soit dans ses manœuvres matrimoniales. Ce bonhomme, âgé d'environ
soixante-dix ans, attribuait les désastres de la Révolution française
à quelque dessein de la Providence, empressée de frapper une Église
dissolue. L'abbé de Sponde s'était donc jeté dans le sentier depuis
longtemps abandonné que pratiquaient jadis les solitaires pour aller
au ciel: il menait une vie ascétique, sans emphase, sans triomphe
extérieur. Il dérobait au monde ses œuvres de charité, ses continuelles
prières et ses mortifications; il pensait que les prêtres devaient
tous agir ainsi pendant la tourmente, et il prêchait d'exemple. Tout
en offrant au monde un visage calme et riant, il avait fini par se
détacher entièrement des intérêts mondains: il songeait exclusivement
aux malheureux, aux besoins de l'Église et à son propre salut. Il
avait laissé l'administration de ses biens à sa nièce, qui lui en
remettait les revenus, et à laquelle il payait une modique pension,
afin de pouvoir dépenser le surplus en aumônes secrètes et en dons à
l'Église. Toutes les affections de l'abbé s'étaient concentrées sur sa
nièce qui le regardait comme un père; mais c'était un père distrait,
ne concevant point les agitations de la Chair, et remerciant Dieu de
ce qu'il maintenait sa chère fille dans le célibat; car il avait,
depuis sa jeunesse, adopté le système de saint Jean-Chrysostome, qui
a écrit que «_l'état de virginité était autant au-dessus de l'état de
mariage que l'Ange était au-dessus de l'Homme_.» Habituée à respecter
son oncle, mademoiselle Cormon n'osait pas l'initier aux désirs que
lui inspirait un changement d'état. Le bonhomme, accoutumé de son
côté au train de la maison, eût d'ailleurs peu goûté l'introduction
d'un maître au logis. Préoccupé par les misères qu'il soulageait,
perdu dans les abîmes de la prière, l'abbé de Sponde avait souvent des
distractions que les gens de sa société prenaient pour des absences;
peu causeur, il avait un silence affable et bienveillant. C'était un
homme de haute taille, sec, à manières graves, solennelles, dont le
visage exprimait des sentiments doux, un grand calme intérieur, et
qui, par sa présence, imprimait à cette maison une autorité sainte. Il
aimait beaucoup le voltairien chevalier de Valois. Ces deux majestueux
débris de la Noblesse et du Clergé, quoique de mœurs différentes,
se reconnaissaient à leurs traits généraux; d'ailleurs le chevalier
était aussi onctueux avec l'abbé de Sponde qu'il était paternel avec
ses grisettes. Quelques personnes pourraient croire que mademoiselle
Cormon cherchait tous les moyens d'arriver à son but; que, parmi les
légitimes artifices permis aux femmes, elle s'adressait à la toilette,
qu'elle se décolletait, qu'elle déployait les coquetteries négatives
d'un magnifique port d'armes. Mais point! Elle était héroïque et
immobile dans ses guimpes comme un soldat dans sa guérite. Ses robes,
ses chapeaux, ses chiffons, tout se confectionnait chez des marchandes
de modes d'Alençon, deux sœurs bossues qui ne manquaient pas de
goût. Malgré les instances de ces deux artistes, mademoiselle Cormon
se refusait aux tromperies de l'élégance; elle voulait être cossue
en tout, chair et plumes; mais peut-être les lourdes façons de ses
robes allaient-elles bien à sa physionomie. Se moque qui voudra de la
pauvre fille! vous la trouverez sublime, âmes généreuses qui ne vous
inquiétez jamais de la forme que prend le sentiment, et l'admirez
là où il est! Ici quelques femmes légères essaieront peut-être de
chicaner la vraisemblance de ce récit, elle diront qu'il n'existe pas
en France de fille assez niaise pour ignorer l'art de pêcher un homme,
que mademoiselle Cormon est une de ces exceptions monstrueuses que le
bon sens interdit de présenter comme type; que la plus vertueuse et la
plus niaise fille qui veut attraper un goujon trouve encore un appât
pour armer sa ligne. Mais ces critiques tombent, si l'on vient à penser
que la sublime religion catholique, apostolique et romaine, est encore
debout en Bretagne et dans l'ancien duché d'Alençon. La foi, la piété,
