L'abbé de Sponde était incapable d'aider sa nièce en quoi que ce

soit dans ses manœuvres matrimoniales. Ce bonhomme, âgé d'environ

soixante-dix ans, attribuait les désastres de la Révolution française

à quelque dessein de la Providence, empressée de frapper une Église

dissolue. L'abbé de Sponde s'était donc jeté dans le sentier depuis

longtemps abandonné que pratiquaient jadis les solitaires pour aller

au ciel: il menait une vie ascétique, sans emphase, sans triomphe

extérieur. Il dérobait au monde ses œuvres de charité, ses continuelles

prières et ses mortifications; il pensait que les prêtres devaient

tous agir ainsi pendant la tourmente, et il prêchait d'exemple. Tout

en offrant au monde un visage calme et riant, il avait fini par se

détacher entièrement des intérêts mondains: il songeait exclusivement

aux malheureux, aux besoins de l'Église et à son propre salut. Il

avait laissé l'administration de ses biens à sa nièce, qui lui en

remettait les revenus, et à laquelle il payait une modique pension,

afin de pouvoir dépenser le surplus en aumônes secrètes et en dons à

l'Église. Toutes les affections de l'abbé s'étaient concentrées sur sa

nièce qui le regardait comme un père; mais c'était un père distrait,

ne concevant point les agitations de la Chair, et remerciant Dieu de

ce qu'il maintenait sa chère fille dans le célibat; car il avait,

depuis sa jeunesse, adopté le système de saint Jean-Chrysostome, qui

a écrit que «_l'état de virginité était autant au-dessus de l'état de

mariage que l'Ange était au-dessus de l'Homme_.» Habituée à respecter

son oncle, mademoiselle Cormon n'osait pas l'initier aux désirs que

lui inspirait un changement d'état. Le bonhomme, accoutumé de son

côté au train de la maison, eût d'ailleurs peu goûté l'introduction

d'un maître au logis. Préoccupé par les misères qu'il soulageait,

perdu dans les abîmes de la prière, l'abbé de Sponde avait souvent des

distractions que les gens de sa société prenaient pour des absences;

