--Mais il s'agit, je crois, de l'empereur Joseph, reprit mademoiselle

Cormon d'un petit air entendu.

--Mademoiselle, dit le chevalier en voyant le Président, le Notaire

et le Conservateur échangeant des regards malicieux; madame du Barry

était la Suzanne de Louis XV, circonstance assez connue de mauvais

sujets comme nous autres, mais que ne doivent pas savoir les jeunes

personnes. Votre ignorance prouve que vous êtes un diamant sans tache:

les corruptions historiques ne vous atteignent point.

L'abbé de Sponde regarda gracieusement le chevalier de Valois et

inclina la tête en signe d'approbation laudative.

--Mademoiselle ne connaît pas l'Histoire? dit le Conservateur des

hypothèques.

--Si vous me mêlez Louis XV et Suzanne, comment voulez-vous que je

sache votre histoire? répondit angéliquement mademoiselle Cormon

joyeuse de voir le plat de canards vide et la conversation si bien

ranimée, qu'en entendant ce dernier mot, tous ses convives riaient la

bouche pleine.

--Pauvre petite! dit l'abbé de Sponde. Quand un malheur est venu, la

Charité, qui est un amour divin, aussi aveugle que l'amour païen,

ne doit plus voir la cause. Ma nièce, vous êtes présidente de la

Société de Maternité, il faut secourir cette petite fille qui trouvera

difficilement à se marier.

--Pauvre enfant! dit mademoiselle Cormon.

--Croyez-vous que du Bousquier l'épouse? demanda le Président du

tribunal.

--S'il était honnête homme, il le devrait, dit madame Granson; mais

vraiment mon chien a des mœurs plus honnêtes.....

--Azor est cependant un grand fournisseur, dit d'un air fin le

Conservateur des hypothèques en essayant de passer du calembour au bon

mot.

Au dessert, il était encore question de du Bousquier qui avait donné

lieu à mille gentillesses que le vin rendit fulminantes. Chacun,

entraîné par le Conservateur des hypothèques, répondait à un calembour

par un autre. Ainsi du Bousquier était un _père sévère_,--un _père

manant_,--un _père sifflé_,--un _père vert_,--un _père rond_,--un _père

foré_,--un _père dû_,--un _père sicaire_.--Il n'était ni _père_, ni

_maire_; ni un _révérend père_; il jouait à _pair ou non_; ce n'était

pas non plus un _père conscrit_.

--Ce n'est pas toujours un _père nourricier_, dit l'abbé de Sponde avec

une gravité qui arrêta le rire.

--Ni un _père noble_, reprit le chevalier de Valois.

L'Église et la noblesse étaient descendues dans l'arène du calembour en

conservant toute leur dignité.

--Chut! fit le Conservateur des hypothèques, j'entends crier les bottes

de du Bousquier qui, certes, sont plus que jamais _à revers_.

Il arrive presque toujours qu'un homme ignore les bruits qui courent

sur son compte: une ville entière s'occupe de lui, le calomnie ou

le tympanise; s'il n'a pas d'amis, il ne saura rien. Or, l'innocent

du Bousquier, du Bousquier qui souhaitait être coupable et désirait

que Suzanne n'eût pas menti, du Bousquier fut superbe d'ignorance:

personne ne lui avait parlé des révélations de Suzanne, et tout le

monde trouvait d'ailleurs inconvenant de le questionner sur une de ces

affaires où l'intéressé possède quelquefois des secrets qui l'obligent

à garder le silence. Du Bousquier parut donc très-agaçant et légèrement

fat, quand la société revint de la salle à manger pour prendre le

café dans le salon où quelques personnes étaient déjà venues pour la

soirée. Mademoiselle Cormon, conseillée par sa honte, n'osa regarder le

terrible séducteur; elle s'était emparée d'Athanase qu'elle moralisait

en lui débitant les plus étranges lieux-communs de politique royaliste

et de morale religieuse. Ne possédant pas, comme le chevalier de

Valois, une tabatière ornée de princesses pour essuyer ces douches

de niaiseries, le pauvre poète écoutait d'un air stupide celle qu'il

adorait, en regardant son monstrueux corsage qui gardait ce repos

absolu, l'attribut des grandes masses. Ses désirs produisaient en lui

comme une ivresse qui changeait la petite voix claire de la vieille

fille en un doux murmure, et ses plates idées en motifs pleins d'esprit.

