Dans ces circonstances, l'héroïque chevalier de Valois amenait au

secours de la vieille fille toutes les forces de sa spirituelle

diplomatie en voyant le sourire qu'échangeaient d'impitoyables

demi-savants. Le vieux gentilhomme, qui aimait à enrichir les

femmes, prêtait de l'esprit à mademoiselle Cormon en la soutenant

paradoxalement; il en couvrait si bien la retraite, que parfois la

vieille fille semblait ne pas avoir dit une sottise. Elle avoua

sérieusement un jour qu'elle ne savait pas quelle différence il y avait

entre les bœufs et les taureaux. Le ravissant chevalier arrêta les

éclats de rire en répondant que les bœufs ne pouvaient jamais être que

les oncles des taures (nom de la génisse en patois). Une autre fois,

entendant beaucoup parler des élèves et des difficultés que ce commerce

présentait, conversation qui revenait souvent dans un pays où se trouve

le superbe haras du Pin, elle comprit que les chevaux provenaient des

_montes_, et demanda _pourquoi l'on ne faisait pas deux montes par

an_! Le chevalier attira les rires sur lui.

--C'est très-possible, dit-il.

Les assistants l'écoutèrent.

--La faute, reprit-il, vient des naturalistes qui n'ont pas encore su

contraindre les juments à porter moins de onze mois.

La pauvre fille ne savait pas plus ce qu'était une monte qu'elle ne

savait reconnaître un bœuf d'un taureau. Le chevalier de Valois servait

une ingrate: jamais mademoiselle Cormon ne comprit un seul de ses

chevaleresques services. En voyant la conversation ranimée, elle ne

se trouvait pas si bête qu'elle pensait l'être. Enfin, un jour, elle

s'établit dans son ignorance, comme le duc de Brancas, le héros du

distrait, se posa dans le fossé où il avait versé, et y prit si bien

ses aises, que quand on vint l'en retirer, il demanda ce qu'on lui

voulait. Depuis cette époque assez récente, mademoiselle de Cormon

perdit sa crainte, elle eut un aplomb qui donnait à ses rentrées

quelque chose de la solennité avec laquelle les Anglais accomplissent

leurs niaiseries patriotiques et qui est comme la fatuité de la bêtise.

En arrivant auprès de son oncle d'un pas magistral, elle ruminait donc

une question à lui faire pour le tirer de ce silence qui la peinait

toujours, car elle le croyait ennuyé.

--Mon oncle, lui dit-elle en se pendant à son bras et se collant

joyeusement à son côté (c'était encore une de ses fictions, elle

pensait:--Si j'avais un mari, je serais ainsi!); mon oncle, si tout

arrive ici-bas par la volonté de Dieu, il y a donc une raison de toute

chose?

--Certes, fit gravement l'abbé de Sponde qui chérissant sa nièce

se laissait toujours arracher à ses méditations avec une patience

angélique.

--Alors, si je reste fille, une supposition, Dieu le veut?

--Oui, mon enfant, dit l'abbé.

--Mais, cependant, comme rien ne m'empêche de me marier demain, sa

volonté peut être détruite par la mienne?

--Cela serait vrai, si nous connaissions la véritable volonté de Dieu,

répondit l'ancien prieur de Sorbonne. Remarque donc ma fille que tu

mets un _si_?

La pauvre fille, qui avait espéré entraîner son oncle dans une

discussion matrimoniale par un argument _ad omnipotentem_, resta

stupéfaite; mais les personnes dont l'esprit est obtus suivent la

terrible logique des enfants qui consiste à aller de réponse en

demande, logique souvent embarrassante.

--Mais, mon oncle, Dieu n'a pas fait les femmes pour qu'elles restent

filles; car, elles doivent être ou toutes filles, ou toutes femmes. Il

y a de l'injustice dans la distribution des rôles.

