à la vieille maison. Semblable au chevalier de Valois dont l'incurie
pouvait passer pour une abdication, de même la majesté bourgeoise
du salon des Cormon n'exista plus quand il fut blanc et or, meublé
d'ottomanes en acajou, et tendu de soie bleue. La salle à manger, ornée
à la moderne, remplit les plats moins chauds, on n'y mangeait plus
aussi bien qu'autrefois. Monsieur du Coudrai prétendit qu'il se sentait
les calembours arrêtés dans le gosier par les figures peintes sur les
murs, et qui le regardaient dans le blanc des yeux. A l'extérieur, la
province y respirait encore; mais l'intérieur de la maison révélait
le fournisseur du Directoire. Ce fut le mauvais goût de l'agent de
change: des colonnes de stuc, des portes en glace, des profils grecs,
des moulures sèches, tous les styles mêlés, une magnificence hors de
propos. La ville d'Alençon glosa pendant quinze jours de ce luxe qui
parut inouï; puis, quelques mois après, elle en fut orgueilleuse, et
plusieurs riches fabricants renouvelèrent leur mobilier et se firent
de beaux salons. Les meubles modernes commencèrent à se montrer dans
la ville. On y vit des lampes astrales! L'abbé de Sponde pénétra l'un
des premiers les malheurs secrets que ce mariage devait apporter dans
la vie intime de sa nièce bien-aimée. Le caractère de simplicité noble
qui régissait leur commune existence fut perdu dès le premier hiver,
pendant lequel du Bousquier donna deux bals par mois. Entendre les
violons et la profane musique des fêtes mondaines dans cette sainte
maison! l'abbé priait à genoux pendant que durait cette joie! Puis,
le système politique de ce grave salon fut lentement perverti. Le
Grand-Vicaire devina du Bousquier: il frémit de son ton impérieux; il
aperçut quelques larmes dans les yeux de sa nièce alors qu'elle perdit
le gouvernement de sa fortune, et que son mari lui laissa seulement
l'administration du linge, de la table et des choses qui sont le lot
des femmes. Rose n'eut plus d'ordres à donner. La volonté de monsieur
était seule écoutée par Jaquelin devenu exclusivement cocher, par René,
le groom, par un chef venu de Paris, car Mariette ne fut plus que
fille de cuisine. Madame du Bousquier n'eut que Josette à régenter.
Sait-on combien il en coûte de renoncer aux délicieuses habitudes du
pouvoir? Si le triomphe de la volonté est un des enivrants plaisirs
de la vie des grands hommes, il est toute la vie des êtres bornés. Il
faut avoir été ministre et disgracié pour connaître l'amère douleur
qui saisit madame du Bousquier, alors qu'elle fut réduite à l'ilotisme
le plus complet. Elle montait souvent en voiture contre son gré,
elle voyait des gens qui ne lui convenaient pas; elle n'avait plus le
maniement de son cher argent, elle qui s'était vue libre de dépenser ce
qu'elle voulait et qui alors ne dépensait rien. Toute limite imposée
n'inspire-t-elle pas le désir d'aller au delà? Les souffrances les
plus vives ne viennent-elles pas du libre arbitre contrarié? Ces
commencements furent des roses. Chaque concession faite à l'autorité
maritale fut alors conseillée par l'amour de la pauvre fille pour
son époux. Du Bousquier se comporta d'abord admirablement pour sa
femme; il fut excellent, il lui donna des raisons valables à chaque
nouvel empiétement. Cette chambre, si long-temps déserte, entendit le
soir la voix des deux époux au coin du feu. Aussi, pendant les deux
premières années de son mariage, madame du Bousquier se montra-t-elle
très-satisfaite. Elle avait ce petit air délibéré, finaud qui distingue
les jeunes femmes après un mariage d'amour. Le sang ne la tourmentait
plus. Cette contenance dérouta les rieurs, démentit les bruits qui
