Diane était divinement mise, elle voulut faire honneur de sa toilette à

Victurnien qui fut fasciné par la légèreté avec laquelle elle traitait

ses affaires, ou plus exactement ses dettes. Le joli couple alla

aux Italiens. Jamais cette belle et séduisante femme ne parut plus

séraphique ni plus éthérée. Personne dans la salle n'aurait pu croire

aux dettes dont le chiffre avait été donné le matin même par de Marsay

à d'Esgrignon. Aucun des soucis de la terre n'atteignait à ce front

sublime, plein des fiertés féminines les mieux situées. Chez elle,

un air rêveur semblait être le reflet de l'amour terrestre noblement

étouffé. La plupart des hommes pariaient que le beau Victurnien en

était pour ses frais, contre des femmes sûres de la défaite de leur

rivale, et qui l'admiraient comme Michel-Ange admirait Raphaël, _in

petto_! Victurnien aimait Diane, selon celle-ci, à cause de ses

cheveux, car elle avait la plus belle chevelure blonde de France; selon

celle-là, son principal mérite était sa blancheur, car elle n'était pas

bien faite, mais bien habillée; selon d'autres, d'Esgrignon l'aimait

pour son pied, la seule chose qu'elle eût de bien; elle avait la figure

plate. Mais ce qui peint étonnamment les mœurs actuelles de Paris:

d'un côté, les hommes disaient que la duchesse fournissait au luxe de

Victurnien; de l'autre, les femmes donnaient à entendre que Victurnien

payait, comme disait Rastignac, les ailes de cet ange. En revenant,

Victurnien, à qui les dettes de la duchesse pesaient bien plus que les

siennes, eut vingt fois sur les lèvres une interrogation pour entamer

ce chapitre; mais vingt fois elle expira devant l'attitude de cette

créature divine à la lueur des lanternes de son coupé, séduisante de

ces voluptés qui, chez elle, semblaient toujours arrachées violemment à

sa pureté de madone. La duchesse ne commettait pas la faute de parler

de sa vertu, ni de son état d'ange, comme les femmes de province qui

l'ont imitée; elle était bien plus habile, elle y faisait penser celui

pour qui elle commettait de si grands sacrifices. Elle donnait, après

six mois, l'air d'un péché capital au plus innocent baisement de

main, elle pratiquait l'extorquement des bonnes grâces avec un art si

consommé qu'il était impossible de ne pas la croire plus ange avant

qu'après. Il n'y a que les Parisiennes assez fortes pour toujours

donner un nouvel attrait à la lune et pour romantiser les étoiles, pour

toujours rouler dans le même sac à charbon et en sortir toujours plus

blanches. Là est le dernier degré de la civilisation intellectuelle

et parisienne. Les femmes d'au-delà le Rhin ou la Manche croient à

ces sornettes quand elles les débitent; tandis que les Parisiennes

y font croire leurs amants pour les rendre plus heureux en flattant

toutes leur vanités temporelles et spirituelles. Quelques personnes ont

voulu diminuer le mérite de la duchesse, en prétendant qu'elle était

la première dupe de ses sortilèges. Infâme calomnie! La duchesse ne

croyait à rien qu'à elle-même.

