perron et tendaient leurs mains pour manœuvrer leur maîtresse sortie
de la carriole et qui se hissait sur le brancard en s'accrochant aux
rideaux. Mademoiselle se jeta dans leurs bras, car depuis deux ans elle
ne voulait plus se risquer à se servir du marchepied en fer et à double
maille fixé dans le brancard par un horrible mécanisme à gros boulons.
Quand mademoiselle Cormon fut sur le haut du perron, elle regarda sa
cour d'un air de satisfaction.
--Allons, allons, Mariette, laissez la grande porte et venez ici.
--Le torchon brûle, dit Jacquelin à Mariette quand la cuisinière passa
près de la carriole.
--Voyons, mon enfant, quelles provisions as-tu? dit mademoiselle Cormon
en s'asseyant sur la banquette de la longue antichambre comme une
personne excédée de fatigue.
--Mais je n'ai _rin_, dit Mariette en se mettant les poings sur les
hanches. Mademoiselle sait bien que, pendant son absence, monsieur
l'abbé dîne toujours en ville; hier je suis allée le quérir chez
mademoiselle de Gordes.
--Où est-il donc?
--Monsieur l'abbé, il est à l'église, il ne rentrera qu'à trois heures.
--Il ne pense à rien, mon oncle. N'aurait-il pas dû te dire d'aller au
marché! Mariette, vas-y; sans jeter l'argent, n'épargne rien, prends-y
tout ce qu'il y aura de bien, de bon, de délicat. Va t'informer aux
diligences comment l'on se procure des pâtés. Je veux des écrevisses
des rû de la Brillante. Quelle heure est-il?
--Neuf heures _quart moins_.
--Mon Dieu, Mariette, ne perds pas le temps à babiller, la personne
attendue par mon oncle peut arriver d'un instant à l'autre; s'il
fallait lui donner à déjeuner, nous serions de jolis cœurs.
Mariette se retourna vers Pénélope en sueur, et regarda Jacquelin d'un
air qui voulait dire: Mademoiselle va mettre la main sur un mari, de
cette fois.
--A nous deux, Josette, reprit la vieille fille, car il faut voir à
coucher monsieur de Troisville.
Avec quel bonheur cette phrase fut prononcée! _voir à coucher monsieur
de Troisville_ (prononcez Tréville), combien d'idées dans ce mot! La
vieille fille était inondée d'espérance.
--Voulez-vous le coucher dans la chambre verte?
--Celle de monseigneur l'Évêque, non, elle est trop près de la mienne,
dit mademoiselle Cormon. Bon pour monseigneur, qui est un saint homme.
--Donnez-lui l'appartement de votre oncle.
--Il est si nu, que ce serait indécent.
--Dame, mademoiselle! faites arranger en deux temps un lit dans votre
boudoir, il y a une cheminée. Moreau trouvera bien dans ses magasins un
lit à peu près pareil à l'étoffe de la tenture.
--Tu as raison, Josette. Eh! bien, cours chez Moreau; consulte avec
lui sur tout ce qu'il faut faire, je t'y autorise. Si le lit (le lit
de monsieur de Troisville!) peut être monté ce soir sans que monsieur
de Troisville s'en aperçoive, au cas où monsieur de Troisville nous
viendrait pendant que Moreau serait là, je le veux bien. Si Moreau ne
s'y engage pas je mettrai monsieur de Troisville dans la chambre verte,
quoique monsieur de Troisville sera là bien près de moi.
Josette s'en allait, sa maîtresse la rappela.
--Explique tout à Jacquelin, s'écria-t-elle d'une voix formidable et
pleine d'épouvante, qu'il aille lui-même chez Moreau. Ma toilette
donc! Si j'étais surprise ainsi par monsieur de Troisville, sans mon
oncle pour le recevoir! Oh! mon oncle, mon oncle! Viens, Josette, tu
vas m'habiller.
--Mais Pénélope! dit imprudemment Josette.
Les yeux de mademoiselle Cormon étincelèrent pour la seule fois de sa
vie:--Toujours Pénélope! Pénélope par ci, Pénélope par là! Est-ce donc
Pénélope qui est la maîtresse?
--Mais elle est en nage et n'a pas mangé l'avoine!
--Et qu'elle crève! s'écria mademoiselle Cormon; mais que je me marie,
pensa-t-elle.
En entendant ce mot qui lui parut un homicide, Josette resta pendant un
moment interdite; puis elle dégringola le perron à un geste que lui fit
sa maîtresse.