couraient sur du Bousquier et déconcerta les observateurs du cœur
humain. Rose-Marie-Victoire craignait tant, en déplaisant à son époux,
en le heurtant, de le désaffectionner, d'être privée de sa compagnie,
qu'elle lui aurait sacrifié tout, même son oncle. Les petites joies
niaises de madame du Bousquier trompèrent le pauvre abbé de Sponde, qui
supporta mieux ses souffrances personnelles en pensant que sa nièce
était heureuse. Alençon pensa d'abord comme l'abbé. Mais il y avait
un homme plus difficile à tromper que toute la ville! Le chevalier de
Valois, réfugié sur le mont sacré de la haute aristocratie, passait sa
vie chez les Gordes; il écoutait les médisances et les caquetages, il
pensait nuit et jour à ne pas mourir sans vengeance. Il avait abattu
l'homme aux calembours, il voulait atteindre du Bousquier au cœur. Le
pauvre abbé comprit les lâchetés du premier et dernier amour de sa
nièce, il frémit en devinant la nature hypocrite de son neveu, et ses
manœuvres perfides. Quoique du Bousquier se contraignît en pensant à la
succession de son oncle, et ne voulût lui causer aucun chagrin, il lui
porta un dernier coup qui le mit au tombeau. Si vous voulez expliquer
le mot _intolérance_ par le mot _fermeté de principes_, si vous ne
voulez pas condamner dans l'âme catholique de l'ancien Grand-Vicaire
le stoïcisme que Walter Scott vous fait admirer dans l'âme puritaine
du père de Jeanie Deans, si vous voulez reconnaître dans l'Église
romaine le _potiùs mori quàm fœdari_ que vous admirez dans l'opinion
républicaine, vous comprendrez la douleur qui saisit le grand abbé de
Sponde alors qu'il vit dans le salon de son neveu le prêtre apostat,
renégat, relaps, hérétique, l'ennemi de l'Église, le curé fauteur
du serment constitutionnel. Du Bousquier, dont la secrète ambition
était de régenter le pays, voulut, pour premier gage de son pouvoir,
réconcilier le desservant de Saint-Léonard avec le curé de la paroisse,
et il atteignit à son but. Sa femme crut accomplir une œuvre de paix,
là où, selon l'incommutable abbé, il y avait trahison. Monsieur de
Sponde se vit seul dans sa foi. L'évêque vint chez du Bousquier et
parut satisfait de la cessation des hostilités. Les vertus de l'abbé
François avaient tout vaincu, excepté le Romain Catholique capable de
s'écrier avec Corneille:
Mon Dieu, que de vertus vous me faites haïr!
L'abbé mourut quand expira l'Orthodoxie dans le diocèse.
En 1819, la succession de l'abbé de Sponde porta les revenus
territoriaux de madame du Bousquier à vingt-cinq mille livres, sans
compter ni le Prébaudet, ni la maison du Val-Noble. Ce fut vers ce
temps que du Bousquier rendit à sa femme le capital des économies
qu'elle lui avait livrées; il le lui fit employer à l'acquisition
de biens contigus au Prébaudet, et rendit ainsi ce domaine l'un
des plus considérables du Département, car les terres appartenant
à l'abbé de Sponde jouxtaient celles du Prébaudet. Personne ne
connaissait la fortune personnelle de du Bousquier, il faisait valoir
ses capitaux chez les Keller à Paris, où il faisait quatre voyages
par an. Mais, à cette époque, il passa pour l'homme le plus riche
du département de l'Orne. Cet homme habile, l'éternel candidat des
Libéraux, à qui sept ou huit voix manquèrent constamment dans toutes
les batailles électorales livrées sous la Restauration, et qui
ostensiblement répudiait les Libéraux en voulant se faire élire comme
royaliste ministériel, sans pouvoir jamais vaincre les répugnances
de l'administration, malgré le secours de la congrégation et de la
magistrature; ce républicain haineux, enragé d'ambition, conçut de
lutter avec le royalisme et l'aristocratie dans ce pays, au moment
