Parmi tout ce monde, une seule personne ne partageait pas ces

illusions. N'est-ce pas nommer le vieux notaire Chesnel? Quoique son

dévouement assez prouvé par cette histoire fût absolu envers cette

grande famille alors réduite à trois personnes, quoiqu'il acceptât

toutes ces idées et les trouvât de bon aloi, il avait trop de sens

et faisait trop bien les affaires de la plupart des familles du

département pour ne pas suivre l'immense mouvement des esprits, pour

ne pas reconnaître le grand changement produit par l'Industrie et par

les mœurs modernes. L'ancien intendant voyait la Révolution passée de

l'action dévorante de 1793 qui avait armé les hommes, les femmes, les

enfants, dressé des échafauds, coupé des têtes et gagné des batailles

européennes, à l'action tranquille des idées qui consacraient les

événements. Après le défrichement et les semailles, venait la récolte.

Pour lui, la Révolution avait composé l'esprit de la génération

nouvelle, il en touchait les faits au fond de mille plaies, il les

trouvait irrévocablement accomplis. Cette tête de Roi coupée, cette

Reine suppliciée, ce partage des biens nobles, constituaient à ses yeux

des engagements qui liaient trop d'intérêts pour que les intéressés

en laissassent attaquer les résultats. Chesnel voyait clair. Son

fanatisme pour les d'Esgrignon était entier sans être aveugle, et le

rendait ainsi bien plus beau. La foi qui fait voir à un jeune moine

les anges du paradis est bien inférieure à la puissance du vieux moine

qui les lui montre. L'ancien intendant ressemblait au vieux moine, il

aurait donné sa vie pour défendre une châsse vermoulue. Chaque fois

qu'il essayait d'expliquer, avec mille ménagements, à son ancien maître

_les nouveautés_, en employant tantôt une forme railleuse, tantôt en

affectant la surprise ou la douleur, il rencontrait sur les lèvres

du marquis le sourire du prophète, et dans son âme la conviction que

ces folies passeraient comme toutes les autres. Personne n'a remarqué

combien les événements ont aidé ces nobles champions des ruines à

persister dans leurs croyances. Que pouvait répondre Chesnel quand

le vieux marquis faisait un geste imposant et disait:--Dieu a balayé

Buonaparte, ses armées et ses nouveaux grands vassaux, ses trônes et

ses vastes conceptions! Dieu nous délivrera du reste? Chesnel baissait

tristement la tête sans oser répliquer:--Dieu ne voudra pas balayer la

France! Ils étaient beaux tous deux: l'un en se redressant contre le

torrent des faits, comme un antique morceau de granit moussu droit dans

un abîme alpestre; l'autre en observant le cours des eaux et pensant à

les utiliser. Le bon et vénérable notaire gémissait en remarquant les

ravages irréparables que ces croyances faisaient dans l'esprit, dans

les mœurs et les idées à venir du comte Victurnien d'Esgrignon.

Idolâtré par sa tante, idolâtré par son père, ce jeune héritier était,

dans toute l'acception du mot, un enfant gâté qui justifiait d'ailleurs

les illusions paternelles et maternelles, car sa tante était vraiment

une mère pour lui; mais quelque tendre et prévoyante que soit une

fille, il lui manquera toujours je ne sais quoi de la maternité. La

seconde vue d'une mère ne s'acquiert point. Une tante, aussi chastement

unie à son nourrisson que l'était mademoiselle Armande à Victurnien,

peut l'aimer autant que l'aimerait la mère, être aussi attentive, aussi

bonne, aussi délicate, aussi indulgente qu'une mère; mais elle ne

sera pas sévère avec les ménagements et les à-propos de la mère; mais

son cœur n'aura pas ces avertissements soudains, ces hallucinations

inquiètes des mères, chez qui, quoique rompues, les attaches nerveuses

ou morales par lesquelles l'enfant tient à elles, vibrent encore,

et qui toujours en communication avec lui reçoivent les secousses

de toute peine, tressaillent à tout bonheur comme à un événement de

leur propre vie. Si la Nature a considéré la femme comme un terrain

neutre, physiquement parlant, elle ne lui a pas défendu en certains cas

de s'identifier complétement à son œuvre: quand la maternité morale

se joint à la maternité naturelle, vous voyez alors ces admirables

phénomènes, inexpliqués plutôt qu'inexplicables, qui constituent les

préférences maternelles. La catastrophe de cette histoire prouve donc

encore une fois cette vérité connue: une mère ne se remplace pas. Une

mère prévoit le mal, long-temps avant qu'une fille comme mademoiselle

Armande ne l'admette, même quand il est fait. L'une prévoit le

désastre, l'autre y remédie. La maternité factice d'une fille comporte

d'ailleurs des adorations trop aveugles pour qu'elle puisse réprimander

un beau garçon.

