Madame de Maufrigneuse était à demi pensive: mêmes inquiétudes

la dévoraient, mais elle les supportait avec courage. Parmi les

organisations diverses que les physiologistes ont remarquées chez

les femmes, il en est une qui a je ne sais quoi de terrible, qui

comporte une vigueur d'âme, une lucidité d'aperçus, une promptitude

de décision, une insouciance, ou plutôt un parti pris sur certaines

choses dont s'effraierait un homme. Ces facultés sont cachées sous les

dehors de la faiblesse la plus gracieuse. Ces femmes, seules entre

les femmes, offrent la réunion ou plutôt le combat de deux êtres que

Buffon ne reconnaissait existants que chez l'homme. Les autres femmes

sont entièrement femmes; elles sont entièrement tendres, entièrement

mères, entièrement dévouées, entièrement nulles ou ennuyeuses; leurs

nerfs sont d'accord avec leur sang et le sang avec leur tête; mais les

femmes comme la duchesse peuvent arriver à tout ce que la sensibilité

a de plus élevé, et faire preuve de la plus égoïste insensibilité.

L'une des gloires de Molière est d'avoir admirablement peint, d'un

seul côté seulement, ces natures de femmes dans la plus grande figure

qu'il ait taillée en plein marbre: Célimène! Célimène, qui représente

la femme aristocratique, comme Figaro, cette seconde édition de

Panurge, représente le peuple. Ainsi, accablée sous le poids de dettes

énormes, la duchesse s'était ordonnée à elle-même, absolument comme

Napoléon oubliait et reprenait à volonté le fardeau de ses pensées,

de ne songer à cette avalanche de soucis qu'en un seul moment et

pour prendre un parti définitif. Elle avait la faculté de se séparer

d'elle-même et de contempler le désastre à quelques pas, au lieu de se

laisser enterrer dessous. C'était, certes, grand, mais horrible dans

une femme. Entre l'heure de son réveil où elle avait retrouvé toutes

ses idées et l'heure où elle s'était mise à sa toilette, elle avait

contemplé le danger dans toute son étendue, la possibilité d'une chute

épouvantable. Elle méditait: la fuite en pays étranger, ou aller au

Roi et lui déclarer sa dette, ou séduire un riche banquier et payer,

en jouant à la Bourse; avec l'or qu'il lui donnerait, le Juif serait

assez spirituel pour n'apporter que des bénéfices, et ne jamais

parler de pertes, délicatesse qui gazerait tout. Ces divers moyens,

cette catastrophe, tout avait été délibéré froidement, avec calme,

sans trépidation. De même qu'un naturaliste prend le plus magnifique

des lépidoptères, et le fiche sur du coton avec une épingle, madame

de Maufrigneuse avait ôté son amour de son cœur pour penser à la

nécessité du moment, prête à reprendre sa belle passion sur sa ouate

immaculée quand elle aurait sauvé sa couronne de duchesse. Point de ces

hésitations que Richelieu ne confiait qu'au père Joseph, que Napoléon

cacha d'abord à tout le monde, elle s'était dit: ou ceci ou cela. Elle

était au coin de son feu, commandant sa toilette pour aller au Bois, si

le temps le permettait, quand Victurnien entra.

Malgré ses capacités étouffées et son esprit si vif, le comte était

comme aurait dû être cette femme: il avait des palpitations au cœur, il

suait dans son harnais de dandy, il n'osait encore porter une main sur

une pierre angulaire qui, retirée, allait faire crouler la pyramide de

leur mutuelle existence. Il lui en coûtait tant d'avoir une certitude!

Les hommes les plus forts aiment à se tromper eux-mêmes sur certaines

choses où la vérité connue les humilierait, les offenserait d'eux à

eux. Victurnien força sa propre incertitude à venir sur le terrain en

lâchant une phrase compromettante.

--Qu'avez-vous? avait été le premier mot de Diane de Maufrigneuse à

l'aspect de son cher Victurnien.

--Mais, ma chère Diane, je suis dans un si grand embarras qu'un homme

au fond de l'eau, et à sa dernière gorgée, est heureux en comparaison

de moi.

--Bah! fit-elle, des misères, vous êtes un enfant. Voyons, dites?

