Les deux jeunes gens échangèrent un sourire. Madame de Maufrigneuse

surprit ce sourire et devina le discours. Elle lança aux deux roués

une de ces œillades que les Françaises ne connaissaient pas avant

la paix, et qui ont été importées par les Anglaises avec les formes

de leur argenterie, leurs harnais, leurs chevaux et leurs piles de

glace britannique qui rafraîchissent un salon quand il s'y trouve

une certaine quantité de _ladies_. Les deux jeunes gens devinrent

sérieux comme des commis qui attendent une gratification au bout

de la remontrance que leur fait un directeur. En s'amourachant de

Victurnien, la duchesse s'était résolue à jouer ce rôle d'Agnès

romantique, que plusieurs femmes imitèrent pour le malheur de la

jeunesse d'aujourd'hui. Madame de Maufrigneuse venait de s'improviser

ange, comme elle méditait de tourner à la littérature et à la science

vers quarante ans au lieu de tourner à la dévotion. Elle tenait à ne

ressembler à personne. Elle se créait des rôles et des robes, des

bonnets et des opinions, des toilettes et des façons d'agir originales.

Après son mariage, quand elle était encore quasi jeune fille, elle

avait joué la femme instruite et presque perverse: elle s'était permis

des reparties compromettantes auprès des gens superficiels, mais qui

prouvaient son ignorance aux vrais connaisseurs. Comme l'époque de

ce mariage lui défendait de dérober à la connaissance des temps la

moindre petite année, et qu'elle atteignait à l'âge de vingt-six ans,

elle avait inventé de se faire immaculée. Elle paraissait à peine

tenir à la terre, elle agitait ses grandes manches, comme si c'eût

été des ailes. Son regard prenait la fuite au ciel à propos d'un mot,

d'une idée, d'un regard un peu trop vifs. La madone de Piola, ce grand

peintre génois, assassiné par jalousie au moment où il était en train

de donner une seconde édition de Raphaël, cette madone la plus chaste

de toutes et qui se voit à peine sous sa vitre dans une petite rue de

Gênes, cette céleste madone était une Messaline, comparée à la duchesse

de Maufrigneuse. Les femmes se demandaient comment la jeune étourdie

était devenue, en une seule toilette, la séraphique beauté voilée qui

semblait, suivant une expression à la mode, avoir une âme blanche comme

la dernière tombée de neige sur la plus haute des Alpes, comment elle

avait si promptement résolu le problème jésuitique de si bien montrer

une gorge plus blanche que son âme en la cachant sous la gaze; comment

elle pouvait être si immatérielle en coulant son regard d'une façon si

assassine. Elle avait l'air de promettre mille voluptés par ce coup

d'œil presque lascif quand, par un soupir ascétique plein d'espérance

pour une meilleure vie, sa bouche paraissait dire qu'elle n'en

réaliserait aucune. Des jeunes gens naïfs, il y en avait quelques-uns

à cette époque dans la Garde Royale, se demandaient si, même dans les

dernières intimités, on tuteyait cette espèce de Dame Blanche, vapeur

sidérale tombée de la Voie Lactée. Ce système, qui triompha pendant

quelques années, fut très-profitable aux femmes qui avaient leur

élégante poitrine doublée d'une philosophie forte, et qui couvraient

de grandes exigences sous ces petites manières de sacristie. Pas une

de ces créatures célestes n'ignorait ce que pouvait leur rapporter en

bon amour l'envie qui prenait à tout homme bien né de les rappeler

sur la terre. Cette mode leur permettait de rester dans leur empyrée

semi-catholique et semi-ossianique; elles pouvaient et voulaient

ignorer tous les détails vulgaires de la vie, ce qui accommodait

bien des questions. L'application de ce système deviné par de Marsay

explique son dernier mot à Rastignac, qu'il vit presque jaloux de

Victurnien.

--Mon petit, lui dit-il, reste où tu es: notre Nucingen te fera ta

fortune, tandis que la duchesse te ruinerait: c'est une femme trop

chère.