Au commencement de l'hiver, entre les années 1823 et 1824 Victurnien

avait chez les Keller un débet de deux cent mille francs dont ni

Chesnel, ni mademoiselle Armande ne savaient rien. Pour mieux cacher

la source où il puisait, il s'était fait envoyer de temps à autre deux

mille écus par Chesnel; il écrivit des lettres mensongères à son pauvre

père et à sa tante qui vivaient heureux, abusés comme la plupart des

gens heureux. Une seule personne était dans le secret de l'horrible

catastrophe que l'entraînement fascinateur de la vie parisienne avait

préparé à cette grande et noble famille. Du Croisier, en passant le

soir devant le Cabinet des Antiques, se frottait les mains de joie,

il espérait arriver à ses fins. Ses fins n'étaient plus la ruine mais

le déshonneur de la maison d'Esgrignon, il avait alors l'instinct de

sa vengeance, il la flairait! Enfin il en fut sûr dès qu'il sut au

jeune comte des dettes sous le poids desquelles cette jeune âme devait

succomber. Il commença par assassiner celui de ses ennemis qui lui

était le plus antipathique, le vénérable Chesnel. Ce bon vieillard

habitait rue du Bercail une maison à toits très-élevés, à petite cour

pavée, le long des murs de laquelle montaient des rosiers jusqu'au

premier étage. Derrière, était un jardinet de province, entouré de

murs humides et sombres, divisé en plates-bandes par des bordures en

buis. La porte, grise et proprette, avait cette barrière à claire-voie

armée de sonnettes, qui dit autant que les panonceaux: ici respire un

notaire. Il était cinq heures et demie du soir, moment où le vieillard

digérait son dîner. Chesnel était dans son vieux fauteuil de cuir noir,

devant son feu; il avait chaussé l'armure de carton peint, figurant

une botte, avec laquelle il préservait ses jambes du feu. Le bonhomme

avait l'habitude d'appuyer ses pieds sur la barre et de tisonner en

digérant, il mangeait toujours trop: il aimait la bonne chère. Hélas!

sans ce petit défaut, n'eût-il pas été plus parfait qu'il n'est permis

à un homme de l'être? Il venait de prendre sa tasse de café, sa vieille

gouvernante s'était retirée en emportant le plateau qui servait à cet

usage depuis vingt ans; il attendait ses clercs avant de sortir pour

aller faire sa partie; il pensait, ne demandez pas à qui ni à quoi?

Rarement une journée s'écoulait sans qu'il se fût dit: Où est-il? que

fait-il? Il le croyait en Italie avec la belle Maufrigneuse. Une des

plus douces jouissances des hommes qui possèdent une fortune acquise

et non transmise, est le souvenir des peines qu'elle a coûtées et

l'avenir qu'ils donnent à leurs écus: ils jouissent à tous les temps

du verbe. Aussi cet homme, dont les sentiments se résumaient par

un attachement unique, avait-il de doubles jouissances en pensant

que ses terres, si bien choisies, si bien cultivées, si péniblement

achetées, grossiraient les domaines de la maison d'Esgrignon. A

l'aise dans son vieux fauteuil, il se carrait dans ses espérances:

il regardait tour à tour l'édifice élevé par ses pincettes avec des

charbons ardents et l'édifice de la maison d'Esgrignon relevé par

ses soins. Il s'applaudissait du sens qu'il avait donné à sa vie, en

imaginant le jeune comte heureux. Chesnel ne manquait pas d'esprit,

son âme n'agissait pas seule dans ce grand dévouement, il avait son

orgueil, il ressemblait à ces nobles qui rebâtissent des piliers dans

les cathédrales en y inscrivant leurs noms: il s'inscrivait dans la

mémoire de la maison d'Esgrignon. On y parlerait du vieux Chesnel. En

ce moment, sa vieille gouvernante entra en donnant les marques d'un

effarouchement excessif.

--Est-ce le feu, Brigitte? dit Chesnel.

--C'est quelque chose comme ça, répondit-elle. Voici monsieur du

Croisier qui veut vous parler....

--Monsieur du Croisier, répéta le vieillard si cruellement atteint

jusqu'au cœur par la froide lame du soupçon qu'il laissa tomber ses

pincettes. Monsieur du Croisier ici, pensa-t-il, notre ennemi capital!

Du Croisier entrait alors avec l'allure d'un chat qui sent du lait

dans un office. Il salua, prit le fauteuil que lui avançait le

notaire, s'y assit tout doucettement, et présenta un compte de deux

cent vingt-sept mille francs, intérêts compris, formant le total de

l'argent avancé à monsieur Victurnien en lettres de change tirées sur

lui, acquittées, et desquelles il réclamait le payement sous peine de

poursuivre immédiatement avec la dernière rigueur l'héritier présomptif

de la maison d'Esgrignon. Chesnel mania ces fatales lettres une à

une, en demandant le secret à l'ennemi de la famille. L'ennemi promit

de se taire, s'il était payé dans les quarante-huit heures: il était

gêné, il avait obligé des manufacturiers. Du Croisier entama cette

série de mensonges pécuniaires qui ne trompent ni les emprunteurs ni

les notaires. Le bonhomme avait les yeux troublés, il retenait mal

ses larmes, il ne pouvait payer qu'en hypothéquant ses biens pour

le reste de leur valeur. En apprenant la difficulté qu'éprouverait

son remboursement, du Croisier ne fut plus gêné, n'eut plus besoin

d'argent, il proposa soudain au vieux notaire de lui acheter ses

propriétés. Cette vente fut signée et consommée en deux jours. Le

pauvre Chesnel ne put supporter l'idée de savoir l'enfant de la maison

détenu pour dettes pendant cinq ans. Quelques jours après, il ne resta

donc plus au notaire que son Étude, ses recouvrements et sa maison.

