vengeances du parti libéral, se trouvèrent heureux d'avoir un prétexte
de venir incognito dans le village où mourut la mère de Suzanne. A
la vente qui eut lieu par suite du décès du chevalier de Valois,
Suzanne, désirant un souvenir de son premier et bon ami, fit pousser
sa tabatière jusqu'au prix excessif de mille francs. Le portrait de la
princesse Goritza valait à lui seul cette somme. Deux ans après, un
jeune élégant, qui faisait collection des belles tabatières du dernier
siècle, obtint de Suzanne celle du chevalier recommandée par une façon
merveilleuse. Le bijou confident des plus belles amours du monde et le
plaisir de toute une vieillesse, se trouve donc exposé dans une espèce
de musée privé. Si les morts savent ce qui se fait après eux, la tête
du chevalier doit en ce moment rougir à gauche.
Quand cette histoire n'aurait d'autre effet que d'inspirer aux
possesseurs de quelques reliques adorées une sainte peur, et les
faire recourir à un codicille pour statuer immédiatement sur le sort
de ces précieux souvenirs d'un bonheur qui n'est plus en les léguant
à des mains fraternelles, elle aurait rendu d'énormes services à la
portion chevaleresque et amoureuse du public; mais elle renferme une
moralité bien plus élevée!... ne démontre-t-elle pas la nécessité
d'un enseignement nouveau? N'invoque-t-elle pas, de la sollicitude
si éclairée des ministres de l'instruction publique, la création de
chaires d'anthropologie, science dans laquelle l'Allemagne nous
devance? Les mythes modernes sont encore moins compris que les mythes
anciens, quoique nous soyons dévorés par les mythes. Les mythes nous
pressent de toutes parts, ils servent à tout, ils expliquent tout.
S'ils sont, selon l'École Humanitaire, les flambeaux de l'histoire, ils
sauveront les empires de toute révolution, pour peu que les professeurs
d'histoire fassent pénétrer les explications qu'ils en donnent, jusque
dans les masses départementales! Si mademoiselle Cormon eût été
lettrée, s'il eût existé dans le département de l'Orne un professeur
d'anthropologie, enfin si elle avait lu l'Arioste, les effroyables
malheurs de sa vie conjugale eussent-ils jamais eu lieu? Elle aurait
peut-être recherché pourquoi le poète italien nous montre Angélique
préférant Médor, qui était un blond chevalier de Valois, à Roland
dont la jument était morte et qui ne savait que se mettre en fureur.
Médor ne serait-il pas la figure mythique des courtisans de la royauté
féminine, et Roland le mythe des révolutions désordonnées, furieuses,
impuissantes qui détruisent tout sans rien produire. Nous publions, en
en déclinant la responsabilité, cette opinion d'un élève de Ballanche.
Aucun renseignement ne nous est parvenu sur les petites têtes de nègres
en diamants. Vous pouvez voir aujourd'hui madame de Valnoble à l'Opéra.
Grâce à la première éducation que lui a donnée le chevalier de Valois,
elle a presque l'air d'une femme comme il faut.
Madame du Bousquier vit encore, n'est-ce pas dire qu'elle souffre
toujours? En atteignant à l'âge de soixante ans, époque à laquelle
les femmes se permettent des aveux, elle a dit en confidence à madame
du Coudrai dont le mari retrouva sa place en août 1830, qu'elle ne
supportait pas l'idée de mourir fille.
Paris, octobre 1836.
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
MADEMOISELLE D'ESGRIGNON.
Quand je la voyais venant de loin sur le cours... et qu'elle y
amenait Victurnien, son neveu, etc., etc.
(LE CABINET DES ANTIQUES.)]
LES RIVALITÉS.
(DEUXIÈME HISTOIRE).
LE CABINET DES ANTIQUES.
A MONSIEUR LE BARON DE HAMMER-PURGSTALL, Conseiller aulique,
auteur de _l'Histoire de l'Empire ottoman_.
