revinrent en France, et presque toutes celles de la province où
demeurait monsieur le marquis d'Esgrignon se replantèrent dans le sol
paternel. Mais il y eut alors des défections. Quelques gentilshommes
prirent du service, soit dans les armées de Napoléon, soit à sa cour;
d'autres firent des alliances avec certains parvenus. Tous ceux qui
entrèrent dans le mouvement impérial reconstituèrent leurs fortunes
et retrouvèrent leurs bois par la munificence de l'empereur, beaucoup
d'entre eux restèrent à Paris; mais il y eut huit ou neuf familles
nobles qui demeurèrent fidèles à la noblesse proscrite et à leurs idées
sur la monarchie écroulée: les Roche-Guyon, les Nouâtre, les Gordon,
les Castéran, les Troisville, etc., ceux-ci pauvres, ceux-là riches;
mais le plus ou le moins d'or ne se comptait pas: l'antiquité, la
conservation de la race étaient tout pour elles, absolument comme pour
un antiquaire le poids de la médaille est peu de chose en comparaison
et de la pureté des lettres et de la tête et de l'ancienneté du coin.
Ces familles prirent pour chef le marquis d'Esgrignon: sa maison devint
leur cénacle. Là l'Empereur et Roi ne fut jamais que monsieur de
Buonaparte; là le souverain était Louis XVIII, alors à Mittau; là le
Département fut toujours la Province et la Préfecture une Intendance.
L'admirable conduite, la loyauté de gentilhomme, l'intrépidité du
marquis d'Esgrignon lui valaient de sincères hommages; de même que ses
malheurs, sa constance, son inaltérable attachement à ses opinions,
lui méritaient en ville un respect universel. Cette admirable ruine
avait toute la majesté des grandes choses détruites. Sa délicatesse
chevaleresque était si bien connue qu'en plusieurs circonstances il fut
pris par des plaideurs pour unique arbitre. Tous les gens bien élevés
qui appartenaient au système impérial, et même les autorités, avaient
pour ses préjugés autant de complaisance qu'ils montraient d'égard
pour sa personne. Mais une grande partie de la société nouvelle, les
gens qui, sous la restauration, devaient s'appeler _les Libéraux_ et
à la tête desquels se trouva secrètement du Croisier, se moquaient de
l'oasis aristocratique où il n'était donné à personne d'entrer sans
être bon gentilhomme et irréprochable. Leur animosité fut d'autant
plus forte que beaucoup d'honnêtes gens, de dignes hobereaux, quelques
personnes de la haute administration s'obstinaient à considérer le
salon du marquis d'Esgrignon comme le seul où il y eût bonne compagnie.
Le préfet, chambellan de l'Empereur, faisait des démarches pour y être
reçu: il y envoyait humblement sa femme, qui était une Grandlieu.
Les exclus avaient donc, en haine de ce petit faubourg Saint-Germain
de province, donné le sobriquet de _Cabinet des Antiques_ au salon
du marquis d'Esgrignon, qu'ils nommaient monsieur Carol, et auquel
le percepteur des contributions adressait toujours son avertissement
avec cette parenthèse (ci-devant des Grignons). Cette ancienne manière
d'écrire le nom constituait une taquinerie, puisque l'orthographe de
d'Esgrignon avait prévalu.