--Ma fille, dit le bon abbé, tu donnes tort à l'Église qui prescrit le

célibat comme la meilleure voie pour aller à Dieu.

--Mais si l'Église a raison, et que tout le monde fût bon catholique,

le genre humain finirait donc, mon oncle?

--Tu as trop d'esprit, Rose, il n'en faut pas tant pour être heureuse.

Un mot pareil excitait un sourire de satisfaction sur les lèvres de la

pauvre fille, et la confirmait dans la bonne opinion qu'elle commençait

à prendre d'elle-même. Et voilà, comment le monde, comment nos amis

et nos ennemis sont les complices de nos défauts! En ce moment,

l'entretien fut interrompu par l'arrivée successive des convives. Dans

ces jours d'apparat, cette scène locale amenait de petites familiarités

entre les gens de la maison et les personnes invitées. Mariette

disait au Président du Tribunal, gourmand de haut bord, en le voyant

passer:--Ah! monsieur du Ronceret, j'ai fait les choux-fleurs au gratin

à votre intention, car mademoiselle sait combien vous les aimez, et m'a

dit:--Ne les manque pas, Mariette, nous avons monsieur le Président.

--Cette bonne demoiselle Cormon! répondit le justicier du pays.

Mariette, les avez-vous mouillés avec du jus au lieu de bouillon? c'est

plus onctueux!

Le Président ne dédaignait point d'entrer dans la chambre du conseil où

Mariette rendait ses arrêts, il y jetait le coup d'œil du gastronome et

l'avis du maître.

--Bonjour, madame, disait Josette à madame Granson qui courtisait la

femme de chambre, mademoiselle a bien pensé à vous, vous aurez un plat

de poisson.

Quant au chevalier de Valois, il disait à Mariette, avec le ton léger

d'un grand seigneur qui se familiarise:--Eh! bien, cher cordon bleu, à

qui je donnerais la croix de la légion-d'honneur, y a-t-il quelque fin

morceau pour lequel il faille se réserver?

--Oui, oui, monsieur de Valois, un lièvre envoyé du Prébaudet, il

pesait quatorze livres.

--Bonne fille! disait le chevalier en confirmant Josette. Ah! il pèse

quatorze livres!

Du Bousquier n'était pas invité. Mademoiselle Cormon, fidèle au système

que vous savez, traitait mal ce quinquagénaire, pour qui elle éprouvait

d'inexplicables sentiments attachés aux plus profonds replis de son

cœur. Quoiqu'elle l'eût refusé, parfois elle s'en repentait; elle avait

tout ensemble comme un pressentiment qu'elle l'épouserait, et une

terreur qui l'empêchait de souhaiter ce mariage. Son âme, stimulée par

ces idées, se préoccupait de du Bousquier. Sans se l'avouer, elle était

influencée par les formes herculéennes du républicain. Quoiqu'ils ne

s'expliquassent pas les contradictions de mademoiselle Cormon, madame

Granson et le chevalier de Valois avaient surpris de naïfs regards

coulés en dessous, dont la signification était assez claire pour

que tous deux essayassent de ruiner les espérances déjà déjouées de

l'ancien fournisseur, et qu'il avait certes conservées. Deux convives,

que leurs fonctions excusaient par avance, se faisaient attendre:

l'un était monsieur du Coudrai, le conservateur des hypothèques;

l'autre, monsieur Choisnel, ancien intendant de la maison de Gordes,

le notaire de la haute aristocratie par laquelle il était reçu avec

une distinction que lui méritaient ses vertus, et qui d'ailleurs avait

une fortune considérable. Quand ces deux retardataires arrivèrent,

Jacquelin leur dit, en les voyant aller au salon:--_Ils_ sont tous au

jardin.