Rastignac laissa partir de Marsay sans en demander davantage: il savait

son Paris. Il savait que la plus précieuse, la plus noble, que la femme

la plus désintéressée du monde, à qui l'on ne saurait faire accepter

autre chose qu'un bouquet, devient aussi dangereuse pour un jeune homme

que les filles d'Opéra d'autrefois. En effet, il n'y a plus de filles

d'Opéra, elles sont passées à l'état mythologique. Les mœurs actuelles

des théâtres ont fait des danseuses et des actrices quelque chose

d'amusant comme une déclaration des Droits de la Femme, des poupées qui

se promènent le matin en mères de famille vertueuses et respectables,

avant de montrer leurs jambes le soir en pantalon collant dans un rôle

d'homme. Du fond de son cabinet de province, le bon Chesnel avait

bien deviné l'un des écueils sur lesquels le jeune comte pouvait se

briser. La poétique auréole chaussée par madame de Maufrigneuse éblouit

Victurnien qui fut cadenassé dans la première heure, attaché à cette

ceinture de petite fille, accroché à ces boucles tournées par la main

des fées. L'enfant déjà si corrompu crut à ce fatras de virginités en

mousseline, à cette suave expression délibérée comme une loi dans les

deux Chambres. Ne suffit-il pas que celui qui doit croire aux mensonges

d'une femme y croie? Le reste du monde a la valeur des personnages

d'une tapisserie pour deux amants. La duchesse était, sans compliment,

une des dix plus jolies femmes de Paris, avouées, reconnues. Vous

savez qu'il y a dans le monde amoureux autant de _plus jolies femmes

de Paris_, que de _plus beaux livres de l'époque_ dans la littérature.

A l'âge de Victurnien, la conversation qu'il eut avec la duchesse peut

se soutenir sans trop de fatigue. Assez jeune et assez peu au fait de

la vie parisienne, il n'eut pas besoin d'être sur ses gardes, ni de

veiller sur ses moindres mots et sur ses regards. Ce sentimentalisme

religieux, qui se traduit chez chaque interlocuteur en arrière-pensées

très-drôlatiques, exclut la douce familiarité, l'abandon spirituel

des anciennes causeries françaises: on s'y aime entre deux nuages.

Victurnien avait précisément assez d'innocence départementale pour

demeurer dans une extase fort convenable et non jouée qui plut à la

duchesse, car les femmes ne sont pas plus les dupes des comédies que

jouent les hommes que des leurs. Madame de Maufrigneuse estima, non

sans effroi, l'erreur du jeune comte à six bons mois d'amour pur.

Elle était si délicieuse à voir en colombe, étouffant la lueur de ses

regards sous les franges dorées de ses cils, que la marquise d'Espard,

en venant lui dire adieu, commença par lui souffler: «Bien! très-bien!

ma chère!» à l'oreille. Puis la belle marquise laissa sa rivale voyager

sur la carte moderne du pays de Tendre, qui n'est pas une conception

aussi ridicule que le pensent quelques personnes. Cette carte se

regrave de siècle en siècle avec d'autres noms et mène toujours à la

même capitale. En une heure de tête à tête public, dans un coin, sur

un divan, la duchesse amena d'Esgrignon aux générosités scipionesques,

aux dévouements amadisiens, aux abnégations du moyen âge qui commençait

alors à montrer ses dagues, ses machicoulis, ses cottes, ses hauberts,

ses souliers à la poulaine, et tout son romantique attirail de carton

peint. Elle fut d'ailleurs admirable d'idées inexprimées, et fourrées

dans le cœur de Victurnien comme des aiguilles dans une pelote, une

à une, de façon distraite et discrète. Elle fut merveilleuse de

réticences, charmante d'hypocrisie, prodigue de promesses subtiles qui

fondaient à l'examen comme de la glace au soleil après avoir rafraîchi

l'espoir, enfin très-perfide de désirs conçus et inspirés. Cette belle

rencontre finit par le nœud coulant d'une invitation à venir la voir,

passé avec ces manières chattemites que l'écriture imprimée ne peindra

jamais.