n'admettent pas ces subtilités. Mademoiselle Cormon marchait dans la
voie du salut, en préférant les malheurs de sa virginité infiniment
trop prolongée au malheur d'un mensonge, au péché d'une ruse. Chez
une fille armée de la discipline, la vertu ne pouvait transiger;
l'amour ou le calcul devaient venir la trouver très-résolument. Puis,
ayons le courage de faire une observation cruelle par un temps où la
religion n'est plus considérée que comme un moyen par ceux-ci, comme
une poésie par ceux-là. La dévotion cause une ophthalmie morale. Par
une grâce providentielle, elle ôte aux âmes en route pour l'éternité
la vue de beaucoup de petites choses terrestres. En un mot, les
dévotes sont stupides sur beaucoup de points. Cette stupidité prouve
d'ailleurs avec quelle force elles reportent leur esprit vers les
sphères célestes; quoique le voltairien monsieur de Valois prétendît
qu'il est extrêmement difficile de décider si ce sont les personnes
stupides qui deviennent dévotes, ou si la dévotion a pour effet de
rendre stupides les filles d'esprit. Songez-y bien, la vertu catholique
la plus pure, avec ses amoureuses acceptations de tout calice, avec sa
pieuse soumission aux ordres de Dieu, avec sa croyance à l'empreinte
du doigt divin sur toutes les glaises de la vie, est la mystérieuse
lumière qui se glissera dans les derniers replis de cette histoire
pour leur donner tout leur relief, et qui certes les agrandira aux
yeux de ceux qui ont encore la Foi. Puis, s'il y a bêtise, pourquoi ne
s'occuperait-on pas des malheurs de la bêtise, comme on s'occupe des
malheurs du génie? l'une est un élément social infiniment plus abondant
que l'autre. Donc mademoiselle Cormon péchait aux yeux du monde par
la divine ignorance des vierges. Elle n'était point observatrice, et
sa conduite avec ses prétendus le prouvait assez. En ce moment même,
une jeune fille de seize ans, qui n'aurait pas encore ouvert un seul
roman, aurait lu cent chapitres d'amour dans les regards d'Athanase;
tandis que mademoiselle Cormon n'y voyait rien, elle ne reconnaissait
pas dans les tremblements de sa parole la force d'un sentiment qui
n'osait se produire. Honteuse elle-même, elle ne devinait pas la honte
d'autrui. Capable d'inventer les raffinements de grandeur sentimentale
qui l'avaient primitivement perdue, elle ne les reconnaissait pas chez
Athanase. Ce phénomène moral ne paraîtra pas extraordinaire aux gens
qui savent que les qualités du cœur sont aussi indépendantes de celles
de l'esprit que les facultés du génie le sont des noblesses de l'âme.
Les hommes complets sont si rares que Socrate, l'une des plus belles
perles de l'Humanité, convenait, avec un phrénologue de son temps,
qu'il était né pour faire un fort mauvais drôle. Un grand général
peut sauver son pays à Zurich et s'entendre avec des fournisseurs. Un
banquier de probité douteuse peut se trouver homme d'État. Un grand
musicien peut concevoir des chants sublimes et faire un faux. Une femme
de sentiment peut être une grande sotte. Enfin, une dévote peut avoir
une âme sublime, et ne pas reconnaître les sons que rend une belle
âme à ses côtés. Les caprices produits par les infirmités physiques
se rencontrent également dans l'ordre moral. Cette bonne créature,
qui se désolait de ne faire ses confitures que pour elle et pour son
vieil oncle, était devenue presque ridicule. Ceux qui se sentaient
pris de sympathie pour elle à cause de ses qualités, et quelques-uns
à cause de ses défauts, se moquaient de ses mariages manqués. Dans
plus d'une conversation on se demandait ce que deviendraient de si
beaux biens, et les économies de mademoiselle Cormon, et la succession
de son oncle. Depuis longtemps elle était soupçonnée d'être au fond,
malgré les apparences, une _fille originale_. En province il n'est pas
permis d'être original: c'est avoir des idées incomprises par les
autres, et l'on y veut l'égalité de l'esprit aussi bien que l'égalité
des mœurs. Le mariage de mademoiselle Cormon était devenu dès 1804
quelque chose de si problématique que _se marier comme mademoiselle