L'amour est un faux-monayeur qui change continuellement les gros sous

en louis d'or, et qui souvent aussi fait de ses louis des gros sous.

--Eh! bien, Athanase, me le promettez-vous?

Cette phrase finale frappa l'oreille de l'heureux jeune homme à la

manière de ces bruits qui réveillent en sursaut.

--Quoi, mademoiselle? répondit-il.

Mademoiselle Cormon se leva brusquement en regardant du Bousquier qui

ressemblait en ce moment à ce gros dieu de la fable que la République

mettait sur ses écus; elle s'avança vers madame Granson et lui dit à

l'oreille:--Ma pauvre amie, votre fils est idiot! Le lycée l'a perdu,

dit-elle en se souvenant de l'insistance avec laquelle le chevalier de

Valois avait parlé de la mauvaise éducation des lycées.

Quel coup de foudre! A son insu le pauvre Athanase avait eu l'occasion

de jeter ses brandons sur les sarments amassés dans le cœur de la

vieille fille; s'il l'eût écoutée, il aurait pu faire comprendre sa

passion: car, dans l'agitation où se trouvait mademoiselle Cormon, un

seul mot suffisait; mais cette stupide avidité qui caractérise l'amour

jeune et vrai l'avait perdu, comme quelquefois un enfant plein de vie

se tue par ignorance.

--Qu'as-tu donc dit à mademoiselle de Cormon? demanda madame Granson à

son fils.

--Rien.

--Rien, j'expliquerai cela! se dit-elle en remettant à demain les

affaires sérieuses, car elle attacha peu d'importance à ce mot en

croyant du Bousquier perdu dans l'esprit de la vieille fille.

Bientôt les quatre tables se garnirent de leurs seize joueurs. Quatre

personnes s'intéressèrent à un piquet, le jeu le plus cher et auquel il

se perdait beaucoup d'argent. Monsieur Choisnel, le Procureur du roi

et deux dames allèrent faire un trictrac dans le cabinet des laques

rouges. Les girandoles furent allumées; puis la fleur de la société

de mademoiselle Cormon vint s'épanouir devant la cheminée, sur les

bergères, autour des tables, après que chaque nouveau couple arrivé eut

dit à mademoiselle Cormon:--Vous allez donc demain au Prébaudet?

--Mais il le faut bien, répondait-elle.

Généralement la maîtresse de la maison parut préoccupée. Madame

Granson, la première, s'aperçut de l'état peu naturel où se trouvait la

vieille fille: mademoiselle Cormon pensait.

--A quoi songez-vous, cousine? lui dit-elle enfin en la trouvant assise

dans le boudoir.

--Je pense, répondit-elle, à cette pauvre fille. Ne suis-je pas

présidente de la Société Maternelle, je vais vous aller chercher dix

écus!

--Dix écus! s'écria madame Granson. Mais vous n'avez jamais donné

autant.

--Mais, ma bonne, il est si naturel d'avoir des enfants!

Cette phrase immorale partie du cœur stupéfia la trésorière de la

Société Maternelle. Du Bousquier avait évidemment grandi dans l'esprit

de mademoiselle Cormon.

--Vraiment, dit madame Granson, du Bousquier n'est pas seulement

un monstre, il est encore un infâme. Lorsqu'on a causé préjudice à

quelqu'un, ne doit-on pas l'indemniser? Ne serait-ce pas à lui, plutôt

qu'à nous, de secourir cette petite, qui, après tout, me semble un fort

mauvais sujet, car il y avait dans Alençon mieux que ce cynique du

Bousquier! il faut être bien libertine pour s'adresser à lui.

--Cynique! Votre fils vous apprend, ma chère, des mots latins qui

sont incompréhensibles. Certes, je ne veux pas excuser monsieur du

Bousquier; mais expliquez-moi comment une femme est libertine en

préférant un homme à un autre?

--Chère cousine, vous épouseriez mon fils Athanase, il n'y aurait là

rien que de très-naturel; il est jeune et beau, plein d'avenir, il sera

la gloire d'Alençon; seulement tout le monde penserait que vous avez

pris un si jeune homme pour être très-heureuse; les mauvaises langues

diraient que vous faites vos provisions de bonheur pour n'en jamais

manquer; il y aurait des femmes jalouses qui vous accuseraient de

dépravation; mais qu'est-ce que cela ferait? vous seriez bien aimée et

véritablement. Si Athanase vous paraît idiot, ma chère, c'est qu'il a

trop d'idées; les extrêmes se touchent. Il vit certes comme une jeune

fille de quinze ans; il n'a pas roulé dans les impuretés de Paris,

_lui_!... Eh! bien, changez les termes, comme disait mon pauvre mari:

il en est de même de du Bousquier par rapport à Suzanne. Vous seriez

calomniée, vous; mais, dans l'affaire de du Bousquier, tout est vrai.

