Un mois se passa dans les plus étranges alternatives, relativement au

mariage de mademoiselle Cormon. Il y eut un parti d'Incrédules qui nia

le mariage, et un parti de Croyants qui l'affirma. Au bout de quinze

jours, le parti des Incrédules reçut un vigoureux échec: la maison

de du Bousquier fut vendue quarante-trois mille francs à monsieur de

Troisville, qui ne voulait qu'une maison fort simple à Alençon; car il

devait aller plus tard à Paris quand la princesse Sherbellof serait

décédée: il comptait attendre paisiblement cet héritage en s'occupant

à reconstituer sa terre. Ceci semblait positif. Les Incrédules ne

se laissèrent pas accabler. Ils prétendirent que, marié ou non, du

Bousquier faisait une excellente affaire; sa maison ne lui était

revenue qu'à vingt-sept mille francs. Les Croyants furent battus par

cette péremptoire observation des Incrédules. Choisnel, le notaire de

mademoiselle Cormon, n'avait pas encore entendu parler du premier mot

relativement au contrat, dirent encore les Incrédules. Les Croyants,

fermes dans leur foi, remportèrent, le vingtième jour, une victoire

signalée sur les Incrédules. Monsieur Lepressoir, notaire des Libéraux,

vint chez mademoiselle Cormon où le contrat fut signé. Ce fut le

premier des nombreux sacrifices que devait faire mademoiselle Cormon

à son mari. Du Bousquier portait une haine profonde à Choisnel; il

lui attribuait le premier refus qu'il avait essuyé chez les Gordes,

et le refus de mademoiselle Armande avait, selon lui, dicté celui

de mademoiselle Cormon. Le vieil athlète du Directoire fit si bien

auprès de la noble fille, qui croyait avoir mal jugé la belle âme

du fournisseur, qu'elle voulut expier ses torts: elle sacrifia son

notaire à l'amour! néanmoins, elle lui communiqua le contrat, et

Choisnel, qui était un homme digne de Plutarque, défendit par écrit

les intérêts de mademoiselle Cormon. Cette circonstance seule faisait

traîner le mariage en longueur. Mademoiselle Cormon reçut plusieurs

lettres anonymes. Elle apprit, à son grand étonnement, que Suzanne

était une fille aussi vierge qu'elle pouvait l'être elle-même, et que

le séducteur au faux toupet ne devait jamais se trouver pour quelque

chose en de pareilles aventures. Mademoiselle Cormon dédaigna les

lettres anonymes; mais elle écrivit à Suzanne, dans le but d'éclairer

la religion de la Société de Maternité. Suzanne, qui sans doute avait

appris le futur mariage de du Bousquier, avoua sa ruse, envoya mille

francs à l'Association, et desservit fortement le vieux fournisseur.

Mademoiselle Cormon convoqua la Société de Maternité, qui tint une

séance extraordinaire, où l'on prit un arrêté portant que le bureau

ne secourrait plus les malheurs à échoir, mais uniquement ceux échus.

Nonobstant ces menées qui défrayaient la ville de cancans distillés

avec friandise, les bans se publiaient aux Églises et à la Mairie.

Athanase dut préparer les actes. Par mesure de pudeur publique et

de sûreté générale, la fiancée alla au Prébaudet où du Bousquier,

flanqué d'atroces et somptueux bouquets, se rendait le matin et

revenait pour dîner, le soir. Enfin, par une pluvieuse et triste

journée de juin, à midi, le mariage entre mademoiselle Cormon et le

sieur du Bousquier, disaient les Incrédules, eut lieu à la paroisse

d'Alençon, à la vue de tout Alençon. Les époux se rendirent de chez

eux à la Mairie, de la Mairie à l'église dans une calèche, magnifique

pour Alençon, que du Bousquier avait fait venir de Paris en secret.