--Mademoiselle a le diable au corps, Jacquelin! fut la première parole
de Josette.
Ainsi tout fut d'accord dans cette journée pour produire le grand coup
de théâtre qui décida de la vie de mademoiselle Cormon. La ville était
déjà cen dessus-dessous par suite des cinq circonstances aggravantes
qui accompagnaient le retour subit de mademoiselle Cormon, à savoir:
la pluie battante, le galop de Pénélope essoufflée, en sueur et les
flancs rentrés; l'heure matinale, les paquets en désordre, et l'air
singulier de la vieille fille effarée. Mais quand Mariette fit son
invasion au marché pour y tout enlever, quand Jacquelin vint chez le
principal tapissier d'Alençon, rue de la Porte de Séez, à deux pas de
l'église, pour y chercher un lit, il y eut matière aux conjectures
les plus graves. On discuta cette étrange aventure au Cours, sur
la Promenade; elle occupa tout le monde, et même mademoiselle de
Gordes chez qui se trouvait le chevalier de Valois. A deux jours
de distance, la ville d'Alençon était remuée par des événements si
capitaux, que quelques bonnes femmes disaient:--Mais c'est la fin du
monde! Cette dernière nouvelle se résuma dans toutes les maisons par
cette phrase:--Qu'arrive-t-il donc chez les Cormon? L'abbé de Sponde,
questionné fort adroitement quand il sortit de Saint-Léonard pour aller
se promener au Cours avec l'abbé Couturier, répondit bonifacement
qu'il attendait le vicomte de Troisville, gentilhomme au service de
Russie pendant l'émigration, et qui revenait habiter Alençon. De deux
à cinq heures, une espèce de télégraphe labial joua dans la ville et
apprit à tous les habitants que mademoiselle Cormon avait enfin trouvé
un mari par correspondance, et qu'elle allait épouser le vicomte de
Troisville. Ici l'on disait: Moreau fait déjà le lit. Là, le lit avait
six pieds. Le lit était de quatre pieds, rue du Bercail, chez madame
Granson. C'était un simple lit de repos chez du Ronceret où dînait du
Bousquier. La petite bourgeoisie prétendait qu'il coûtait onze cents
francs. Généralement on disait que _c'était vendre la peau de l'ours_.
Plus loin, les carpes avaient renchéri! Mariette s'était jetée sur le
marché pour y faire une rafle générale. En haut de la rue Saint-Blaise,
Pénélope avait dû crever. Ce décès se révoquait en doute chez le
Receveur-Général. Néanmoins, il était authentique à la Préfecture que
la bête avait expiré en tournant la porte de l'hôtel Cormon, tant la
vieille fille était accourue avec vélocité sur sa proie. Le sellier qui
demeurait au coin de la rue de Séez fut assez osé pour venir demander
s'il était arrivé quelque chose à la voiture de mademoiselle Cormon,
afin de voir si Pénélope était morte. Du haut de la rue Saint-Blaise
jusqu'au bout de la rue du Bercail, on apprit que, grâce aux soins de
Jacquelin, Pénélope, cette silencieuse victime de l'intempérance de sa
maîtresse, vivait encore, mais elle paraissait souffrante. Sur toute la
route de Bretagne, le vicomte de Troisville était un cadet sans le sou,
car les biens du Perche appartenaient au marquis de Troisville, pair
de France qui avait deux enfants. Ce mariage était une bonne fortune
pour le pauvre émigré, le vicomte était l'affaire de mademoiselle
Cormon; l'aristocratie de la route de Bretagne approuvait le mariage,
la vieille fille ne pouvait faire un meilleur emploi de sa fortune.