--Vous m'oublierez! disait-elle, vous verrez tant de femmes empressées

à vous faire la cour au lieu de vous éclairer...--Mais vous me

reviendrez désabusé.--Viendrez-vous, auparavant?... Non. Comme vous

voudrez.--Moi je dis tout naïvement que vos visites me plairaient

beaucoup. Les gens qui ont de l'âme sont si rares, et je vous en

crois.--Allons, adieu, l'on finirait par causer de nous si nous

causions davantage.

A la lettre, elle s'envola. Victurnien ne resta pas long-temps après

le départ de la duchesse; mais il demeura cependant assez pour laisser

deviner son ravissement par cette attitude des gens heureux, qui tient

à la fois de la discrétion calme des inquisiteurs et de la béatitude

concentrée des dévotes qui sortent absoutes du confessionnal.

--Madame de Maufrigneuse est allée au but assez lestement ce soir, dit

la duchesse de Grandlieu, quand il n'y eut plus que six personnes dans

le petit salon de mademoiselle des Touches: des Lupeaulx, un maître des

requêtes en faveur auprès de la duchesse, Vandenesse, la vicomtesse de

Grandlieu et madame de Sérisy.

--D'Esgrignon et Maufrigneuse sont deux noms qui devaient s'accrocher,

répondit madame de Sérisy qui avait la prétention de dire des mots.

--Depuis quelques jours elle s'est mise au vert dans le platonisme, dit

des Lupeaulx.

--Elle ruinera ce pauvre innocent, dit Charles de Vandenesse.

--Comment l'entendez-vous? demanda mademoiselle des Touches.

--Oh! moralement et financièrement, ça ne fait pas de doute, dit la

vicomtesse en se levant.

Ce mot cruel eut de cruelles réalités pour le jeune comte d'Esgrignon.