La perte de la vieille carriole fut aux yeux de toute la ville une

espèce de calamité. Le sellier de la Porte de Séez jetait les hauts

cris, car il perdait cinquante francs de rente que lui rapportaient

les raccommodages, Alençon vit avec effroi le luxe s'introduisant dans

la ville par la maison Cormon. Chacun craignit le renchérissement

des denrées, l'exhaussement du prix des loyers, et l'invasion des

mobiliers parisiens. Il y eut des personnes assez piquées de curiosité

pour donner quelque dix sous à Jacquelin afin de regarder de près la

calèche attentatoire à l'économie du pays. Les deux chevaux achetés en

Normandie effrayèrent aussi beaucoup.

--Si nous achetons ainsi nous-mêmes nos chevaux, dit la société du

Ronceret, nous ne les vendrons donc plus à ceux qui les viennent

chercher.

Quoique bête, le raisonnement parut profond en ce qu'il empêchait le

pays d'accaparer l'argent étranger. Pour la province, la richesse des

nations consiste moins dans l'active rotation de l'argent que dans

un stérile entassement. Enfin la meurtrière prophétie de la vieille

fille fut accomplie. Pénélope succomba à la pleurésie qu'elle avait

gagnée quarante jours avant le mariage, rien ne la put sauver. Madame

Granson, Mariette, madame du Coudrai, madame du Ronceret, toute la

ville remarqua que madame du Bousquier était entrée à l'église _du pied

gauche!_ présage d'autant plus horrible que déjà le mot _La Gauche_

prenait une acception politique. Le prêtre chargé de lire la formule

ouvrit par hasard son livre à l'endroit du _De profundis_. Ainsi ce

mariage fut accompagné de circonstances si fatales, si orageuses,

si foudroyantes, que personne n'en augura bien. Tout alla de mal en

pis. Il n'y eut point de noces, car les nouveau-mariés partirent pour

le Prébaudet. Les coutumes parisiennes allaient donc triompher des

coutumes provinciales, se disait-on. Le soir, Alençon commenta toutes

ces niaiseries; et il y eut un déchaînement assez général chez les

personnes qui comptaient sur une de ces noces de Gamache qui se font

toujours en province, et que la société considère comme lui étant dues.

La noce de Mariette et de Jacquelin se fit gaiement: ils furent les

deux seules personnes qui contredirent les sinistres prophéties.

Du Bousquier voulut employer le gain fait sur sa maison à restaurer

et moderniser l'hôtel Cormon. Il avait décidé de passer deux saisons

au Prébaudet, et il y emmena son oncle de Sponde. Cette nouvelle

répandit l'effroi dans la ville, où chacun pressentit que du Bousquier

allait entraîner le pays dans la funeste voie du comfort. Cette peur

s'augmenta quand les gens de la ville aperçurent un matin du Bousquier

venant du Prébaudet au Val-Noble pour surveiller ses travaux, dans un

tilbury attelé d'un nouveau cheval, ayant à ses côtés René en livrée.

Le premier acte de son administration avait été de placer toutes les

économies de sa femme _en rentes_ sur le Grand-Livre, lesquelles

étaient à 67 fr. 50 cent. Dans l'espace d'une année, pendant laquelle

il joua constamment à la hausse, il se fit une fortune personnelle

presque aussi considérable que l'était celle de sa femme. Mais ces

foudroyants présages, ces innovations perturbatrices furent dépassés

par un événement qui se rattachait à ce mariage et le fit paraître

encore plus funeste. Le soir même de la célébration, Athanase et sa

mère se trouvaient, après leur dîner, devant un petit feu de bourrées,

nommées des _régalades_, et que la servante leur allumait au dessert

dans le salon.

--Eh! bien, nous irons ce soir chez le président du Ronceret, puisque

nous voilà sans mademoiselle Cormon, dit madame Granson. Mon Dieu! je

ne m'habituerai jamais à l'appeler madame du Bousquier, ce nom-là me

déchire les lèvres.

Athanase regarda sa mère d'un air mélancolique et contraint, il ne

pouvait plus sourire, et il voulait comme saluer cette naïve pensée qui

pansait sa blessure sans la guérir.