Mais, dans la bourgeoisie, le vicomte de Troisville était un général
russe qui avait combattu contre la France, qui revenait avec une grande
fortune gagnée à la cour de Saint-Pétersbourg; c'était un _étranger_,
un des _alliés_ pris en haine par les Libéraux. L'abbé de Sponde avait
sournoisement moyenné ce mariage. Toutes les personnes qui avaient le
droit d'entrer chez mademoiselle Cormon comme chez eux se promirent
d'aller la voir le soir. Pendant cette agitation transurbaine, qui fit
presque oublier Suzanne, mademoiselle Cormon n'était pas moins agitée;
elle éprouvait des sentiments tout nouveaux. En regardant son salon,
son boudoir, le cabinet, la salle à manger, elle fut saisie d'une
appréhension cruelle. Une espèce de démon lui montra ce vieux luxe en
ricanant; les belles choses qu'elle admirait depuis son enfance furent
soupçonnées, accusées de vieillesse. Enfin elle eut cette crainte qui
s'empare de presque tous les auteurs, au moment où ils lisent une
œuvre qu'ils croient parfaite à quelque critique exigeant ou blasé: les
situations neuves paraissent usées; les phrases les mieux tournées, les
plus léchées, se montrent louches ou boiteuses; les images grimacent
ou se contrarient, le faux saute aux yeux. De même la pauvre fille
tremblait de voir sur les lèvres de monsieur de Troisville un sourire
de mépris pour ce salon d'évêque; elle redouta de lui voir jeter un
regard froid sur cette antique salle à manger; enfin elle craignit que
le cadre ne vieillît le tableau. Si ces antiquités allaient jeter sur
elle un reflet de vieillesse? Cette question qu'elle se fit lui donna
la chair de poule. En ce moment, elle aurait livré le quart de ses
économies pour pouvoir restaurer sa maison en un instant par un coup de
baguette de fée. Quel est le fat de général qui n'a pas frissonné la
veille d'une bataille? La pauvre fille était entre un Austerlitz et un
Waterloo.
--Madame la vicomtesse de Troisville, se disait-elle, le beau nom! Nos
biens iraient au moins dans une bonne maison.
Elle était en proie à une irritation qui faisait tressaillir ses plus
déliés rameaux nerveux et leurs papilles depuis si long-temps noyées
dans l'embonpoint. Tout son sang, fouetté par l'espérance, était en
mouvement. Elle se sentait la force de converser, s'il le fallait, avec
monsieur de Troisville.
Il est inutile de parler de l'activité avec laquelle fonctionnèrent
Josette, Jacquelin, Mariette, Moreau et ses garçons. Ce fut un
empressement de fourmis occupées à leurs œufs. Tout ce qu'un soin
journalier rendait si propre fut repassé, brossé, lavé, frotté. Les
porcelaines des grands jours virent la lumière. Les services damassés
numérotés A, B, C, D furent tirés des profondeurs où ils gisaient
sous une triple garde d'enveloppes défendues par de formidables
lignes d'épingles. Les plus précieux rayons de la bibliothèque furent
interrogés. Enfin mademoiselle sacrifia trois bouteilles des fameuses
liqueurs de madame Amphoux, la plus illustre des distillatrices
d'outre-mer, nom cher aux amateurs. Grâces au dévouement de ses
lieutenants, mademoiselle put se présenter au combat. Les différentes
armes, les meubles, l'artillerie de cuisine, les batteries de l'office,
les vivres, les munitions, les corps de réserve furent prêts sur toute
la ligne. Jacquelin, Mariette et Josette reçurent l'ordre de se mettre
en grande tenue. Le jardin fut ratissé. La vieille fille regretta
de ne pouvoir s'entendre avec les rossignols logés dans les arbres
pour obtenir d'eux leurs plus belles roulades. Enfin, sur les quatre
heures, au moment même où l'abbé de Sponde rentrait, où mademoiselle
croyait avoir vainement mis le couvert le plus coquet, apprêté le plus
délicat des dîners, le clic-clac d'un postillon se fit entendre dans le
Val-Noble.
--_C'est lui!_ se dit-elle en recevant les coups de fouet dans le cœur.
En effet, annoncé par tant de cancans, un certain cabriolet de poste
où se trouvait un monsieur seul avait fait une si grande sensation
en descendant la rue Saint-Blaise et tournant la rue du Cours, que
quelques petits gamins et de grandes personnes l'avaient suivi, et
restaient groupés autour de la porte de l'hôtel Cormon pour le voir
entrer. Jacquelin, qui flairait aussi son propre mariage, avait entendu
le clic-clac dans la rue Saint-Blaise, il avait ouvert la grand'porte
à deux battants. Le postillon, qui était de sa connaissance, mit sa
gloire à bien tourner, et arrêta net au perron. Quant au postillon,
vous comprenez qu'il s'en alla bien et dûment grisé par Jacquelin.
L'abbé vint au-devant de son hôte dont la voiture fut dépouillée
avec la prestesse qu'auraient pu y mettre des voleurs pressés. Elle
fut remisée, la grand'porte fut fermée, et il n'y eut plus de traces
de l'arrivée de monsieur de Troisville en quelques minutes. Jamais
deux substances chimiques ne se marièrent avec plus de promptitude
que la maison Cormon n'en mit à absorber le vicomte de Troisville.