où ils y triomphaient. Du Bousquier s'appuya sur le sacerdoce par
les trompeuses apparences d'une piété bien jouée: il accompagna sa
femme à la messe, il donna de l'argent pour les couvents de la ville,
il soutint la congrégation du Sacré-Cœur, il se prononça pour le
clergé dans toutes les occasions où le clergé combattit la Ville,
le Département ou l'État. Secrètement soutenu par les Libéraux,
protégé par l'Église, demeurant royaliste constitutionnel, il côtoya
sans cesse l'aristocratie du département pour la ruiner, et il la
ruina. Attentif aux fautes commises par les sommités nobiliaires et
par le gouvernement, il réalisa, la bourgeoisie aidant, toutes les
améliorations que la Noblesse, la Pairie et le Ministère devaient
inspirer, diriger, et qu'ils entravaient par suite de la niaise
jalousie des pouvoirs en France. L'opinion constitutionnelle l'emporta
dans l'affaire du curé, dans l'érection du théâtre, dans toutes les
questions d'agrandissement pressenties par du Bousquier, qui les
faisait proposer par le parti libéral, auquel il s'adjoignait au
plus fort des débats, en objectant le bien du pays. Du Bousquier
industrialisa le Département. Il accéléra la prospérité de la province
en haine des familles logées sur la route de Bretagne. Il préparait
ainsi sa vengeance contre les gens à châteaux, et surtout contre les
Gordes, au sein desquels un jour il fut sur le point d'enfoncer un
poignard envenimé. Il donna des fonds pour relever les manufactures de
point d'Alençon; il raviva le commerce des toiles, la ville eut une
filature. En s'inscrivant ainsi dans tous les intérêts et au cœur de
la masse, en faisant ce que la Royauté ne faisait point, du Bousquier
ne hasardait pas un liard. Soutenu par sa fortune, il pouvait attendre
les réalisations que souvent les gens entreprenants, mais gênés, sont
forcés d'abandonner à d'heureux successeurs. Il se posa comme banquier.
Ce Laffitte au petit pied commanditait toutes les inventions nouvelles
en prenant ses sûretés. Il faisait très bien ses affaires en faisant
le bien public; il était le moteur des Assurances, le protecteur
des nouvelles entreprises de voitures publiques; il suggérait les
pétitions pour demander à l'administration les chemins et les ponts
nécessaires. Ainsi prévenu, le gouvernement voyait un empiétement sur
son autorité. Les luttes s'engageaient maladroitement, car le bien
du pays exigeait que la Préfecture cédât. Du Bousquier aigrissait la
noblesse de province contre la noblesse de cour et contre la pairie.
Enfin il prépara l'effrayante adhésion d'une forte partie du royalisme
constitutionnel à la lutte que soutinrent le _Journal des Débats_ et
monsieur de Châteaubriand contre le trône, ingrate Opposition basée
sur des intérêts ignobles, et qui fut une des causes de triomphe
de la bourgeoisie et du journalisme en 1830. Aussi, du Bousquier,
comme les gens qu'il représente, eut-il le bonheur de voir passer le
convoi de la Royauté, sans qu'aucune sympathie l'accompagnât dans
la province désaffectionnée par les mille causes qui se trouvent
encore incomplétement énumérées ici. Le vieux républicain, chargé
de messes, et qui pendant quinze ans avait joué la comédie afin de
satisfaire sa _vendetta_, renversa lui-même le drapeau blanc de la
Mairie aux applaudissements du peuple. Aucun homme, en France, ne
jeta sur le nouveau trône élevé en août 1830 un regard plus enivré
de joyeuse vengeance. Pour lui, l'avénement de la branche cadette
était le triomphe de la Révolution. Pour lui, le triomphe du drapeau
tricolore était la résurrection de la Montagne, qui, cette fois, allait
abattre les gentilshommes par des procédés plus sûrs que celui de la