Cormon_ fut dans Alençon une phrase proverbiale qui équivalait à la
plus railleuse des négations. Il faut que l'esprit moqueur soit un des
plus impérieux besoins de la France pour que cette excellente personne
excitât quelques railleries dans Alençon. Non-seulement elle recevait
toute la ville, elle était charitable, pieuse et incapable de dire une
méchanceté; mais encore elle concordait à l'esprit général et aux mœurs
des habitants qui l'aimaient comme le plus pur symbole de leur vie; car
elle s'était encroûtée dans les habitudes de la province, elle n'en
était jamais sortie, elle en avait les préjugés, elle en épousait les
intérêts, elle l'adorait. Malgré ses dix-huit mille livres de rente
en fonds de terre, fortune considérable en province, elle restait à
l'unisson des maisons moins riches. Quand elle se rendait à sa terre du
Prébaudet, elle y allait dans une vieille carriole d'osier, suspendue
sur deux soupentes en cuir blanc, attelée d'une grosse jument poussive,
et que fermaient à peine deux rideaux de cuir rougi par le temps. Cette
carriole, connue de toute la ville, était soignée par Jacquelin autant
que le plus beau coupé de Paris: mademoiselle y tenait, elle s'en
servait depuis douze ans, elle faisait observer ce fait avec la joie
triomphante de l'avarice heureuse. La plupart des habitants savaient
gré à mademoiselle Cormon de ne pas les humilier par le luxe qu'elle
aurait pu afficher; il est même à croire que, si elle avait fait venir
de Paris une calèche, on en aurait plus glosé que de ses mariages
manqués. La plus brillante voiture d'ailleurs l'aurait conduite au
Prébaudet tout comme la vieille carriole. Or, la province, qui voit
toujours la fin, s'inquiète assez peu de la beauté des moyens, pourvu
qu'ils soient efficients.
Pour achever la peinture des mœurs intimes de cette maison, il est
nécessaire de grouper, autour de mademoiselle Cormon et de l'abbé de
Sponde, Jacquelin, Josette et Mariette la cuisinière qui s'employaient
au bonheur de l'oncle et de la nièce. Jacquelin, homme de quarante
ans, gros et court, rougeot, brun, à figure de matelot breton, était
au service de la maison depuis vingt-deux ans. Il servait à table, il
pansait la jument, il jardinait, il cirait les souliers de l'abbé,
faisait les commissions, sciait le bois, conduisait la carriole,
allait chercher l'avoine, la paille et le foin au Prébaudet; il
restait à l'antichambre le soir, endormi comme un loir. Il aimait,
dit-on, Josette, fille de trente-six ans, que mademoiselle Cormon
aurait renvoyée si elle se fût mariée. Aussi ces deux pauvres gens
amassaient-ils leurs gages et s'aimaient-ils en silence, attendant
et désirant le mariage de mademoiselle, comme les Juifs attendent
le Messie. Josette, née entre Alençon et Mortagne, était petite et
grasse; sa figure, qui ressemblait à un abricot crotté, ne manquait ni
de physionomie ni d'esprit; elle passait pour gouverner sa maîtresse.
Josette et Jacquelin, sûrs d'un dénoûment, cachaient une satisfaction
qui faisait présumer que ces deux amants s'escomptaient l'avenir.
Mariette, la cuisinière, également depuis quinze ans dans la maison,
savait accommoder tous les plats en honneur dans le pays.
Peut-être faudrait-il compter pour beaucoup la grosse vieille jument
normande bai-brun qui traînait mademoiselle Cormon à sa campagne du
Prébaudet, car les cinq habitants de cette maison portaient à cette
bête une affection maniaque. Elle s'appelait Pénélope, et servait
depuis dix-huit ans; elle était si bien soignée, servie avec tant de
régularité que Jacquelin et mademoiselle espéraient en tirer parti
pendant plus de dix ans encore. Cette bête était un perpétuel sujet de
conversation et d'occupation: il semblait que la pauvre mademoiselle
Cormon, n'ayant point d'enfant à qui sa maternité rentrée pût se
prendre, la reportât sur ce bienheureux animal. Pénélope avait empêché
mademoiselle d'avoir des serins, des chats, des chiens, famille fictive
que se donnent presque tous les êtres solitaires au milieu de la
société.