Sans doute les estomacs étaient impatients, car, à l'aspect du

conservateur des hypothèques, un des hommes les plus aimables de la

ville, et qui n'avait que le défaut d'avoir épousé, pour sa fortune,

une vieille femme insupportable et de commettre d'énormes calembours

dont il riait le premier; il s'éleva le léger brouhaha par lequel

s'accueillent les derniers venus en semblable occurrence. En attendant

l'annonce officielle du service, la compagnie se promenait sur la

terrasse, le long de la Brillante, en regardant les herbes fluviatiles,

la mosaïque du lit, et les détails si jolis des maisons accroupies sur

l'autre rive, les vieilles galeries de bois, les fenêtres aux appuis en

ruines, les étais obliques de quelque chambre en avant sur la rivière,

les jardinets où séchaient des guenilles, l'atelier du menuisier, enfin

ces misères de petite ville auxquelles le voisinage des eaux, un saule

pleureur penché, des fleurs, un rosier communiquent je ne sais quelle

grâce, digne des paysagistes. Le chevalier étudiait toutes les figures,

car il avait appris que son brûlot s'était très-heureusement attaché

aux meilleures coteries de la ville; mais personne ne parlait encore à

haute voix de cette grande nouvelle, de Suzanne et de du Bousquier. Les

gens de province possèdent au plus haut degré l'art de distiller les

cancans: le moment pour s'entretenir de cette étrange aventure n'était

pas arrivé, il fallait que chacun se fût recordé. Donc on se disait à

l'oreille:--Vous savez?

--Oui.

--Du Bousquier?

--Et la belle Suzanne.

--Mademoiselle Cormon n'en sait rien.

--Non.

--Ah!

C'était le _piano_ du cancan dont le _rinforzando_ allait éclater

quand on en serait à déguster la première entrée. Tout-à-coup monsieur

de Valois avisa madame Granson qui avait arboré son chapeau vert à

bouquets d'oreilles d'ours, et dont la figure pétillait. Était-ce

envie de commencer le concert? Quoiqu'une semblable nouvelle fût comme

une mine d'or à exploiter dans la vie monotone de ces personnages,

l'observateur et défiant chevalier crut reconnaître chez cette bonne

femme l'expression d'un sentiment plus étendu: la joie causée par le

triomphe d'un intérêt personnel!.... Aussitôt il se retourna pour

examiner Athanase, et le surprit dans le silence significatif d'une

concentration profonde. Bientôt, un regard jeté par le jeune homme sur

le corsage de mademoiselle Cormon, lequel ressemblait assez à deux

timbales de régiment, porta dans l'âme du chevalier une lueur subite.

Cet éclair lui permit d'entrevoir tout le passé.

--Ah! diantre, se dit-il, à quel coup de caveçon je suis exposé!

Monsieur de Valois se rapprocha de mademoiselle Cormon pour pouvoir

lui donner le bras en la conduisant à la salle à manger. La vieille

fille avait pour le chevalier une considération respectueuse; car

certes son nom et la place qu'il occupait parmi les constellations

aristocratiques du Département en faisaient le plus brillant ornement

de son salon. Dans son for intérieur, depuis douze ans, mademoiselle

Cormon désirait devenir madame de Valois. Ce nom était comme une

branche à laquelle s'attachaient les idées qui _essaimaient_ de sa

cervelle touchant la noblesse, le rang et les qualités extérieures

d'un parti; mais si le chevalier de Valois était l'homme choisi par

le cœur, par l'esprit, par l'ambition, cette vieille ruine, quoique

peignée comme le saint Jean d'une procession, effrayait mademoiselle

Cormon: si elle voyait un gentilhomme en lui, la fille ne voyait pas

de mari. L'indifférence affectée par le chevalier en fait de mariage,

et surtout la prétendue pureté de ses mœurs dans une maison pleine de

grisettes, faisaient un tort énorme à monsieur de Valois, contrairement

à ses prévisions. Ce gentilhomme, qui avait vu si juste dans l'affaire

de la rente viagère, se trompait en ceci. Sans qu'elle s'en doutât, les

pensées de mademoiselle Cormon sur le trop sage chevalier pouvaient se

traduire par ce mot:--Quel dommage qu'il ne soit pas un peu libertin!

