--Hé! bien, dit mademoiselle Armande, j'ai prié Chesnel de venir ce

soir. Croiriez-vous, Chevalier, que, depuis le jour où Chesnel m'a

proposé d'épouser ce misérable du Croisier...

--Ah! c'était bien indigne, mademoiselle, s'écria le Chevalier.

--Impardonnable, dit le marquis.

--Hé! bien, reprit mademoiselle Armande, mon frère n'a jamais pu se

décider à demander quoi que ce soit à Chesnel.

--A votre ancien domestique? reprit le Chevalier. Ah! marquis,

mais vous feriez à Chesnel un honneur, un honneur dont il serait

reconnaissant jusqu'à son dernier soupir.

--Non, répondit le gentilhomme, je ne trouve pas la chose digne.

--Il s'agit bien de digne, la chose est nécessaire, reprit le Chevalier

en faisant un léger haut-le-corps.

--Jamais! s'écria le marquis en ripostant par un geste qui décida le

Chevalier à risquer un grand coup pour éclairer le vieillard.

--Hé! bien, dit le Chevalier, si vous ne le savez pas, je vous dirai,

moi, que Chesnel a déjà donné quelque chose à votre fils, quelque chose

comme...

--Mon fils est incapable d'avoir accepté quoi que ce soit de Chesnel,

s'écria le vieillard en se redressant et interrompant le Chevalier. Il

a pu vous demander, à vous, vingt-cinq louis...

--Quelque chose comme cent mille livres, dit le Chevalier en continuant.

--Le comte d'Esgrignon doit cent mille livres à un Chesnel, s'écria

le vieillard en donnant les signes d'une profonde douleur. Ah! s'il

n'était pas fils unique, il partirait ce soir pour les îles avec un

brevet de capitaine! Devoir à des usuriers avec lesquels on s'acquitte

par de gros intérêts, bon! mais Chesnel, un homme auquel on s'attache.

--Oui! notre adorable Victurnien a mangé cent mille livres, mon cher

marquis, reprit le Chevalier en secouant les grains de tabac tombés sur

son gilet, c'est peu, je le sais. A son âge, moi! Enfin, laissons nos

souvenirs, marquis. Le comte est en province, toute proportion gardée,

ce n'est pas mal, il ira loin; je lui vois les dérangements des hommes

qui plus tard accomplissent de grandes choses...

--Et il dort là-haut sans avoir rien dit à son père, s'écria le marquis.

--Il dort avec l'innocence d'un enfant qui n'a encore fait le malheur

que de cinq à six petites bourgeoises, et auquel il faut maintenant des

duchesses, répondit le Chevalier.

--Mais il appelle sur lui la lettre de cachet.

--_Ils_ ont supprimé les lettres de cachet, dit le Chevalier. Quand on

a essayé de créer une justice exceptionnelle, vous savez comme on a

crié. Nous n'avons pu maintenir les cours prévôtales que monsieur _de_

Buonaparte appelait _Commissions militaires_.

--Hé! bien, qu'allons-nous devenir quand nous aurons des enfants fous,

ou trop mauvais sujets, nous ne pourrons donc plus les enfermer? dit le

marquis.

Le Chevalier regarda le père au désespoir et n'osa lui répondre:--Nous

serons forcés de les bien élever...

--Et vous ne m'avez rien dit de cela, mademoiselle d'Esgrignon, reprit

le marquis en interpellant sa sœur.

Ces paroles dénotaient toujours une irritation, il l'appelait

ordinairement _ma sœur_.

--Mais, Monsieur, quand un jeune homme vif et bouillant reste oisif

dans une ville comme celle-ci, que voulez-vous qu'il fasse? dit

mademoiselle d'Esgrignon qui ne comprenait pas la colère de son frère.

--Hé! diantre, des dettes, reprit le Chevalier, il joue, il a de

petites aventures, il chasse, tout cela coûte horriblement aujourd'hui.

--Allons, reprit le marquis, il est temps de l'envoyer au Roi. Je

passerai la matinée demain à écrire à nos parents.

--Je connais quelque peu les ducs de Navarreins, de Lenoncourt, de

Maufrigneuse, de Chaulieu, dit le Chevalier qui se savait cependant

bien oublié.

--Mon cher Chevalier, il n'est pas besoin de tant de façons pour

présenter un d'Esgrignon à la Cour, dit le marquis en l'interrompant.