Ces quatre fidèles serviteurs, car l'intelligence de Pénélope
s'était élevée jusqu'à celle de ces bons domestiques, tandis qu'ils
s'étaient abaissés jusqu'à la régularité muette et soumise de la bête,
allaient et venaient chaque jour dans les mêmes occupations avec
l'infaillibilité de la mécanique. Mais, comme ils le disaient dans leur
langage, ils avaient mangé leur pain blanc en premier. Mademoiselle
Cormon, comme toutes les personnes nerveusement agitées par une pensée
fixe, devenait difficile, tracassière, moins par caractère que par
le besoin d'employer son activité. Ne pouvant s'occuper d'un mari,
d'enfants et des soins qu'ils exigent, elle s'attaquait à des minuties.
Elle parlait pendant des heures entières sur des riens, sur une
douzaine de serviettes numérotées Z qu'elle trouvait mises avant l'O.
--A quoi pense donc Josette! s'écriait-elle. Josette ne prend donc
garde à rien?
Mademoiselle demandait pendant huit jours si Pénélope avait eu son
avoine à deux heures, parce qu'une seule fois Jacquelin s'était
attardé. Sa petite imagination travaillait sur des bagatelles. Une
couche de poussière oubliée par le plumeau, des tranches de pain
mal grillées par Mariette, le retard apporté par Jacquelin à venir
fermer les fenêtres sur lesquelles donnait le soleil dont les rayons
mangeaient les couleurs du meuble, toutes ces grandes petites choses
engendraient de graves querelles où mademoiselle s'emportait. Tout
changeait donc, s'écriait-elle, elle ne reconnaissait plus ses
serviteurs d'autrefois; ils se gâtaient, elle était trop bonne. Un jour
Josette lui donna la _Journée du Chrétien_ au lieu de la _Quinzaine de
Pâques_. Toute la ville apprit le soir ce malheur. Mademoiselle avait
été forcée de revenir de Saint-Léonard chez elle, et son départ subit
de l'église, où elle avait dérangé toutes les chaises, fit supposer des
énormités. Elle fut donc obligée de dire à ses amis la cause de cet
accident.
--Josette, avait-elle dit avec douceur, que pareille chose n'arrive
plus!
Mademoiselle Cormon était, sans s'en douter, très-heureuse de ces
petites querelles qui servaient d'émonctoire à ses acrimonies. L'esprit
a ses exigences; il a, comme le corps, sa gymnastique. Ces inégalités
d'humeur furent acceptées par Josette et Jacquelin, comme les
intempéries de l'atmosphère le sont pour le laboureur. Ces trois bonnes
gens disaient: «Il fait beau temps ou il pleut!» sans accuser le ciel.
Parfois, en se levant, le matin dans la cuisine, ils se demandaient
dans quelle humeur se lèverait mademoiselle, comme un fermier consulte
les brumes de l'aurore. Enfin, nécessairement mademoiselle Cormon avait
fini par se contempler elle-même dans les infiniment petits de sa vie.
Elle et Dieu, son confesseur et ses lessives, ses confitures à faire et
les offices à entendre, son oncle à soigner avaient absorbé sa faible
intelligence. Pour elle, les atomes de la vie se grossissaient en vertu
d'une optique particulière aux gens égoïstes par nature ou par hasard.
Sa santé si parfaite donnait une valeur effrayante au moindre embarras
survenu dans les tubes digestifs. Elle vivait d'ailleurs sous la férule
de la médecine de nos aïeux, et prenait par an quatre médecines de
précaution à faire crever Pénélope, mais qui la ragaillardissaient.
Si Josette, en l'habillant, trouvait un léger bouton épanoui sur les
omoplates encore satinées de mademoiselle, c'était un sujet d'énormes
perquisitions dans les différents bols alimentaires de la semaine.
Quel triomphe si Josette rappelait à sa maîtresse un certain lièvre
trop ardent qui avait dû faire lever ce damné bouton. Avec quelle joie
toutes deux disaient:--Il n'y a pas de doute, c'est le lièvre.
--Mariette l'avait trop épicé, reprenait mademoiselle, je lui dis
toujours de _faire doux_ pour mon oncle et pour moi, mais Mariette n'a
pas plus de mémoire que...
--Que le lièvre, disait Josette.
--C'est vrai, répondait mademoiselle, elle n'a pas plus de mémoire que
le lièvre, tu as bien trouvé cela.