La pratique de la vie, l'expérience des affaires avaient donné au

vieux notaire une défiance observatrice et perspicace qui le faisait

arriver au pressentiment maternel. Mais il était si peu de chose dans

cette maison, surtout depuis l'espèce de disgrâce encourue à propos

du mariage projeté par lui entre une d'Esgrignon et du Croisier, que

dès lors il s'était promis de suivre aveuglément les doctrines de la

famille. Simple soldat, fidèle à son poste et prêt à mourir, son avis

ne pouvait jamais être écouté même au fort de l'orage; à moins que le

hasard ne le plaçât, comme dans l'Antiquaire le mendiant du Roi au bord

de la mer, quand le lord et sa fille y sont surpris par la marée.

Du Croisier avait aperçu la possibilité d'une horrible vengeance dans

les contre-sens de l'éducation donnée à ce jeune noble. Il espérait,

suivant une belle expression de l'auteur qui vient d'être cité, noyer

l'agneau dans le lait de sa mère. Cette espérance lui avait inspiré sa

résignation taciturne et mis sur les lèvres son sourire de sauvage.

Le dogme de sa suprématie fut inculqué au comte Victurnien dès qu'une

idée put lui entrer dans la cervelle. Hors le Roi, tous les seigneurs

du royaume étaient ses égaux. Au-dessous de la noblesse, il n'y avait

pour lui que des inférieurs, des gens avec lesquels il n'avait rien de

commun, envers lesquels il n'était tenu à rien, des ennemis vaincus,

conquis, desquels il ne fallait faire aucun compte, dont les opinions

devaient être indifférentes à un gentilhomme, et qui tous lui devaient

du respect. Ces opinions, Victurnien les poussa malheureusement à

l'extrême, excité par la logique rigoureuse qui conduit les enfants et

les jeunes gens aux dernières conséquences du bien comme du mal. Il fut

d'ailleurs confirmé dans ses croyances par ses avantages extérieurs.

Enfant d'une beauté merveilleuse, il devint le jeune homme le plus

accompli qu'un père puisse désirer pour fils. De taille moyenne, mais

bien fait, il était mince, délicat en apparence, mais musculeux. Il

avait les yeux bleus étincelants des d'Esgrignon, leur nez courbé,

finement modelé, l'ovale parfait de leur visage, leurs cheveux blonds

cendrés, leur blancheur de teint, leur élégante démarche, leurs

extrémités gracieuses, des doigts effilés et retroussés, la distinction

de ces attaches du pied et du poignet, lignes heureuses et déliées qui

indiquent la race chez les hommes comme chez les chevaux. Adroit, leste

à tous les exercices du corps, il tirait admirablement le pistolet,

faisait des armes comme un Saint-George, montait à cheval comme un

paladin. Il flattait enfin toutes les vanités qu'apportent les parents

à l'extérieur de leurs enfants, fondées d'ailleurs sur une idée juste,

sur l'influence excessive de la beauté. Privilége semblable à celui de

la noblesse, la beauté ne se peut acquérir, elle est partout reconnue,

et vaut souvent plus que la fortune et le talent, elle n'a besoin que

d'être montée pour triompher, on ne lui demande que d'exister. Outre

ces deux grands priviléges, la noblesse et la beauté, le hasard avait

doué Victurnien d'Esgrignon d'un esprit ardent, d'une merveilleuse

aptitude à tout comprendre, et d'une belle mémoire. Son instruction

avait été dès lors parfaite. Il était beaucoup plus savant que ne le

sont ordinairement les jeunes nobles de province qui deviennent des

chasseurs, des fumeurs et des propriétaires très-distingués, mais qui

traitent assez cavalièrement les sciences et les lettres, les arts et

la poésie, tous les talents dont la supériorité les offusque. Ces dons

de nature et cette éducation devaient suffire à réaliser un jour les

ambitions du marquis d'Esgrignon: il voyait son fils maréchal de France

si Victurnien voulait être militaire, ambassadeur si la diplomatie

le tentait, ministre si l'administration lui souriait; tout lui

appartenait dans l'État. Enfin, pensée flatteuse pour un père, le comte

n'aurait pas été d'Esgrignon, il eût percé par son propre mérite. Cette

heureuse enfance, cette adolescence dorée n'avait jamais rencontré

d'opposition à ses désirs. Victurnien était le roi du logis, personne

n'y bridait les volontés de ce petit prince, qui naturellement devint

égoïste comme un prince, entier comme le plus fougueux cardinal du

moyen-âge, impertinent et audacieux, vices que chacun divinisait en y

voyant les qualités essentielles au noble.