Cent mille livres, se dit-il, ce Chesnel est bien hardi. Voilà les

effets de ces maudits Troubles. Mons Chesnel protége mon fils. Et il

faut que je lui demande... Non, ma sœur, vous ferez cette affaire.

Chesnel prendra ses sûretés sur nos biens pour le tout. Puis lavez la

tête à ce jeune étourdi, car il finirait par se ruiner.

Le Chevalier et mademoiselle d'Esgrignon trouvaient simples et

naturelles ces paroles, si comiques pour tout autre qui les aurait

entendues. Loin de là, ces deux personnages furent très-émus de

l'expression presque douloureuse qui se peignit sur les traits du

vieillard. En ce moment, monsieur d'Esgrignon était sous le poids de

quelque prévision sinistre, il devinait presque son époque. Il alla

s'asseoir sur une bergère, au coin du feu, oubliant Chesnel qui devait

venir, et auquel il ne voulait rien demander.

Le marquis d'Esgrignon avait alors la physionomie que les imaginations

un peu poétiques lui voudraient. Sa tête presque chauve avait encore

des cheveux blancs soyeux, placés à l'arrière de la tête et retombant

par mèches plates, mais bouclées aux extrémités. Son beau front plein

de noblesse, ce front que l'on admire dans la tête de Louis XV,

dans celle de Beaumarchais et dans celle du maréchal de Richelieu,

n'offrait au regard ni l'ampleur carrée du maréchal de Saxe, ni le

cercle petit, dur, serré, trop plein de Voltaire; mais une gracieuse

forme convexe, finement modelée, à tempes molles et dorées. Ses yeux

brillants jetaient ce courage et ce feu que l'âge n'abat point. Il

avait le nez des Condé, l'aimable bouche des Bourbons de laquelle

il ne sort que des paroles spirituelles ou bonnes, comme en disait

toujours le comte d'Artois. Ses joues plus en talus que niaisement

rondes étaient en harmonie avec son corps sec, ses jambes fines et

sa main potelée. Il avait le cou serré par une cravate mise comme

celle des marquis représentés dans toutes les gravures qui ornent les

ouvrages du dernier siècle, et que vous voyez à Saint-Preux comme à

Lovelace, aux héros du bourgeois Diderot comme à ceux de l'élégant

Montesquieu (voir les premières éditions de leurs œuvres). Le marquis

portait toujours un grand gilet blanc brodé d'or, sur lequel brillait

le ruban de commandeur de Saint-Louis; un habit bleu à grandes basques,

à pans retroussés et fleurdelisés, singulier costume qu'avait adopté

le Roi; mais le marquis n'avait point abandonné la culotte française,

ni les bas de soie blancs, ni les boucles. Dès six heures du soir, il

se montrait dans sa tenue. Il ne lisait que la _Quotidienne_ et la

_Gazette de France_, deux journaux que les feuilles constitutionnelles

accusaient d'obscurantisme, de mille énormités monarchiques et

religieuses, et que le marquis, lui, trouvait pleines d'hérésies et

d'idées révolutionnaires. Quelque exagérés que soient les organes d'une

opinion, ils sont toujours au-dessous des purs de leur parti; de même

que le peintre de ce magnifique personnage sera certes taxé d'avoir

outre-passé le vrai, tandis qu'il adoucit quelques tons trop crus, et

qu'il éteint des parties trop ardentes chez son modèle. Le marquis

d'Esgrignon avait mis ses coudes sur ses genoux, et se tenait la tête

dans ses mains. Pendant tout le temps qu'il médita, mademoiselle

Armande et le Chevalier se regardèrent sans se communiquer leurs

idées. Le marquis souffrait-il de devoir l'avenir de son fils à son

ancien intendant? Doutait-il de l'accueil qu'on ferait au jeune comte?

Regrettait-il de n'avoir rien préparé pour l'entrée de son héritier

dans le monde brillant de la Cour, en demeurant au fond de sa province

où l'avait retenu sa pauvreté, car comment aurait-il paru à la Cour?

Il soupira fortement en relevant la tête. Ce soupir était un de ceux

que rendait alors la véritable et loyale aristocratie, celle des

gentilshommes de province, alors si négligés, comme la plupart de ceux

qui avaient saisi leur épée et résisté pendant l'orage.