--Maman, dit-il en reprenant sa voix d'enfance, tant sa voix fut douce,

de même qu'il reprenait ce mot abandonné depuis quelques années; ma

chère maman, ne sortons pas encore, il fait si bon là, devant ce feu!

La mère entendit sans la comprendre cette suprême prière d'une mortelle

douleur.

--Restons, mon enfant, dit-elle. J'aime certes mieux causer avec toi,

écouter tes projets, que de faire un boston où je puis perdre mon

argent.

--Tu es belle ce soir, j'aime à te regarder. Puis je suis dans un

courant d'idées qui s'harmonient à ce pauvre petit salon où nous avons

tant souffert.

--Où nous souffrirons encore, mon pauvre Athanase, jusqu'à ce que

tes ouvrages réussissent. Moi, je suis faite à la misère; mais toi,

mon trésor, voir ta belle jeunesse passée sans plaisir! rien que du

travail dans ta vie! Cette pensée est une maladie pour une mère; elle

me tourmente le soir, et le matin elle me réveille. Mon Dieu! mon Dieu!

que vous ai-je fait? de quel crime me punissez-vous?

Elle quitta sa bergère, prit une petite chaise et se colla contre

Athanase de manière à mettre sa tête sur la poitrine de son enfant. Il

y a toujours la grâce de l'amour chez une maternité vraie. Athanase

baisa sa mère sur les yeux, sur ses cheveux gris, au front, avec la

sainte volonté d'appuyer son âme partout où s'appuyaient ses lèvres.

--Je ne réussirai jamais, dit-il en essayant de tromper sa mère sur la

funeste résolution qu'il roulait dans sa tête.

--Bah! ne vas-tu pas te décourager? Comme tu le dis, la pensée peut

tout. Avec dix bouteilles d'encre, dix rames de papier et sa forte

volonté, Luther a bouleversé l'Europe? Eh! bien, tu t'illustreras, et

tu feras le bien avec les mêmes moyens qui lui ont servi à faire le

mal. N'as-tu pas dit cela? Moi, je t'écoute, vois-tu; je te comprends

plus que tu ne le crois, car je te porte encore dans mon sein, et la

moindre de tes pensées y retentit comme autrefois le plus léger de tes

mouvements.

--Je ne réussirai pas ici, vois-tu, maman; et je ne veux pas te donner

le spectacle de mes déchirements, de mes luttes, de mes angoisses. Oh!

ma mère, laisse-moi quitter Alençon; je veux aller souffrir loin de toi.

--Je veux être toujours à tes côtés, moi, reprit orgueilleusement la

mère. Souffrir sans ta mère, ta pauvre mère qui sera ta servante s'il

le faut, qui se cachera pour ne pas te nuire si tu le demandais; ta

mère qui alors ne t'accuserait point d'orgueil. Non, non, Athanase,

nous ne nous séparerons jamais.

Athanase embrassa sa mère avec l'ardeur d'un agonisant qui embrasse la

vie.

--Je le veux cependant, reprit-il. Sans cela, tu me perdrais... Cette

double douleur, la tienne et la mienne, me tuerait. Il vaut mieux que

je vive, n'est-ce pas?

Madame Granson regarda son fils d'un air hagard.--Voilà donc ce que tu

couves! On me le disait bien. Ainsi tu pars!

--Oui.

--Tu ne partiras pas sans me tout dire, sans me prévenir. Il te faut

un trousseau, de l'argent. J'ai des louis cousus dans mon jupon de

dessous, il faut que je te les donne.

Athanase pleura.

--C'est tout ce que je voulais te dire, reprit-il. Maintenant je vais

te conduire chez le président. Allons...

Le fils et la mère sortirent. Athanase quitta sa mère sur le pas de

la porte de la maison où elle allait passer la soirée. Il regarda

long-temps la lumière qui s'échappait par les fentes des volets; il

s'y colla, il éprouva la plus frénétique des joies quand, au bout d'un

quart d'heure, il entendit sa mère disant:--_Grande indépendance en

cœur!_

--Pauvre mère! je l'ai trompée, s'écria-t-il en gagnant la rive de la

Sarthe.