«Quant à moi, disait Émile Blondet, si je veux rassembler mes
souvenirs d'enfance, j'avouerai que le mot Cabinet des Antiques me
faisait toujours rire, malgré mon respect, dois-je dire mon amour
pour mademoiselle Armande. L'hôtel d'Esgrignon donnait sur deux rues
à l'angle desquelles elle était située, en sorte que le salon avait
deux fenêtres sur l'une et deux fenêtres sur l'autre de ces rues, les
plus passantes de la ville. La Place du Marché se trouvait à cinq
cents pas de l'hôtel. Ce salon était alors comme une cage de verre,
et personne n'allait ou venait dans la ville sans y jeter un coup
d'œil. Cette pièce me sembla toujours, à moi, bambin de douze ans,
être une de ces curiosités rares qui se trouvent plus tard, quand
on y songe, sur les limites du réel et du fantastique, sans qu'on
puisse savoir si elles sont plus d'un côté que de l'autre. Ce salon,
autrefois la salle d'audience, était élevé sur un étage de caves à
soupiraux grillés, où gisaient jadis les criminels de la province,
mais où se faisait alors la cuisine du marquis. Je ne sais pas si la
magnifique et haute cheminée du Louvre, si merveilleusement sculptée,
m'a causé plus d'étonnement que je n'en ressentis en voyant pour la
première fois l'immense cheminée de ce salon brodée comme un melon, et
au-dessus de laquelle était un grand portrait équestre de Henri III
(sous qui cette province, ancien duché d'apanage, fut réunie à la
Couronne), exécuté en ronde bosse et encadré de dorures. Le plafond
était formé de poutres de châtaignier qui composaient des caissons
intérieurement ornés d'arabesques. Ce plafond magnifique avait été doré
sur ses arêtes, mais la dorure se voyait à peine. Les murs, tendus de
tapisseries flamandes représentaient le jugement de Salomon en six
tableaux encadrés de thyrses dorés où se jouaient des amours et des
satyres. Le marquis avait fait parqueter ce salon. Parmi les débris
des châteaux qui se vendirent de 1793 à 1795, le notaire s'était
procuré des consoles dans le goût du siècle de Louis XIV, un meuble
en tapisserie, des tables, des cartels, des feux, des girandoles qui
complétaient merveilleusement ce grandissime salon en disproportion
avec toute la maison, mais qui heureusement avait une antichambre
aussi haute d'étage, l'ancienne salle des Pas-Perdus du Présidial, à
laquelle communiquait la chambre des délibérations, convertie en salle
à manger. Sous ces vieux lambris, oripeaux d'un temps qui n'était
plus, s'agitaient en première ligne huit ou dix douairières, les unes
au chef branlant, les autres desséchées et noires comme des momies;
celles-ci roides, celles-là inclinées, toutes encaparaçonnées d'habits
plus ou moins fantasques en opposition avec la mode; des têtes poudrées
à cheveux bouclés, des bonnets à coques, des dentelles rousses. Les
peintures les plus bouffonnes ou les plus sérieuses n'ont jamais
atteint à la poésie divagante de ces femmes, qui reviennent dans mes
rêves et grimacent dans mes souvenirs aussitôt que je rencontre une
vieille femme dont la figure ou la toilette me rappellent quelques-uns
de leurs traits. Mais, soit que le malheur m'ait initié aux secrets
des infortunes, soit que j'aie compris tous les sentiments humains,
surtout les regrets et le vieil âge, je n'ai jamais pu retrouver
nulle part, ni chez les mourants, ni chez les vivants, la pâleur de
certains yeux gris, l'effrayante vivacité de quelques yeux noirs.
Enfin ni Maturin ni Hoffmann, les deux plus sinistres imaginations de
ce temps, ne m'ont causé l'épouvante que me causèrent les mouvements
automatiques de ces corps busqués. Le rouge des acteurs ne m'a point
surpris, j'avais vu là du rouge invétéré, du rouge de naissance,
disait un de mes camarades au moins aussi espiègle que je pouvais
l'être. Il s'agitait là des figures aplaties, mais creusées par des
rides qui ressemblaient aux têtes de casse-noisettes sculptées en
Allemagne. Je voyais à travers les carreaux des corps bossués, des
membres mal attachés dont je n'ai jamais tenté d'expliquer l'économie
ni la contexture; des mâchoires carrées et très-apparentes, des os
exorbitants, des hanches luxuriantes. Quand ces femmes allaient et
venaient, elles ne me semblaient pas moins extraordinaires que quand
elles gardaient leur immobilité mortuaire, alors qu'elles jouaient
aux cartes. Les hommes de ce salon offraient les couleurs grises et
fanées des vieilles tapisseries, leur vie était frappée d'indécision;
mais leur costume se rapprochait beaucoup des costumes alors en usage,
seulement leurs cheveux blancs, leurs visages flétris, leur teint
de cire, leurs fronts ruinés, la pâleur des yeux leur donnaient à
tous une ressemblance avec les femmes qui détruisait la réalité de
leur costume. La certitude de trouver ces personnages invariablement
attablés ou assis aux mêmes heures achevait de leur prêter à mes yeux
je ne sais quoi de théâtral, de pompeux, de surnaturel. Jamais je ne
suis entré depuis dans ces garde-meubles célèbres, à Paris, à Londres,
à Vienne, à Munich, où de vieux gardiens vous montrent les splendeurs
des temps passés, sans que je les peuplasse des figures du Cabinet des
Antiques. Nous nous proposions souvent entre nous, écoliers de huit
à dix ans, comme une partie de plaisir d'aller voir ces raretés sous
leur cage de verre. Mais aussitôt que je voyais la suave mademoiselle
Armande, je tressaillais, puis j'admirais avec un sentiment de jalousie
ce délicieux enfant, Victurnien, chez lequel nous pressentions tous
une nature supérieure à la nôtre. Cette jeune et fraîche créature, au
milieu de ce cimetière réveillé avant le temps, nous frappait par je
ne sais quoi d'étrange. Sans nous rendre un compte exact de nos idées,
nous nous sentions bourgeois et petits devant cette cour orgueilleuse.»