Le lendemain matin, il écrivit à sa tante une lettre où il lui peignit

ses débuts dans le monde élevé du faubourg Saint-Germain sous les vives

couleurs que jette le prisme de l'amour. Il expliqua l'accueil qu'il

recevait partout, de manière à satisfaire l'orgueil de son père. Le

marquis se fit lire deux fois cette longue lettre et se frotta les

mains en entendant le récit du dîner donné par le vidame de Pamiers,

une vieille connaissance à lui, et de la présentation de son fils à

la duchesse; mais il se perdit en conjectures sans pouvoir comprendre

la présence du fils cadet d'un juge, du sieur Blondet, qui avait été

Accusateur Public pendant la Révolution. Il y eut fête ce soir-là dans

le Cabinet des Antiques: on s'y entretint des succès du jeune comte. On

fut si discret sur madame de Maufrigneuse que le Chevalier fut le seul

homme à qui l'on se confia. Cette lettre était sans _post-scriptum_

financier, sans la conclusion désagréable relative au nerf de la

guerre que tout jeune homme ajoute en pareil cas. Mademoiselle Armande

communiqua la lettre à Chesnel. Chesnel fut heureux sans élever la

moindre objection. Il était clair, comme le disaient le Chevalier et le

marquis, qu'un jeune homme aimé par la duchesse de Maufrigneuse allait

être un des héros de la Cour, où, comme autrefois, on parvenait à tout

par les femmes. Le jeune comte n'avait pas mal choisi. Les douairières

racontèrent toutes les histoires galantes des Maufrigneuse depuis Louis

XIII jusqu'à Louis XVI, elles firent grâce des règnes antérieurs; enfin

elles furent enchantées. On loua beaucoup madame de Maufrigneuse de

s'intéresser à Victurnien. Le cénacle du Cabinet des Antiques eût été

digne d'être écouté par un auteur dramatique qui aurait voulu faire

de la vraie comédie. Victurnien reçut des lettres charmantes de son

père, de sa tante, du Chevalier qui se rappelait au souvenir du vidame,

avec lequel il était allé à Spa, lors du voyage que fit, en 1778, une

célèbre princesse hongroise. Chesnel écrivit aussi. Dans toutes les

pages éclatait l'adulation à laquelle on avait habitué ce malheureux

enfant. Mademoiselle Armande semblait être de moitié dans les plaisirs

de madame de Maufrigneuse. Heureux de l'approbation de sa famille, le

jeune comte entra vigoureusement dans le sentier périlleux et coûteux

du dandysme. Il eut cinq chevaux, il fut modéré: de Marsay en avait

quatorze. Il rendit au vidame, à de Marsay, à Rastignac, et même à

Blondet le dîner reçu. Ce dîner coûta cinq cents francs. Le provincial

fut fêté par ces messieurs, sur la même échelle, grandement. Il joua

beaucoup, et malheureusement, au whist, le jeu à la mode. Il organisa

son oisiveté de manière à être occupé. Victurnien alla tous les matins

de midi à trois heures chez la duchesse; de là, il la retrouvait au

bois de Boulogne, lui à cheval, elle en voiture. Si ces deux charmants

partenaires faisaient quelques parties à cheval, elles avaient lieu

par de belles matinées. Dans la soirée, le monde, les bals, les fêtes,

les spectacles se partageaient les heures du jeune comte. Victurnien

brillait partout, car partout il jetait les perles de son esprit, il

jugeait par des mots profonds les hommes, les choses, les événements:

vous eussiez dit d'un arbre à fruit qui ne donnait que des fleurs. Il

mena cette lassante vie où l'on dissipe plus d'âme encore peut-être

que d'argent, où s'enterrent les plus beaux talents, où meurent les

plus incorruptibles probités, où s'amollissent les volontés les mieux

trempées. La duchesse, cette créature si blanche, si frêle, si ange,

se plaisait à la vie dissipée des garçons: elle aimait à voir les

premières représentations, elle aimait le drôle, l'imprévu. Elle ne

connaissait pas le cabaret: d'Esgrignon lui arrangea une charmante

partie au Rocher de Cancale avec la société des aimables roués qu'elle

pratiquait en les moralisant, et qui fut d'une gaieté, d'un spirituel,

d'un amusant égal au prix du souper. Cette partie en amena d'autres.

Néanmoins ce fut pour Victurnien une passion angélique. Oui, madame

de Maufrigneuse restait un ange que les corruptions de la terre

n'atteignait point: un ange aux Variétés devant ces farces à demi

obscènes et populacières qui la faisaient rire, un ange au milieu du

feu croisé des délicieuses plaisanteries et des chroniques scandaleuses

qui se disaient aux parties fines, un ange pâmée au Vaudeville en loge

grillée, un ange en remarquant les poses des danseuses de l'Opéra et

les critiquant avec la science d'un vieillard du coin de la reine, un

ange à la Porte-Saint-Martin, un ange aux petits théâtres du boulevard,

un ange au bal masqué où elle s'amusait comme un écolier; un ange qui

voulait que l'amour vécût de privations, d'héroïsme, de sacrifices,

et qui faisait changer à d'Esgrignon un cheval dont la robe lui

déplaisait, qui le voulait dans la tenue d'un lord anglais riche d'un

million de rente. Elle était un ange au jeu. Certes aucune bourgeoise

n'aurait su dire angéliquement comme elle à d'Esgrignon: Mettez au jeu

pour moi! Elle était si divinement folle quand elle faisait une folie,

que c'était à vendre son âme au diable pour entretenir cet ange dans le

goût des joies terrestres.

Après son premier hiver, le jeune comte avait pris chez monsieur

Cardot, qui se gardait bien d'user du droit de remontrance, la

bagatelle de trente mille francs au delà de la somme envoyée par

Chesnel. Un refus extrêmement poli du notaire à une nouvelle demande,

apprit ce débet à Victurnien, qui se choqua d'autant plus du refus,

qu'il avait perdu six mille francs au Club et qu'il les lui fallait

pour y retourner. Après s'être formalisé du refus de maître Cardot, qui

avait eu pour trente mille francs de confiance en lui, tout en écrivant

à Chesnel, mais qui faisait sonner haut cette prétendue confiance

devant le favori de la belle duchesse de Maufrigneuse, d'Esgrignon fut

obligé de lui demander comment il devait s'y prendre, car il s'agissait

d'une dette d'honneur.