--Je suis perdu de dettes, et arrivé au pied du mur.

--N'est-ce que cela? dit-elle en souriant. Toutes les affaires d'argent

s'arrangent d'une manière ou de l'autre, il n'y a d'irréparable que les

désastres du cœur.

Mis à l'aise par cette compréhension subite de sa position, Victurnien

déroula la brillante tapisserie de sa vie pendant ces trente mois, mais

à l'envers et avec talent d'ailleurs, avec esprit surtout. Il déploya

dans son récit cette poésie du moment qui ne manque à personne dans les

grandes crises, et sut le vernir d'un élégant mépris pour les choses

et les hommes. Ce fut aristocratique. La duchesse écoutait comme elle

savait écouter, le coude appuyé sur son genou levé très-haut. Elle

avait le pied sur un tabouret. Ses doigts étaient mignonnement groupés

autour de son joli menton. Elle tenait ses yeux attachés aux yeux du

comte; mais des myriades de sentiments passaient sous leur bleu comme

des lueurs d'orage entre deux nuées. Elle avait le front calme, la

bouche sérieuse d'attention, sérieuse d'amour, les lèvres nouées aux

lèvres de Victurnien. Être écouté ainsi, voyez-vous, c'était à croire

que l'amour divin émanait de ce cœur. Aussi, quand le comte eut proposé

la fuite à cette âme attachée à son âme, fut-il obligé de s'écrier:

Vous êtes un ange! La belle Maufrigneuse répondait sans avoir encore

parlé.

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

La duchesse écoutait comme elle savait écouter, le coude appuyé

sur son genou levé très-haut.

(LE CABINET DES ANTIQUES.)]

--Bien, bien, dit la duchesse qui au lieu d'être livrée à l'amour

qu'elle exprimait était livrée à de profondes combinaisons qu'elle

gardait pour elle; il ne s'agit pas de cela, mon ami... (L'_ange_

n'était plus que _cela_.) .... Pensons à vous. Oui, nous partirons, le

plus tôt sera le mieux. Arrangez tout: je vous suivrai. C'est beau de

laisser là Paris et le monde. Je vais faire mes préparatifs de manière

que l'on ne puisse rien soupçonner.

Ce mot: _Je vous suivrai!_ fut dit comme l'eût dit à cette époque la

Mars pour faire tressaillir deux mille spectateurs. Quand une duchesse

de Maufrigneuse offre dans une pareille phrase un pareil sacrifice

à l'amour, elle a payé sa dette. Est-il possible de lui parler de

détails ignobles? Victurnien put d'autant mieux cacher les moyens

qu'il comptait employer, que Diane se garda bien de le questionner:

elle resta conviée, comme le disait de Marsay, au banquet couronné de

roses que tout homme devait lui apprêter. Victurnien ne voulut pas

s'en aller sans que cette promesse fût scellée: il avait besoin de

puiser du courage dans son bonheur pour se résoudre à une action qui

serait, se disait-il, mal interprétée; mais il compta, ce fut sa raison

déterminante, sur sa tante et sur son père pour étouffer l'affaire, il

comptait même encore sur Chesnel pour inventer quelque transaction.

D'ailleurs, _cette affaire_, était le seul moyen de faire un emprunt

sur les terres de la famille. Avec trois cent mille francs, le comte et

la duchesse iraient vivre heureux, cachés, dans un palais à Venise, ils

y oublieraient l'univers! ils se racontèrent leur roman par avance.

Le lendemain, Victurnien fit un mandat de trois cent mille francs,

et le porta chez les Keller. Les Keller payèrent, ils avaient, en ce

moment, des fonds à du Croizier; mais ils le prévinrent par une lettre

qu'il ne tirât plus sur eux, sans avis. Du Croizier, très-étonné,

demanda son compte, on le lui envoya. Ce compte lui expliqua tout: sa

vengeance était échue.

Quand Victurnien eut _son_ argent, il le porta chez madame de

Maufrigneuse, qui serra dans son secrétaire les billets de banque

et voulut dire adieu au monde en voyant une dernière fois l'Opéra.

Victurnien était rêveur, distrait, inquiet, il commençait à réfléchir.