--Qu'a-t-on fait pour les Montauran, pour les Ferdinand qui sont morts

ou ne se sont jamais soumis? se dit-il à voix basse. A ceux qui ont

lutté le plus courageusement, on a jeté de misérables pensions, quelque

lieutenance de Roi dans une forteresse, à la frontière. Évidemment il

doutait de la Royauté. Mademoiselle d'Esgrignon essayait de rassurer

son frère sur l'avenir de ce voyage, quand on entendit sur le petit

pavé sec de la rue, le long des fenêtres du salon, un pas qui annonçait

Chesnel. Le notaire se montra bientôt à la porte que Joséphin, le vieux

valet de chambre du comte, ouvrit sans annoncer.

--Chesnel, mon garçon.....

Le notaire avait soixante-neuf ans, une tête chenue, un visage carré,

vénérable, des culottes d'une ampleur qui eussent mérité de Sterne une

description épique; des bas drapés, des souliers à agrafes d'argent, un

habit en façon de chasuble, et un grand gilet de tuteur.

--..... Tu as été bien outrecuidant de prêter de l'argent au comte

d'Esgrignon? tu mériterais que je te le rendisse à l'instant et que

nous ne te vissions jamais, car tu as donné des ailes à ses vices.

Il y eut un moment de silence comme à la Cour quand le Roi réprimande

publiquement un courtisan. Le vieux notaire avait une attitude humble

et contrite.

--Chesnel, cet enfant m'inquiète, reprit le marquis avec bonté, je veux

l'envoyer à Paris, pour y servir le Roi. Tu t'entendras avec ma sœur

pour qu'il y paraisse convenablement... Nous réglerons nos comptes...

Le marquis se retira gravement, en saluant Chesnel par un geste

familier.

--Je remercie monsieur le marquis de ses bontés, dit le vieillard qui

restait debout.

Mademoiselle Armande se leva pour accompagner son frère; elle avait

sonné, le valet de chambre était à la porte, un flambeau à la main,

pour aller coucher son maître.

--Asseyez-vous, Chesnel, dit la vieille fille en revenant.

Par ses délicatesses de femme, mademoiselle Armande ôtait toute rudesse

au commerce du marquis avec son ancien intendant; quoique sous cette

rudesse, Chesnel devinât une affection magnifique. L'attachement du

marquis pour son ancien domestique constituait une passion semblable à

celle que le maître a pour son chien, et qui le porterait à se battre

avec qui donnerait un coup de pied à sa bête: il la regarde comme une

partie intégrante de son existence, comme une chose qui, sans être tout

à fait lui, le représente dans ce qu'il a de plus cher, les sentiments.

--Il était temps de faire quitter cette ville à monsieur le comte,

mademoiselle, dit sentencieusement le notaire.

--Oui, répondit-elle. S'est-il permis quelque nouvelle escapade?

--Non, mademoiselle.

--Eh! bien, pourquoi l'accusez-vous?

--Mademoiselle, je ne l'accuse pas. Non, je ne l'accuse pas. Je suis

bien loin de l'accuser. Je ne l'accuserai même jamais, quoi qu'il fasse!

La conversation tomba. Le Chevalier, être éminemment compréhensif,

se mit à bâiller comme un homme talonné par le sommeil. Il s'excusa

gracieusement de quitter le salon et sortit ayant envie de dormir

autant que de s'aller noyer: le démon de la curiosité lui écarquillait

les yeux, et de sa main délicate ôtait le coton que le Chevalier avait

dans les oreilles.

--Hé! bien, Chesnel, y a-t-il quelque chose de nouveau? dit

mademoiselle Armande inquiète.

--Oui, reprit Chesnel, il s'agit de ces choses dont il est impossible

de parler à monsieur le marquis: il tomberait foudroyé par une

apoplexie.

--Dites donc, reprit-elle en penchant sa belle tête sur le dos de sa

bergère et laissant aller ses bras le long de sa taille comme une

personne qui attend le coup de la mort sans se défendre.

--Mademoiselle, monsieur le comte, qui a tant d'esprit, est le jouet de

petites gens en train d'épier une grande vengeance: ils nous voudraient

ruinés, humiliés! Le Président du Tribunal, le sieur du Ronceret, a,

comme vous savez, les plus hautes prétentions nobiliaires...

--Son grand-père était procureur, dit mademoiselle Armande.