Il arriva devant le beau peuplier sous lequel il avait tant médité

depuis quarante jours, et où il avait apporté deux grosses pierres

pour s'asseoir. Il contempla cette belle nature alors éclairée par la

lune; il revit en quelques heures tout son avenir de gloire: il passa

dans les villes émues à son nom; il entendit les applaudissements de

la foule; il respira l'encens des fêtes, il adora toute sa vie rêvée,

il s'élança radieux en de radieux triomphes, il se dressa sa statue,

il évoqua toutes ses illusions pour leur dire adieu dans un dernier

banquet olympique. Cette magie avait été possible pendant un moment,

maintenant elle s'était à jamais évanouie. Dans ce moment suprême il

étreignit son bel arbre, auquel il s'était attaché comme à un ami;

puis il mit chaque pierre dans chacune des poches de sa redingote

et la boutonna. Il était à dessein sorti sans chapeau. Il alla

reconnaître l'endroit profond qu'il avait choisi depuis long-temps; il

s'y glissa résolument en tâchant de ne point faire de bruit, et il en

fit très-peu. Quand, vers neuf heures et demie, madame Granson revint

chez elle, sa servante ne lui parla pas d'Athanase, elle lui remit une

lettre, madame Granson l'ouvrit et lut ce peu de mots: _Ma bonne mère,

je suis parti, ne m'en veux pas!_

--Il a fait là un beau coup! s'écria-t-elle. Et son linge, et de

l'argent! Il m'écrira, j'irai le retrouver. Ces pauvres enfants

se croient toujours plus fins que père et mère. Et elle se coucha

tranquille.

La Sarthe avait eu dans la matinée précédente une crue prévue par les

pêcheurs. Ces crues d'eaux troubles amènent des anguilles entraînées de

leurs ruisseaux. Or, un pêcheur avait tendu ses engins dans l'endroit

où s'était jeté le pauvre Athanase en croyant qu'on ne le retrouverait

jamais. Vers six heures du matin, le pêcheur ramena ce jeune corps.

Les deux ou trois amies qu'avait la pauvre veuve employèrent mille

précautions pour la préparer à recevoir cette horrible dépouille.

La nouvelle de ce suicide eut, comme on le pense bien, un grand

retentissement dans Alençon. La veille, le pauvre homme de génie

n'avait pas un seul protecteur; le lendemain de sa mort, mille voix

s'écrièrent:--«Je l'aurais si bien aidé, moi!» Il est si commode de se

poser charitable _gratis_. Ce suicide fut expliqué par le chevalier

de Valois. Le gentilhomme raconta, dans un esprit de vengeance, le

naïf, le sincère, le bel amour d'Athanase pour mademoiselle Cormon.

Madame Granson, éclairée par le chevalier, se rappela mille petites

circonstances, et confirma les récits de monsieur de Valois. L'histoire

devint touchante, quelques femmes pleurèrent. Madame Granson eut une

douleur concentrée, muette, qui fut peu comprise. Il est pour les mères

en deuil deux genres de douleur. Souvent le monde est dans le secret de

leur perte; leur fils apprécié, admiré, jeune ou beau, sur une belle

route et voguant vers la fortune, ou déjà glorieux, excite d'universels

regrets; le monde s'associe au deuil et l'atténue en l'agrandissant.

Mais il y a la douleur des mères qui seules savent ce qu'était leur

enfant, qui seules en ont reçu les sourires, qui ont observé seules les

trésors de cette vie trop tôt tranchée; cette douleur cache son crêpe

dont la couleur fait pâlir celle des autres deuils; mais elle ne se

décrit point, et heureusement il est peu de femmes qui sachent quelle

corde du cœur est alors à jamais coupée. Avant que madame du Bousquier

ne revînt à la ville, la présidente de Ronceret, l'une de ses bonnes

amies, était allée déjà lui jeter ce cadavre sur les roses de sa joie,

lui apprendre à quel amour elle s'était refusée; elle lui répandit

tout doucettement mille gouttes d'absinthe sur le miel de son premier

mois de mariage. Quand madame du Bousquier rentra dans Alençon, elle

rencontra par hasard madame Granson au coin du Val-Noble! Le regard

de la mère, mourant de chagrin, atteignit la vieille fille au cœur.