--Tirez quelques lettres de change sur le banquier de votre père,

portez-les à son correspondant qui les escomptera sans doute, puis

écrivez à votre famille d'en remettre les fonds chez ce banquier.

Dans la détresse où il était, le jeune comte entendit une voix

intérieure qui lui jeta le nom de du Croisier dont les dispositions

envers l'aristocratie, aux genoux de laquelle il l'avait vu, lui

étaient complétement inconnus. Il écrivit donc à ce banquier une lettre

très-dégagée, par laquelle il lui apprenait qu'il tirait sur lui une

lettre de change de dix mille francs, dont les fonds lui seraient remis

au reçu de sa lettre par monsieur Chesnel ou par mademoiselle Armande

d'Esgrignon. Puis il écrivit deux lettres attendrissantes à Chesnel

et à sa tante. Quand il s'agit de se précipiter dans les abîmes, les

jeunes gens font preuve d'une adresse, d'une habileté singulières, ils

ont du bonheur. Victurnien trouva dans la matinée le nom, l'adresse des

banquiers parisiens en relation avec du Croisier, les Keller que de

Marsay lui indiqua. De Marsay savait tout à Paris. Les Keller remirent

à d'Esgrignon sous escompte, sans mot dire, le montant de la lettre de

change: ils devaient à du Croisier. Cette dette de jeu n'était rien en

comparaison de l'état des choses au logis. Il pleuvait des mémoires

chez Victurnien.

--Tiens! tu t'occupes de ça, dit un matin Rastignac à d'Esgrignon

en riant. Tu les mets en ordre, mon cher. Je ne te croyais pas si

bourgeois.

--Mon cher enfant, il faut bien y penser, j'en ai là pour vingt et

quelques mille francs.

De Marsay qui venait chercher d'Esgrignon pour une course au clocher,

sortit de sa poche un élégant petit portefeuille, y prit vingt mille

francs, et les lui présenta.

--Voilà, dit-il, la meilleure manière de ne pas les perdre, je suis

aujourd'hui doublement enchanté de les avoir gagnés hier à milord

Dudley.

Cette grâce française séduisit au dernier point d'Esgrignon qui crut

à l'amitié, qui ne paya point ses mémoires et se servit de cet argent

pour ses plaisirs. De Marsay, suivant une expression de la langue des

dandies, voyait avec un indicible plaisir d'Esgrignon s'enfonçant, il

prenait plaisir à s'appuyer le bras sur son épaule avec toutes les

chatteries de l'amitié pour y peser et le faire disparaître plus tôt,

car il était jaloux de l'éclat avec lequel s'affichait la duchesse pour

d'Esgrignon, quand elle avait réclamé le huis-clos pour lui. C'était,

d'ailleurs, un de ces rudes goguenards qui se plaisent dans le mal

comme les femmes turques dans le bain. Aussi, quand il eut remporté le

prix de la course, et que les parieurs furent réunis chez un aubergiste

où ils déjeunèrent, et où l'on trouva quelques bonnes bouteilles de

vin, de Marsay dit-il en riant à d'Esgrignon:--Ces mémoires dont tu

t'inquiètes ne sont certainement pas les tiens.

--Et s'en inquiéterait-il? répliqua Rastignac.

--Et à qui appartiendraient-ils donc, demanda d'Esgrignon.

--Tu ne connais donc pas la position de la duchesse? dit de Marsay en

remontant à cheval.

--Non, répondit d'Esgrignon intrigué.

--Hé! bien, mon cher, repartit de Marsay, voici: trente mille francs

chez Victorine, dix-huit mille francs chez Houbigant, un compte chez

Herbault, chez Nattier, chez Nourtier, chez les petites Latour, en tout

cent mille francs.

--Un ange, dit d'Esgrignon en levant les yeux au ciel.

--Voilà le compte de ses ailes, s'écria bouffonnement Rastignac.

--Elle doit tout cela, mon cher, répondit de Marsay, précisément parce

qu'elle est un ange; mais nous avons tous rencontré des anges dans ces

situations-là, dit-il en regardant Rastignac. Les femmes sont sublimes

en ceci qu'elles n'entendent rien à l'argent, elles ne s'en mêlent pas,

cela ne les regarde point; elles sont priées au _banquet de la vie_,

selon le mot de je ne sais quel poète crevé à l'hôpital.

