Le jeune comte partit le surlendemain accompagné des bénédictions

de tous les habitués du Cabinet des Antiques, embrassé par les

douairières, comblé de vœux, suivi hors de la ville par son vieux père,

par sa sœur et par Chesnel, qui, tous trois, avaient les yeux pleins

de larmes. Ce départ subit défraya pendant plusieurs soirées les

entretiens de la ville, il remua surtout les cœurs haineux du salon

de du Croisier. Après avoir juré la perte des d'Esgrignon, l'ancien

fournisseur, le Président et leurs adhérents voyaient leur proie

s'échappant. Leur vengeance était fondée sur les vices de cet étourdi,

désormais hors de leur portée.

Une pente naturelle à l'esprit humain, qui fait souvent une débauchée

de la fille d'une dévote, une dévote de la fille d'une femme légère,

la loi des Contraires, qui sans doute est la résultante de la loi

des Similaires, entraînait Victurnien vers Paris par un désir auquel

il aurait succombé tôt ou tard. Élevé dans une vieille maison de

province, entouré de figures douces et tranquilles qui lui souriaient,

de gens graves affectionnés à leurs maîtres et en harmonie avec les

couleurs antiques de cette demeure, cet enfant n'avait vu que des

amis respectables. Excepté le Chevalier séculaire, tous ceux qui

l'entourèrent avaient des manières posées, des paroles décentes et

sentencieuses. Il avait été caressé par ces femmes à jupes grises,

à mitaines brodées, que Blondet vous a dépeintes. L'intérieur de la

maison paternelle était décoré par un vieux luxe qui n'inspirait

que les moins folles pensées. Enfin, instruit par un abbé sans

fausse religion, plein de cette aménité des vieillards assis sur ces

deux siècles qui apportent dans le nôtre les roses séchées de leur

expérience et la fleur fanée des coutumes de leur jeunesse, Victurnien,

que tout aurait dû façonner à des habitudes sérieuses, à qui tout

conseillait de continuer la gloire d'une maison historique, en prenant

sa vie comme une grande et belle chose, Victurnien écoutait les plus

dangereuses idées. Il voyait dans sa noblesse un marchepied bon à

l'élever au-dessus des autres hommes. En frappant cette idole encensée

au logis paternel, il en avait senti le creux. Il était devenu le

plus horrible des êtres sociaux et le plus commun à rencontrer, un

égoïste conséquent. Amené, par la religion aristocratique du _moi_, à

suivre ses fantaisies adorées par les premiers qui eurent soin de son

enfance, et par les premiers compagnons de ses folies de jeunesse, il

s'était habitué à n'estimer toute chose que par le plaisir qu'elle

lui rapportait, et à voir de bonnes âmes réparant ses sottises;

complaisance pernicieuse qui devait le perdre. Son éducation, quelque

belle et pieuse qu'elle fût, avait le défaut de l'avoir trop isolé, de

lui avoir caché le train de la vie à son époque, qui, certes, n'est

pas le train d'une ville de province: sa vraie destinée le menait

plus haut. Il avait contracté l'habitude de ne pas évaluer le fait à

sa valeur sociale, mais relative; il trouvait ses actions bonnes en

raison de leur utilité. Comme les despotes, il faisait la loi pour la

circonstance; système qui est aux actions du vice ce que la fantaisie

est aux œuvres d'art, une cause perpétuelle d'irrégularité. Doué d'un

coup d'œil perçant et rapide, il voyait bien et juste, mais il agissait

vite et mal. Je ne sais quoi d'incomplet, qui ne s'explique pas et

qui se rencontre en beaucoup de jeunes gens, altérait sa conduite.

Malgré son active pensée, si soudaine en ses manifestations; dès que

la sensation parlait, la cervelle obscurcie semblait ne plus exister.

Il eût fait l'étonnement des sages, il était capable de surprendre les

fous. Son désir, comme un grain d'orage, couvrait aussitôt les espaces

clairs et lucides de son cerveau; puis, après des dissipations contre

lesquelles il se trouvait sans force, il tombait en des abattements de

tête, de cœur et de corps, en des prostrations complètes où il était

imbécile à demi: caractère à traîner un homme dans la boue quand il

est livré à lui-même, à le conduire au sommet de l'État quand il est

soutenu par la main d'un ami sans pitié. Ni Chesnel, ni le père, ni la

tante n'avaient pu pénétrer cette âme qui tenait par tant de coins à la

poésie, mais frappée d'une épouvantable faiblesse à son centre.