--Je le sais, dit le notaire. Aussi ne l'avez-vous pas reçu chez vous;

il ne va pas non plus chez messieurs de Troisville, ni chez le duc de

Gordon, ni chez le marquis de Casteran; mais il est un des piliers du

salon du Croisier. Monsieur Félicien du Ronceret, avec qui votre neveu

peut frayer sans trop se compromettre (il lui faut des compagnons),

eh! bien, ce jeune homme est le conseiller de toutes ses folies, lui

et deux ou trois autres qui sont du parti de votre ennemi, de l'ennemi

de monsieur le Chevalier, de celui qui ne respire que vengeance contre

vous et contre toute la noblesse. Tous espèrent vous ruiner par votre

neveu, le voir tombé dans la boue. Cette conspiration est menée par ce

sycophante de du Croisier qui fait le royaliste; sa pauvre femme ignore

tout, vous la connaissez, je l'aurais su plus tôt si elle avait des

oreilles pour entendre le mal. Pendant quelque temps, ces jeunes fous

n'étaient pas dans le secret, ils n'y mettaient personne; mais, à force

de rire, les meneurs se sont compromis, les niais ont compris, et,

depuis les dernières escapades du comte, ils se sont échappés à dire

quelques mots quand ils étaient ivres. Ces mots m'ont été rapportés par

des personnes chagrines de voir un si beau, un si noble et si charmant

jeune homme se perdant à plaisir. Dans ce moment, on le plaint, dans

quelques jours il sera... je n'ose....

--Méprisé, dites, dites, Chesnel! s'écria douloureusement mademoiselle

Armande.

--Hélas! comment voulez-vous empêcher les meilleures gens de la ville,

qui ne savent que faire du matin jusqu'au soir, de contrôler les

actions de leur prochain? Ainsi, les pertes de monsieur le comte au

jeu ont été calculées. Voilà, depuis deux mois, trente mille francs

d'envolés; et chacun se demande où il les prend. Quand on en parle

devant moi, je vous les rappelle à l'ordre! Ah! mais.... Croyez-vous,

leur disais-je ce matin, si l'on a pris les droits utiles et les terres

de la maison d'Esgrignon, qu'on ait mis la main sur les trésors? Le

jeune comte a le droit de se conduire à sa guise; et tant qu'il ne vous

devra pas un sou, vous n'avez pas à dire un mot.

Mademoiselle Armande tendit sa main sur laquelle le vieux notaire mit

un respectueux baiser.

--Bon Chesnel! Mon ami, comment nous trouverez-vous des fonds pour ce

voyage? Victurnien ne peut aller à la Cour sans s'y tenir à son rang.

--Oh! mademoiselle, j'ai emprunté sur le Jard.

--Comment, vous n'aviez plus rien! Mon Dieu, s'écria-t-elle, comment

ferons-nous pour vous récompenser?

--En acceptant les cent mille francs que je tiens à votre disposition.

Vous comprenez que l'emprunt a été secrètement mené pour ne pas

vous déconsidérer. Aux yeux de la ville, j'appartiens à la maison

d'Esgrignon.

Quelques larmes vinrent aux yeux de mademoiselle Armande; Chesnel, les

voyant, prit un pli de la robe de cette noble fille et le baisa.

--Ce ne sera rien, reprit-il, il faut que les jeunes gens jettent leur

gourme. Le commerce des beaux salons de Paris changera le cours des

idées du jeune homme. Et ici, vraiment, vos vieux amis sont les plus

nobles cœurs, les plus dignes personnes du monde, mais ils ne sont pas

amusants. Monsieur le comte pour se désennuyer est obligé de descendre,

et il finirait par s'encanailler.

Le lendemain la vieille voiture de voyage de la maison d'Esgrignon vit

le jour, et fut envoyée chez le sellier pour être mise en état. Le

jeune comte fut solennellement averti par son père, après le déjeuner,

des intentions formées à son égard: il irait à la Cour demander du

service au Roi; en voyageant, il devait se déterminer pour une carrière

quelconque. La marine ou l'armée de terre, les ministères ou les

ambassades, la Maison du Roi, il n'avait qu'à choisir, tout lui serait

ouvert. Le Roi saurait sans doute gré aux d'Esgrignon de ne lui avoir

rien demandé, d'avoir réservé les faveurs du trône pour l'héritier de

la maison.