Comprenez-vous?

--Pas plus que si vous me parliez grec, dit mademoiselle Cormon qui

ouvrait de grands yeux en tendant toutes les forces de son intelligence.

--Hé! bien, cousine, puisqu'il faut mettre les points sur les i,

Suzanne ne peut pas aimer du Bousquier. Et si le cœur n'est pour rien

dans cette affaire...

--Mais, cousine, avec quoi aime-t-on donc, si l'on n'aime pas avec le

cœur?

Ici madame Granson se dit en elle-même ce qu'avait pensé le chevalier

de Valois:--Cette pauvre cousine est par trop innocente, cela passe la

permission.--Chère enfant, reprit-elle à haute voix, il me semble que

les enfants ne se conçoivent pas uniquement par l'esprit.

--Mais si, ma chère, car la Sainte-Vierge...

--Mais, ma bonne, du Bousquier n'est pas le Saint-Esprit!

--C'est vrai, répondit la vieille fille, c'est un homme! un homme que

sa tournure rend assez dangereux pour que ses amis l'engagent à se

marier.

--Vous pouvez, cousine, amener ce résultat...

--Hé! comment? dit la vieille fille avec l'enthousiasme de la charité

chrétienne.

--Ne le recevez plus jusqu'à ce qu'il ait pris une femme; vous devez

aux bonnes mœurs et à la religion de manifester en cette circonstance

une exemplaire réprobation.

--A mon retour du Prébaudet, nous reparlerons de ceci, ma chère madame

Granson, je consulterai mon oncle et l'abbé Couturier, dit mademoiselle

Cormon en rentrant dans le salon qui se trouvait en ce moment à son

plus haut degré d'animation.

Les lumières, les groupes de femmes bien mises, le ton solennel,

l'air magistral de cette assemblée ne rendaient pas mademoiselle

Cormon moins fière que sa société de cette tenue aristocratique. Pour

beaucoup de gens, on ne voyait pas mieux à Paris dans les meilleures

compagnies. Dans ce moment, du Bousquier, qui jouait au whist avec

monsieur de Valois et deux vieilles dames, madame du Couderai et madame

du Ronceret, était l'objet d'une curiosité sourde. Il venait quelques

jeunes femmes qui, sous prétexte de regarder jouer, le contemplaient

si singulièrement, quoiqu'à la dérobée, que le vieux garçon finit par

croire à quelque oubli dans sa toilette.

--Mon faux toupet serait-il de travers? se dit-il en éprouvant une de

ces inquiétudes capitales auxquelles sont soumis les vieux garçons.

Il profita d'un mauvais coup qui terminait un septième _rubber_, pour

quitter la table.

--Je ne peux pas toucher une carte sans perdre, dit-il, je suis

décidément trop malheureux.

--Vous êtes heureux ailleurs, dit le chevalier en lui lançant un fin

regard.

Ce mot fit naturellement le tour du salon où chacun se récria sur le

ton exquis du chevalier, le prince de Talleyrand du pays.

--Il n'y a que monsieur de Valois pour trouver ces sortes de choses,

dit la nièce du curé de Saint-Léonard.