Les catastrophes de 1813 et de 1814, qui abattirent Napoléon, rendirent
la vie aux hôtes du Cabinet des Antiques, et surtout l'espoir de
retrouver leur ancienne importance; mais les événements de 1815,
les malheurs de l'occupation étrangère, puis les oscillations du
gouvernement ajournèrent jusqu'à la chute de monsieur Decazes les
espérances de ces personnages si bien peints par Blondet. Cette
histoire ne prit donc de consistance qu'en 1822.
En 1822, malgré les bénéfices que la Restauration apportait aux
émigrés la fortune du marquis d'Esgrignon n'avait pas augmenté. De
tous les nobles atteints par les lois révolutionnaires, aucun ne fut
plus maltraité. La majeure portion de ses revenus consistait, avant
1789, en droits domaniaux résultant, comme chez quelques grandes
familles, de la mouvance de ses fiefs, que les seigneurs s'efforçaient
de détailler afin de grossir le produit de leurs _lods et ventes_.
Les familles qui se trouvèrent dans ce cas furent ruinées sans aucun
espoir de retour, l'ordonnance par laquelle Louis XVIII restitua les
biens non vendus aux Émigrés ne pouvait leur rien rendre; et, plus
tard, la loi sur l'indemnité ne devait pas les indemniser. Chacun sait
que leurs droits supprimés furent rétablis, au profit de l'État, sous
le nom même de _Domaines_. Le marquis appartenait nécessairement à
cette fraction du parti royaliste qui ne voulut aucune transaction avec
ceux qu'il nommait, non pas les révolutionnaires, mais les révoltés,
plus parlementairement appelés Libéraux ou Constitutionnels. Ces
royalistes, surnommés _Ultras_ par l'Opposition, eurent pour chefs et
pour héros les courageux orateurs de la Droite, qui, dès la première
séance royale, tentèrent, comme monsieur de Polignac, de protester
contre la charte de Louis XVIII, en la regardant comme un mauvais
édit arraché par la nécessité du moment, et sur lequel la Royauté
devait revenir. Ainsi, loin de s'associer à la rénovation de mœurs
que voulut opérer Louis XVIII, le marquis restait tranquille, au port
d'armes des purs de la Droite, attendant la restitution de son immense
fortune, et n'admettant même pas la pensée de cette indemnité qui
préoccupa le ministère de M. de Villèle, et qui devait consolider le
trône en éteignant la fatale distinction, maintenue alors malgré les
lois, entre les propriétés. Les miracles de la Restauration de 1814,
ceux plus grands du retour de Napoléon en 1815, les prodiges de la
nouvelle fuite de la Maison de Bourbon et de son second retour, cette
phase quasi-fabuleuse de l'histoire contemporaine surprit le marquis
à soixante-sept ans. A cet âge, les plus fiers caractères de notre
temps, moins abattus qu'usés par les événements de la Révolution et
de l'Empire, avaient au fond des provinces converti leur activité en
idées passionnées, inébranlables; ils étaient presque tous retranchés
dans l'énervante et douce habitude de la vie qu'on y mène. N'est-ce
pas le plus grand malheur qui puisse affliger un parti, que d'être
représenté par des vieillards, quand déjà ses idées sont taxées
de vieillesse? D'ailleurs, lorsqu'en 1818 le Trône légitime parut
solidement assis, le marquis se demanda ce qu'un septuagénaire irait
faire à la cour, quelle charge, quel emploi pouvait-il y exercer? Le
noble et fier d'Esgrignon se contenta donc, et dut se contenter du
triomphe de la Monarchie et de la Religion, en attendant les résultats
de cette victoire inespérée, disputée, qui fut simplement un armistice.