Quand Victurnien fut à quelques lieues de sa ville natale, il n'éprouva

pas le moindre regret, il ne pensa plus à son vieux père, qui le

chérissait comme dix générations, ni à sa tante dont le dévouement

était presque insensé. Il aspirait à Paris avec une violence fatale,

il s'y était toujours transporté par la pensée comme dans le monde de

la féerie, et y avait mis la scène de ses plus beaux rêves. Il croyait

y primer comme dans la ville et dans le Département où régnait le nom

de son père. Plein, non d'orgueil, mais de vanité, ses jouissances

s'y agrandissaient de toute la grandeur de Paris. Il franchit la

distance avec rapidité. De même que la pensée, sa voiture ne mit aucune

transition entre l'horizon borné de sa province et le monde énorme de

la capitale. Il descendit rue de Richelieu, dans un bel hôtel près du

boulevard, et se hâta de prendre possession de Paris comme un cheval

affamé se rue sur une prairie. Il eut bientôt distingué la différence

des deux pays. Surpris plus qu'intimidé par ce changement, il reconnut,

avec la promptitude de son esprit, combien il était peu de chose au

milieu de cette encyclopédie babylonienne, combien il serait fou de

se mettre en travers du torrent des idées et des mœurs nouvelles. Un

seul fait lui suffit. La veille, il avait remis la lettre de son père

au duc de Lenoncourt, un des seigneurs français le plus en faveur

auprès du Roi; il l'avait trouvé dans son magnifique hôtel, au milieu

des splendeurs aristocratiques, le lendemain il le rencontra sur

le boulevard, à pied, un parapluie à la main, flânant, sans aucune

distinction, sans son cordon bleu que jadis un chevalier des Ordres

ne pouvait jamais quitter. Ce duc et pair, Premier Gentilhomme de la

Chambre du Roi, n'avait pu, malgré sa haute politesse, retenir un

sourire en lisant la lettre du marquis, son parent. Ce sourire avait

dit à Victurnien qu'il y avait plus de soixante lieues entre le Cabinet

des Antiques et les Tuileries; il y avait une distance de plusieurs

siècles.

A chaque époque, le Trône et la Cour se sont entourés de familles

favorites sans aucune ressemblance ni de nom ni de caractères avec

celles des autres règnes. Dans cette sphère, il semble que ce soit le

Fait et non l'Individu qui se perpétue. Si l'Histoire n'était là pour

prouver cette observation, elle serait incroyable. La Cour de Louis

XVIII mettait alors en relief des hommes presque étrangers à ceux qui

ornaient celle de Louis XV: les Rivière, les Blacas, les d'Avaray,

les Dambray, les Vaublanc, Vitrolles, d'Autichamp, Larochejaquelein,

Pasquier, Decazes, Lainé, de Villèle, La Bourdonnaye, etc. Si vous

comparez la Cour de Henri IV à celle de Louis XIV, vous n'y retrouvez

pas cinq grandes maisons subsistantes: Villeroy, favori de Louis XIV,

était le petit-fils d'un secrétaire parvenu sous Charles IX. Le neveu

de Richelieu n'y est presque rien déjà. Les d'Esgrignon, tout-puissants

sous Henri IV, quasi princiers sous les Valois, n'avaient aucune

chance à la Cour de Louis XVIII, qui ne songeait seulement pas à eux.

Aujourd'hui des noms aussi illustres que celui des maisons souveraines,

comme les Foix-Grailly, faute d'argent, la seule puissance de ce temps,

sont dans une obscurité qui équivaut à l'extinction. Aussitôt que

Victurnien eut jugé ce monde, et il ne le jugea que sous ce rapport en

se sentant blessé par l'égalité parisienne, monstre qui acheva sous la

Restauration de dévorer le dernier morceau de l'État social, il voulut

reconquérir sa place avec les armes dangereuses, quoique émoussées, que

le siècle laissait à la noblesse: il imita les allures de ceux à qui

Paris accordait sa coûteuse attention, il sentit la nécessité d'avoir

des chevaux, de belles voitures, tous les accessoires du luxe moderne.