Les observateurs du cœur humain ont remarqué le penchant des dévotes

pour les mauvais sujets, en s'étonnant de ce goût qu'ils croient

opposé à la vertu chrétienne. D'abord, quelle plus belle destinée

donneriez-vous à la femme vertueuse que celle de purifier à la manière

du charbon les eaux troubles du vice? Mais comment n'a-t-on pas vu

que ces nobles créatures, réduites par la rigidité de leurs principes

à ne jamais enfreindre la fidélité conjugale, doivent naturellement

désirer un mari de haute expérience pratique! Les mauvais sujets sont

des grands hommes en amour. Ainsi, la pauvre fille gémissait de trouver

son vase d'élection cassé en deux morceaux. Dieu seul pouvait souder

le chevalier de Valois et du Bousquier. Pour bien faire comprendre

l'importance du peu de mots que le chevalier et mademoiselle Cormon

allaient se dire, il est nécessaire d'exposer deux graves affaires

qui s'agitaient dans la ville, et sur lesquelles les opinions étaient

divisées. Du Bousquier, d'ailleurs, s'y trouvait mystérieusement mêlé.

L'une concernait le curé d'Alençon, qui jadis avait prêté le serment

constitutionnel, et qui vainquait en ce moment les répugnances

catholiques en déployant les plus hautes vertus. Ce fut un Cheverus

au petit pied, et si bien apprécié, qu'à sa mort la ville entière le

pleura. Mademoiselle Cormon et l'abbé de Sponde appartenaient à cette

Petite-Église sublime dans son orthodoxie, et qui fut à la cour de

Rome ce que les ultras allaient être à Louis XVIII. L'abbé surtout

ne reconnaissait pas l'Église qui avait transigé forcément avec les

constitutionnels. Ce curé n'était point reçu dans la maison Cormon,

dont les sympathies étaient acquises au desservant de Saint-Léonard,

la paroisse aristocratique d'Alençon. Du Bousquier, ce libéral

enragé caché sous la peau du royaliste, savait combien les points de

ralliement sont nécessaires aux mécontents qui sont le fond de boutique

de toutes les Oppositions, et il avait déjà groupé les sympathies

de la classe moyenne autour de ce curé. Voici la seconde affaire.

Sous l'inspiration secrète de ce diplomate grossier, l'idée de bâtir

un théâtre était éclose dans la ville d'Alençon. Les Séides de du

Bousquier ne connaissaient pas leur Mahomet, mais ils n'en étaient

que plus ardents en croyant défendre leur propre conception. Athanase

était un des plus chauds partisans de la construction d'une salle de

spectacle, et, depuis quelques jours, il plaidait dans les bureaux de

la Mairie pour une cause que tous les jeunes gens avaient épousée.

Le gentilhomme offrit à la vieille fille son bras pour se promener;

elle l'accepta, non sans le remercier, par un regard heureux de cette

attention, et auquel le chevalier répondit en montrant Athanase d'un

air fin.

--Mademoiselle, vous qui portez un si grand sens dans l'appréciation

des convenances sociales, et à qui ce jeune homme tient par quelques

liens...

--Très-éloignés, dit-elle en l'interrompant.

--Ne devriez-vous pas, dit le chevalier en continuant, user de

l'ascendant que vous avez sur sa mère et sur lui pour l'empêcher de se

perdre? Il n'est pas déjà très-religieux, il tient pour l'assermenté;

mais ceci n'est rien. Voici quelque chose de beaucoup plus grave, ne se

jette-t-il pas en étourdi dans une voie d'opposition sans savoir quelle

influence sa conduite actuelle exercera sur son avenir! Il intrigue

pour la construction du théâtre; il est, dans cette affaire, la dupe de

ce républicain déguisé, de du Bousquier...