Il continuait donc alors à trôner dans son salon, si bien nommé le
Cabinet des Antiques. Sous la Restauration, ce surnom de douce moquerie
s'envenima lorsque les vaincus de 1793 se trouvèrent les vainqueurs.
Cette ville ne fut pas plus préservée que la plupart des autres villes
de province des haines et des rivalités engendrées par l'esprit de
parti. Contre l'attente générale, du Croisier avait épousé la vieille
fille riche qui l'avait refusé d'abord, et quoiqu'il eût pour rival
auprès d'elle l'enfant gâté de l'aristocratie de la ville, un certain
chevalier dont le nom illustre sera suffisamment caché en ne le
désignant, suivant un vieil usage d'autrefois suivi par la ville, que
par son titre; car il était là le CHEVALIER comme à la cour le comte
d'Artois était MONSIEUR. Non-seulement ce mariage avait engendré l'une
de ces guerres à toutes armes comme il s'en fait en province, mais il
avait encore accéléré cette séparation entre la haute et la petite
aristocratie, entre les éléments bourgeois et les éléments nobles
réunis un moment sous la pression de la grande autorité napoléonienne;
division subite qui fit tant de mal à notre pays. En France, ce qu'il
y a de plus national, est la vanité. La masse des vanités blessées
y a donné soif d'égalité; tandis que, plus tard, les plus ardents
novateurs trouveront l'égalité impossible. Les Royalistes piquèrent au
cœur les Libéraux dans les endroits les plus sensibles. En province
surtout, les deux partis se prêtèrent réciproquement des horreurs, et
se calomnièrent honteusement. On commit alors en politique les actions
les plus noires pour attirer à soi l'opinion publique, pour capter les
voix de ce parterre imbécile qui jette ses bras aux gens assez habiles
pour les armer. Ces luttes s'y formulèrent en quelques individus.
Ces individus, qui se haïssaient comme ennemis politiques, devinrent
aussitôt ennemis particuliers. En province, il est difficile de ne pas
se prendre corps à corps, à propos des questions ou des intérêts qui,
dans la capitale, apparaissent sous leurs formes générales, théoriques,
et qui dès lors grandissent assez les champions pour que monsieur
Laffitte, par exemple, ou Casimir Périer respectent l'homme dans
monsieur de Villèle ou dans monsieur de Peyronnet. Monsieur Laffitte,
qui fit tirer sur les ministres, les aurait cachés dans son hôtel,
s'ils y étaient venus le 29 juillet 1830. Benjamin Constant envoya son
livre sur la religion au vicomte de Châteaubriand, en l'accompagnant
d'une lettre flatteuse où il avoue avoir reçu quelque bien du ministre
de Louis XVIII. A Paris, les hommes sont des systèmes, en Province les
systèmes deviennent des hommes, et des hommes à passions incessantes,
toujours en présence, s'épiant dans leur intérieur, épiloguant leurs
discours, s'observant comme deux duellistes prêts à s'enfoncer six
pouces de lame au côté, à la moindre distraction, et tâchant de se
donner des distractions, enfin occupés à leur haine comme des joueurs
sans pitié. Les épigrammes, les calomnies y atteignent l'homme sous
prétexte d'atteindre le parti. Dans cette guerre faite courtoisement
et sans fiel au Cabinet des Antiques, mais poussée à l'hôtel du
Croisier jusqu'à l'emploi des armes empoisonnées des Sauvages; la
fine raillerie, les avantages de l'esprit étaient du côté des nobles.