Chesnel se promena, dépouillé de ses biens, sous les lambris en chêne

noir de son cabinet, regardant les solives de châtaignier à filets

sculptés, regardant sa treille par la fenêtre, ne pensant plus à ses

fermes ni à sa chère campagne du Jard, non.

--Que deviendra-t-il? Il faut le rappeler, le marier à une riche

héritière, se disait-il les yeux troublés et la tête pesante.

Il ne savait comment aborder mademoiselle Armande ni en quels termes

lui apprendre cette nouvelle. Lui, qui venait de solder le compte

des dettes au nom de la famille, tremblait d'avoir à parler de ces

choses. En allant de la rue du Bercail à l'hôtel d'Esgrignon, le bon

vieux notaire était palpitant comme une jeune fille qui se sauve de la

maison paternelle pour n'y revenir que mère et désolée. Mademoiselle

Armande venait de recevoir une lettre charmante d'hypocrisie, où son

neveu paraissait être l'homme du monde le plus heureux. Après être

allé aux Eaux et en Italie avec madame de Maufrigneuse, Victurnien

envoyait le journal de son voyage à sa tante. L'amour respirait dans

toutes ses phrases. Tantôt une ravissante description de Venise et

d'enchanteresses appréciations des chefs-d'œuvre de l'art italien;

tantôt des pages divines sur le Dôme de Milan, sur Florence; ici la

peinture des Appennins opposée à celle des Alpes, là des villages,

comme celui de Chiavari, où l'on trouvait autour de soi le bonheur

tout fait, fascinaient la pauvre tante qui voyait planant à travers

ces contrées d'amour un ange dont la tendresse prêtait à ces belles

choses un air enflammé. Mademoiselle Armande savourait cette lettre

à longs traits, comme le devait une fille sage, mûrie au feu des

passions contraintes, comprimées, victime des désirs offerts en

holocauste sur l'autel domestique avec une joie constante. Elle

n'avait pas l'air ange comme la duchesse, elle ressemblait alors à

ces statuettes droites, minces, élancées, de couleur jaune, que les

merveilleux artistes des cathédrales ont mises dans quelques angles,

au pied desquelles l'humidité permet au liseron de croître et de les

couronner par un beau jour d'une belle cloche bleue. En ce moment,

la clochette s'épanouissait aux yeux de cette Sainte: mademoiselle

Armande aimait fantastiquement ce beau couple, elle ne trouvait pas

condamnable l'amour d'une femme mariée pour Victurnien, elle l'eût

blâmé dans toute autre; mais le crime ici aurait été de ne pas aimer

son neveu. Les tantes, les mères et les sœurs ont une jurisprudence

particulière pour leurs neveux, leurs fils et leurs frères. Elle se

voyait donc au milieu des palais bâtis par les fées sur les deux lignes

du grand canal à Venise. Elle y était dans la gondole de Victurnien

qui lui disait combien il avait été heureux de sentir dans sa main la

belle main de la duchesse, et d'être aimé en voyageant sur le sein de

cette amoureuse reine des mers italiennes. En ce moment d'angélique

béatitude, apparut au bout de l'allée, Chesnel! Hélas! le sable criait

sous ses pieds, comme celui qui tombe du sablier de la Mort et qu'elle

broie avec ses pieds sans chaussure. Ce bruit et la vue de Chesnel dans

un état d'horrible désolation, donnèrent à la vieille fille la cruelle

émotion que cause le rappel des sens envoyés par l'âme dans les pays

imaginaires.

--Qu'y a-t-il? s'écria-t-elle comme frappée d'un coup au cœur.

--Tout est perdu! dit Chesnel. Monsieur le comte déshonorera la maison,

si nous n'y mettons ordre.

Il montra les lettres de change, il peignit les tortures qu'il avait

subies depuis quatre jours, en peu de mots simples, mais énergiques et

touchants.

--Le malheureux, il nous trompe, s'écria mademoiselle Armande dont le

cœur se dilata sous l'affluence du sang qui abondait par grosses vagues.

--Disons notre _meâ culpâ_, mademoiselle, reprit d'une voix forte le

vieillard, nous l'avons habitué à faire ses volontés, il lui fallait un

guide sévère, et ce ne pouvait être ni vous qui êtes une fille, ni moi

qu'il n'écoutait pas: il n'a pas eu de mère.