--Mon Dieu, monsieur de Valois, répondit-elle, sa mère me dit qu'il

a de l'esprit, et il ne sait pas dire _deux_; il est toujours planté

devant vous comme un _terne_...

--_Qui ne_ pense à rien! s'écria le Conservateur des hypothèques. Je

l'ai saisi au vol, celui-là! Je présente mes _devoares_ au chevalier de

Valois, ajouta-t-il en saluant le gentilhomme avec l'emphase attribuée

par Henri Monnier à Joseph Prud'homme, l'admirable type de la classe à

laquelle appartenait le Conservateur des hypothèques.

Monsieur de Valois rendit le salut sec et protecteur du noble qui

maintient sa distance; puis il remorqua mademoiselle Cormon à quelques

pots de fleurs plus loin, pour faire comprendre à l'interrupteur qu'il

ne voulait pas être espionné.

--Comment voulez-vous, dit le chevalier à voix basse en se penchant à

l'oreille de mademoiselle Cormon, que les jeunes gens élevés dans ces

détestables lycées impériaux aient des idées? C'est les bonnes mœurs

et les nobles habitudes qui produisent les grandes idées et les belles

amours. Il n'est pas difficile, en le voyant, de deviner que ce pauvre

garçon deviendra tout à fait imbécile, et mourra tristement. Voyez

comme il est pâle, hâve?

--Sa mère prétend qu'il travaille beaucoup trop, répondit innocemment

la vieille fille; il passe les nuits, mais à quoi? à lire des livres, à

écrire. Quel état cela peut-il donner à un jeune homme d'écrire pendant

la nuit?

--Mais cela l'épuise, reprit le chevalier en essayant de ramener la

pensée de la vieille fille sur le terrain où il espérait lui voir

prendre Athanase en horreur. Les mœurs de ces lycées impériaux étaient

vraiment horribles.

--Oh! oui, dit l'ingénue mademoiselle Cormon. Ne les menait-on pas

promener avec les tambours en tête? Leurs maîtres n'avaient pas autant

de religion qu'en ont les païens. Et on mettait ces pauvres enfants en

uniforme, absolument comme les troupes. Quelles idées!

--Voilà quels en sont les produits, dit le chevalier en montrant

Athanase. De mon temps, un jeune homme aurait-il jamais eu honte

de regarder une jolie femme: et il baisse les yeux quand il vous

voit! Ce jeune homme m'effraie parce qu'il m'intéresse. Dites-lui

de ne pas intriguer avec les bonapartistes comme il fait pour cette

salle de spectacle; quand ces petits jeunes gens ne la demanderont

pas insurrectionnellement, car ce mot est pour moi le synonyme de

constitutionnellement, l'autorité la construira. Puis, dites à sa mère

de veiller sur lui.

--Oh! elle l'empêchera de voir ces gens en demi-solde et la mauvaise

société, j'en suis sûre. Je vais lui parler, dit mademoiselle Cormon,

car il pourrait perdre sa place à la Mairie. Et de quoi lui et sa mère

vivraient-ils?... Cela fait frémir.

Comme monsieur de Talleyrand le disait de sa femme, le chevalier se

dit en lui-même, en regardant mademoiselle Cormon:--Qu'on m'en trouve

une plus bête? Foi de gentilhomme! la vertu qui ôte l'intelligence

n'est-elle pas un vice? Mais quelle adorable femme pour un homme de

mon âge! Quels principes! quelle ignorance!

Comprenez bien que ce monologue adressé à la princesse Goritza se fit

en préparant une prise de tabac.

Madame Granson avait deviné que le chevalier parlait d'Athanase.