_Cher baron_,
_Vous vous êtes si chaudement intéressé à ma longue et vaste
histoire des mœurs françaises au dix-neuvième siècle, et
vous avez accordé de tels encouragements à mon œuvre, que
vous m'avez ainsi donné le droit d'attacher votre nom à l'un
des fragments qui en feront partie. N'êtes-vous pas un des
plus graves représentants de la consciencieuse et studieuse
Allemagne? Votre approbation ne doit-elle pas en commander
d'autres et protéger mon entreprise? Je suis si fier de l'avoir
obtenue, que j'ai tâché de la mériter en continuant mes
travaux avec cette intrépidité qui a caractérisé vos études
et la recherche de tous les documents sans lesquels le monde
littéraire n'aurait pas eu le monument élevé par vous. Votre
sympathie pour des labeurs que vous avez connus et appliqués
aux intérêts de la société orientale la plus éclatante, et
souvent soutenu l'ardeur de mes veilles occupées par les
détails de notre société moderne: ne serez-vous pas heureux de
le savoir, vous dont la naïve bonté peut se comparer à celle de
notre La Fontaine?_
_Je souhaite, cher baron, que ce témoignage de ma vénération
pour vous et votre œuvre vienne vous trouver à Dobling, et vous
y rappelle, ainsi qu'à tous les vôtres, un de vos plus sincères
admirateurs et amis._
DE BALZAC.
Dans une des moins importantes Préfectures de France, au centre de
la ville, au coin d'une rue, est une maison; mais les noms de cette
rue et de cette ville doivent être cachés ici. Chacun appréciera
les motifs de cette sage retenue exigée par les convenances. Un
écrivain touche à bien des plaies en se faisant l'annaliste de son
temps!... La maison s'appelait l'hôtel d'Esgrignon; mais sachez
encore que d'Esgrignon est un nom de convention, sans plus de réalité
que n'en ont les Belval, les Floricour, les Derville de la comédie,
les Adalbert ou les Monbreuse du roman. Enfin, les noms des principaux
personnages seront également changés. Ici l'auteur voudrait rassembler
des contradictions, entasser des anachronismes, pour enfouir la vérité
sous un tas d'invraisemblances et de choses absurdes; mais, quoi qu'il
fasse, elle poindra toujours, comme une vigne mal arrachée repousse en
jets vigoureux, à travers un vignoble labouré.
L'hôtel d'Esgrignon était tout bonnement la maison où demeurait un
vieux gentilhomme, nommé Charles-Marie-Victor-Ange Carol, marquis
d'Esgrignon ou des Grignons, suivant d'anciens titres. La société
commerçante et bourgeoise de la ville avait épigrammatiquement nommé
son logis un hôtel, et depuis une vingtaine d'années la plupart des
habitants avaient fini par dire sérieusement _l'hôtel d'Esgrignon_ en
désignant la demeure du marquis.
Le nom de Carol (les frères Thierry l'eussent orthographié Karawl)
était le nom glorieux d'un des plus puissants chefs venus jadis du Nord
pour conquérir et féodaliser les Gaules. Jamais les Carol n'avaient
plié la tête, ni devant les Communes, ni devant la Royauté, ni devant
l'Église, ni devant la Finance. Chargés autrefois de défendre une
Marche française, leur titre de marquis était à la fois un devoir,
un honneur, et non le simulacre d'une charge supposée; le fief
d'Esgrignon avait toujours été leur bien. Vraie noblesse de province,
ignorée depuis deux cents ans à la cour, mais pure de tout alliage,
mais souveraine aux États, mais respectée des gens du pays comme une
superstition et à l'égal d'une bonne vierge qui guérit les maux de
dents, cette maison s'était conservée au fond de sa province comme les
pieux charbonnés de quelque pont de César se conservent au fond d'un
fleuve. Pendant treize cents ans, les filles avaient été régulièrement
mariées sans dot ou mises au couvent; les cadets avaient constamment
accepté leurs légitimes maternelles, étaient devenus soldats, évêques,
ou s'étaient mariés à la cour. Un cadet de la maison d'Esgrignon fut
amiral, fut fait duc et pair, et mourut sans postérité. Jamais le
marquis d'Esgrignon, chef de la branche aînée, ne voulut accepter le
titre de duc.