--Il y a de terribles fatalités pour les races nobles qui tombent, dit

mademoiselle Armande les yeux en pleurs.

En ce moment, le marquis se montra. Le vieillard revenait de sa

promenade en lisant la lettre que son fils lui avait écrite à son

retour en lui désignant son voyage au point de vue aristocratique.

Victurnien avait été reçu par les plus grandes familles italiennes,

à Gênes, à Turin, à Milan, à Florence, à Venise, à Rome, à Naples;

il avait dû leur flatteur accueil à son nom et aussi à la duchesse

peut-être. Enfin il s'y était montré magnifiquement, et comme devait se

produire un d'Esgrignon.

--Tu auras fait des tiennes, Chesnel, dit-il au vieux notaire.

Mademoiselle Armande fit un signe à Chesnel, signe ardent et terrible,

également bien compris par tous deux. Ce pauvre père, cette fleur

d'honneur féodal, devait mourir avec ses illusions. Un pacte de silence

et de dévouement entre le noble notaire et la noble fille fut conclu

par une simple inclination de tête.

--Ah! Chesnel, ce n'est pas tout-à-fait comme ça que les d'Esgrignon

sont allés en Italie vers le quinzième siècle, quand le maréchal

Trivulce, au service de France, servait sous un d'Esgrignon qui avait

Bayard sous ses ordres: autre temps, autres plaisirs. La duchesse de

Maufrigneuse vaut d'ailleurs bien la marquise de Spinola.

Le vieillard se balançait d'un air fat comme s'il avait eu la marquise

de Spinola, et comme s'il possédait la duchesse moderne. Quand les deux

affligés furent seuls, assis sur le même banc, réunis dans une même

pensée, ils se dirent pendant long-temps l'un à l'autre des paroles

vagues, insignifiantes, en regardant ce père heureux qui s'en allait en

gesticulant comme s'il se parlait à lui-même.

--Que va-t-il devenir? disait mademoiselle Armande.

--Du Croisier a donné l'ordre à messieurs Keller de ne plus lui

remettre de sommes sans titres, répondit Chesnel.

--Il a des dettes, reprit mademoiselle Armande.

--Je le crains.

--S'il n'a plus de ressources, que fera-t-il?

--Je n'ose me répondre à moi-même.

--Mais il faut l'arracher à cette vie, l'amener ici, car il arrivera à

manquer de tout.

--Et à manquer à tout, répéta lugubrement Chesnel.

Mademoiselle Armande ne comprit pas encore, elle ne pouvait pas

comprendre le sens de cette parole.

--Comment le soustraire à cette femme, à cette duchesse, qui peut-être

l'entraîne? dit-elle.

--Il fera des crimes pour rester auprès d'elle, dit Chesnel en essayant

d'arriver par des transitions supportables à une idée insupportable.

--Des crimes! répéta mademoiselle Armande. Ah! Chesnel, cette idée

ne peut venir qu'à vous, ajouta-t-elle, en lui jetant un regard

accablant, le regard par lequel la femme peut foudroyer les dieux. Les

gentilshommes ne commettent d'autres crimes que ceux dits de haute

trahison, et on leur coupe alors la tête sur un drap noir comme aux

rois.

--Les temps sont bien changés, dit Chesnel en branlant sa tête de

laquelle Victurnien avait fait tomber les derniers cheveux. Notre Roi

Martyr n'est pas mort comme Charles d'Angleterre.

Cette réflexion calma le magnifique courroux de la fille noble, elle

eut le frisson, sans croire encore à l'idée de Chesnel.

--Nous prendrons un parti demain, dit-elle, il y faut réfléchir. Nous

avons nos biens en cas de malheur.

--Oui, reprit Chesnel, vous êtes indivis avec monsieur le marquis, la

plus forte part vous appartient, vous pouvez l'hypothéquer sans lui

rien dire.

Pendant la soirée, les joueurs et les joueuses de whist, de reversis,

de boston, de trictrac, remarquèrent quelque agitation dans les traits

ordinairement si calmes et si purs de mademoiselle Armande.

--Pauvre enfant sublime! dit la vieille marquise de Casteran, elle

doit souffrir encore. Une femme ne sait jamais à quoi elle s'engage en

faisant les sacrifices qu'elle a faits à sa maison.