guillotine, en ce que son action serait moins violente. La Pairie
sans hérédité, la Garde nationale qui met sur le même lit de camp
l'épicier du coin et le marquis, l'abolition des majorats réclamée
par un bourgeois-avocat, l'Église catholique privée de sa suprématie,
toutes les inventions législatives d'août 1830 furent pour du Bousquier
la plus savante application des principes de 1793. Depuis 1830, cet
homme est Receveur-Général. Il s'est appuyé, pour parvenir, sur ses
liaisons avec le duc d'Orléans, père du roi Louis-Philippe, et avec
monsieur de Folmon, l'ancien intendant de la duchesse douairière
d'Orléans. On lui donne quatre-vingt mille livres de rente. Aux yeux
de son pays, _monsieur_ du Bousquier est un homme de bien, un homme
respectable, invariable dans ses principes, intègre, obligeant. Alençon
lui doit son association au mouvement industriel qui en fait le premier
anneau par lequel la Bretagne se rattachera peut-être un jour à ce
qu'on nomme la civilisation moderne. Alençon, qui ne comptait pas en
1816 deux voitures propres, vit en dix ans rouler dans ses rues des
calèches, des coupés, des landaus, des cabriolets et des tilburys, sans
s'en étonner. Les bourgeois et les propriétaires, effrayés d'abord
de voir le prix des choses augmentant, reconnurent plus tard que
cette augmentation avait un contre-coup financier dans leurs revenus.
Le mot prophétique du président du Ronceret:--_Du Bousquier est un
homme très-fort!_ fut adopté par le pays. Mais, malheureusement pour
sa femme, ce mot est un horrible contre-sens. Le mari ne ressemble
en rien à l'homme public et politique. Ce grand citoyen, si libéral
au dehors, si bonhomme, animé de tant d'amour pour son pays, est
despote au logis et parfaitement dénué d'amour conjugal. Cet homme si
profondément astucieux, hypocrite, rusé, ce Cromwell du Val-Noble, se
comporte dans son ménage comme il se comportait envers l'aristocratie,
qu'il caressait pour l'égorger. Comme son ami Bernadotte, il chaussa
d'un gant de velours sa main de fer. Sa femme ne lui donna pas
d'enfants. Le mot de Suzanne, les insinuations du chevalier de Valois
se trouvèrent ainsi justifiées. Mais la bourgeoisie libérale, la
bourgeoisie royaliste-constitutionnelle, les hobereaux, la magistrature
et le parti-prêtre, comme disait le _Constitutionnel_, donnèrent
tort à madame du Bousquier. Monsieur du Bousquier l'avait épousée si
vieille! disait-on. D'ailleurs quel bonheur pour cette pauvre femme,
car à son âge il était si dangereux d'avoir des enfants! Si madame du
Bousquier confiait en pleurant ses désespoirs périodiques à madame
du Coudrai, à madame du Ronceret, ces dames lui disaient:--Mais vous
êtes folle, ma chère, vous ne savez pas ce que vous désirez, un enfant
serait votre mort! Puis, beaucoup d'hommes qui rattachaient, comme
monsieur du Coudrai, leurs espérances au triomphe de du Bousquier,
faisaient chanter ses louanges par leurs femmes. La vieille fille était
assassinée par ces phrases cruelles.
--Vous êtes bienheureuse, ma chère, d'avoir épousé un homme capable,
vous éviterez les malheurs des femmes qui sont mariées à des gens sans
énergie, incapables de conduire leur fortune, de diriger leurs enfants.
--Votre mari vous rend la reine du pays, ma belle. Il ne vous laissera
jamais dans l'embarras, celui-là! Il mène tout dans Alençon.
--Mais je voudrais, disait la pauvre femme, qu'il se donnât moins de
peine pour le public, et qu'il...
--Vous êtes bien difficile, ma chère madame du Bousquier, toutes les
femmes vous envient votre mari.
Mal jugée par le monde, qui commença par lui donner tort, la chrétienne
trouva, dans son intérieur, une ample carrière à déployer ses vertus.