Le Chevalier était un homme de ce bon temps où les mousquetaires gris

désolaient les théâtres de Paris, rossaient le guet et les huissiers,

faisaient mille tours de page et trouvaient un sourire sur les lèvres

du Roi, pourvu que les choses fussent drôles. Ce charmant séducteur,

ancien héros de ruelles, contribua beaucoup au malheureux dénouement de

cette histoire. Cet aimable vieillard, qui ne trouvait personne pour

le comprendre, fut très-heureux de rencontrer cette admirable figure

de Faublas en herbe qui lui rappelait sa jeunesse. Sans apprécier la

différence des temps, il jeta les principes des roués encyclopédistes

dans cette jeune âme, en narrant les anecdotes du règne de Louis XV, en

glorifiant les mœurs de 1750, racontant les orgies des petites maisons,

et les folies faites pour les courtisanes, et les excellents tours

joués aux créanciers, enfin toute la morale qui a défrayé le comique

de Dancourt et l'épigramme de Beaumarchais. Malheureusement cette

corruption cachée sous une excessive élégance se parait d'un esprit

voltairien. Si le Chevalier allait trop loin parfois, il mettait comme

correctif les lois de la bonne compagnie auxquelles un gentilhomme

doit toujours obéir. Victurnien ne comprenait de tous ces discours

que ce qui flattait ses passions. Il voyait d'abord son vieux père

riant de compagnie avec le Chevalier. Les deux vieillards regardaient

l'orgueil inné d'un d'Esgrignon comme une barrière assez forte contre

toutes les choses inconvenantes, et personne au logis n'imaginait qu'un

d'Esgrignon pût s'en permettre de contraires à l'honneur. L'HONNEUR, ce

grand principe monarchique, planté dans tous les cœurs de cette famille

comme un phare, éclairait les moindres actions, animait les moindres

pensées des d'Esgrignon. Ce bel enseignement qui seul aurait dû faire

subsister la noblesse: «Un d'Esgrignon ne doit pas se permettre telle

ou telle chose, il a un nom qui rend l'avenir solidaire du passé,»

était comme un refrain avec lequel le vieux marquis, mademoiselle

Armande, Chesnel et les habitués de l'hôtel avaient bercé l'enfance de

Victurnien. Ainsi, le bon et le mauvais se trouvaient en présence et en

forces égales dans cette jeune âme.

Quand, à dix-huit ans, Victurnien se produisit dans la ville, il

remarqua dans le monde extérieur de légères oppositions avec le

monde intérieur de l'hôtel d'Esgrignon, mais il n'en chercha point

les causes. Les causes étaient à Paris. Il ne savait pas encore que

les personnes, si hardies en pensée et en discours le soir chez

son père, étaient très-circonspectes en présence des ennemis avec

lesquels leurs intérêts les obligeaient de frayer. Son père avait

conquis son franc parler. Personne ne songeait à contredire un

vieillard de soixante-dix ans, et d'ailleurs tout le monde passait

volontiers à un homme violemment dépouillé, sa fidélité à l'ancien

ordre de choses. Trompé par les apparences, Victurnien se conduisit

de manière à se mettre à dos toute la bourgeoisie de la ville. Il

eut à la chasse des difficultés poussées un peu trop loin par son

impétuosité, qui se terminèrent par des procès graves, étouffés à

prix d'argent par Chesnel, et desquels on n'osait parler au marquis.