Mademoiselle, de qui le cœur battait comme à un lézard pris par un
pâtre, resta héroïquement dans sa bergère, au coin du feu. Josette
ouvrit la porte, et le vicomte de Troisville suivi de l'abbé de Sponde
se produisit aux regards de la vieille fille.
--Ma nièce, voici monsieur le vicomte de Troisville, le petit-fils d'un
de mes camarades de collége.--Monsieur de Troisville, voici ma nièce,
mademoiselle Cormon.
--Ah! le bon oncle, comme il pose bien la question! pensa
Rose-Marie-Victoire.
Le vicomte de Troisville était, pour le peindre en deux mots, du
Bousquier gentilhomme. Il y avait entre eux toute la différence qui
sépare le genre vulgaire et le genre noble. S'ils avaient été là
tous deux, il eût été impossible au libéral le plus enragé de nier
l'aristocratie. La force du vicomte avait toute la distinction de
l'élégance; ses formes conservaient une dignité magnifique; il avait
des yeux bleus et des cheveux noirs, un teint olivâtre, et il ne
devait pas avoir plus de quarante-six ans. Vous eussiez dit un bel
Espagnol conservé dans les glaces de la Russie. Les manières, la
démarche, la pose, tout annonçait un diplomate qui avait vu l'Europe.
La mise était celle d'un homme comme il faut en voyage. Monsieur de
Troisville paraissait fatigué, l'abbé lui offrit de passer dans la
chambre qui lui était destinée, et fut ébahi quand sa nièce ouvrit le
boudoir transformé en chambre à coucher. Mademoiselle Cormon et son
oncle laissèrent alors le noble étranger vaquer à ses affaires avec
l'aide de Jacquelin, qui lui apporta tous les paquets dont il avait
besoin. L'abbé de Sponde et sa nièce allèrent se promener le long
de la Brillante, en attendant que monsieur de Troisville eût fini
sa toilette. Quoique l'abbé de Sponde fût, par un singulier hasard,
plus distrait qu'à l'ordinaire, mademoiselle Cormon ne fut pas moins
préoccupée que lui. Tous deux ils marchèrent en silence. La vieille
fille n'avait jamais rencontré d'homme aussi séduisant que l'était
l'olympien vicomte. Elle ne pouvait se dire à l'allemande:--Voilà
mon idéal! mais elle se sentait prise de la tête aux pieds, et se
disait:--Voilà mon affaire! Tout à coup elle vola chez Mariette pour
savoir si le dîner pouvait subir un retard sans rien perdre de sa bonté.
--Mon oncle, ce monsieur de Troisville est bien aimable, dit-elle en
revenant.
--Mais, ma fille, il n'a encore rien dit, fit en riant l'abbé.
--Mais cela se voit dans la tournure, sur la physionomie. Est-il garçon?
--Je n'en sais rien, répondit l'abbé qui pensait à une discussion sur
la grâce émue entre l'abbé Couturier et lui. Monsieur de Troisville m'a
écrit qu'il désirait acquérir une maison ici.--S'il était marié il ne
serait pas venu seul, reprit-il d'un air insouciant; car il n'admettait
pas que sa nièce pût penser à se marier.
--Est-il riche?
--Il est le cadet d'une branche cadette, répondit l'oncle. Son
grand-père a commandé des escadres; mais le père de ce jeune homme a
fait un mauvais mariage.
--Ce jeune homme! répéta la vieille fille. Mais il me semble, mon
oncle, qu'il a bien quarante-cinq ans, dit-elle; car elle éprouvait un
excessif désir de mettre leurs âges en rapport.
--Oui, dit l'abbé. Mais à un pauvre prêtre de soixante-dix ans, Rose,
un quadragénaire paraît jeune.
En ce moment, tout Alençon savait que monsieur le vicomte de Troisville
était arrivé chez mademoiselle Cormon. L'étranger rejoignit bientôt ses
hôtes, et se prit à admirer la vue de la Brillante, le jardin et la
maison.
--Monsieur l'abbé, dit-il, toute mon ambition serait de trouver une
habitation semblable à celle-ci. La vieille fille voulut voir une
déclaration dans cette phrase, et baissa les yeux.--Vous devez bien
vous y plaire, mademoiselle? reprit le vicomte.
--Comment ne m'y plairais-je pas! elle est dans notre famille depuis
l'an 1574, époque à laquelle un de nos ancêtres, intendant du duc
d'Alençon, acquit ce terrain et la fit bâtir, dit mademoiselle Cormon.
Elle est sur pilotis.