Elle vécut dans les larmes et ne cessa d'offrir au monde un visage
placide. Pour une âme pieuse, n'était-ce pas un crime que cette pensée
qui lui becqueta toujours le cœur: J'aimais le chevalier de Valois, et
je suis la femme de du Bousquier! L'amour d'Athanase se dressait aussi
sous la forme d'un remords et la poursuivait dans ses rêves. La mort
de son oncle, dont les chagrins avaient éclaté, lui rendit son avenir
encore plus douloureux, car elle pensa toujours aux souffrances que son
oncle dut éprouver en voyant le changement des doctrines politiques
et religieuses de la maison Cormon. Souvent le malheur tombe avec la
rapidité de la foudre, comme chez madame Granson; mais il s'étendit,
chez la vieille fille, comme une goutte d'huile qui ne quitte l'étoffe
qu'après l'avoir lentement imbibée.
Le chevalier de Valois fut le malicieux artisan de l'infortune de
madame du Bousquier. Il avait à cœur de détromper sa religion surprise;
car le chevalier, si expert en amour, devina du Bousquier marié comme
il avait deviné du Bousquier garçon. Mais le profond républicain
était difficile à surprendre: son salon était naturellement fermé au
chevalier de Valois, comme à tous ceux qui, dans les premiers jours de
son mariage, avaient renié la maison Cormon. Puis il était supérieur au
ridicule, il tenait une immense fortune, il régnait dans Alençon, il se
souciait de sa femme comme Richard III se serait soucié de voir crever
le cheval à l'aide duquel il aurait gagné la bataille. Pour plaire à
son mari, madame du Bousquier avait rompu avec la maison de Gordes, où
elle n'allait plus; mais, quand son mari la laissait seule pendant ses
séjours à Paris, elle faisait alors une visite à mademoiselle Armande.
Or, deux ans après son mariage, précisément à la mort de l'abbé de
Sponde, mademoiselle de Gordes aborda madame du Bousquier au sortir
de Saint-Léonard, où elles avaient entendu une messe noire dite pour
l'abbé. La généreuse fille crut qu'en cette circonstance elle devait
des consolations à l'héritière en pleurs. Elles allèrent ensemble, en
causant du cher défunt, de Saint-Léonard au Cours; et, du Cours, elles
atteignirent l'hôtel de Gordes où mademoiselle Armande entraîna madame
du Bousquier par le charme de sa conversation. La pauvre femme désolée
aima peut-être à s'entretenir de son oncle avec une personne que son
oncle aimait tant. Puis elle voulut recevoir les compliments du vieux
marquis de Gordes, qu'elle n'avait pas vu depuis près de trois années.
Il était une heure et demie, elle trouva là le chevalier de Valois venu
pour dîner, qui, tout en la saluant, lui prit les mains.
--Eh! bien, chère vertueuse et bien-aimée dame, lui dit-il d'une voix
émue, _nous_ avons perdu notre saint ami; nous avons épousé votre
deuil; oui, votre perte est aussi vivement sentie ici que chez vous...
mieux, ajouta-t-il en faisant allusion à du Bousquier.
Après quelques paroles d'oraison funèbre où chacun fit sa phrase, le
chevalier prit galamment le bras de madame du Bousquier et le mit sur
le sien, le pressa fort adorablement et l'emmena dans l'embrasure d'une
fenêtre.
--Êtes-vous heureuse au moins? dit-il avec une voix paternelle.
--Oui, dit-elle en baissant les yeux.
En entendant ce _oui_, madame de Troisville, la fille de la princesse
Sherbellof et la vieille marquise de Castéran vinrent se joindre au
chevalier, accompagnées de mademoiselle de Gordes. Toutes allèrent
se promener dans le jardin en attendant le dîner, sans que madame du
Bousquier, hébétée par la douleur, se fût aperçue que les dames et
le chevalier menaient une petite conspiration de curiosité. «Nous la
tenons, sachons le mot de l'énigme?» était une phrase écrite dans les
regards que ces personnes se jetèrent.