--Je tiens le marquisat d'Esgrignon aux mêmes conditions que le roi
tient l'État de France, dit-il au connétable de Luynes qui n'était
alors à ses yeux qu'un très-petit compagnon. Comptez que, durant
les troubles, il y eut des d'Esgrignon décapités. Le sang franc se
conserva, noble et fier, jusqu'en l'an 1789. Le marquis d'Esgrignon
actuel n'émigra pas: il devait défendre sa Marche. Le respect qu'il
avait inspiré aux gens de la campagne préserva sa tête de l'échafaud;
mais la haine des vrais Sans-Culottes fut assez puissante pour le
faire considérer comme émigré, pendant le temps qu'il fut obligé
de se cacher. Au nom du peuple souverain, le District déshonora la
terre d'Esgrignon, les bois furent nationalement vendus, malgré les
réclamations personnelles du marquis, alors âgé de quarante ans.
Mademoiselle d'Esgrignon, sa sœur, étant mineure, sauva quelques
portions du fief par l'entremise d'un jeune intendant de la famille,
qui demanda le partage de présuccession au nom de sa cliente: le
château, quelques fermes lui furent attribués par la liquidation que
fit la République. Le fidèle Chesnel fut obligé d'acheter en son
nom, avec les deniers que lui apporta le marquis, certaines parties
du domaine auxquelles son maître tenait particulièrement, telles que
l'église, le presbytère et les jardins du château.
Les lentes et rapides années de la Terreur étant passées, le marquis
d'Esgrignon, dont le caractère avait imposé des sentiments respectueux
à la contrée, voulut revenir habiter son château avec sa sœur
mademoiselle d'Esgrignon, afin d'améliorer les biens au sauvetage
desquels s'était employé maître Chesnel, son ancien intendant, devenu
notaire. Mais, hélas! le château pillé, démeublé, n'était-il pas trop
vaste, trop coûteux pour un propriétaire dont tous les droits utiles
avaient été supprimés, dont les forêts avaient été dépecées, et qui,
pour le moment, ne pouvait pas tirer plus de neuf mille francs en sac
des terres conservées de ses anciens domaines?
Quand le notaire ramena son ancien maître, au mois d'octobre 1800,
dans le vieux château féodal, il ne put se défendre d'une émotion
profonde en voyant le marquis immobile, au milieu de la cour, devant
ses douves comblées, regardant ses tours rasées au niveau des toits.
Le Franc contemplait en silence et tour à tour le ciel et la place où
étaient jadis les jolies girouettes des tourelles gothiques, comme
pour demander à Dieu la raison de ce déménagement social. Chesnel seul
pouvait comprendre la profonde douleur du marquis, alors nommé le
citoyen Carol. Ce grand d'Esgrignon resta long-temps muet, il aspira
la senteur patrimoniale de l'air et jeta la plus mélancolique des
interjections.
--Chesnel, dit-il, plus tard nous reviendrons ici, quand les troubles
seront finis; mais jusqu'à l'édit de pacification je ne saurais y
habiter, puisqu'ils me défendent d'y rétablir mes armes.
Il montra le château, se retourna, remonta sur son cheval et accompagna
sa sœur venue dans une mauvaise carriole d'osier appartenant au
notaire. A la ville, plus d'hôtel d'Esgrignon. La noble maison avait
été démolie, sur son emplacement s'étaient élevées deux manufactures.
Maître Chesnel employa le dernier sac de louis du marquis à acheter, au
coin de la place, une vieille maison à pignon, à girouette, à tourelle,
à colombier où jadis était établi d'abord le Bailliage seigneurial,
puis le Présidial, et qui appartenait au marquis d'Esgrignon. Moyennant
cinq cents louis, l'acquéreur national rétrocéda ce vieil édifice au
légitime propriétaire. Ce fut alors que, moitié par raillerie, moitié
sérieusement, cette maison fut appelée _hôtel d'Esgrignon_.
En 1800, quelques émigrés rentrèrent en France, les radiations des
noms inscrits sur les fatales listes s'obtenaient assez facilement.
Parmi les personnes nobles qui revinrent les premières dans la ville,
se trouvèrent le baron de Nouastre et sa fille: ils étaient ruinés.