Comme le lui dit de Marsay, le premier dandy qu'il trouva dans le

premier salon où il fut introduit, il fallait _se mettre à la hauteur

de son époque_. Pour son malheur, il tomba dans le monde des roués

Parisiens, des de Marsay, des Ronquerolles, des Maximes de Trailles,

des des Lupeaulx, des Rastignac, des Vandenesse, des Adjuda-Pinto, des

Beaudenord et des Manerville qu'il trouva chez la marquise d'Espard,

chez les duchesses de Grandlieu, de Carigliano, chez les marquises

d'Aiglemont et de Listomère, chez madame de Sérisy, à l'Opéra, aux

ambassades, partout où le mena son beau nom et sa fortune apparente.

A Paris, un nom de haute noblesse, reconnu et adopté par le faubourg

Saint-Germain qui sait ses provinces sur le bout du doigt, est un

passe-port qui ouvre les portes les plus difficiles à tourner sur leurs

gonds pour les inconnus et pour les héros de la société secondaire.

Victurnien trouva tous ses parents aimables et accueillants dès qu'il

ne se produisit pas en solliciteur: il avait vu sur-le-champ que le

moyen de ne rien obtenir était de demander quelque chose. A Paris, si

le premier mouvement est de se montrer protecteur, le second, beaucoup

plus durable, est de mépriser le protégé. La fierté, la vanité,

l'orgueil, tous les bons comme les mauvais sentiments du jeune comte le

portèrent à prendre, au contraire, une attitude agressive. Les ducs de

Lenoncourt, de Chaulieu, de Navarreins, de Grandlieu, de Maufrigneuse,

le prince de Blamont-Chauvry se firent alors un plaisir de présenter

au Roi ce charmant débris d'une vieille famille. Victurnien vint aux

Tuileries dans un magnifique équipage aux armes de sa maison; mais

sa présentation lui démontra que le Peuple donnait trop de soucis au

Roi pour qu'il pensât à sa noblesse. Il devina tout à coup l'ilotisme

auquel la Restauration, bardée de ses vieillards éligibles et de ses

vieux courtisans, avait condamné la jeunesse noble. Il comprit qu'il

n'y avait pour lui de place convenable ni à la Cour, ni dans l'État,

ni à l'armée, enfin nulle part. Il s'élança donc dans le monde des

plaisirs. Produit à l'Élysée-Bourbon, chez la duchesse d'Angoulême,

au pavillon Marsan, il rencontra partout les témoignages de politesse

superficielle dus à l'héritier d'une vieille famille dont on se souvint

quand on le vit. C'était encore beaucoup qu'un souvenir. Dans la

distinction par laquelle on honorait Victurnien, il y avait la pairie

et un beau mariage; mais sa vanité l'empêcha de déclarer sa position,

il resta sous les armes de sa fausse opulence. Il fut d'ailleurs si

complimenté de sa tenue, si heureux de son premier succès, qu'une honte

éprouvée par bien des jeunes gens, la honte d'abdiquer, lui conseilla

de garder son attitude. Il prit un petit appartement dans la rue du

Bac, avec une écurie, une remise et tous les accompagnements de la vie

élégante à laquelle il se trouva tout d'abord condamné.

Cette mise en scène exigea cinquante mille francs, et le jeune comte

les obtint contre toutes les prévisions du sage Chesnel, par un

concours de circonstances imprévues. La lettre de Chesnel arriva bien

à l'Étude de son ami; mais son ami était décédé. En voyant une lettre

d'affaires, madame Sorbier, veuve très-peu poétique, la remit au

successeur du défunt. Maître Cardot, le nouveau notaire, dit au jeune

comte que le mandat sur le Trésor serait nul, s'il était à l'ordre de

son prédécesseur. En réponse à l'épître si longuement méditée par le

vieux notaire de province, Maître Cardot écrivit une lettre de quatre

lignes, pour toucher, non pas Chesnel, mais la somme. Chesnel fit

le mandat au nom du jeune notaire qui, peu susceptible d'épouser la

sentimentalité de son correspondant et enchanté de se mettre aux ordres

du comte d'Esgrignon, donna tout ce que lui demandait Victurnien. Ceux

qui connaissent la vie de Paris savent qu'il ne faut pas beaucoup

de meubles, de voitures, de chevaux et d'élégance pour employer

cinquante mille francs; mais ils doivent considérer que Victurnien eut

immédiatement pour une vingtaine de mille francs de dettes chez ses

fournisseurs, qui d'abord ne voulurent pas de son argent; sa fortune

étant assez promptement grossie par l'opinion publique et par Joséphin,

espèce de Chesnel en livrée.