Jugez de son étonnement si le marquis d'Esgrignon eût appris que

son fils était poursuivi pour avoir chassé sur ses terres, dans ses

domaines, dans ses forêts, sous le règne d'un fils de saint Louis! On

craignait trop ce qui pouvait s'ensuivre pour l'initier à ces misères,

disait Chesnel. Le jeune comte se permit en ville quelques autres

escapades, traitées d'amourettes par le Chevalier, mais qui finirent

par coûter à Chesnel des dots données à des jeunes filles séduites

par d'imprudentes promesses de mariage: autres procès, nommés dans le

Code, _détournements de mineures_; lesquels, par suite de la brutalité

de la nouvelle justice, eussent conduit on ne sait où le jeune comte,

sans la prudente intervention de Chesnel. Ces victoires sur la justice

bourgeoise enhardissaient Victurnien. Habitué à se tirer de ces mauvais

pas, le jeune comte ne reculait point devant une plaisanterie. Il

regardait les tribunaux comme des épouvantails à peuple qui n'avaient

point prise sur lui. Ce qu'il eût blâmé chez les roturiers était un

excusable amusement pour lui. Cette conduite, ce caractère, cette

pente à mépriser les lois nouvelles pour n'obéir qu'aux maximes du

code noble, furent étudiés, analysés, éprouvés par quelques personnes

habiles appartenant au parti du Croisier. Ces gens s'en appuyèrent

pour faire croire au peuple que les calomnies du libéralisme étaient

des révélations, et que le retour à l'ancien ordre de choses dans

toute sa pureté, se trouvaient au fond de la politique ministérielle.

Quel bonheur, pour eux, d'avoir une semi-preuve de leurs assertions!

Le Président du Ronceret se prêtait admirablement, aussi bien que

le Procureur du Roi, à toutes les conditions compatibles avec les

devoirs de la magistrature; il s'y prêtait même par calcul au delà

des bornes, heureux de faire crier le parti libéral à propos d'une

concession trop large. Il excitait ainsi les passions contre la maison

d'Esgrignon en paraissant la servir. Ce traître avait l'arrière-pensée

de se montrer incorruptible à temps, quand il serait appuyé sur un fait

grave, et soutenu par l'opinion publique. Les mauvaises dispositions

du comte furent perfidement encouragées par deux ou trois jeunes gens

de ceux qui lui composèrent une suite, qui captèrent ses bonnes grâces

en lui faisant la cour, qui le flattèrent et obéirent à ses idées

en essayant de confirmer sa croyance dans la suprématie du noble, à

une époque où le noble n'aurait pu conserver son pouvoir qu'en usant

pendant un demi-siècle d'une prudence extrême. Du Croisier espérait

réduire les d'Esgrignon à la dernière misère, voir leur château abattu,

leurs terres mises à l'enchère et vendues en détail, par suite de

leur faiblesse pour ce jeune étourdi dont les folies devaient tout

compromettre. Il n'allait pas plus loin, il ne croyait pas, comme le

Président du Ronceret, que Victurnien donnerait autrement prise à la

justice. La vengeance de ces deux hommes était d'ailleurs bien secondée

par l'excessif amour-propre de Victurnien et par son amour pour le

plaisir. Le fils du Président du Ronceret, jeune homme de dix-sept ans,

à qui le rôle d'agent provocateur allait à merveille, était un des

compagnons et le plus perfide courtisan du comte. Du Croisier soldait

cet espion d'un nouveau genre, le dressait admirablement à la chasse

des vertus de ce noble et bel enfant; il le dirigeait moqueusement dans

l'art de stimuler les mauvaises dispositions de sa proie. Félicien du

Ronceret était précisément une nature envieuse et spirituelle, un jeune

sophiste à qui souriait une semblable mystification, et qui y trouvait

ce haut amusement qui manque en province aux gens d'esprit.

De dix-huit à vingt et un ans Victurnien coûta près de quatre-vingt

mille francs au pauvre notaire, sans que ni mademoiselle Armande, ni

le marquis en fussent informés. Les procès assoupis entraient pour

plus de moitié dans cette somme, et les profusions du jeune homme

avaient employé le reste. Des dix mille livres de rente du marquis,

cinq mille étaient nécessaires à la tenue de la maison; l'entretien

de mademoiselle Armande, malgré sa parcimonie, et celui du marquis

employaient plus de deux mille francs, la pension du bel héritier

présomptif n'allait donc pas à cent louis. Qu'étaient deux mille

francs, pour paraître convenablement? La toilette seule emportait cette

rente. Victurnien faisait venir son linge, ses habits, ses gants, sa

parfumerie de Paris. Victurnien avait voulu un joli cheval anglais à

monter, un cheval de tilbury et un tilbury. Monsieur du Croiser avait

un cheval anglais et un tilbury. La noblesse devait-elle se laisser

écraser par la Bourgeoisie? Puis le jeune comte avait voulu un groom

à la livrée de sa maison. Flatté de donner le ton à la ville, au

Département, à la jeunesse, il était entré dans le monde des fantaisies

et du luxe qui vont si bien aux jeunes gens beaux et spirituels.