Il pensait que sa place dans la loge de la duchesse pouvait lui coûter

cher, qu'il ferait mieux, après avoir mis les trois cent mille francs

en sûreté, de courir la poste et de tomber aux pieds de Chesnel en lui

avouant son embarras. Avant de sortir, la duchesse ne put s'empêcher

de jeter à Victurnien un adorable regard où éclatait le désir de faire

encore quelques adieux à ce nid qu'elle aimait tant! Le trop jeune

comte perdit une nuit. Le lendemain, à trois heures, il était à l'hôtel

de Maufrigneuse, et venait prendre les ordres de la duchesse pour

partir au milieu de la nuit.

--Pourquoi partirions-nous? dit-elle. J'ai bien pensé à ce projet. La

vicomtesse de Bauséant et la duchesse de Langeais ont disparu. Ma fuite

aurait quelque chose de bien vulgaire. Nous ferons tête à l'orage. Ce

sera beaucoup plus beau. Je suis sûre du succès.

Victurnien eut un éblouissement, il lui sembla que sa peau se

dissolvait, et que son sang coulait de tous côtés.

--Qu'avez-vous? s'écria la belle Diane en s'apercevant d'une hésitation

que les femmes ne pardonnent jamais.

A toutes les fantaisies des femmes, les gens habiles doivent d'abord

dire oui, et leur suggérer les motifs du non en leur laissant

l'exercice de leur droit de changer à l'infini leurs idées, leurs

résolutions et leurs sentiments. Pour la première fois, Victurnien eut

un accès de colère, la colère des gens faibles et poétiques, orage mêlé

de pluie, d'éclairs, mais sans tonnerre. Il traita fort mal cet ange

sur la foi duquel il avait hasardé plus que sa vie, l'honneur de sa

maison.

--Voilà donc, dit-elle, ce que nous trouvons après dix-huit mois de

tendresse. Vous me faites mal, bien mal. Allez vous-en! Je ne veux plus

vous voir. J'ai cru que vous m'aimiez, vous ne m'aimez pas.

--Je ne vous aime pas, demanda-t-il foudroyé par ce reproche.

--Non, monsieur.

--Mais encore, s'écria-t-il. Ah! si vous saviez ce que je viens de

faire pour vous?

--Et qu'avez-vous tant fait pour moi, monsieur, dit-elle, comme si l'on

ne devait pas tout faire pour une femme qui a tant fait pour vous!

--Vous n'êtes pas digne de le savoir, s'écria Victurnien enragé.

--Ah!

Après ce sublime _ah!_ Diane pencha sa tête, la mit dans sa main, et

demeura froide, immobile, implacable, comme doivent être les anges

qui ne partagent aucun des sentiments humains. Quand Victurnien

trouva cette femme dans cette pose terrible, il oublia son danger. Ne

venait-il pas de maltraiter la créature la plus angélique du monde?

il voulait sa grâce, il se mit aux pieds de Diane de Maufrigneuse

et les baisa; il l'implora, il pleura. Le malheureux resta là deux

heures faisant mille folies, il rencontra toujours un visage froid,

et des yeux où roulaient des larmes par moments, de grosses larmes

silencieuses, aussitôt essuyées, afin d'empêcher l'indigne amant de

les recueillir. La duchesse jouait une de ces douleurs qui rendent les

femmes augustes et sacrées. Deux autres heures succédèrent à ces deux

premières heures. Le comte obtint alors la main de Diane, il la trouva

froide et sans âme. Cette belle main, pleine de trésors, ressemblait à

du bois souple: elle n'exprimait rien; il l'avait saisie, elle n'était

pas donnée. Il ne vivait plus, il ne pensait plus. Il n'aurait pas

vu le soleil. Que faire? que résoudre? quel parti prendre? Dans ces

sortes d'occasions, pour conserver son sang-froid, un homme doit être

constitué comme ce forçat qui, après avoir volé pendant toute la nuit

les médailles d'or de la Bibliothèque royale, vient au matin prier son

honnête homme de frère de les fondre, s'entend dire: que faut-il faire?

et lui répond: fais-moi du café! Mais Victurnien tomba dans une stupeur

hébétée dont les ténèbres enveloppèrent son esprit. Sur ces brunes

grises passaient, semblables à ces figures que Raphaël a mises sur des

fonds noirs, les images des voluptés auxquelles il fallait dire adieu.