Monsieur d'Esgrignon leur offrit généreusement un asile où le baron
mourut deux mois après, consumé de chagrins. Mademoiselle de Nouastre
avait vingt-deux ans, les Nouastre étaient du plus pur sang noble,
le marquis d'Esgrignon l'épousa pour continuer sa maison; mais elle
mourut en couches, tuée par l'inhabileté du médecin, et laissa fort
heureusement un fils aux d'Esgrignon. Le pauvre vieillard (quoique
le marquis n'eût alors que cinquante-trois ans, l'adversité et les
cuisantes douleurs de sa vie avaient constamment donné plus de douze
mois aux années), ce vieillard donc perdit la joie de ses vieux jours
en voyant expirer la plus jolie des créatures humaines, une noble
femme en qui revivaient les grâces maintenant imaginaires des figures
féminines du seizième siècle. Il reçut un de ces coups terribles dont
les retentissements se répètent dans tous les moments de la vie. Après
être resté quelques instants debout devant le lit, il baisa le front
de sa femme étendue comme une sainte, les mains jointes; il tira sa
montre, en brisa la roue, et alla la suspendre à la cheminée. Il était
onze heures avant midi.
--Mademoiselle d'Esgrignon, prions Dieu que cette heure ne soit plus
fatale à notre maison. Mon oncle, monseigneur l'archevêque, a été
massacré à cette heure, à cette heure mourut aussi mon père...
Il s'agenouilla près du lit, en s'y appuyant la tête; sa sœur l'imita.
Puis, après un moment, tous deux ils se relevèrent: mademoiselle
d'Esgrignon fondait en larmes, le vieux marquis regardait l'enfant, la
chambre et la morte d'un œil sec. A son opiniâtreté de Franc cet homme
joignait une intrépidité chrétienne.
Ceci se passait dans la deuxième année de notre siècle. Mademoiselle
d'Esgrignon avait vingt-sept ans. Elle était belle. Un parvenu,
fournisseur des armées de la République, né dans le pays, riche de
mille écus de rente, obtint de maître Chesnel, après en avoir vaincu
les résistances, qu'il parlât de mariage en sa faveur à mademoiselle
d'Esgrignon. Le frère et la sœur se courroucèrent autant l'un que
l'autre d'une semblable hardiesse. Chesnel fut au désespoir de
s'être laissé séduire par le sieur du Croisier. Depuis ce jour, il
ne retrouva plus ni dans les manières ni dans les paroles du marquis
d'Esgrignon cette caressante bienveillance qui pouvait passer pour de
l'amitié. Désormais, le marquis eut pour lui de la reconnaissance.
Cette reconnaissance noble et vraie causait de perpétuelles douleurs
au notaire. Il est des cœurs sublimes auxquels la gratitude semble
un payement énorme, et qui préfèrent la douce égalité de sentiment
que donnent l'harmonie des pensées et la fusion volontaire des âmes.
Maître Chesnel avait goûté le plaisir de cette honorable amitié; le
marquis l'avait élevé jusqu'à lui. Pour le vieux noble, ce bonhomme
était moins qu'un enfant et plus qu'un serviteur, il était l'homme-lige
volontaire, le serf attaché par tous les liens du cœur à son suzerain.
On ne comptait plus avec le notaire, tout se balançait par les
continuels échanges d'une affection vraie. Aux yeux du marquis, le
caractère officiel que le notariat donnait à Chesnel ne signifiait
rien, son serviteur lui semblait déguisé en notaire. Aux yeux de
Chesnel, le marquis était un être qui appartenait toujours à une race
divine; il croyait à la Noblesse, il se souvenait sans honte que son
père ouvrait les portes du salon et disait: Monsieur le marquis est
servi. Son dévouement à la noble maison ruinée ne procédait pas d'une
foi mais d'un égoïsme, il se considérait comme faisant partie de la
famille. Son chagrin fut profond. Quand il osa parler de son erreur au
marquis malgré la défense du marquis:--Chesnel, lui répondit le vieux
noble d'un ton grave, tu ne te serais pas permis de si injurieuses
suppositions avant les Troubles. Que sont donc les nouvelles doctrines
si elles t'ont gâté?