Depuis ses folies le jeune d'Esgrignon avait flairé le monde parisien,

et jugé la vie réelle. Comme il s'agissait pour lui de quitter la

province et la maison paternelle, il écouta gravement l'allocution de

son respectable père, sans lui répondre que l'on n'entrait ni dans la

marine ni dans l'armée comme jadis; que, pour devenir sous-lieutenant

de cavalerie sans passer par les Écoles spéciales, il fallait servir

dans les Pages; que les fils des familles les plus illustres allaient

à Saint-Cyr et à l'École Polytechnique, ni plus ni moins que les fils

de roturiers, après des concours publics où les gentilshommes couraient

la chance d'avoir le dessous avec les vilains. En éclairant son père,

il pouvait ne pas avoir les fonds nécessaires pour un séjour à Paris,

il laissa donc croire au marquis et à sa tante Armande qu'il aurait à

monter dans les carrosses du Roi, à paraître au rang que s'attribuaient

les d'Esgrignon au temps actuel, et à frayer avec les plus grands

seigneurs. Marri de ne donner à son fils qu'un domestique pour

l'accompagner, le marquis lui offrit son vieux valet Joséphin, un homme

de confiance qui aurait soin de lui, qui veillerait fidèlement à ses

affaires, et de qui le pauvre père se défaisait, espérant le remplacer

auprès de lui par un jeune domestique.

--Souvenez-vous, mon fils, lui dit-il, que vous êtes un Carol, que

votre sang est un sang pur de toute mésalliance, que votre écusson a

pour devise: _Il est nôtre!_ qu'il vous permet d'aller partout la tête

haute, et de prétendre à des reines. Rendez grâce à votre père, comme

moi je fis au mien. Nous devons à l'honneur de nos ancêtres, saintement

conservé, de pouvoir regarder tout en face, et de n'avoir à plier le

genou que devant une maîtresse, devant le roi et devant Dieu. Voilà le

plus grand de vos priviléges.

Le bon Chesnel avait assisté au déjeuner, il ne s'était pas mêlé des

recommandations héraldiques, ni des lettres aux puissances du jour;

mais il avait passé la nuit à écrire à l'un de ses vieux amis, un

des plus anciens notaires de Paris. La paternité factice et réelle

que Chesnel portait à Victurnien serait incomprise, si l'on omettait

de donner cette lettre, comparable peut être au discours de Dédale à

Icare. Ne faut-il pas remonter jusqu'à la mythologie pour trouver des

comparaisons dignes de cet homme antique?

«Mon cher et respectable Sorbier,

«Je me souviens, avec délices, d'avoir fait mes premières

armes dans notre honorable carrière chez ton père, où tu m'as

aimé, pauvre petit clerc que j'étais. C'est à ces souvenirs de

cléricature, si doux à nos cœurs, que je m'adresse pour réclamer

de toi le seul service que je t'aurai demandé dans le cours de

notre longue vie, traversée par ces catastrophes politiques

auxquelles j'ai dû peut-être l'honneur de devenir ton collègue.

Ce service, je te le demande, mon ami, sur le bord de la tombe,

au nom de mes cheveux blancs qui tomberaient de douleur, si tu

n'obtempérais à mes prières. Sorbier, il ne s'agit ni de moi

ni des miens. J'ai perdu la pauvre madame Chesnel et n'ai pas

d'enfants. Hélas! il s'agit de plus que ma famille, si j'en avais

une; il s'agit du fils unique de monsieur le marquis d'Esgrignon,

de qui j'ai eu l'honneur d'être l'intendant au sortir de l'Étude,

où son père m'avait envoyé, à ses frais, dans l'intention de me

faire faire fortune. Cette maison, où j'ai été nourri, a subi

tous les malheurs de la Révolution. J'ai pu lui sauver quelque

bien, mais qu'est-ce en comparaison de l'opulence éteinte?

Sorbier, je ne saurais t'exprimer à quel point je suis attaché

à cette grande maison que j'ai vue près de choir dans l'abîme

des temps: la proscription, la confiscation, la vieillesse et

point d'enfant! Combien de malheurs! Monsieur le marquis s'est

marié, sa femme est morte en couches du jeune comte, il ne reste

aujourd'hui de bien vivant que ce noble, cher et précieux enfant.

Les destinées de cette maison résident en ce jeune homme, il a

fait quelques dettes en s'amusant ici. Que devenir en province

avec cent misérables louis? Oui, mon ami, cent louis, voilà où

en est la grande maison d'Esgrignon. Dans cette extrémité, son

père a senti la nécessité de l'envoyer à Paris y réclamer à la

cour la faveur du Roi. Paris est un lieu bien dangereux pour la

jeunesse. Il faut la dose de raison qui nous fait notaires pour

y vivre sagement. Je serais d'ailleurs au désespoir de savoir

ce pauvre enfant vivant des privations que nous avons connues.