--Pour que votre bonheur fût complet, dit mademoiselle Armande, il vous
faudrait des enfants, un beau garçon comme mon neveu...
Une larme roula dans les yeux de madame du Bousquier.
--J'ai entendu dire que vous étiez la seule coupable en cette affaire,
que vous aviez peur d'une grossesse? dit le chevalier.
--Moi, dit-elle naïvement, j'achèterais un enfant par cent années
d'enfer.
Sur la question ainsi posée, il s'émut une discussion conduite avec
une excessive délicatesse par madame la vicomtesse de Troisville et
la vieille marquise de Castéran qui entortillèrent si bien la pauvre
vieille fille qu'elle livra, sans s'en douter, les secrets de son
ménage. Mademoiselle Armande avait pris le bras du chevalier et s'était
éloignée, afin de laisser les trois femmes causer mariage. Madame du
Bousquier fut alors désabusée des mille déceptions de son mariage; et
comme elle était restée _bestiote_, elle amusa ses confidentes par
de délicieuses naïvetés. Quoique dans le premier moment le mensonger
mariage de mademoiselle Cormon fît rire toute la ville bientôt initiée
aux manœuvres de du Bousquier, néanmoins madame du Bousquier gagna
l'estime et la sympathie de toutes les femmes. Tant que mademoiselle
Cormon avait couru sus au mariage sans réussir à se marier, chacun se
moquait d'elle; mais quand chacun apprit la situation exceptionnelle
où la plaçait la sévérité de ses principes religieux, tout le monde
l'admira. _Cette pauvre madame du Bousquier_ remplaça _cette bonne
demoiselle Cormon_. Le chevalier rendit ainsi pour quelque temps du
Bousquier odieux et ridicule, mais le ridicule finit par s'affaiblir;
et, quand chacun eut dit son mot sur lui, la médisance se lassa.
Puis à cinquante-sept ans, le muet républicain semblait à beaucoup de
personnes avoir droit à la retraite. Cette circonstance envenima la
haine que du Bousquier portait à la maison de Gordes à un tel point,
qu'elle le rendit impitoyable au jour de la vengeance, Madame du
Bousquier reçut l'ordre de ne jamais mettre le pied dans cette maison.
Par représailles du tour que lui avait joué le chevalier de Valois, du
Bousquier, qui venait de créer le _Courrier de l'Orne_, y fit insérer
l'annonce suivante:
«Il sera délivré une inscription de mille francs de rente à la personne
qui pourra démontrer l'existence d'un monsieur de Pombreton, avant,
pendant ou après l'émigration.»
Quoique son mariage fût essentiellement négatif, madame du Bousquier y
vit des avantages: ne valait-il pas mieux encore s'intéresser à l'homme
le plus remarquable de la ville, que de vivre seule? Du Bousquier était
encore préférable aux chiens, aux chats, aux serins qu'adorent les
célibataires; il portait à sa femme un sentiment plus réel et moins
intéressé que ne l'est celui des servantes, des confesseurs, et des
capteurs de successions. Plus tard, elle vit dans son mari l'instrument
de la colère céleste, car elle reconnut des péchés innombrables dans
tous ses désirs de mariage; elle se regarda comme justement punie
ainsi des malheurs qu'elle avait causés à madame Granson, et de la
mort anticipée de son oncle. Obéissant à cette religion qui ordonne
de baiser les verges avec lesquelles on administre la correction,
elle vantait son mari, elle l'approuvait publiquement; mais, au
confessionnal ou le soir dans ses prières, elle pleurait souvent en
demandant pardon à Dieu des apostasies de son mari qui pensait le
contraire de ce qu'il disait, qui souhaitait la mort de l'aristocratie
et de l'Église, les deux religions de la maison Cormon. Trouvant en
elle-même tous ses sentiments froissés et immolés, mais forcée par
le devoir à faire le bonheur de son époux, à ne lui nuire en rien,
et attachée à lui par une indéfinissable affection que peut-être
l'habitude engendra, sa vie était un contre-sens perpétuel. Elle
avait épousé un homme dont elle haïssait la conduite et les opinions,
mais dont elle devait s'occuper avec une tendresse obligée. Souvent
elle était aux anges quand du Bousquier mangeait ses confitures,
quand il trouvait le dîner bon; elle veillait à ce que ses moindres
désirs fussent satisfaits. S'il oubliait la bande de son journal sur
une table; au lieu de la jeter, madame disait:--René, laissez cela,
monsieur ne l'a pas mis là sans intention. Du Bousquier allait-il en
voyage, elle s'inquiétait du manteau, du linge; elle prenait pour
son bonheur matériel les plus minutieuses précautions. S'il allait
au Prébaudet, elle consultait le baromètre dès la veille pour savoir
s'il ferait beau. Elle épiait ses volontés dans son regard, à la
manière d'un chien qui, tout en dormant, entend et voit son maître.