Maître Chesnel avait la confiance de toute la ville, il y était
considéré; sa haute probité, sa grande fortune contribuaient à lui
donner de l'importance; il eut dès lors une aversion décidée pour
le sieur du Croisier. Quoique le notaire fût peu rancuneux, il fit
épouser ses répugnances à bon nombre de familles. Du Croisier, homme
haineux et capable de couver une vengeance pendant vingt ans, conçut
pour le notaire et pour la famille d'Esgrignon une de ces haines
sourdes et capitales, comme il s'en rencontre en province. Ce refus le
tuait aux yeux des malicieux provinciaux parmi lesquels il était venu
passer ses jours, et qu'il voulait dominer. Ce fut une catastrophe
si réelle que les effets ne tardèrent pas à s'en faire sentir. Du
Croisier fut également refusé par une vieille fille à laquelle il
s'adressa en désespoir de cause. Ainsi les plans ambitieux qu'il
avait formés d'abord manquèrent une première fois par le refus de
mademoiselle d'Esgrignon, de qui l'alliance lui aurait donné l'entrée
dans le faubourg Saint-Germain de la province, puis le second refus le
déconsidéra si fortement qu'il eut beaucoup de peine à se maintenir
dans la seconde société de la ville.
En 1805, monsieur de La Roche-Guyon, l'aîné d'une des plus anciennes
familles du pays, qui s'était jadis alliée aux d'Esgrignon, fit
demander, par maître Chesnel, la main de mademoiselle d'Esgrignon.
Mademoiselle Marie-Armande-Claire d'Esgrignon refusa d'entendre le
notaire.
--Vous devriez avoir deviné que je suis mère, mon cher Chesnel, lui
dit-elle en achevant de coucher son neveu, bel enfant de cinq ans.
Le vieux marquis se leva pour aller au-devant de sa sœur, qui revenait
du berceau; il lui baisa la main respectueusement; puis, en se
rasseyant, il retrouva la parole pour dire: Vous êtes une d'Esgrignon,
ma sœur!
La noble fille tressaillit et pleura. Dans ses vieux jours, monsieur
d'Esgrignon, père du marquis, avait épousé la petite-fille d'un
traitant anobli sous Louis XIV. Ce mariage fut considéré comme une
horrible mésalliance par la famille, mais sans importance, puisqu'il
n'en était résulté qu'une fille. Armande savait cela. Quoique son
frère fût excellent pour elle, il la regardait toujours comme
une étrangère, et ce mot la légitimait. Mais aussi sa réponse ne
couronnait-elle pas admirablement la noble conduite qu'elle avait tenue
depuis onze années, lorsque, à partir de sa majorité, chacune de ses
actions fut marquée au coin du dévouement le plus pur? Elle avait une
sorte de culte pour son frère.
--Je mourrai mademoiselle d'Esgrignon, dit-elle simplement au notaire.
Il n'y a point pour vous de plus beau titre, répondit Chesnel qui crut
lui faire un compliment.
La pauvre fille rougit.
--Tu as dit une sottise, Chesnel, répliqua le vieux marquis tout à la
fois flatté du mot de son ancien serviteur et peiné du chagrin qu'il
causait à sa sœur. Une d'Esgrignon peut épouser un Montmorency: notre
sang n'est pas aussi mêlé que l'a été le leur. Les d'Esgrignon _portent
d'or à deux bandes de gueules_, et rien, depuis neuf cents ans, n'a
changé dans leur écusson; il est tel que le premier jour.
«Je ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré de femme qui ait autant
que mademoiselle d'Esgrignon frappé mon imagination, dit Blondet à qui
la littérature contemporaine est, entre autres choses, redevable de
cette histoire. J'étais à la vérité fort jeune, j'étais un enfant, et
peut-être les images qu'elle a laissées dans ma mémoire doivent-elles
la vivacité de leurs teintes à la disposition qui nous entraîne alors
vers les choses merveilleuses... Quand je la voyais venant de loin
sur le Cours où je jouais avec d'autres enfants, et qu'elle y amenait
Victurnien, son neveu, j'éprouvais une émotion qui tenait beaucoup des
sensations produites par le galvanisme sur les êtres morts. Quelque
jeune que je fusse, je me sentais comme doué d'une nouvelle vie.