Chesnel fournissait à tout, non sans user, comme les anciens

Parlements, du droit de remontrance, mais avec une douceur angélique.

--Quel dommage qu'un si bon homme soit si ennuyeux! se disait

Victurnien chaque fois que le notaire appliquait une somme sur quelque

plaie saignante.

Veuf et sans enfants, Chesnel avait adopté le fils de son ancien maître

au fond de son cœur, il jouissait de le voir traversant la grande

rue de la ville, perché sur le double coussin de son tilbury, fouet

en main, une rose à la boutonnière, joli, bien mis, envié par tous.

Lorsque dans un besoin pressant, une perte au jeu chez les Troisville,

chez le duc de Gordon, à la Préfecture ou chez le Receveur-Général,

Victurnien venait, la voix calme, le regard inquiet, le geste patelin,

trouver sa Providence, le vieux notaire, dans une modeste maison de la

rue du Bercail, il avait ville-gagnée en se montrant.

--Hé! bien, qu'avez-vous, monsieur le comte, que vous est-il arrivé,

demandait le vieillard d'une voix altérée.

Dans les grandes occasions, Victurnien s'asseyait, prenait un air

mélancolique et rêveur, il se laissait questionner en faisant des

minauderies. Après avoir donné les plus grandes anxiétés au bonhomme,

qui commençait à redouter les suites d'une dissipation si soutenue, il

avouait une peccadille soldée par un billet de mille francs. Chesnel,

outre son étude, possédait environ douze mille livres de rentes. Ce

fonds n'était pas inépuisable. Les quatre-vingt mille francs dévorés

constituaient ses économies réservées pour le temps où le marquis

enverrait son fils à Paris, ou pour faciliter quelque beau mariage.

Clairvoyant quand Victurnien n'était pas là, Chesnel perdait une à une

les illusions que caressaient le marquis et sa sœur. En reconnaissant

chez cet enfant un manque total d'esprit de conduite, il désirait le

marier à quelque noble fille, sage et prudente. Il se demandait comment

un jeune homme pouvait penser si bien et se conduire si mal, en lui

voyant faire le lendemain le contraire de ce qu'il avait promis la

veille. Mais il n'y a jamais rien de bon à attendre des jeunes gens qui

avouent leurs fautes, s'en repentent et les recommencent. Les hommes

à grands caractères n'avouent leurs fautes qu'à eux-mêmes, ils s'en

punissent eux-mêmes. Quant aux faibles ils retombent dans l'ornière,

en trouvant le bord trop difficile à côtoyer. Victurnien, chez qui

de semblables tuteurs avaient, de concert avec ses compagnons et ses

habitudes, assoupli le ressort de l'orgueil secret des grands hommes,

était arrivé soudain à la faiblesse des voluptueux, dans le moment

de sa vie où, pour s'exercer, sa force aurait eu besoin du régime de

contrariétés et de misères qui forma les prince Eugène, les Frédéric II

et les Napoléon. Chesnel apercevait chez Victurnien cette indomptable

fureur pour les jouissances qui doit être l'apanage des hommes doués

de grandes facultés et qui sentent la nécessité d'en contre-balancer

le fatigant exercice par d'égales compensations en plaisirs, mais

qui mènent aux abîmes les gens habiles seulement pour les voluptés.

Le bonhomme s'épouvantait par moments; mais, par moments aussi, les

profondes saillies et l'esprit étendu qui rendaient ce jeune homme

si remarquable le rassuraient. Il se disait ce que disait le marquis

quand le bruit de quelque escapade arrivait à son oreille:--Il faut

que jeunesse se passe! Quand Chesnel se plaignait au Chevalier de la

propension du jeune comte à faire des dettes, le Chevalier l'écoutait

en massant une prise de tabac d'un air moqueur.

--Expliquez-moi donc ce qu'est la Dette Publique, mon cher Chesnel,

lui répondait-il. Hé! diantre! si la France a des dettes, pourquoi

Victurnien n'en aurait-il pas? Aujourd'hui comme toujours, les princes

ont des dettes, tous les gentilshommes ont des dettes. Voudriez-vous

par hasard que Victurnien vous apportât des économies? Vous savez

ce que fit notre grand Richelieu, non pas le cardinal, c'était un

misérable qui tuait la noblesse, mais le maréchal, quand son petit-fils

le prince de Chinon, le dernier des Richelieu, lui montra qu'il n'avait

pas dépensé à l'Université l'argent de ses menus-plaisirs?