Du Bousquier s'alla regarder dans la petite glace oblongue,

au-dessus du Déserteur, et ne se trouva rien d'extraordinaire. Après

d'innombrables répétitions du même texte varié sur tous les modes,

vers dix heures, le départ s'opéra le long de l'embarcadère de la

longue antichambre, non sans quelques conduites faites par mademoiselle

Cormon à ses favorites qu'elle embrassait sur le perron. Les groupes

s'en allaient, les uns vers la route de Bretagne et le Château, les

autres vers le quartier qui regarde la Sarthe. Alors commençaient les

discours qui, depuis vingt ans, retentissaient à cette heure dans

cette rue. C'était inévitablement:--Mademoiselle Cormon était bien

ce soir.--Mademoiselle Cormon?... je l'ai trouvée singulière.--Comme

ce pauvre abbé baisse. Avez-vous vu comme il dort? Il ne sait plus

où sont ses cartes, il a des distractions.--Nous aurons le chagrin

de le perdre.--Il fait beau ce soir, nous aurons une belle journée

demain!--Un beau temps pour que les pommiers passent fleur!--Vous nous

avez battus; mais quand vous êtes avec monsieur de Valois, vous n'en

faites jamais d'autres.--Combien a-t-il donc gagné?--Mais, ce soir,

il a gagné trois ou quatre francs. Il ne perd jamais.--Oui, ma foi,

savez-vous qu'il y a trois cent soixante-cinq jours dans l'année,

et qu'à ce prix-là son jeu vaut une ferme!--Ah! quels coups nous

avons essuyés ce soir!--Vous êtes bien heureux, monsieur et madame,

vous voilà chez vous; mais nous, nous avons la moitié de la ville à

faire.--Je ne vous plains pas, vous pourriez avoir une voiture et

vous dispenser de venir à pied.--Ah! monsieur, nous avons une fille

à marier qui nous ôte une roue, et l'entretien de notre fils à Paris

nous emporte l'autre.--Vous en faites toujours un magistrat?--Que

voulez-vous que l'on fasse des jeunes gens?... Et puis, il n'y a pas

de honte à servir le roi. Parfois une discussion sur les cidres ou sur

les lins, toujours posée dans les mêmes termes, et qui revenait aux

mêmes époques, se continuait en chemin. Si quelque observateur du cœur

humain eût demeuré dans cette rue, il aurait toujours su dans quel

mois il était, en entendant cette conversation. Mais en ce moment

elle fut exclusivement drolatique, car du Bousquier, qui marchait seul

en avant des groupes, fredonnait, sans se douter de l'à-propos, l'air

fameux de: _Femme sensible, entends-tu le ramage?_ etc. Pour les uns,

du Bousquier était un homme très-fort, un homme mal jugé. Depuis qu'il

avait été confirmé dans son poste par une nouvelle institution royale,

le Président du Ronceret inclinait vers du Bousquier. Pour les autres,

le fournisseur était un homme dangereux, de mauvaises mœurs, capable

de tout. En province, comme à Paris, les hommes en vue ressemblent à

cette statue du beau conte allégorique d'Addisson, pour laquelle deux

chevaliers se battent en arrivant chacun de leur côté au carrefour où

elle s'élève: l'un la dit blanche, l'autre la tient pour noire; puis,

quand ils sont tous deux à terre, ils la voient blanche à droite et

noire à gauche, un troisième chevalier vient à leur secours et la

trouve rouge.

En rentrant chez lui, le chevalier de Valois se disait:--Il est temps

de faire courir le bruit de mon mariage avec mademoiselle Cormon.

La nouvelle sortira du salon de mademoiselle de Gordes, ira droit à

Séez chez l'Évêque, reviendra par les Grands-Vicaires chez le curé

de Saint-Léonard, qui ne manquera pas de le dire à l'abbé Couturier;

ainsi mademoiselle Cormon recevra ce boulet ramé dans ses œuvres vives.

Le vieux marquis de Gordes invitera l'abbé de Sponde à dîner, afin

d'arrêter un cancan qui ferait tort à mademoiselle Cormon si je me

prononçais contre elle, à moi si elle me refusait. L'abbé sera bien

et dûment entortillé; puis mademoiselle Cormon ne tiendra pas contre

une visite de mademoiselle de Gordes qui lui démontrera la grandeur

et l'avenir de cette alliance. L'héritage de l'abbé vaut plus de cent

mille écus, les économies de la fille doivent monter à plus de deux

cent mille livres, elle a son hôtel, le Prébaudet et quinze mille

livres de rente. Un mot à mon ami le comte de Fontaine, et je deviens

Maire d'Alençon, Député; puis, une fois assis sur les bancs de la

Droite, nous arriverons à la Pairie, en criant La clôture! ou A l'ordre!

Rentrée chez elle, madame Granson eut une vive explication avec son

fils qui ne voulut pas comprendre la liaison qui existait entre ses

opinions et ses amours. Ce fut la première querelle qui troubla

l'harmonie de ce pauvre ménage.

Le lendemain, à neuf heures, mademoiselle Cormon, emballée dans sa

carriole avec Josette, et qui se dessinait comme une pyramide sur

l'océan de ses paquets, montait la rue Saint-Blaise pour se rendre

au Prébaudet, où devait la surprendre l'événement qui précipita

son mariage, et que ne pouvaient prévoir ni madame Granson, ni du

Bousquier, ni monsieur de Valois, ni mademoiselle Cormon. Le hasard est

le plus grand de tous les artistes.