Mademoiselle Armande avait les cheveux d'un blond fauve, ses joues
étaient couvertes d'un très-fin duvet à reflets argentés que je me
plaisais à voir en me mettant de manière que la coupe de sa figure
fût illuminée par le jour, et je me laissais aller aux fascinations
de ces yeux d'émeraude qui rêvaient et me jetaient du feu quand ils
tombaient sur moi. Je feignais de me rouler sur l'herbe devant elle
en jouant, mais je tâchais d'arriver à ses pieds mignons pour les
admirer de plus près. La molle blancheur de son teint, la finesse
de ses traits, la pureté des lignes de son front, l'élégance de sa
taille mince me surprenaient sans que je m'aperçusse de l'élégance
de sa taille, ni de la beauté de son front, ni de l'ovale parfait de
son visage. Je l'admirais comme on prie à mon âge, sans trop savoir
pourquoi. Quand mes regards perçants avaient enfin attiré les siens,
et qu'elle disait de sa voix mélodieuse, qui me semblait déployer
plus de volume que toutes les autres voix:--Que fais-tu là, petit?
pourquoi me regardes-tu? je venais, je me tortillais, je me mordais
les doigts, je rougissais et je disais:--Je ne sais pas. Si par hasard
elle passait sa main blanche dans mes cheveux en me demandant mon
âge, je m'en allais en courant et en lui répondant de loin:--Onze
ans! Quand, en lisant les _Mille et une Nuits_, je voyais apparaître
une reine ou une fée, je leur prêtais les traits et la démarche de
mademoiselle d'Esgrignon. Quand mon maître de dessin me fit copier des
têtes d'après l'antique, je remarquais que ces têtes étaient coiffées
comme l'était mademoiselle d'Esgrignon. Plus tard, quand ces folles
idées s'en allèrent une à une, mademoiselle Armande, pour laquelle les
hommes se dérangeaient respectueusement sur le Cours afin de lui faire
place, et qui contemplaient les jeux de sa longue robe brune jusqu'à ce
qu'ils l'eussent perdue de vue, mademoiselle Armande resta vaguement
dans ma mémoire comme un type. Ses formes exquises, dont la rondeur
était parfois révélée par un coup de vent, et que je savais retrouver
malgré l'ampleur de sa robe, ses formes revinrent dans mes rêves de
jeune homme. Puis, encore plus tard, quand je songeai gravement à
quelques mystères de la pensée humaine, je crus me souvenir que mon
respect m'était inspiré par les sentiments exprimés sur la figure et
dans l'attitude de mademoiselle d'Esgrignon. L'admirable calme de cette
tête intérieurement ardente, la dignité des mouvements, la sainteté des
devoirs accomplis me touchaient et m'imposaient. Les enfants sont plus
pénétrables qu'on ne le croit par les invisibles effets des idées: ils
ne se moquent jamais d'une personne vraiment imposante, la véritable
grâce les touche, la beauté les attire parce qu'ils sont beaux et
qu'il existe des liens mystérieux entre les choses de même nature.
Mademoiselle d'Esgrignon fut une de mes religions. Aujourd'hui jamais
ma folle imagination ne grimpe l'escalier en colimaçon d'un antique
manoir sans s'y peindre mademoiselle Armande comme le génie de la
Féodalité. Quand je lis les vieilles chroniques, elle paraît à mes yeux
sous les traits des femmes célèbres, elle est tour à tour Agnès, Marie
Touchet, Gabrielle, je lui prête tout l'amour perdu dans son cœur, et
qu'elle n'exprima jamais. Cette céleste figure, entrevue à travers les
nuageuses illusions de l'enfance, vient maintenant au milieu des nuées
de mes rêves.»
Souvenez-vous de ce portrait, fidèle au moral comme au physique!
Mademoiselle d'Esgrignon est une des figures les plus instructives de
cette histoire: elle vous apprendra ce que, faute d'intelligence, les
vertus les plus pures peuvent avoir de nuisible.