Un mois après son arrivée, Victurnien fut obligé d'aller reprendre une

dizaine de mille francs chez son notaire. Il avait simplement joué

au whist chez les ducs de Navarreins, de Chaulieu, de Lenoncourt, et

au Cercle. Après avoir d'abord gagné quelques milliers de francs, il

en eut bientôt perdu cinq ou six mille, et sentit la nécessité de

se faire une bourse de jeu. Victurnien avait l'esprit qui plaît au

monde et qui permet aux jeunes gens de grande famille de se mettre au

niveau de toute élévation. Non-seulement il fut aussitôt admis comme

un personnage dans la bande de la belle jeunesse; mais encore il y fut

envié. Quand il se vit l'objet de l'envie, il éprouva une satisfaction

enivrante, peu faite pour lui inspirer des réformes. Il fut, sous ce

rapport, insensé. Il ne voulut pas penser aux moyens, il puisa dans

ses sacs comme s'ils devaient toujours se remplir, et se défendit à

lui-même de réfléchir à ce qu'il adviendrait de ce système. Dans ce

monde dissipé, dans ce tourbillon de fêtes, on admet les acteurs en

scène sous leurs brillants costumes, sans s'enquérir de leurs moyens:

il n'y a rien de plus mauvais goût que de les discuter. Chacun doit

perpétuer ses richesses comme la nature perpétue la sienne, en secret.

On cause des détresses échues, on s'inquiète en raillant de la fortune

de ceux que l'on ne connaît pas, mais on s'arrête là. Un jeune homme

comme Victurnien, appuyé par les puissances du faubourg Saint-Germain,

et à qui ses protecteurs eux-mêmes accordaient une fortune supérieure

à celle qu'il avait, ne fût-ce que pour se débarrasser de lui, tout

cela très-finement, très-élégamment, par un mot, par une phrase;

enfin un comte à marier, joli homme, bien pensant, spirituel dont le

père possédait encore les terres de son vieux marquisat et le château

héréditaire, ce jeune homme est admirablement accueilli dans toutes les

maisons où il y a des jeunes femmes ennuyées, des mères accompagnées de

filles à marier, ou des belles danseuses sans dot. Le monde l'attira

donc, en souriant, sur les premières banquettes de son théâtre. Les

banquettes que les marquis d'autrefois occupaient sur la scène existent

toujours à Paris où les noms changent, mais non les choses.

Victurnien retrouva dans la société du faubourg Saint-Germain où l'on

se comptait avec le plus de réserve, le double du Chevalier, dans

la personne du vidame de Pamiers. Le vidame était un chevalier de

Valois élevé à la dixième puissance, entouré de tous les prestiges

de la fortune, et jouissant des avantages d'une haute position. Ce

cher vidame était l'entrepôt de toutes les confidences, la gazette du

faubourg; discret néanmoins, et comme toutes les gazettes, ne disant

que ce que l'on peut publier. Victurnien entendit encore professer les

doctrines transcendantes du Chevalier. Le vidame dit à d'Esgrignon,

sans le moindre détour, d'avoir des femmes comme il faut, et lui

raconta ce qu'il faisait à son âge. Ce que le vidame de Pamiers se

permettait alors, est si loin des mœurs modernes où l'âme et la passion

jouent un si grand rôle, qu'il est inutile de le raconter à des gens

qui ne le croiraient pas. Mais cet excellent vidame fit mieux, il dit

en forme de conclusion à Victurnien:--Je vous donne à dîner demain au

cabaret. Après l'Opéra où nous irons digérer, je vous mènerai dans

une maison où vous trouverez des personnes qui ont le plus grand désir

de vous voir. Le vidame lui donna un délicieux dîner au Rocher de

Cancale, où il trouva trois invités seulement: de Marsay, Rastignac et

Blondet. Émile Blondet était un compatriote du jeune comte, un écrivain

qui tenait à la haute société par sa liaison avec une charmante jeune

femme, arrivée de la province de Victurnien, cette demoiselle de

Troisville mariée au comte de Montcornet, un des généraux de Napoléon

qui avait passé aux Bourbons. Le vidame professait une profonde

mésestime pour les dîners où les convives dépassaient le nombre six.