Ce fut à la fois mille malédictions dans une seule, mille flammèches

dans un rayon. Madame du Bousquier en fut épouvantée, ce regard lui

avait prédit, souhaité le malheur. Le soir même de la catastrophe,

madame Granson, l'une des personnes les plus opposées au curé de la

ville, et qui tenait pour le desservant de Saint-Léonard, frémit en

songeant à l'inflexibilité des doctrines catholiques professées par son

propre parti. Après avoir mis elle-même son fils dans un linceul, en

pensant à la mère du Sauveur, madame Granson se rendit, l'âme agitée

d'une horrible angoisse, à la maison de l'assermenté. Elle trouva le

modeste prêtre occupé à emmagasiner les chanvres et les lins qu'il

donnait à filer à toutes les femmes, à toutes les filles pauvres de la

ville afin que jamais les ouvrières ne manquassent d'ouvrage, charité

bien entendue qui sauva plus d'un ménage incapable de mendier. Le curé

quitta ses chanvres et s'empressa d'emmener madame Granson dans sa

salle où la mère désolée reconnut, en voyant le souper du curé, la

frugalité de son propre ménage.

--Monsieur l'abbé, dit-elle, je viens vous supplier... Elle fondit en

larmes sans pouvoir achever.

--Je sais ce qui vous amène, répondit le saint homme; mais je me fie

à vous, madame, et à votre parente madame du Bousquier, pour apaiser

Monseigneur à Séez. Oui, je prierai pour votre malheureux enfant; oui,

je dirai des messes; mais évitons tout scandale et ne donnons pas lieu

aux méchants de la ville de se rassembler dans l'église... Moi seul,

sans clergé, nuitamment...

--Oui, oui, comme vous voudrez, pourvu qu'il soit en terre sainte! dit

la pauvre mère en prenant la main du prêtre et la baisant.

Vers minuit donc, une bière fut clandestinement portée à la paroisse

par quatre jeunes gens, les camarades les plus aimés d'Athanase. Il s'y

trouvait quelques amies de madame Granson, groupes de femmes noires et

voilées; puis les sept ou huit jeunes gens qui avaient reçu quelques

confidences de ce talent expiré. Quatre torches éclairaient la bière

couverte d'un crêpe. Le curé, servi par un discret enfant de chœur,

dit une messe mortuaire. Puis le suicidé fut conduit sans bruit dans

un coin du cimetière où une croix de bois noirci, sans inscription,

indiqua sa place à la mère. Athanase vécut et mourut dans les ténèbres.

Aucune voix n'accusa le curé, l'évêque garda le silence. La piété de la

mère racheta l'impiété du fils.

Quelques mois après, un soir, la pauvre femme, insensée de douleur,

et mue par une de ces inexplicables soifs qu'ont les malheureux de se

plonger les lèvres dans leur amer calice, voulut aller voir l'endroit

où son fils s'était noyé. Son instinct lui disait peut-être qu'il

y avait des pensées à reprendre sous ce peuplier; peut-être aussi

désirait-elle voir ce que son fils avait vu pour la dernière fois? Il

y a des mères qui mourraient de ce spectacle, d'autres s'y livrent à

une sainte adoration. Les patients anatomistes de la nature humaine

ne sauraient trop répéter les vérités contre lesquelles doivent se

briser les éducations, les lois et les systèmes philosophiques.

Disons-le souvent: il est absurde de vouloir ramener les sentiments

à des formules identiques; en se produisant chez chaque homme, ils

se combinent avec les éléments qui lui sont propres, et prennent sa

physionomie.