Le lendemain de son arrivée au Prébaudet, mademoiselle Cormon était

fort innocemment occupée, sur les huit heures du matin, à écouter

pendant son déjeuner les divers rapports de son garde et de son

jardinier, lorsque Jacquelin fit une vigoureuse irruption dans la salle

à manger.

--Mademoiselle, dit-il tout ébouriffé, monsieur votre oncle vous

expédie un exprès, le fils à la mère Grosmort, avec une lettre. Le gars

est parti d'Alençon avant le jour, et ne le voilà pas moins arrivé. Il

a couru presque comme Pénélope! Faut-il lui donner un verre de vin?

--Qu'a-t-il pu arriver, Josette, mon oncle serait-il.....

--Il n'écrirait pas, dit la femme de chambre en devinant les craintes

de sa maîtresse.

--Vite! vite! s'écria mademoiselle Cormon après avoir lu les premières

lignes, que Jacquelin attelle Pénélope.--Arrange-toi, ma fille, pour

avoir tout remballé dans une demi-heure, dit-elle à Josette. Nous

retournons à la ville...

--Jacquelin! cria Josette excitée par le sentiment qu'exprima le visage

de mademoiselle Cormon.

Jacquelin, instruit par Josette, arriva disant:--Mais, mademoiselle,

Pénélope mange son avoine.

--Hé! qu'est-ce que cela me fait? je veux partir à l'instant.

--Mais, mademoiselle, il va pleuvoir!

--Eh! bien, nous serons mouillés.

--Le feu est à la maison, dit en murmurant Josette piquée du silence

que gardait sa maîtresse en achevant la lettre, la lisant et relisant.

--Achevez donc au moins votre café, ne vous tournez pas le sang!

Regardez comme vous êtes rouge.

--Je suis rouge, Josette! dit-elle en allant se regarder dans une

glace dont le tain tombait et qui lui offrit l'image de ses traits

doublement renversés. Mon Dieu! pensa mademoiselle Cormon, si j'allais

être laide!--Allons, Josette, allons, ma fille, habille-moi. Je veux

être prête avant que Jacquelin n'ait attelé Pénélope. Si tu ne peux

remettre mes paquets dans la voiture, je les laisserai ici, plutôt que

de perdre une minute.

Si vous avez bien compris l'excès de monomanie à laquelle le désir

de se marier avait fait arriver mademoiselle Cormon, vous partagerez

son émotion. Le digne oncle annonçait à sa nièce que monsieur de

Troisville, ancien militaire au service de Russie, petit-fils d'un de

ses meilleurs amis, souhaitait se retirer à Alençon, et lui demandait

l'hospitalité, en se recommandant de l'amitié que l'abbé portait à

son grand-père, le comte de Troisville, chef d'escadre sous Louis

XV. L'ancien Vicaire-Général épouvanté priait instamment sa nièce de

revenir pour l'aider à recevoir leur hôte et à lui faire les honneurs

de la maison, car la lettre avait éprouvé quelque retard, monsieur

de Troisville pouvait lui tomber sur les bras dans la soirée. A

la lecture de cette lettre pouvait-il être question des soins que

demandait le Prébaudet? En ce moment, le garde et le fermier, témoins

de l'effarouchement de leur maîtresse, se tenaient cois en attendant

ses ordres. Quand ils l'arrêtèrent au passage afin d'obtenir leurs

instructions, pour la première fois de sa vie mademoiselle Cormon, la

despotique vieille fille qui voyait tout par elle-même au Prébaudet,

leur dit un _comme vous voudrez!_ qui les frappa de stupéfaction; car

leur maîtresse poussait le soin administratif jusqu'à compter ses

fruits et les enregistrait par sortes, afin de diriger la consommation

suivant le nombre de chaque espèce de fruit.

--Je crois rêver, dit Josette en voyant sa maîtresse volant par les

escaliers comme un éléphant auquel Dieu aurait donné des ailes.