Selon lui, dans ce cas, il n'y avait plus ni conversation, ni cuisine,

ni vins goûtés en connaissance de cause.

--Je ne vous ai pas appris encore où je vous mènerai ce soir, cher

enfant, dit-il en prenant Victurnien par les mains et les lui tapotant.

Vous irez chez mademoiselle des Touches, où seront en petit comité

toutes les jeunes jolies femmes qui ont des prétentions à l'esprit. La

littérature, l'art, la poésie, enfin les talents y sont en honneur.

C'est un de nos anciens bureaux d'esprit, mais vernissé de morale

monarchique, la livrée de ce temps-ci.

--C'est quelquefois ennuyeux et fatigant comme une paire de bottes

neuves, mais il s'y trouve des femmes à qui l'on ne peut parler que là,

dit de Marsay.

--Si tous les poètes qui viennent y décrotter leurs muses ressemblaient

à notre compagnon, dit Rastignac en frappant familièrement sur l'épaule

de Blondet, on s'amuserait. Mais l'ode, la ballade, les méditations à

petits sentiments, les romans à grandes marges infestent un peu trop

l'esprit et les canapés.

--Pourvu qu'ils ne gâtent pas les femmes et qu'ils corrompent les

jeunes filles, dit de Marsay, je ne les hais pas.

--Messieurs, dit en souriant Blondet, vous empiétez sur mon champ

littéraire.

--Tais-toi, tu nous as volé la plus charmante femme du monde, heureux

drôle, s'écria Rastignac, nous pouvons bien te prendre tes moins

brillantes idées.

--Oui, le coquin est heureux, dit le vidame en prenant Blondet par

l'oreille et la lui tortillant, mais Victurnien sera peut-être plus

heureux ce soir...

--Déjà! s'écria de Marsay. Le voilà depuis un mois ici, à peine a-t-il

eu le temps de secouer la poudre de son vieux manoir, d'essuyer la

saumure où sa tante l'avait conservé; à peine a-t-il eu un cheval

anglais un peu propre, un tilbury à la mode, un groom.

--Non, non, il n'a pas de groom, dit Rastignac en interrompant de

Marsay; il a une manière de petit paysan qu'il a amené _de son

endroit_, et que Buisson, le tailleur qui comprend le mieux les habits

de livrée, déclarait inhabile à porter une veste.

--Le fait est que vous auriez dû, dit gravement le vidame, vous modeler

sur Beaudenord, qui a sur vous tous, mes petits amis, l'avantage de

posséder le vrai tigre anglais...

--Voilà donc, messieurs, où en sont les gentilshommes en France,

s'écria Victurnien. Pour eux la grande question est d'avoir un tigre,

un cheval anglais et des babioles...

--Ouais, dit Blondet, en montrant Victurnien,

Le bon sens de monsieur quelquefois m'épouvante.

Eh! bien, oui, jeune moraliste, vous en êtes là. Vous n'avez même plus,

comme le cher vidame, la gloire des profusions qui l'ont rendu célèbre

il y a cinquante ans! Nous faisons de la débauche à un second étage,

rue Montorgueil. Il n'y a plus de guerre avec le Cardinal ni de camp du

Drap d'or. Enfin, vous, comte d'Esgrignon, vous soupez avec un sieur

Blondet, fils cadet d'un misérable juge de province, à qui vous ne

donniez pas la main là-bas, et qui dans dix ans peut s'asseoir à côté

de vous parmi les pairs du royaume. Après cela, croyez en vous, si vous

pouvez!

--Eh! bien, dit Rastignac, nous sommes passés du Fait à l'Idée, de la

force brutale à la force intellectuelle, nous parlons...

--Ne parlons pas de nos désastres, dit le vidame, j'ai résolu de mourir

gaiement. Si notre ami n'a pas encore de tigre, il est de la race des

lions, il n'en a pas besoin.

--Il ne peut s'en passer, dit Blondet, il était trop nouvellement

arrivé.