Madame Granson vit venir de loin une femme qui s'écria sur le lieu

fatal:--_C'est donc là!_

Une seule personne pleura là, comme y pleurait la mère. Cette créature

était Suzanne. Arrivée le matin à l'hôtel du More, elle avait appris

la catastrophe. Si le pauvre Athanase avait vécu, elle aurait pu faire

ce que de nobles personnes, sans argent, rêvent de faire, et ce à quoi

ne pensent jamais les riches, elle eût envoyé quelque mille francs en

écrivant dessus: _Argent dû à votre père par un camarade qui vous le

restitue_. Cette ruse angélique avait été inventée par Suzanne pendant

son voyage.

La courtisane aperçut madame Granson, et s'éloigna précipitamment en

lui disant:--_Je l'aimais!_

Suzanne, fidèle à sa nature, ne quitta pas Alençon sans changer en

fleurs de nénuphar les fleurs d'oranger qui couronnaient la mariée.

Elle, la première, déclara que madame du Bousquier ne serait jamais que

mademoiselle Cormon. Elle vengea d'un coup de langue Athanase et le

cher chevalier de Valois.

Alençon fut témoin d'un suicide continu bien autrement pitoyable,

car Athanase fut promptement oublié par la société qui veut et doit

promptement oublier ses morts. Le pauvre chevalier de Valois mourut

de son vivant, il se suicida tous les matins pendant quatorze ans.

Trois mois après le mariage de du Bousquier, la société remarqua,

non sans étonnement, que le linge du chevalier devenait roux, et

ses cheveux furent irrégulièrement peignés. Ébouriffé, le chevalier

de Valois n'existait plus! Quelques dents d'ivoire désertèrent sans

que les observateurs du cœur humain pussent découvrir à quel corps

elles avaient appartenu, si elles étaient de la légion étrangère ou

indigènes, végétales ou animales, si l'âge les arrachait au chevalier

ou si elles étaient oubliées dans le tiroir de sa toilette. La cravate

se roula sur elle-même, indifférente à l'élégance! Les têtes de nègre

pâlirent en s'encrassant. Les rides du visage se plissèrent, se

noircirent et la peau se parchemina. Les ongles incultes se bordèrent

parfois d'un liséré de velours noir. Le gilet se montra sillonné de

roupies oubliées qui s'étalèrent comme des feuilles d'automne. Le coton

des oreilles ne fut plus que rarement renouvelé. La tristesse siégea

sur ce front et glissa ses teintes jaunes au fond des rides. Enfin, les

ruines si savamment réprimées lézardèrent ce bel édifice et montrèrent

combien l'âme a de puissance sur le corps; puisque l'homme blond, le

cavalier, le jeune premier mourut quand faillit l'espoir. Jusqu'alors,

le nez du chevalier s'était produit sous une forme gracieuse; jamais il

n'en était tombé ni pastille noire humide ni goutte d'ambre; mais le

nez du chevalier barbouillé de tabac qui débordait sous les narines,

et déshonoré par les roupies qui profitaient de la gouttière située

au milieu de la lèvre supérieure; ce nez, qui ne se souciait plus de

paraître aimable, révéla les énormes soins que le chevalier prenait

autrefois de lui-même et fit comprendre, par leur étendue, la grandeur,

la persistance des desseins de l'homme sur mademoiselle Cormon. Il fut

écrasé par un calembour de du Coudrai qu'il fit d'ailleurs destituer.