Quatre fois par an, au commencement de chaque saison, mademoiselle
Cormon allait passer un certain nombre de jours à sa terre du
Prébaudet. On était alors à la mi-mai, époque à laquelle mademoiselle
Cormon voulait voir si ses pommiers avaient bien _neigé_, mot du pays
qui exprime l'effet produit sous ces arbres par la chute de leurs
fleurs. Quand l'amas circulaire des pétales tombés ressemble à une
couche de neige, le propriétaire peut espérer une abondante récolte de
cidre. En même temps qu'elle jaugeait ainsi ses tonneaux, mademoiselle
Cormon veillait aux réparations que l'hiver avait nécessitées; elle
ordonnait les façons de son jardin et de son verger, d'où elle
tirait de nombreuses provisions. Chaque saison avait sa nature
d'affaires. Mademoiselle donnait avant son départ un dîner d'adieu
à ses fidèles, quoiqu'elle dût les retrouver trois semaines après.
C'était toujours une nouvelle qui retentissait dans Alençon que le
départ de mademoiselle Cormon. Ses habitués, en retard d'une visite,
venaient alors la voir; son appartement de réception était plein;
chacun lui souhaitait un bon voyage comme si elle eût dû faire route
pour Calcutta. Puis le lendemain matin, les marchands étaient sur le
pas de leurs portes. Petits et grands regardaient passer la carriole,
et il semblait qu'on s'apprît une nouvelle en se répétant les uns aux
autres:--Mademoiselle Cormon va donc au Prébaudet!
Par ici, l'un disait:--_Elle a du pain de cuit_, celle-là.
--Hé, mon gars, répondait le voisin, c'est une brave personne; si le
bien tombait toujours en de pareilles mains, le pays ne verrait pas un
mendiant...
Par là, un autre:--Tiens, tiens, je ne m'étonne pas si nos vignobles
de haute futaie sont en fleurs, voilà mademoiselle Cormon qui part
pour le Prébaudet. D'où vient qu'elle se marie si peu?
--Je l'épouserais bien tout de même, répondait un plaisant: le mariage
est à moitié fait, il y a une partie de consentante; mais l'autre ne
veut pas. Bah! c'est pour monsieur du Bousquier que le four chauffe!
--Monsieur du Bousquier?... elle l'a refusé.
Le soir, dans toutes les réunions, on se disait
gravement:--Mademoiselle Cormon est partie.
Ou:--Vous avez donc laissé partir mademoiselle Cormon?
Le mercredi choisi par Suzanne pour son esclandre était, par un effet
du hasard, ce mercredi d'adieu, jour où mademoiselle Cormon faisait
tourner la tête à Josette pour les paquets à emporter. Donc, pendant
la matinée, il s'était dit et passé des choses en ville qui prêtaient
le plus vif intérêt à cette assemblée d'adieu. Madame Granson était
allée sonner la cloche dans dix maisons, pendant que la vieille fille
délibérait sur les encas de son voyage, et que le malin chevalier de
Valois faisait un piquet chez mademoiselle Armande de Gordes, sœur du
vieux marquis de Gordes dont elle tenait la maison, et qui était la
reine du salon aristocratique.
S'il n'était indifférent pour personne de voir quelle figure ferait le
séducteur pendant la soirée, il était important pour le chevalier et
pour madame Granson de savoir comment mademoiselle Cormon prendrait
la nouvelle en sa double qualité de fille nubile et de présidente
de la Société de Maternité. Quant à l'innocent du Bousquier, il se
promenait sur le Cours en commençant à croire que Suzanne l'avait joué:
ce soupçon le confirmait dans ses principes à l'endroit des femmes.
Dans ces jours de gala, la table était déjà mise vers trois heures
et demie; car en ce temps le monde fashionable d'Alençon dînait, par
extraordinaire, à quatre heures. On y dînait encore, sous l'Empire, à
deux heures après midi, comme jadis; mais l'on soupait! Un des plaisirs
que mademoiselle Cormon savourait le plus, sans y entendre malice,
mais qui certes reposait sur l'égoïsme, consistait dans l'indicible
satisfaction qu'elle éprouvait à se voir habillée comme l'est une
maîtresse de maison qui va recevoir ses hôtes. Quand elle s'était
ainsi mise sous les armes, il se glissait dans les ténèbres de son
cœur un rayon d'espoir: une voix lui disait que la nature ne l'avait
pas si abondamment pourvue en vain, et qu'il allait se présenter un
homme entreprenant. Son désir se rafraîchissait comme elle avait
rafraîchi son corps; elle se contemplait dans sa double étoffe avec une
sorte d'ivresse, puis cette satisfaction se continuait alors qu'elle
descendait pour donner son redoutable coup d'œil au salon, au cabinet
et au boudoir. Elle s'y promenait avec le contentement naïf du riche
qui pense à tout moment qu'il est riche et ne manquera jamais de rien.