Empressée de connaître le résultat de cette conversation, elle suivit

mademoiselle Cormon qui marchait vers le jeune homme en mettant six

pieds de dignité en avant d'elle. Mais en ce moment Jacquelin vint

annoncer que mademoiselle était servie. La vieille fille fit par un

regard un appel au chevalier. Le galant Conservateur des hypothèques,

qui commençait à voir dans les manières du gentilhomme la barrière

que vers ce temps les nobles de province exhaussaient entre eux et

la bourgeoisie, fut ravi de primer le chevalier; il était près de

mademoiselle Cormon, il arrondit son bras en le lui présentant, elle

fut forcée de l'accepter. Le chevalier se précipita, par politique, sur

madame Granson.

--Mademoiselle Cormon, lui dit-il en marchant avec lenteur après tous

les convives, ma chère dame, porte le plus vif intérêt à votre cher

Athanase, mais cet intérêt s'évanouit par la faute de votre fils: il

est irréligieux et libéral, il s'agite pour ce théâtre, il fréquente

les bonapartistes, il s'intéresse au curé constitutionnel. Cette

conduite peut lui faire perdre sa place à la Mairie. Vous savez avec

quel soin le gouvernement du roi s'épure! Où votre cher Athanase, une

fois destitué, trouvera-t-il de l'emploi? Qu'il ne se fasse pas mal

voir de l'Administration.

--Monsieur le chevalier, dit la pauvre mère effrayée, combien ne vous

dois-je pas de reconnaissance! Vous avez raison, mon fils est la dupe

d'une mauvaise clique, et je vais l'éclairer.

Le chevalier avait par un seul regard pénétré depuis long-temps la

nature d'Athanase, il avait reconnu chez lui l'élément peu malléable

des convictions républicaines auxquelles à cet âge un jeune homme

sacrifie tout, épris par ce mot de _liberté_ si mal défini, si peu

compris, mais qui, pour les gens dédaignés, est un drapeau de révolte;

et, pour eux, la révolte est la vengeance. Athanase devait persister

dans sa foi, car ses opinions étaient tissues avec ses douleurs

d'artiste, avec ses amères contemplations de l'État Social. Il ignorait

qu'à trente-six ans, à l'époque où l'homme a jugé les hommes, les

rapports et les intérêts sociaux, les opinions pour lesquels il a

d'abord sacrifié son avenir doivent se modifier chez lui, comme chez

tous les hommes vraiment supérieurs. Rester fidèle au Côté Gauche

d'Alençon, c'était gagner l'aversion de mademoiselle Cormon. Là, le

chevalier voyait juste. Ainsi cette société, si paisible en apparence,

était intestinement aussi agitée que peuvent l'être les cercles

diplomatiques où la ruse, l'habileté, les passions, les intérêts se

groupent autour des plus graves questions d'empire à empire.

Les convives bordaient enfin cette table chargée du premier service,

et chacun mangeait comme on mange en province, sans honte d'avoir un

bon appétit, et non comme à Paris où il semble que les mâchoires se

meuvent par des lois somptuaires qui prennent à tâche de démentir les

lois de l'anatomie. A Paris, on mange du bout des dents, on escamote

son plaisir; tandis qu'en province les choses se passent naturellement,

et l'existence s'y concentre peut-être un peu trop sur ce grand et

universel moyen d'existence auquel Dieu a condamné ses créatures.