Sachez-le bien: de toutes les blessures, celles que font la langue
et l'œil, la moquerie et le dédain sont incurables. Le Chevalier, du
moment où il se retrancha sur le Mont-Sacré de l'aristocratie, en
abandonnant les salons mixtes, dirigea ses bons mots sur le salon
de du Croisier; il attisa le feu de la guerre sans savoir jusqu'où
l'esprit de vengeance pouvait mener le salon de du Croisier contre le
Cabinet des Antiques. Il n'entrait que des purs à l'hôtel d'Esgrignon,
de loyaux gentilshommes et des femmes sûres les unes des autres; Il
ne s'y commettait aucune indiscrétion. Les discours, les idées bonnes
ou mauvaises, justes ou fausses, belles ou ridicules, ne donnaient
point prise à la plaisanterie. Les Libéraux devaient s'attaquer
aux actions politiques pour ridiculiser les nobles; tandis que les
intermédiaires, les gens administratifs, tous ceux qui courtisaient ces
hautes puissances, leur rapportaient sur le camp libéral des faits et
des propos qui prêtaient beaucoup à rire. Cette infériorité vivement
sentie redoublait encore chez les adhérents de du Croisier leur soif
de vengeance. En 1822, du Croisier se mit à la tête de l'industrie du
Département, comme le marquis d'Esgrignon fut à la tête de la noblesse.
Chacun d'eux représenta donc un parti. Au lieu de se dire sans feintise
homme de la Gauche pure, du Croisier avait ostensiblement adopté les
opinions que formulèrent un jour les 221. Il pouvait ainsi réunir chez
lui les magistrats, l'administration et la finance du Département. Le
salon de du Croisier, puissance au moins égale à celle du cabinet
des Antiques, plus nombreux, plus jeune, plus actif, remuait le
Département; tandis que l'autre demeurait tranquille et comme annexé
au pouvoir que ce parti gêna souvent, car il en favorisa les fautes,
il en exigea même quelques-unes qui furent fatales à la Monarchie. Les
Libéraux, qui n'avaient jamais pu faire élire un de leurs candidats
dans ce département rebelle à leurs commandements, savaient qu'après
sa nomination du Croisier siégerait au centre gauche, le plus près
possible de la Gauche pure. Les correspondants de du Croisier étaient
les frères Keller, trois banquiers, dont l'aîné brillait parmi les
dix-neuf de la Gauche, phalange illustrée par tous les journaux
libéraux, et qui tenaient par alliance au comte de Gondreville, un
pair constitutionnel qui restait dans la faveur de Louis XVIII. Ainsi
l'Opposition constitutionnelle était toujours prête à reporter au
dernier moment ses voix visiblement accordées à un candidat postiche,
sur du Croisier, s'il gagnait assez de voix royalistes pour obtenir la
majorité. Chaque élection, où les royalistes repoussaient du Croisier,
candidat dont la conduite était admirablement devinée, analysée, jugée
par les sommités royalistes qui relevaient du marquis d'Esgrignon,
augmentait encore la haine de l'homme et de son parti. Ce qui anime
le plus les factions les unes contre les autres, est l'inutilité d'un
piége péniblement tendu.
En 1822, les hostilités, fort vives durant les quatre premières années
de la Restauration, semblaient assoupies. Le salon de du Croisier et
le Cabinet des Antiques, après avoir reconnu l'un et l'antre leur fort
et leur faible, attendaient sans doute les effets du hasard, cette
Providence des partis. Les esprits ordinaires se contentaient de ce
calme apparent qui trompait le trône; mais ceux qui vivaient plus
intimement avec du Croisier savaient que chez lui comme chez tous les
hommes en qui la vie ne réside plus qu'à la tête, la passion de la
vengeance est implacable quand surtout elle s'appuie sur l'ambition
politique. En ce moment, du Croisier, qui jadis blanchissait et
rougissait au nom des d'Esgrignon ou du Chevalier, qui tressaillait
en prononçant ou entendant prononcer le mot de Cabinet des Antiques,
affectait la gravité d'un sauvage. Il souriait à ses ennemis, haïs,
observés d'heure en heure plus profondément. Il paraissait avoir pris
le parti de vivre tranquillement, comme s'il eût désespéré de la
victoire. Un de ceux qui secondaient les calculs de cette rage froidie,
était le Président du Tribunal, monsieur du Ronceret, un hobereau qui
avait prétendu aux honneurs du Cabinet des Antiques sans avoir pu les
obtenir.