Jacquelin annonça le dîner; monsieur de Troisville offrit son bras à
l'heureuse fille qui tâcha de ne pas trop s'y appuyer, elle craignait
encore tant d'avoir l'air de faire des avances!
--Tout est très-harmonieux ici, dit le vicomte en s'asseyant à table.
--Nos arbres sont pleins d'oiseaux qui nous font de la musique à bon
marché; personne ne les tracasse et toutes les nuits le rossignol
chante, dit mademoiselle Cormon.
--Je parle de l'intérieur de la maison, fit observer le vicomte qui
ne se donna pas la peine d'étudier mademoiselle Cormon et ne reconnut
point sa nullité d'esprit.--Oui, tout y est en rapport, les tons de
couleur, les meubles, la physionomie.
--Cependant, elle nous coûte beaucoup, les impositions sont énormes,
répondit l'excellente fille frappée du mot _rapport_.
--Ah! les impositions sont chères ici? demanda le vicomte qui,
préoccupé de ses idées, ne remarqua point le coq-à-l'âne.
--Je ne sais pas, dit l'abbé. Ma nièce est chargée de l'administration
de nos deux fortunes.
--Les impositions sont des misères pour des personnes riches, reprit
mademoiselle Cormon qui ne voulut point paraître avare. Quant aux
meubles, je les laisserai comme ils sont et n'y ferai rien changer: à
moins que je ne me marie; car alors il faudra que tout ici soit au goût
du maître.
--Vous êtes dans les grands principes, mademoiselle, dit en souriant le
vicomte, vous ferez un heureux...
--Jamais personne ne m'a dit un si joli mot, pensa la vieille fille.
Le vicomte complimenta mademoiselle Cormon sur le service, sur la tenue
de la maison, en avouant qu'il croyait la province arriérée, et qu'il
la trouvait _très-comfortable_.
--Qu'est-ce que c'est que ce mot-là, bon Dieu? pensa-t-elle. Où est le
chevalier de Valois pour y répondre? Comfortable? Y a-t-il plusieurs
mots là-dedans? Allons, du courage, se dit-elle, c'est peut-être un
mot russe, je ne suis pas obligée d'y répondre.--Mais, reprit-elle
à haute voix en se sentant la langue déliée par l'éloquence que
trouvent presque toutes les créatures humaines dans les circonstances
capitales, monsieur, nous avons ici la plus brillante société. La
ville se réunit précisément chez moi. Vous pourrez en juger tout à
l'heure, car quelques-uns de nos fidèles auront sans doute appris mon
retour, et viendront me voir. Nous avons le chevalier de Valois, un
seigneur de l'ancienne cour, homme d'infiniment d'esprit, de goût; puis
monsieur le marquis de Gordes et mademoiselle Armande sa sœur (elle se
mordit la langue et se ravisa): une fille remarquable dans son genre,
ajouta-t-elle. Elle a voulu rester fille pour laisser toute sa fortune
à son frère et à son neveu.
--Ah! fit le vicomte, oui, les Gordes, je me les rappelle.
--Alençon est très-gai, reprit la vieille fille une fois lancée. On
s'y amuse beaucoup, le Receveur-Général donne des bals, le préfet est
un homme aimable, monseigneur l'Évêque nous honore quelquefois de sa
visite...
--Allons, reprit en souriant le vicomte, j'ai donc bien fait de vouloir
revenir, comme le lièvre, mourir au gîte.
--Moi aussi, dit la vieille fille, je suis comme le lièvre, je meurs où
je m'attache.
Le vicomte prit le proverbe ainsi rendu pour une plaisanterie, et
sourit.
--Ah! se dit la vieille fille, tout va bien, il me comprend, celui-là!
La conversation se soutint sur des généralités. Par une de ces
mystérieuses puissances inconnues, indéfinissables, mademoiselle Cormon
retrouvait dans sa cervelle, sous la pression de son désir d'être
aimable, toutes les tournures de phrases du chevalier de Valois.
C'était comme dans un duel où le diable semble ajuster lui-même le
canon du pistolet. Jamais adversaire ne fut mieux couché en joue.
Monsieur de Troisville était beaucoup trop homme de bonne compagnie
pour parler de l'excellence du dîner; mais son silence était un éloge.