Ce fut à la fin du premier service que mademoiselle Cormon fit la plus

célèbre de ses _rentrées_, car on en parla pendant plus de deux ans,

et la chose se conte encore dans les réunions de la petite bourgeoisie

d'Alençon quand il est question de son mariage. La conversation devenue

très-verbeuse et animée au moment où l'on attaqua la pénultième entrée,

s'était naturellement prise à l'affaire du théâtre et à celle du curé

assermenté. Dans la première ferveur où le royalisme se trouvait en

1816, ceux que, plus tard, on appela les Jésuites du pays, voulaient

expulser l'abbé François de sa cure. Du Bousquier, soupçonné par

monsieur de Valois d'être le soutien de ce prêtre, le promoteur de ces

intrigues, et sur le dos duquel le gentilhomme les aurait d'ailleurs

mises avec son adresse habituelle, était sur la sellette sans avocat

pour le défendre. Athanase, le seul convive assez franc pour soutenir

du Bousquier, ne se trouvait pas posé pour émettre ses idées devant ces

potentats d'Alençon qu'il trouvait d'ailleurs stupides. Il n'y a plus

que les jeunes gens de province qui gardent une contenance respectueuse

devant les gens d'un certain âge, et n'osent ni les fronder, ni les

trop fortement contredire. La conversation, atténuée par l'effet de

délicieux canards aux olives, tomba soudain à plat. Mademoiselle

Cormon, jalouse de lutter contre ses propres canards, voulut défendre

du Bousquier, que l'on représentait comme un pernicieux artisan

d'intrigues, capable de _faire battre des montagnes_.

--Moi, dit-elle, je croyais que monsieur du Bousquier ne s'occupait que

d'enfantillages.

Dans les circonstances présentes, ce mot eut un prodigieux succès.

Mademoiselle Cormon obtint un beau triomphe: elle fit choir la

princesse Goritza le nez contre la table. Le chevalier, qui ne

s'attendait point à un à-propos chez sa Dulcinée, fut si émerveillé,

qu'il ne trouva pas tout d'abord de mot assez élogieux; il applaudit

sans bruit, comme on applaudit aux Italiens, en simulant du bout des

doigts un applaudissement.

--Elle est adorablement spirituelle, dit-il à madame Granson. J'ai

toujours prétendu qu'un jour elle démasquerait son artillerie.

--Mais dans l'intimité elle est charmante, répondit la veuve.

--Dans l'intimité, madame, toutes les femmes ont de l'esprit, reprit le

chevalier.

Ce rire homérique une fois apaisé, mademoiselle Cormon demanda la

raison de son succès. Alors commença le _forte_ du cancan. Du Bousquier

fut traduit sous les traits d'un père Gigogne célibataire, d'un

monstre qui, depuis quinze ans, entretenait à lui seul l'hospice des

Enfants-Trouvés; l'immoralité de ses mœurs se dévoilait enfin! elle

était digne de ses saturnales parisiennes, etc., etc. Conduite par

le chevalier de Valois, le plus habile chef d'orchestre en ce genre,

l'ouverture de ce cancan fut magnifique.

--Je ne sais pas, dit-il d'un air plein de bonhomie, ce qui pourrait

empêcher un du Bousquier d'épouser une mademoiselle Suzanne _Je ne

sais qui_; comment la nommez-vous? Suzette! Quoique logé chez madame

Lardot, je ne connais ces petites filles que de vue. Si cette Suzon

est une grande belle fille, impertinente, œil gris, taille fine, petit

pied, à laquelle j'ai fait à peine attention, mais dont la démarche m'a

paru fort insolente, elle est de beaucoup supérieure comme manières à

du Bousquier. D'ailleurs, Suzanne a la noblesse de la beauté; sous ce

rapport, ce mariage serait pour elle une mésalliance. Vous savez que

l'empereur Joseph eut la curiosité de voir à Lucienne la du Barry, il

lui offrit son bras pour la promener; la pauvre fille, surprise de

tant d'honneur, hésitait à le prendre:--La beauté sera toujours reine,

lui dit l'empereur. Remarquez que c'était un Allemand d'Autriche,

ajouta le chevalier. Mais, croyez-moi, l'Allemagne, qui passe ici pour

très-rustique, est un pays de noble chevalerie et de belles manières,

surtout vers la Pologne et la Hongrie où il se trouve des...

Ici le chevalier s'arrêta, craignant de tomber dans une allusion à son

bonheur personnel; il reprit seulement sa tabatière et confia le reste

de l'anecdote à la princesse qui lui souriait depuis trente-six ans.

--Ce mot était fort délicat pour Louis XV, dit du Ronceret.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 6 / 49 段