--Comment savez-vous cela, tandis que je ne le sais pas? répondit

naïvement d'Esgrignon.

--Tu seras le dernier à le savoir, comme elle sera la dernière à

apprendre que tu as des dettes.

--Je lui croyais cent mille livres de rente, dit d'Esgrignon.

--Son mari, reprit de Marsay, est séparé d'elle et vit à son régiment

où il fait des économies, car il a quelques petites dettes aussi,

notre cher duc! D'où venez-vous? Apprenez donc à faire, comme nous,

les comptes de vos amis. Mademoiselle Diane (je l'ai aimée pour son

nom!), Diane d'Uxelles s'est mariée avec soixante mille livres de rente

à elle, sa maison est depuis huit ans montée sur un pied de deux cent

mille livres de rente; il est clair qu'en ce moment, ses terres sont

toutes hypothéquées au delà de leur valeur; il faudra quelque beau

matin fondre la cloche, et l'ange sera mis en fuite par... faut-il le

dire? par des huissiers qui auront l'impudeur de saisir un ange comme

ils empoigneraient l'un de nous.

--Pauvre ange!

--Eh! mon cher, il en coûte fort cher de rester dans le Paradis

parisien, il faut se blanchir le teint et les ailes tous les matins,

dit Rastignac.

Comme il était passé par la tête de d'Esgrignon d'avouer ses embarras

à sa chère Diane, il lui passa comme un frisson en pensant qu'il

devait déjà soixante mille francs et qu'il avait pour dix mille francs

de mémoires à venir. Il revint assez triste. Sa préoccupation mal

déguisée fut remarquée par ses amis, qui se dirent à dîner:--Ce petit

d'Esgrignon s'enfonce! il n'a pas le pied parisien, il se brûlera la

cervelle. C'est un petit sot, etc.

Le jeune comte fut consolé promptement. Son valet de chambre lui remit

deux lettres. D'abord une lettre de Chesnel, qui sentait le rance de

la fidélité grondeuse et des phrases rubriquées de probité; il la

respecta, la garda pour le soir. Puis une seconde lettre où il lut avec

un plaisir infini les phrases cicéroniennes par lesquelles du Croisier,

à genoux devant lui comme Sganarelle devant Géronte, le suppliait

à l'avenir de lui épargner l'affront de faire déposer à l'avance

l'argent des lettres de change qu'il daignerait tirer sur lui. Cette

lettre finissait par une phrase qui ressemblait si bien à une caisse

ouverte et pleine d'écus au service de la noble maison d'Esgrignon,

que Victurnien fit le geste de Sganarelle, de Mascarille et de tous

ceux qui sentent des démangeaisons de conscience au bout des doigts. En

se sachant un crédit illimité chez les Keller, il décacheta gaiement

la lettre de Chesnel; il s'attendait aux quatre pages pleines, à la

remontrance débordant à pleins bords, il voyait déjà les mots habituels

de prudence, honneur, esprit de conduite, etc., etc. Il eut le vertige

en lisant ces mots:

«Monsieur le Comte,

»Il ne me reste, de toute ma fortune, que deux cent mille francs;

je vous supplie de ne pas aller au delà, si vous faites l'honneur

de les prendre au plus dévoué des serviteurs de votre famille et

qui vous présente ses respects.

«CHESNEL.»

--C'est un homme de Plutarque, se dit Victurnien en jetant la lettre

sur sa table. Il éprouva du dépit, il se sentait petit devant tant de

grandeur.--Allons, il faut se réformer, se dit-il.

Au lieu de dîner au Restaurant où il dépensait à chaque dîner, entre

cinquante et soixante francs, il fit l'économie de dîner chez la

duchesse de Maufrigneuse, à laquelle il raconta l'anecdote de la lettre.

--Je voudrais voir cet homme-là, dit-elle en faisant briller ses yeux

comme deux étoiles fixes.

--Qu'en feriez-vous?

--Mais je le chargerais de mes affaires.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 17 / 49 段