Inexorable et méprisante, la duchesse jouait avec un bout d'écharpe en

lançant des regards irrités sur Victurnien, elle coquetait avec ses

souvenirs mondains, elle parlait à son amant de ses rivaux comme si

cette colère la décidait à remplacer par l'un d'eux un homme capable de

démentir en un moment vingt-huit mois d'amour.

--Ah! disait-elle, ce ne serait pas ce cher charmant petit Félix de

Vandenesse, si fidèle à madame de Mortsauf, qui se permettrait une

pareille scène: il aime, celui-là! De Marsay, ce terrible de Marsay,

que tout le monde trouve si tigre, est un de ces hommes forts qui

rudoient les hommes, mais qui gardent toutes leurs délicatesses

pour les femmes. Montriveau a brisé sous son pied la duchesse de

Langeais, comme Othello tue Dedesmona, dans un accès de colère qui du

moins attesta l'excès de son amour: ce n'était pas mesquin comme une

querelle! il y a du plaisir à être brisée ainsi! Les hommes blonds,

petits, minces et fluets aiment à tourmenter les femmes, ils ne peuvent

régner que sur ces pauvres faibles créatures; ils aiment pour avoir une

raison de se croire des hommes. La tyrannie de l'amour est leur seule

chance de pouvoir.

Elle ne savait pas pourquoi elle s'était mise sous la domination d'un

homme blond. De Marsay, Montriveau, Vandenesse, ces beaux bruns,

avaient un rayon de soleil dans les yeux. Ce fut un déluge d'épigrammes

qui passèrent en sifflant comme des balles. Diane lançait trois flèches

dans un mot: elle humiliait, elle piquait, elle blessait à elle seule

comme dix Sauvages savent blesser quand ils veulent faire souffrir leur

ennemi lié à un poteau.

Le comte lui cria dans un accès d'impatience:--Vous êtes folle! et

sortit, Dieu sait en quel état! Il conduisit son cheval comme s'il

n'eût jamais mené. Il accrocha des voitures, il donna contre une

borne dans la place Louis XV, il alla sans savoir où. Son cheval ne

se sentant pas tenu, s'enfuit par le quai d'Orsay à son écurie. En

tournant la rue de l'Université, le cabriolet fut arrêté par Joséphin.

--Monsieur, dit le vieillard d'un air effaré, vous ne pouvez pas

rentrer chez vous, la Justice est venue pour vous arrêter...

Victurnien mit le compte de cette arrestation sur le mandat qui ne

pouvait pas encore être arrivé chez le Procureur du roi, et non sur ses

véritables lettres de change qui se remuaient depuis quelques jours

sous forme de jugements en règle et que la main des Gardes du Commerce

mettait en scène avec accompagnement d'espions, de recors, de juges

de paix, commissaires de police, gendarmes et autres représentants de

l'Ordre social. Comme la plupart des criminels, Victurnien ne pensait

plus qu'à son crime.

--Je suis perdu, s'écria-t-il.

--Non, monsieur le comte, poussez en avant, allez à l'Hôtel du Bon

Lafontaine, rue de Grenelle. Vous y trouverez mademoiselle Armande qui

est arrivée, les chevaux sont mis à sa voiture, elle vous attend et

vous emmènera.

Dans son trouble, Victurnien saisit cette branche offerte à portée

de sa main, au sein de ce naufrage; il courut à cet hôtel, y trouva,

y embrassa sa tante qui pleurait comme une Madeleine: on eût dit la

complice des fautes de son neveu. Tous deux montèrent en voiture, et

quelques instants après ils se trouvèrent hors Paris, sur la route de

Brest. Victurnien anéanti demeurait dans un profond silence. Quand la

tante et le neveu se parlèrent, ils furent l'un et l'autre victimes du

fatal quiproquo qui avait jeté sans réflexion Victurnien dans les bras

de mademoiselle Armande: le neveu pensait à son faux, la tante pensait

aux dettes et aux lettres de change.

--Vous savez tout, ma tante, lui dit-il.

--Oui, mon pauvre enfant, mais nous sommes là. Dans ce moment-ci, je ne

te gronderai pas, reprends courage.

--Il faudra me cacher.

--Peut-être. Oui, cette idée est excellente.