Si le gros du Bousquier, vaincu par cet amour ordonné, la saisissait
par la taille, l'embrassait sur le front, et lui disait:--Tu es une
bonne femme! des larmes de plaisir venaient aux yeux de la pauvre
créature. Il est probable que du Bousquier se croyait obligé à des
dédommagements qui lui conciliaient le respect de Rose-Marie-Victoire,
car la vertu catholique n'ordonne pas une dissimulation aussi
complète que le fut celle de madame du Bousquier. Mais souvent la
sainte femme restait muette en entendant les discours que tenaient
chez elle les gens haineux qui se cachaient sous les opinions
royalistes-constitutionnelles. Elle frémissait en prévoyant la perte
de l'Église; elle risquait parfois un mot stupide, une observation que
du Bousquier coupait en deux par un regard. Les contrariétés de cette
existence ainsi tiraillée finirent par hébéter madame du Bousquier,
qui trouva plus simple et plus digne de concentrer son intelligence
sans la produire au dehors, en se résignant à mener une vie purement
animale. Elle eut alors une soumission d'esclave, et regarda comme une
œuvre méritoire d'accepter l'abaissement dans lequel la mit son mari.
L'accomplissement des volontés maritales ne lui causa jamais le moindre
murmure. Cette brebis craintive chemina dès lors dans la voie que lui
traça le berger; elle ne quitta plus le giron de l'Église, et se livra
aux pratiques religieuses les plus sévères, sans penser ni à Satan, ni
à ses pompes, ni à ses œuvres. Elle offrit ainsi la réunion des vertus
chrétiennes les plus pures, et du Bousquier devint certes l'un des
hommes les plus heureux du royaume de France et de Navarre.
--Elle sera niaise jusqu'à son dernier soupir, dit le cruel
Conservateur destitué qui dînait cependant chez elle deux fois par
semaine.
Cette histoire serait étrangement incomplète si l'on n'y mentionnait
pas la coïncidence de la mort du chevalier de Valois avec la mort de
la mère de Suzanne. Le chevalier mourut avec la monarchie, en août
1830. Il alla se joindre au cortége du roi Charles X à Nonancourt,
et l'escorta pieusement jusqu'à Cherbourg avec tous les Troisville,
les Castéran, les Gordes, etc. Le vieux gentilhomme avait pris sur lui
cinquante mille francs, somme à laquelle montaient ses économies et le
prix de sa rente; il l'offrit à l'un des fidèles amis de ses maîtres
pour la transmettre au roi, en objectant sa mort prochaine, en disant
que cette somme venait des bontés de Sa Majesté, qu'enfin l'argent du
dernier des Valois appartenait à la Couronne. On ne sait si la ferveur
de son zèle vainquit les répugnances du Bourbon qui abandonnait son
beau royaume de France sans en emporter un liard, et qui dut être
attendri par le dévouement du chevalier; mais il est certain que
Césarine, légataire universelle de monsieur de Valois, recueillit à
peine six cents livres de rente. Le chevalier revint à Alençon aussi
cruellement atteint par la douleur que par la fatigue, et il expira
quand Charles X toucha la terre étrangère.