--Quoique son élégance soit encore neuve, nous l'adoptons, reprit de

Marsay. Il est digne de nous, il comprend son époque, il a de l'esprit,

il est noble, il est gentil, nous l'aimerons, nous le servirons, nous

le pousserons...

--Où? dit Blondet.

--Curieux! répliqua Rastignac.

--Avec qui s'emménage-t-il ce soir? demanda de Marsay.

--Avec tout un sérail, dit le vidame.

--Peste, qu'est-ce donc, reprit de Marsay, pour que le cher vidame nous

tienne rigueur en tenant parole à l'infante? j'aurais bien du malheur

si je ne la connaissais pas...

--J'ai pourtant été fat comme lui, dit le vidame en montrant de Marsay.

Après le dîner, qui fut très-agréable, et sur un ton soutenu de

charmante médisance et de jolie corruption, Rastignac et de Marsay

accompagnèrent le vidame et Victurnien à l'Opéra pour pouvoir les

suivre chez mademoiselle des Touches. Ces deux roués y allèrent à

l'heure calculée où devait finir la lecture d'une tragédie, ce qu'ils

regardaient comme la chose la plus malsaine à prendre entre onze heures

et minuit. Ils venaient pour espionner Victurnien et le gêner par leur

présence: véritable malice d'écolier, mais aigrie par le fiel du dandy

jaloux. Victurnien avait cette effronterie de page qui aide beaucoup

à l'aisance; aussi, en observant le nouveau-venu faisant son entrée,

Rastignac s'étonna-t-il de sa prompte initiation aux belles manières du

moment.

--Ce petit d'Esgrignon ira loin, n'est-ce pas? dit-il à son compagnon.

--C'est selon, répondit de Marsay, mais il va bien.

Le vidame présenta le jeune comte à l'une des duchesses les plus

aimables, les plus légères de cette époque, et dont les aventures ne

firent explosion que cinq ans après. Dans tout l'éclat de sa gloire,

soupçonnée déjà de quelques légèretés, mais sans preuve, elle obtenait

alors le relief que prête à une femme comme à un homme la calomnie

parisienne: la calomnie n'atteint jamais les médiocrités qui enragent

de vivre en paix. Cette femme était enfin la duchesse de Maufrigneuse,

une demoiselle d'Uxelles, dont le beau-père existait encore, et qui

ne fut princesse de Cadignan que plus tard. Amie de la duchesse

de Langeais, amie de la vicomtesse de Beauséant, deux splendeurs

disparues, elle était intime avec la marquise d'Espard, à qui elle

disputait en ce moment la fragile royauté de la Mode. Une parenté

considérable la protégea pendant long-temps; mais elle appartenait

à ce genre de femmes qui, sans qu'on sache à quoi, où, ni comment,

dévoreraient les revenus de la Terre et ceux de la Lune si l'on pouvait

les toucher. Son caractère ne faisait que se dessiner, de Marsay seul

l'avait approfondi. En voyant le vidame amenant Victurnien à cette

délicieuse personne, ce redouté dandy se pencha vers l'oreille de

Rastignac.

--Mon cher, il sera, dit-il, _uist!_ sifflé comme un polichinelle par

un cocher de fiacre.

Ce mot horriblement vulgaire présidait admirablement les événements

de cette passion. La duchesse de Maufrigneuse s'était affolée de

Victurnien après l'avoir sérieusement étudié. Un amoureux qui eût vu

le regard angélique par lequel elle remercia le vidame de Pamiers eût

été jaloux d'une semblable expression d'amitié. Les femmes sont comme

des chevaux lâchés dans un steppe quand elles se trouvent, comme la

duchesse en présence du vidame, sur un terrain sans danger: elles

sont naturelles alors, elles aiment peut-être à donner ainsi des

échantillons de leurs tendresses secrètes. Ce fut un regard discret,

d'œil à d'œil, sans répétition possible dans aucune glace, et que

personne ne surprit.

--Comme elle s'est préparée! dit Rastignac à Marsay. Quelle toilette de

vierge, quelle grâce de cygne dans son col de neige, quels regards de

Madone inviolée, quelle robe blanche, quelle ceinture de petite fille!

Qui dirait que tu as passé par là?

--Mais elle est ainsi par cela même, répondit de Marsay d'un air de

triomphe.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 16 / 49 段