--Si je pouvais entrer chez Chesnel sans être vu, en calculant notre

arrivée au milieu de la nuit?

--Ce sera mieux, nous serons plus libres de tout cacher à mon frère.

Pauvre ange! comme il souffre, dit-elle en caressant cet indigne enfant.

--Oh! maintenant je comprends le déshonneur, il a refroidi mon amour.

--Malheureux enfant, tant de bonheur et tant de misère!

Mademoiselle Armande tenait la tête brûlante de son neveu sur sa

poitrine, elle baisait ce front en sueur malgré le froid, comme les

saintes femmes durent baiser le front du Christ en le mettant dans son

suaire. Selon son excellent calcul, cet enfant prodigue fut nuitamment

introduit dans la paisible maison de la rue du Bercail; mais le hasard

fit qu'en y venant, il se jetait, suivant une expression proverbiale,

dans la gueule du loup. Chesnel avait la veille traité de son Étude

avec le premier clerc de monsieur Lepressoir, le notaire des Libéraux,

comme il était le notaire de l'aristocratie. Ce jeune clerc appartenait

à une famille assez riche pour pouvoir donner à Chesnel une somme

importante en à-compte, cent mille francs.

--Avec cent mille francs, se disait en ce moment le vieux notaire qui

se frottait les mains, on éteint bien des créances. Le jeune homme a

des dettes usuraires, nous le renfermerons ici. J'irai là-bas, moi,

faire capituler ces chiens-là.

Chesnel, l'honnête Chesnel, le vertueux Chesnel, le digne Chesnel,

appelait _des chiens_ les créanciers de son enfant d'amour, le comte

Victurnien. Le futur notaire quittait la rue du Bercail, lorsque la

calèche de mademoiselle Armande y entrait. La curiosité naturelle à

tout jeune homme qui eût vu, dans cette ville, à cette heure, une

calèche s'arrêtant à la porte du vieux notaire, était suffisamment

éveillée pour faire rester le premier clerc dans l'enfoncement d'une

porte, d'où il aperçut mademoiselle Armande.

--Mademoiselle Armande d'Esgrignon, à cette heure? Que se passe-t-il

donc chez les d'Esgrignon? se dit-il.

A l'aspect de mademoiselle, Chesnel la reçut assez mystérieusement,

en rentrant la lumière qu'il tenait à la main. En voyant Victurnien,

au premier mot que lui dit à l'oreille mademoiselle Armande, le

bonhomme comprit tout; il regarda dans la rue, la trouva silencieuse

et tranquille, il fit un signe, le jeune comte s'élança de la calèche

dans la cour. Tout fut perdu, la retraite de Victurnien était connue

du successeur de Chesnel.

--Ah! monsieur le comte, s'écria l'ex-notaire quand Victurnien fut

installé dans une chambre qui donnait dans le cabinet de Chesnel et où

l'on ne pouvait pénétrer qu'en passant sur le corps du bonhomme.

--Oui, monsieur, répondit le jeune homme en comprenant l'exclamation de

son vieil ami, je ne vous ai pas écouté, je suis au fond d'un abîme où

il faudra périr.

--Non, non, dit le bonhomme en regardant triomphalement mademoiselle

Armande et le comte. J'ai vendu mon Étude. Il y avait bien longtemps

que je travaillais et que je pensais à me retirer. J'aurai demain, à

midi, cent mille francs avec lesquels on peut arranger bien des choses.

Mademoiselle, dit-il, vous êtes fatiguée, remontez en voiture, et

rentrez vous coucher. A demain les affaires.

--Il est en sûreté? répondit-elle en montrant Victurnien.

--Oui, dit le vieillard.

Elle embrassa son neveu, lui laissa quelques larmes sur le front, et

partit.

--Mon bon Chesnel, à quoi serviront vos cent mille francs dans la

situation où je me trouve? dit le comte à son vieil ami quand ils

se mirent à causer d'affaires. Vous ne connaissez pas, je le crois,

l'étendue de mes malheurs.