Il fut décidé le lendemain avec Chesnel que mademoiselle Armande irait

à Paris arracher son neveu à sa perdition. Si quelqu'un pouvait opérer

l'enlèvement de Victurnien, n'était-ce pas la femme qui avait pour

lui des entrailles maternelles? Mademoiselle Armande, décidée à aller

trouver la duchesse de Maufrigneuse, voulait tout déclarer à cette

femme. Mais il fallut un prétexte pour justifier ce voyage aux yeux du

marquis et de la ville. Mademoiselle Armande risqua toutes ses pudeurs

de fille vertueuse en laissant croire à quelque maladie qui exigeait

une consultation de médecins habiles et renommés. Dieu sait si l'on en

causa. Mademoiselle Armande voyait un bien autre honneur que le sien au

jeu! Elle partit. Chesnel lui apporta son dernier sac de louis, elle le

prit, sans même y faire attention, comme elle prenait sa capote blanche

et ses mitaines de filet.

--Généreuse fille! Quelle grâce! dit Chesnel en la mettant en voiture,

elle et sa femme de chambre qui ressemblait à une sœur grise.

Du Croisier avait calculé sa vengeance comme les gens de province

calculent tout. Il n'y a rien au monde que les Sauvages, les paysans

et les gens de province pour étudier à fond leurs affaires dans tous

les sens; aussi, quand ils arrivent de la Pensée au Fait, trouvez-vous

les choses complètes. Les diplomates sont des enfants auprès de ces

trois classes de mammifères, qui ont le temps devant eux, cet élément

qui manque aux gens obligés de penser à plusieurs choses, obligés de

tout conduire, de tout préparer dans les grandes affaires humaines. Du

Croisier avait-il si bien sondé le cœur du pauvre Victurnien, qu'il

eût prévu la facilité avec laquelle il se prêterait à sa vengeance,

ou bien profita-t-il d'un hasard épié durant plusieurs années? Il y

a certes un détail qui prouve une certaine habileté dans la manière

dont se prépara le coup. Qui avertissait du Croisier? Était-ce les

Keller? était-ce le fils du Président du Ronceret, qui achevait son

Droit à Paris? Du Croisier écrivit à Victurnien une lettre pour lui

annoncer qu'il avait défendu aux Keller de lui avancer aucune somme

désormais, au moment où il savait la duchesse de Maufrigneuse dans

les derniers embarras, et le comte d'Esgrignon dévoré par une misère

aussi effroyable que savamment déguisée. Ce malheureux jeune homme

déployait son esprit à feindre l'opulence! Cette lettre, qui disait à

la victime que les Keller ne lui remettraient rien sans des valeurs,

laissait entre les formules d'un respect exagéré et la signature un

espace assez considérable. En coupant ce fragment de lettre, il était

facile d'en faire un effet pour une somme considérable. Cette infernale

lettre allait jusque sur le verso du second feuillet, elle était sous

enveloppe, le revers se trouvait blanc. Quand cette lettre arriva,

Victurnien roulait dans les abîmes du désespoir. Après deux ans passés

dans la vie la plus heureuse, la plus sensuelle, la moins penseuse, la

plus luxueuse, il se voyait face à face avec une inexorable misère,

une impossibilité absolue d'avoir de l'argent. Le voyage ne s'était

pas achevé sans quelques tiraillements pécuniaires. Le comte avait

extorqué très-difficilement, la duchesse aidant, plusieurs sommes à des

banquiers. Ces sommes, représentées par des lettres de change, allaient

se dresser devant lui dans toute leur rigueur, avec les sommations

implacables de la Banque et de la Jurisprudence commerciale. A travers

ses dernières jouissances, ce malheureux enfant sentait la pointe de

l'épée du Commandeur. Au milieu de ses soupers, il entendait, comme

Don Juan, le bruit lourd de la Statue qui montait les escaliers. Il

éprouvait ces frissons indicibles que donne le _sirocco_ de dettes. Il

comptait sur un hasard. Il avait toujours gagné à la loterie depuis

cinq ans, sa bourse s'était toujours remplie. Il se disait qu'après

Chesnel était venu du Croisier, qu'après du Croisier jaillirait une

autre mine d'or. D'ailleurs il gagnait de fortes sommes au jeu. Le

jeu l'avait sauvé déjà de plusieurs mauvais pas. Souvent, dans un

fol espoir, il allait perdre au salon des Étrangers le gain qu'il