Il avait, en buvant les vins délicieux que lui servait profusément
Jacquelin, l'air de reconnaître des amis. Il paraissait grand
connaisseur, et le véritable amateur n'applaudit pas, il jouit. Le
vicomte s'informa curieusement du prix des terrains, des maisons, des
emplacements; il se fit longuement décrire par mademoiselle Cormon
l'endroit du confluent de la Brillante et de la Sarthe. Il s'étonnait
que la ville se fût placée si loin de la rivière, la topographie du
pays l'occupait beaucoup. L'abbé, fort silencieux, laissa sa nièce
tenir le dé de la conversation. Véritablement, mademoiselle crut
occuper monsieur de Troisville qui lui souriait avec grâce, et qui
s'engagea pendant ce dîner beaucoup plus que ses plus empressés
épouseurs ne s'étaient engagés en quinze jours. Aussi, comptez que
jamais convive ne fut mieux ouaté de petits soins, enveloppé de plus
d'attentions. Vous eussiez dit un amant chéri, de retour dans le ménage
dont il fait le bonheur. Mademoiselle prévoyait le moment où il fallait
du pain au vicomte, elle le couvait de ses regards; quand il tournait
la tête, elle lui mettait adroitement un supplément du mets qu'il
paraissait aimer; elle l'aurait fait crever s'il eût été gourmand;
mais quel délicieux échantillon n'était-ce pas de ce qu'elle comptait
faire en amour? Elle ne commit pas la sottise de se déprécier, elle
mit bravement toutes voiles dehors, arbora tous ses pavillons, se posa
comme la reine d'Alençon et vanta ses confitures; enfin elle pêcha
des compliments, en parlant d'elle-même, comme si tous ses trompettes
étaient morts. Elle s'aperçut qu'elle plaisait au vicomte, car son
désir l'avait si bien transformée, qu'elle était devenue presque
femme. Au dessert, elle n'entendit pas sans un ravissement intérieur
des allées et des venues dans l'antichambre et des bruits au salon qui
annonçaient que sa compagnie habituelle venait. Elle fit remarquer cet
empressement à son oncle et à monsieur de Troisville comme une preuve
de l'affection qu'on lui portait, tandis que c'était l'effet de la
lancinante curiosité qui avait saisi toute la ville. Impatiente de se
produire dans sa gloire, mademoiselle Cormon dit à Jacquelin que l'on
prendrait le café et les liqueurs dans le salon où le domestique alla,
devant l'élite de la société, étaler les magnificences d'un cabaret de
Saxe qui ne sortait de son armoire que deux fois par an. Tout ceci fut
observé par la compagnie en train de gloser à petit bruit.
--Peste! fit du Bousquier, rien que les liqueurs de madame Amphoux qui
ne servent qu'aux quatre fêtes carillonnées!
--C'est décidément un mariage arrangé depuis un an par correspondance,
dit monsieur le Président du Ronceret. Le directeur des postes reçoit
ici, depuis un an, des lettres timbrées d'Odessa.
Madame Granson frissonna. Monsieur le chevalier de Valois, quoiqu'il
eût dîné comme quatre, pâle jusque dans la section senestre de sa
figure, sentit qu'il allait livrer son secret et dit:--Ne trouvez-vous
pas qu'il fait froid aujourd'hui, je suis gelé?
--C'est le voisinage de la Russie, fit du Bousquier.
Le chevalier le regarda d'un air qui voulait dire:--Bien joué.
Mademoiselle Cormon apparut si radieuse, si triomphante, qu'on la
trouva belle. Cet éclat extraordinaire n'était pas dû seulement au
sentiment; toute la masse de son sang tempêtait en elle-même depuis
le matin, et ses nerfs étaient agités par le pressentiment d'une
grande crise: il fallait toutes ces circonstances pour lui avoir
permis de se ressembler si peu à elle-même. Avec quel bonheur elle fit
les solennelles présentations du vicomte au chevalier, du chevalier
au vicomte, de tout Alençon à monsieur de Troisville, de monsieur
de Troisville à ceux d'Alençon! Par un hasard assez explicable, le
vicomte et le chevalier, ces deux natures aristocratiques, se mirent
à l'instant même à l'unisson; elles se reconnurent; tous deux se
regardèrent comme deux hommes de la même sphère. Ils se mirent à
causer, debout devant la cheminée; le cercle s'était formé devant eux,
et leur conversation, quoique faite _sotto voce_, fut écoutée dans un
religieux silence. Pour bien saisir l'effet de cette scène, il faut se
figurer mademoiselle Cormon occupée à cuisiner le café de son prétendu
prétendu, le dos tourné à la cheminée.
M. DE VALOIS.
Monsieur le vicomte vient, dit-on, s'établir ici?