--Non, monsieur le Chevalier.

--Hé! bien, il jeta la bourse par la fenêtre, à un balayeur des cours,

en disant à son petit-fils: On ne t'apprend donc pas ici à être prince?

Chesnel baissait la tête, sans mot dire. Puis le soir, avant de

s'endormir, l'honnête vieillard pensait que ces doctrines étaient

funestes à une époque où la police correctionnelle existait pour tout

le monde: il y voyait en germe la ruine de la grande maison d'Esgrignon.

Sans ces explications qui peignent tout un côté de l'histoire de la vie

provinciale sous l'Empire et la Restauration, il eût été difficile de

comprendre la scène par laquelle commence cette aventure, et qui eut

lieu vers la fin du mois d'octobre de l'année 1822, dans le Cabinet

des Antiques, un soir, après le jeu, quand les nobles habitués, les

vieilles comtesses, les jeunes marquises, les simples baronnes eurent

soldé leurs comptes. Le vieux gentilhomme se promenait de long en long

dans son salon, où mademoiselle d'Esgrignon allait éteignant elle-même

les bougies aux tables de jeu, il ne se promenait pas seul, il était

avec le Chevalier. Ces deux débris du siècle précédent causaient de

Victurnien. Le Chevalier avait été chargé de faire à son sujet des

ouvertures au marquis.

--Oui, marquis, disait le Chevalier, votre fils perd ici son temps et

sa jeunesse, vous devez enfin l'envoyer à la Cour.

--J'ai toujours songé que, si mon grand âge m'interdisait d'aller à

la Cour, où, entre nous soit dit, je ne sais pas ce que je ferais en

voyant ce qui se passe et au milieu des gens nouveaux que reçoit le

Roi, j'enverrais du moins mon fils présenter nos hommages à Sa Majesté.

Le Roi doit donner quelque chose au comte, quelque chose comme un

régiment, un emploi dans sa maison, enfin, le mettre à même de gagner

ses éperons. Mon oncle l'archevêque a souffert un cruel martyre, j'ai

guerroyé sans déserter le camp comme ceux qui ont cru de leur devoir

de suivre les princes: selon moi, le Roi était en France, sa noblesse

devait l'entourer. Eh! bien, personne ne songe à nous, tandis que Henri

IV aurait écrit déjà aux d'Esgrignon: _Venez, mes amis! nous avons

gagné la partie._ Enfin nous sommes quelque chose de mieux que les

Troisville, et voici deux Troisville nommés pairs de France, un autre

est député de la Noblesse (il prenait les Grands Colléges électoraux

pour les assemblées de son Ordre). Vraiment on ne pense pas plus à nous

que si nous n'existions pas! J'attendais le voyage que les princes

devaient faire par ici; mais les princes ne viennent pas à nous, il

faut donc aller à eux.

--Je suis enchanté de savoir que vous pensez à produire notre cher

Victurnien dans le monde, dit habilement le Chevalier. Cette ville

est un trou dans lequel il ne doit pas enterrer ses talents. Tout ce

qu'il peut y rencontrer, c'est _quéque_ Normande _ben_ sotte, _ben_ mal

apprise et riche. _Qué qu'il_ en ferait?... sa femme. Ah! bon Dieu!

--J'espère bien qu'il ne se mariera qu'après être parvenu à quelque

belle charge du Royaume ou de la Couronne, dit le vieux marquis. Mais

il y a des difficultés graves.

Voici les seules difficultés que le marquis apercevait à l'entrée de la

carrière pour son fils.

--Mon fils, reprit-il après une pause marquée par un soupir, le

comte d'Esgrignon ne peut pas se présenter comme un va-nu-pieds, il

faut l'équiper. Hélas! nous n'avons plus, comme il y a deux siècles,

nos gentilshommes de suite. Ah! Chevalier, cette démolition de fond

en comble, elle me trouve toujours au lendemain du premier coup de

marteau donné par monsieur de Mirabeau. Aujourd'hui, il ne s'agit

plus que d'avoir de l'argent, c'est tout ce que je vois de clair dans

les bienfaits de la Restauration. Le Roi ne vous demande pas si vous

descendez des Valois, ou si vous êtes un des conquérants de la Gaule,

il vous demande si vous payez mille francs de Tailles. Je ne saurais

donc envoyer le comte à la Cour sans quelque vingt mille écus...

--Oui, avec cette bagatelle, il pourra se montrer galamment, dit le

Chevalier.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 14 / 49 段