faisait au Cercle ou dans le monde au whist. Sa vie, depuis deux

mois, ressemblait à l'immortel finale du _Don Juan_ de Mozart! Cette

musique doit faire frissonner certains jeunes gens parvenus à la

situation où se débattait Victurnien. Si quelque chose peut prouver

l'immense pouvoir de la Musique, n'est-ce pas cette sublime traduction

du désordre, des embarras qui naissent dans une vie exclusivement

voluptueuse, cette peinture effrayante du parti pris de s'étourdir

sur les dettes, sur les duels, sur les tromperies, sur les mauvaises

chances? Mozart est, dans ce morceau, le rival heureux de Molière. Ce

terrible finale ardent, vigoureux, désespéré, joyeux, plein de fantômes

horribles et de femmes lutines, marqué par une dernière tentative

qu'allument les vins du souper et par une défense enragée; tout cet

infernal poème, Victurnien le jouait à lui seul! Il se voyait seul,

abandonné, sans amis, devant une pierre où était écrit, comme au bout

d'un livre enchanteur, le mot FIN. Oui! tout allait finir pour lui. Il

voyait par avance le regard froid et railleur, le sourire par lequel

ses compagnons accueilleraient le récit de son désastre. Il savait

que parmi eux, qui hasardaient des sommes importantes sur les tapis

verts que Paris dresse à la Bourse, dans les salons, dans les cercles,

partout, nul n'en distrairait un billet de banque pour sauver un ami.

Chesnel devait être ruiné. Victurnien avait dévoré Chesnel. Toutes les

furies étaient dans son cœur et se le partageaient quand il souriait

à la duchesse, aux Italiens, dans cette loge où leur bonheur faisait

envie à toute la salle. Enfin, pour expliquer jusqu'où il roulait dans

l'abîme du doute, du désespoir et de l'incrédulité, lui qui aimait la

vie jusqu'à devenir lâche pour la conserver, cet ange la lui faisait

si belle! eh! bien, il regardait ses pistolets, il allait jusqu'à

concevoir le suicide, lui, ce voluptueux mauvais sujet, indigne de

son nom. Lui, qui n'aurait pas souffert l'apparence d'une injure, il

s'adressait ces horribles remontrances que l'on ne peut entendre que

de soi-même. Il laissa la lettre de du Croisier ouverte sur son lit:

il était neuf heures quand Joséphin la lui remit, et il avait dormi au

retour de l'Opéra, quoique ses meubles fussent saisis. Mais il avait

passé par le voluptueux réduit où la duchesse et lui se retrouvaient

pour quelques heures après les fêtes de la Cour, après les bals les

plus éclatants, les soirées les plus splendides. Les apparences étaient

très-habilement sauvées. Ce réduit était une mansarde vulgaire en

apparence, mais que les Péris de l'Inde avaient décorée, et où madame

de Maufrigneuse était obligée en entrant de baisser sa tête chargée

de plumes ou de fleurs. A la veille de périr, le comte avait voulu

dire adieu à ce nid élégant, bâti par lui qui en avait fait une poésie

digne de son ange, et où désormais les œufs enchantés, brisés par le

malheur, n'écloraient plus en blanches colombes, en bengalis brillants,

en flamants roses, en mille oiseaux fantastiques qui voltigent encore

au-dessus de nos têtes pendant les derniers jours de la vie. Hélas!

dans trois jours il fallait fuir, les poursuites pour des lettres de

change données à des usuriers étaient arrivées au dernier terme. Il lui

passa par la cervelle une atroce idée: Fuir avec la duchesse, aller

vivre dans un coin ignoré, au fond de l'Amérique du Nord ou du Sud;

mais fuir avec une fortune, et en laissant les créanciers nez à nez

avec leurs titres. Pour réaliser ce plan il suffisait de couper ce bas

de lettre signée du Croisier, d'en faire un effet et de le porter chez

les Keller. Ce fut un combat affreux, où il y eut des larmes répandues

et où l'honneur de la race triompha, mais sous condition. Victurnien

voulut être sûr de sa belle Diane, il subordonna l'exécution de son

plan à l'assentiment qu'elle donnerait à leur fuite. Il vint chez la

duchesse, rue du Faubourg-Saint-Honoré, il la trouva dans un de ses

négligés coquets qui lui coûtait autant de soins que d'argent, et qui

lui permettaient de commencer son rôle d'ange dès onze heures du matin.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 18 / 49 段