Bientôt, malgré une pluie battante, mademoiselle sortit du Prébaudet,

laissant à ses gens la bride sur le cou. Jacquelin n'osa prendre sur

lui de presser le petit trot habituel de la paisible Pénélope, qui,

semblable à la belle reine dont elle portait le nom, avait l'air de

faire autant de pas en arrière qu'elle en faisait en avant. Voyant

cette allure, mademoiselle ordonna d'une voix aigre à Jacquelin d'avoir

à faire galoper, à coups de fouet s'il le fallait, la pauvre jument

étonnée; tant elle avait peur de ne pas avoir le temps d'arranger

convenablement la maison pour recevoir monsieur de Troisville. Elle

calculait que le petit-fils d'un ami de son oncle pouvait n'avoir que

quarante ans; un militaire devait être immanquablement garçon, elle se

promettait donc, son oncle aidant, de ne pas laisser sortir du logis

monsieur de Troisville dans l'état où il y entrerait. Quoique Pénélope

galopât, mademoiselle Cormon, occupée de ses toilettes et rêvant une

première nuit de noces, dit plusieurs fois à Jacquelin qu'il n'avançait

pas. Elle se remuait dans la carriole sans répondre aux demandes de

Josette, et se parlait à elle-même comme une personne qui roule de

grands desseins. Enfin, la carriole atteignit la grande rue d'Alençon

qui s'appelle la rue Saint-Blaise en y entrant du côté de Mortagne;

mais vers l'hôtel du More elle prend le nom de la rue de la porte

de Séez, et devient la rue du Bercail en débouchant sur la route de

Bretagne. Si le départ de mademoiselle Cormon faisait grand bruit dans

Alençon, chacun peut imaginer le tapage que dut y faire son retour le

lendemain de son installation au Prébaudet, et par une pluie battante

qui lui fouettait le visage sans qu'elle parût en prendre souci. Chacun

remarqua le galop fou de Pénélope, l'air narquois de Jacquelin, l'heure

matinale, les paquets cen dessus dessous, enfin la conversation animée

de Josette et de mademoiselle Cormon, leur impatience surtout. Les

biens de monsieur de Troisville se trouvaient situés entre Alençon et

Mortagne, Josette connaissait les branches diverses de la famille de

Troisville. Un mot dit par Mademoiselle en atteignant le pavé d'Alençon

avait mis Josette au fait de l'aventure; la discussion s'était établie

entre elles, et toutes deux avaient arrêté que le de Troisville attendu

devait être un gentilhomme entre quarante et quarante-deux ans, garçon,

ni riche ni pauvre. Mademoiselle se voyait comtesse ou vicomtesse de

Troisville.

--Et mon oncle qui ne me dit rien, qui ne sait rien, qui ne s'informe

de rien? Oh! comme c'est mon oncle! il oublierait son nez s'il ne

tenait pas à son visage!

N'avez-vous pas remarqué que, dans ces sortes de circonstances, les

vieilles filles deviennent comme Richard III, spirituelles, féroces,

hardies, prometteuses, et, comme des clercs grisés, ne respectent

plus rien? Aussitôt la ville d'Alençon, instruite en un moment, du

haut de la rue Saint-Blaise jusqu'à la porte de Séez, de ce retour

précipité accompagné de circonstances graves, fut perturbée dans tous

ses viscères publics et domestiques. Les cuisinières, les marchands,

les passants se dirent cette nouvelle de porte à porte; puis elle

monta dans la région supérieure. Bientôt ces mots:--Mademoiselle

Cormon est revenue! éclatèrent comme une bombe dans tous les ménages.

En ce moment, Jacquelin quittait le banc de bois poli par un procédé

qu'ignorent les ébénistes et où il était assis sur le devant de la

carriole; il ouvrait lui-même la grande porte verte, ronde par le haut,

fermée en signe de deuil, car pendant l'absence de mademoiselle Cormon

l'assemblée n'avait pas lieu. Les fidèles festoyaient alors tour à tour

l'abbé de Sponde. Monsieur de Valois payait sa dette en l'invitant

à dîner chez le marquis de Gordes. Jacquelin appela familièrement

Pénélope qu'il avait laissée au milieu de la rue; la bête habituée à ce

manége tourna d'elle-même, enfila la porte, détourna dans la cour de

manière à ne pas endommager le massif de fleurs. Jacquelin la reprit

par la bride et mena la voiture devant le perron.

--Mariette! cria mademoiselle Cormon.

Mais Mariette était occupée à fermer la grande porte.

--Mademoiselle?

--Ce monsieur n'est pas venu?

--Non, mademoiselle.

--Et mon oncle?

--Mademoiselle, il est à l'église.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 7 / 49 段