui pleure?

Voulez-vous racheter vos torts en réjouissant vos ancêtres, les

intendants des ducs d'Alençon, en consolant les mânes de notre cher

abbé qui, s'il pouvait sortir de son cercueil, vous commanderait de

faire ce que je vous demande à genoux?

--Quoi? s'écria madame du Croisier.

--Hé! bien, voici les cent mille écus, dit-il en tirant de sa poche les

paquets de billets de banque. Acceptez-les, tout sera fini.

--S'il ne s'agit que de cela, reprit-elle, et s'il n'en peut rien

résulter de mauvais pour mon mari...

--Rien que de bon, dit Chesnel. Vous lui évitez les vengeances

éternelles de l'Enfer au prix d'un léger désappointement ici-bas.

--Il ne sera pas compromis? demanda-t-elle en regardant Chesnel.

Chesnel lut alors dans le fond de l'âme de cette pauvre femme. Madame

du Croisier hésitait entre deux religions, entre les commandements

que l'Église a tracés aux épouses et ses devoirs envers le Trône et

l'Autel: elle trouvait son mari blâmable, et n'osait le blâmer, elle

aurait voulu pouvoir sauver les d'Esgrignon, et ne voulait rien faire

contre les intérêts de son mari.

--En rien, dit Chesnel, votre vieux notaire vous le jure sur les saints

Évangiles...

Chesnel n'avait plus que son salut éternel à offrir à la maison

d'Esgrignon, il le risqua en commettant un horrible mensonge; mais

il fallait abuser madame du Croisier ou périr. Aussitôt il rédigea

lui-même et dicta à madame du Croisier un reçu de cent mille écus daté

de cinq jours avant la fatale lettre de change, à une époque où il se

rappela une absence faite par du Croisier qui était allé dans les biens

de sa femme y ordonner des améliorations.

--Vous me jurez, dit Chesnel quand madame du Croisier eut les cent

mille écus et quand il tint cette pièce, de déclarer devant le Juge

d'Instruction que vous avez reçu cette somme au jour dit.

--Ne sera-ce pas un mensonge?

--Officieux, dit Chesnel.

--Je ne saurais le faire sans l'avis de mon directeur, monsieur l'abbé

Couturier.

--Eh! bien, dit Chesnel, ne vous conduisez dans cette affaire que par

ses conseils.

--Je vous le promets.

--Ne remettez la somme à monsieur du Croisier qu'après avoir comparu

devant le Juge d'Instruction.

--Oui, dit-elle. Hélas, que Dieu me prête la force de comparaître

devant la Justice humaine pour y soutenir un mensonge!

Après avoir baisé la main de madame du Croisier, Chesnel se dressa

majestueusement comme un des prophètes peints par Raphaël au Vatican.

--L'âme de votre oncle tressaille de joie, vous avez à jamais effacé le

tort d'avoir épousé l'ennemi du Trône et de l'Autel.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 20 / 49 段