Te souviens-tu du plaisir avec lequel tu as partagé mon petit

pain, au parterre du Théâtre-Français, quand nous y sommes restés

un jour et une nuit pour voir la représentation du _Mariage

de Figaro_? aveugles que nous étions! Nous étions heureux et

pauvres, mais un noble ne saurait être heureux dans l'indigence.

L'indigence d'un noble est une chose contre nature. Ah! Sorbier,

quand on a eu le bonheur d'avoir, de sa main, arrêté dans sa

chute l'un des plus beaux arbres généalogiques du royaume,

il est si naturel de s'y attacher, de l'aimer, de l'arroser,

de vouloir le voir refleuri, que tu ne t'étonneras point des

précautions que je prends, et de m'entendre réclamer le concours

de tes lumières pour faire arriver à bien notre jeune homme. La

maison d'Esgrignon a destiné la somme de cent mille francs aux

frais du voyage entrepris par monsieur le comte. Tu le verras,

il n'y a pas à Paris de jeune homme qui puisse lui être comparé!

Tu t'intéresseras à lui comme à un fils unique. Enfin je suis

certain que madame Sorbier n'hésitera pas à le seconder dans la

tutelle morale dont je t'investis. La pension de monsieur le

comte Victurnien est fixée à deux mille francs par mois; mais

tu commenceras par lui en remettre dix mille pour ses premiers

frais. Ainsi, la famille a pourvu à deux ans de séjour, hors le

cas d'un voyage à l'étranger, pour lequel nous verrions alors à

prendre d'autres mesures. Associe-toi, mon vieil ami, à cette

œuvre, et tiens les cordons de la bourse un peu serrés. Sans

admonester monsieur le comte, soumets-lui des considérations,

retiens-le autant que tu pourras, et fais en sorte qu'il

n'anticipe point d'un mois sur l'autre, sans de valables raisons,

car il ne faudrait pas le désespérer dans une circonstance où

l'honneur serait engagé. Informe-toi de ses démarches, de ce

qu'il fait, des gens qu'il fréquentera; surveille ses liaisons.

Monsieur le Chevalier m'a dit qu'une danseuse de l'Opéra

coûtait souvent moins cher qu'une femme de la Cour. Prends des

informations sur ce point, et retourne-moi ta réponse. Madame

Sorbier pourrait, si tu es trop occupé, savoir ce que deviendra

le jeune homme, où il ira. Peut-être l'idée de se faire l'ange

gardien d'un enfant si charmant et si noble lui sourira-t-elle!

Dieu lui saurait gré d'avoir accepté cette sainte mission. Son

cœur tressaillera peut-être en apprenant combien monsieur le

comte Victurnien court de dangers dans Paris; vous le verrez: il

est aussi beau que jeune, aussi spirituel que confiant. S'il se

liait à quelque mauvaise femme, madame Sorbier pourrait mieux

que toi l'avertir de tous les dangers qu'il courrait. Il est

accompagné d'un vieux domestique qui pourra te dire bien des

choses. Sonde Joséphin, à qui j'ai dit de te consulter dans les

conjectures délicates. Mais pourquoi t'en dirais-je davantage?

Nous avons été clercs et malins, rappelle-toi nos escapades, et

aie pour cette affaire quelque retour de jeunesse, mon vieil

ami. Les soixante mille francs te seront remis en un bon sur le

Trésor, par un monsieur de notre ville, qui se rend à Paris,» etc.

Si le vieux couple eût suivi les instructions de Chesnel, il eût été

obligé de payer trois espions pour surveiller le comte d'Esgrignon.

Cependant il y avait dans le choix du dépositaire une ample sagesse. Un

banquier donne des fonds, tant qu'il en a dans sa caisse, à celui qui

se trouve crédité chez lui; tandis qu'à chaque besoin d'argent le jeune

comte serait obligé d'aller faire une visite au notaire qui, certes,

userait du droit de remontrance. Victurnien pensa trahir sa joie en

apprenant qu'il aurait deux mille francs par mois. Il ne savait rien de

Paris. Avec cette somme, il croyait pouvoir y mener un train de Prince.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 15 / 49 段