Victurnien expliqua son affaire. Chesnel resta foudroyé. Sans la force

de son dévouement, il aurait succombé sous ce coup. Deux ruisseaux de

larmes coulèrent de ses yeux, qu'on aurait cru desséchés. Il redevint

enfant pour quelques instants. Pendant quelques instants il fut insensé

comme un homme qui verrait brûler sa maison, et à travers une fenêtre,

flamber le berceau de ses enfants, et leurs cheveux siffler en se

consumant. Il se _dressa en pied_, eût dit Amyot, il sembla grandir, il

leva ses vieilles mains, il les agita par des gestes désespérés et fous.

--Que votre père meure sans jamais rien savoir, jeune homme! C'est

assez d'être faussaire, ne soyez point parricide! Fuir? Non, ils vous

condamneraient par contumace. Malheureux enfant, pourquoi n'avez-vous

pas contrefait ma signature à moi? Moi j'aurais payé, je n'aurais

pas porté le titre chez le Procureur du Roi! Je ne puis plus rien.

Vous m'avez acculé dans le dernier trou de l'Enfer. Du Croisier! que

devenir? que faire? Si vous aviez, tué quelqu'un, cela s'excuse encore;

mais un faux! un faux. Et le temps, le temps qui s'envole, dit-il en

montrant sa vieille pendule par un geste menaçant. Il faut un faux

passe-port, maintenant: le crime attire le crime. Il faut... dit-il en

faisant une pause, il faut avant tout sauver la Maison d'Esgrignon.

--Mais, s'écria Victurnien, l'argent est encore chez madame de

Maufrigneuse.

--Ah! s'écria Chesnel. Eh! bien, il y a quelque espoir bien faible:

pourrons-nous attendrir du Croisier, l'acheter? il aura, s'il les veut,

tous les biens de la Maison. J'y vais, je vais le réveiller, lui offrir

tout. D'ailleurs, ce n'est pas vous qui aurez fait le faux, ce sera

moi. J'irai aux galères, j'ai passé l'âge des galères, on ne pourra que

me mettre en prison.

--Mais j'ai écrit le corps du mandat, dit Victurnien sans s'étonner de

ce dévouement insensé.

--Imbécile! Pardon, monsieur le comte. Il fallait le faire écrire

par Joséphin, s'écria le vieux notaire enragé. C'est un bon garçon,

il aurait eu tout sur le dos. C'est fini, le monde croule, reprit le

vieillard affaissé qui s'assit. Du Croisier est un tigre, gardons-nous

de le réveiller. Quelle heure est-il? Où est le mandat? à Paris, on le

rachèterait chez les Keller, ils s'y prêteraient. Ah! c'est une affaire

où tout est péril, une seule fausse démarche nous perd. En tout cas, il

faut l'argent. Allons, personne ne vous sait ici, vivez enterré dans la

cave, s'il le faut. Moi, je vais à Paris, j'y cours, j'entends venir la

malle-poste de Brest.

En un moment, le vieillard retrouva les facultés de sa jeunesse, son

agilité, sa vigueur: il se fit un paquet de voyage, prit de l'argent,

mit un pain de six livres dans la petite chambre, et y enferma son

enfant d'adoption.

--Pas de bruit, lui dit-il, restez là jusqu'à mon retour, sans lumière

la nuit, ou sinon vous allez au bagne! M'entendez-vous, monsieur le

comte? oui, au bagne, si, dans une ville comme la nôtre, quelqu'un vous

savait là.

Puis Chesnel sortit de chez lui, après avoir ordonné à la gouvernante

de le dire malade, de ne recevoir personne, de renvoyer tout le monde,

et de remettre toute espèce d'affaire à trois jours. Il alla séduire le

directeur de la poste, lui raconta un roman, car il eut le génie d'un

romancier habile: il obtint, au cas où il y aurait une place, d'être

pris sans passe-port; et il se fit promettre le secret sur ce départ

précipité. La malle arriva très-heureusement vide.

Débarqué, le lendemain dans la nuit à Paris, le notaire se trouvait à

neuf heures du matin chez les Keller, il y apprit que le fatal mandat

était retourné depuis trois jours à du Croisier; mais tout en prenant

ses informations, il n'y avait rien dit de compromettant. Avant de

quitter les banquiers, il leur demanda si, en rétablissant les fonds,

ils pouvaient faire revenir cette pièce. François Keller répondit que

la pièce appartenait à du Croisier, qui seul était maître de la garder

ou de la renvoyer. Le vieillard au désespoir alla chez la duchesse.