Ce fut la première vengeance que le bénin chevalier poursuivit; mais

ce calembour était assassin et dépassait de cent coudées tous les

calembours du Conservateur des hypothèques. Monsieur du Coudrai, voyant

cette révolution nasale, avait nommé le chevalier, Nérestan. Enfin, les

anecdotes imitèrent les dents; puis les bons mots devinrent rares; mais

l'appétit se soutint, le gentilhomme ne sauva que l'estomac dans ce

naufrage de toutes ses espérances; s'il prépara mollement ses prises,

il mangea toujours effroyablement. Vous devinerez le désastre que cet

événement amena dans les idées en apprenant que monsieur de Valois

s'entretint moins fréquemment avec la princesse Goritza. Un jour il

vint chez le marquis de Gordes avec un mollet devant son tibia. Cette

banqueroute des grâces fut horrible, je vous jure, et frappa tout

Alençon. Ce quasi-jeune homme devenu vieillard, ce personnage qui sous

l'affaissement de son âme passait de cinquante à quatre-vingt-dix

ans, effraya la société. Puis il livra son secret, il avait attendu,

guetté mademoiselle Cormon; il avait, chasseur patient, ajusté son

coup pendant dix ans, et il avait manqué la bête. Enfin la République

impuissante l'emportait sur la vaillante Aristocratie et en pleine

restauration. La forme triomphait du fond, l'esprit était vaincu

par la matière, la diplomatie par l'insurrection. Dernier malheur!

une grisette blessée révéla le secret des matinées du chevalier, il

passa pour un libertin. Les Libéraux lui jetèrent les enfants trouvés

de du Bousquier, et le faubourg Saint-Germain d'Alençon les accepta

très-orgueilleusement; il en rit, il dit:--_Ce bon chevalier, que

vouliez-vous qu'il fît?_ Il plaignit le chevalier, le mit dans son

giron, ranima ses sourires, et une haine effroyable s'amassa sur la

tête de du Bousquier. Onze personnes passèrent aux Gordes et quittèrent

le salon Cormon.

Ce mariage eut surtout pour effet de dessiner les partis dans Alençon.

La maison de Gordes y figura la haute aristocratie, car les Troisville

revenus s'y rattachèrent. La maison Cormon représenta, sous l'habile

influence de du Bousquier, cette fatale opinion qui sans être vraiment

libérale, ni résolument royaliste, enfanta les 221 au jour où la lutte

se précisa entre le plus auguste, le plus grand, le seul vrai pouvoir,

la _Royauté_, et le plus faux, le plus changeant, le plus oppresseur

pouvoir, le pouvoir dit _parlementaire_ qu'exercent des assemblées

électives. Le salon du Ronceret, secrètement allié au salon Cormon, fut

hardiment libéral.

A son retour du Prébaudet, l'abbé de Sponde éprouva de continuelles

souffrances qu'il refoula dans son âme et sur lesquelles il se tut

devant sa nièce, mais il ouvrit son cœur à mademoiselle de Gordes à

laquelle il avoua que, folie pour folie, il eût préféré le chevalier

de Valois à _monsieur du Bousquier_. Jamais le cher chevalier n'aurait

eu le mauvais goût de contrarier un pauvre vieillard qui n'avait

plus que quelques jours à vivre. Du Bousquier avait tout détruit

au logis. L'abbé dit en roulant de maigres larmes dans ses yeux

éteints:--Mademoiselle, je n'ai plus le couvert où je me promène depuis

cinquante ans! Mes bien-aimés tilleuls ont été rasés! Au moment de

ma mort, la République m'apparaît encore sous la forme d'un horrible

bouleversement à domicile!

--Il faut pardonner à votre nièce, dit le chevalier de Valois. Les

idées républicaines sont la première erreur de la jeunesse qui cherche

la liberté, mais qui trouve le plus horrible des despotismes, celui de

la canaille impuissante. Votre pauvre nièce n'est pas punie par où elle

a péché.

--Que vais-je devenir dans une maison où dansent des femmes nues

peintes sur les murs? Où retrouver les tilleuls sous lesquels je lisais

mon bréviaire!

Semblable à Kant qui ne put donner de lien à ses pensées, lorsqu'on

lui eut abattu le sapin qu'il avait l'habitude de regarder pendant ses

méditations, de même le bon abbé ne put obtenir le même élan dans ses

prières en marchant à travers des allées sans ombre. Du Bousquier avait

fait planter un jardin anglais!

--C'était mieux, disait madame du Bousquier sans le penser, mais l'abbé

Couturier l'avait autorisée à commettre beaucoup de choses pour plaire

à son mari.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 10 / 49 段