Elle regardait ses meubles éternels, ses antiquités, ses laques; elle
se disait que de si belles choses voulaient un maître. Après avoir
admiré la salle à manger, remplie par la table oblongue où s'étendait
une nappe de neige ornée d'une vingtaine de couverts placés à des
distances égales; après avoir vérifié l'escadron de bouteilles qu'elle
avait indiquées, et qui montraient d'honorables étiquettes; après avoir
méticuleusement vérifié les noms écrits sur de petits papiers par la
main tremblante de l'abbé, seul soin qu'il prît dans le ménage et qui
donnait lieu à de graves discussions sur la place de chaque convive;
alors mademoiselle allait, dans ses atours, rejoindre son oncle,
qui, vers ce moment le plus joli de la journée, se promenait sur la
terrasse, le long de la Brillante, en écoutant le ramage des oiseaux
nichés dans le couvert sans avoir à craindre les chasseurs ou les
enfants. Durant ces heures d'attente, elle n'abordait jamais l'abbé de
Sponde sans lui faire quelques questions saugrenues, afin d'entraîner
le bon vieillard dans une discussion qui pût l'amuser. Voici pourquoi,
car cette particularité doit achever de peindre le caractère de cette
excellente fille.
Mademoiselle Cormon regardait comme un de ses devoirs de parler: non
qu'elle fût bavarde, elle avait malheureusement trop peu d'idées et
savait trop peu de phrases pour discourir; mais elle croyait accomplir
ainsi l'un des devoirs sociaux prescrits par la religion qui nous
ordonne d'être agréable à notre prochain. Cette obligation lui coûtait
tant qu'elle avait consulté son directeur, l'abbé Couturier, sur ce
point de civilité puérile et honnête. Malgré l'humble observation de
sa pénitente qui lui avoua la rudesse du travail intérieur auquel
se livrait son esprit pour trouver quelque chose à dire, ce vieux
prêtre, si ferme sur la discipline, lui avait lu tout un passage de
saint François de Sales sur les devoirs de la femme du monde, sur la
décente gaieté des pieuses chrétiennes qui devaient réserver leur
sévérité pour elles-mêmes et se montrer aimables chez elles et faire
que le prochain ne s'y ennuyât point. Ainsi pénétrée de ses devoirs,
et voulant à tout prix obéir à son directeur qui lui avait dit de
causer avec aménité, quand la pauvre fille voyait la conversation
s'alanguir, elle suait dans son corset, tant elle souffrait en essayant
d'émettre des idées pour ranimer les discussions éteintes. Elle lâchait
alors des propositions étranges, comme celle-ci: _personne ne peut se
trouver dans deux endroits à la fois, à moins d'être petit oiseau_,
par laquelle, un jour, elle réveilla, non sans succès, une discussion
sur l'ubiquité des apôtres à laquelle elle n'avait rien compris. Ces
sortes de _rentrées_ lui méritaient dans sa société le surnom de _la
bonne mademoiselle Cormon_. Dans la bouche des beaux esprits de la
société, ce mot voulait dire qu'elle était ignorante comme une carpe,
et un peu _bestiote_; mais beaucoup de personnes de sa force prenaient
l'épithète dans son vrai sens et répondaient:--Oh, oui! mademoiselle
Cormon est excellente. Parfois, elle faisait des questions si absurdes,
toujours pour être agréable à ses hôtes et remplir ses devoirs envers
le monde, que le monde éclatait de rire. Elle demandait, par exemple,
ce que le gouvernement faisait des impositions qu'il recevait depuis
si long-temps; pourquoi la Bible n'avait pas été imprimée du temps de
Jésus-Christ, puisqu'elle était de Moïse. Elle était de la force de ce
_country gentleman_ qui, entendant toujours parler de la Postérité à la
Chambre des Communes, se leva pour faire ce _speech_ devenu célèbre:
--Messieurs, j'entends toujours parler ici de la Postérité, je voudrais
bien savoir ce que cette puissance a fait pour l'Angleterre?