La petite fortune des d'Esgrignon, soigneusement administrée par le
notaire Chesnel, suffisait difficilement à l'entretien de ce digne
gentilhomme qui vivait noblement, mais sans le moindre faste. Quoique
le précepteur du comte Victurnien d'Esgrignon, l'espoir de la maison,
fût un ancien Oratorien donné par Monseigneur l'Évêque, et qu'il
habitât l'hôtel; encore lui fallait-il quelques appointements. Les
gages d'une cuisinière, ceux d'une femme de chambre pour mademoiselle
Armande, du vieux valet de chambre de monsieur le marquis et de deux
autres domestiques, la nourriture de quatre maîtres, les frais d'une
éducation pour laquelle on ne négligea rien, absorbaient entièrement
les revenus, malgré l'économie de mademoiselle Armande, malgré la sage
administration de Chesnel, malgré l'affection des domestiques. Le vieux
notaire ne pouvait encore faire aucune réparation dans le château
dévasté, il attendait la fin des baux pour trouver une augmentation
de revenus due soit aux nouvelles méthodes d'agriculture, soit à
l'abaissement des valeurs monétaires, et qui allait porter ses fruits
à l'expiration de contrats passés en 1809. Le marquis n'était point
initié aux détails du ménage ni à l'administration de ses biens. La
révélation des excessives précautions employées pour _joindre les
deux bouts de l'année_, suivant l'expression des ménagères, eût été
pour lui comme un coup de foudre. Chacun le voyant arrivé bientôt au
terme de sa carrière, hésitait à dissiper ses erreurs. La grandeur
de la maison d'Esgrignon, à laquelle personne ne pensait ni à la
Cour, ni dans l'État; qui, passé les portes de la ville et quelques
localités du département, était tout à fait inconnue, revivait aux
yeux du marquis et de ses adhérents dans tout son éclat. La maison
d'Esgrignon allait reprendre un nouveau degré de splendeur en la
personne de Victurnien, au moment où les nobles spoliés rentreraient
dans leurs biens, et même quand ce bel héritier pourrait apparaître
à la Cour pour entrer au service du Roi, par suite épouser, comme
jadis faisaient les d'Esgrignon, une Montmorency, une Rohan, une
Crillon, une Fesenzac, une Bouillon, enfin une fille réunissant
toutes les distinctions de la noblesse, de la richesse, de la beauté,
de l'esprit et du caractère. Les personnes qui venaient faire leur
partie le soir, le Chevalier, les Troisville (prononcez Tréville), les
La Roche-Guyon, les Castéran (prononcez Catéran), le duc de Gordon
habitués depuis longtemps à considérer le grand marquis comme un
immense personnage, l'entretenaient dans ses idées. Il n'y avait rien
de mensonger dans cette croyance, elle eût été juste si l'on avait pu
effacer les quarante dernières années de l'histoire de France. Mais
les consécrations les plus respectables, les plus vraies du Droit,
comme Louis XVIII avait essayé de les inscrire en datant la Charte de
la vingt-et-unième année de son règne, n'existent que ratifiées par
un consentement universel: il manquait aux d'Esgrignon le fond de la
langue politique actuelle, l'argent, ce grand relief de l'aristocratie
moderne; il leur manquait aussi la continuation de _l'historique_,
cette renommée qui se prend à la cour aussi bien que sur les champs
de bataille, dans les salons de la diplomatie comme à la Tribune, à
l'aide d'un livre comme à propos d'une aventure, et qui est comme une
Sainte-Ampoule versée sur la tête de chaque génération nouvelle. Une
famille noble, inactive, oubliée est une fille sotte, laide, pauvre
et sage, les quatre points cardinaux du malheur. Le mariage d'une
demoiselle de Troisville avec le général Montcornet, loin d'éclairer
le Cabinet des Antiques, faillit causer une rupture entre les
Troisville et le salon d'Esgrignon qui déclara que _les Troisville se
galvaudaient_.