A cette heure, madame de Maufrigneuse ne recevait personne. Chesnel

sentait le prix du temps, il s'assit dans l'antichambre, écrivit

quelques lignes, et les fit parvenir à madame de Maufrigneuse, en

séduisant, en fascinant, en intéressant, en commandant les domestiques

les plus insolents, les plus inaccessibles du monde. Quoiqu'elle fût

encore au lit, la duchesse, au grand étonnement de sa maison, reçut

dans sa chambre le vieil homme en culottes noires, en bas drapés, en

souliers agrafés.

--Qu'y a-t-il, monsieur, dit-elle en se posant dans son désordre, que

veut-il de moi, l'ingrat?

--Il y a, madame la duchesse, s'écria le bonhomme, que vous avez cent

mille écus à nous.

--Oui, dit-elle. Que signifie...

--Cette somme est le résultat d'un faux qui nous mène aux galères, et

que nous avons fait par amour pour vous, dit vivement Chesnel. Comment

ne l'avez-vous pas deviné, vous qui êtes si spirituelle? Au lieu de

gronder le jeune homme, vous auriez dû le questionner, et le sauver en

l'arrêtant à propos. Maintenant, Dieu veuille que le malheur ne soit

pas irréparable! Nous allons avoir besoin de tout votre crédit auprès

du Roi.

Aux premiers mots qui lui expliquèrent l'affaire, la duchesse honteuse

de sa conduite avec un amant si passionné, craignit d'être soupçonnée

de complicité. Dans son désir de montrer qu'elle avait conservé

l'argent sans y toucher, elle oublia toute convenance, et ne compta

pas d'ailleurs ce notaire pour un homme; elle jeta son édredon par

un mouvement violent, s'élança vers son secrétaire en passant devant

le notaire comme un de ces anges qui traversent les vignettes de

Lamartine, et se remit confuse au lit, après avoir tendu les cent mille

écus à Chesnel.

--Vous êtes un ange, madame, dit-il. (Elle devait être un ange pour

tout le monde!) Mais ce ne sera pas tout, reprit le notaire, je compte

sur votre appui pour nous sauver.

--Vous sauver! j'y réussirai ou je périrai. Il faut bien aimer pour ne

pas reculer devant un crime. Pour quelle femme a-t-on fait pareille

chose? Pauvre enfant! Allez, ne perdez pas de temps, cher monsieur

Chesnel. Comptez sur moi comme sur vous-même.

--Madame la duchesse, madame la duchesse!

Le vieux notaire ne put rien dire que ces mots, tant il était saisi! Il

pleurait, il lui prit envie de danser, mais il eut peur de devenir fou,

il se contint.

--A nous deux, nous le sauverons, dit-il en s'en allant.

Chesnel alla voir aussitôt Joséphin qui lui ouvrit le secrétaire

et la table où étaient les papiers du jeune comte, il y trouva

très-heureusement quelques lettres de du Croisier et des Keller qui

pouvaient devenir utiles. Puis, il prit une place dans une diligence

qui partait immédiatement. Il paya les postillons de manière à faire

aller la lourde voiture aussi vite que la malle, car il rencontra deux

voyageurs aussi pressés que lui, et qui s'accordèrent pour faire leurs

repas en voiture. La route fut comme dévorée. Le notaire rentra rue du

Bercail, après trois jours d'absence. Quoiqu'il fût onze heures avant

minuit, il était trop tard. Chesnel aperçut des gendarmes à sa porte,

et quand il en atteignit le seuil, il vit dans sa cour le jeune comte

arrêté. Certes, s'il en avait eu le pouvoir, il aurait tué tous les

gens de justice et les soldats, mais il ne put que se jeter au cou de

Victurnien.

--Si je ne réussis pas à étouffer l'affaire, il faudra vous tuer avant

que l'acte d'accusation ne soit dressé, lui dit-il à l'oreille.

Victurnien était dans un tel état de stupeur, qu'il regarda le notaire

sans le comprendre.

--Me tuer, répéta-t-il.

--Oui? Si vous n'en aviez pas le courage, mon enfant, comptez sur moi,

lui dit Chesnel en lui serrant la main.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 19 / 49 段