peu causeur, il avait un silence affable et bienveillant. C'était un

homme de haute taille, sec, à manières graves, solennelles, dont le

visage exprimait des sentiments doux, un grand calme intérieur, et

qui, par sa présence, imprimait à cette maison une autorité sainte. Il

aimait beaucoup le voltairien chevalier de Valois. Ces deux majestueux

débris de la Noblesse et du Clergé, quoique de mœurs différentes,

se reconnaissaient à leurs traits généraux; d'ailleurs le chevalier

était aussi onctueux avec l'abbé de Sponde qu'il était paternel avec

ses grisettes. Quelques personnes pourraient croire que mademoiselle

Cormon cherchait tous les moyens d'arriver à son but; que, parmi les

légitimes artifices permis aux femmes, elle s'adressait à la toilette,

qu'elle se décolletait, qu'elle déployait les coquetteries négatives

d'un magnifique port d'armes. Mais point! Elle était héroïque et

immobile dans ses guimpes comme un soldat dans sa guérite. Ses robes,

ses chapeaux, ses chiffons, tout se confectionnait chez des marchandes

de modes d'Alençon, deux sœurs bossues qui ne manquaient pas de

goût. Malgré les instances de ces deux artistes, mademoiselle Cormon

se refusait aux tromperies de l'élégance; elle voulait être cossue

en tout, chair et plumes; mais peut-être les lourdes façons de ses

robes allaient-elles bien à sa physionomie. Se moque qui voudra de la

pauvre fille! vous la trouverez sublime, âmes généreuses qui ne vous

inquiétez jamais de la forme que prend le sentiment, et l'admirez

là où il est! Ici quelques femmes légères essaieront peut-être de

chicaner la vraisemblance de ce récit, elle diront qu'il n'existe pas

en France de fille assez niaise pour ignorer l'art de pêcher un homme,

que mademoiselle Cormon est une de ces exceptions monstrueuses que le

bon sens interdit de présenter comme type; que la plus vertueuse et la

plus niaise fille qui veut attraper un goujon trouve encore un appât

pour armer sa ligne. Mais ces critiques tombent, si l'on vient à penser

que la sublime religion catholique, apostolique et romaine, est encore

debout en Bretagne et dans l'ancien duché d'Alençon. La foi, la piété,

n'admettent pas ces subtilités. Mademoiselle Cormon marchait dans la

voie du salut, en préférant les malheurs de sa virginité infiniment

trop prolongée au malheur d'un mensonge, au péché d'une ruse. Chez

une fille armée de la discipline, la vertu ne pouvait transiger;

l'amour ou le calcul devaient venir la trouver très-résolument. Puis,

ayons le courage de faire une observation cruelle par un temps où la

religion n'est plus considérée que comme un moyen par ceux-ci, comme

une poésie par ceux-là. La dévotion cause une ophthalmie morale. Par

une grâce providentielle, elle ôte aux âmes en route pour l'éternité

la vue de beaucoup de petites choses terrestres. En un mot, les

dévotes sont stupides sur beaucoup de points. Cette stupidité prouve

d'ailleurs avec quelle force elles reportent leur esprit vers les

sphères célestes; quoique le voltairien monsieur de Valois prétendît

qu'il est extrêmement difficile de décider si ce sont les personnes

stupides qui deviennent dévotes, ou si la dévotion a pour effet de

rendre stupides les filles d'esprit. Songez-y bien, la vertu catholique

la plus pure, avec ses amoureuses acceptations de tout calice, avec sa

pieuse soumission aux ordres de Dieu, avec sa croyance à l'empreinte

du doigt divin sur toutes les glaises de la vie, est la mystérieuse

lumière qui se glissera dans les derniers replis de cette histoire

pour leur donner tout leur relief, et qui certes les agrandira aux

yeux de ceux qui ont encore la Foi. Puis, s'il y a bêtise, pourquoi ne

s'occuperait-on pas des malheurs de la bêtise, comme on s'occupe des

malheurs du génie? l'une est un élément social infiniment plus abondant

que l'autre. Donc mademoiselle Cormon péchait aux yeux du monde par

la divine ignorance des vierges. Elle n'était point observatrice, et

sa conduite avec ses prétendus le prouvait assez. En ce moment même,

une jeune fille de seize ans, qui n'aurait pas encore ouvert un seul

roman, aurait lu cent chapitres d'amour dans les regards d'Athanase;

tandis que mademoiselle Cormon n'y voyait rien, elle ne reconnaissait

pas dans les tremblements de sa parole la force d'un sentiment qui

n'osait se produire. Honteuse elle-même, elle ne devinait pas la honte

d'autrui. Capable d'inventer les raffinements de grandeur sentimentale

qui l'avaient primitivement perdue, elle ne les reconnaissait pas chez

Athanase. Ce phénomène moral ne paraîtra pas extraordinaire aux gens

qui savent que les qualités du cœur sont aussi indépendantes de celles

de l'esprit que les facultés du génie le sont des noblesses de l'âme.

Les hommes complets sont si rares que Socrate, l'une des plus belles

perles de l'Humanité, convenait, avec un phrénologue de son temps,

qu'il était né pour faire un fort mauvais drôle. Un grand général

peut sauver son pays à Zurich et s'entendre avec des fournisseurs. Un

banquier de probité douteuse peut se trouver homme d'État. Un grand

musicien peut concevoir des chants sublimes et faire un faux. Une femme

de sentiment peut être une grande sotte. Enfin, une dévote peut avoir

une âme sublime, et ne pas reconnaître les sons que rend une belle

âme à ses côtés. Les caprices produits par les infirmités physiques

se rencontrent également dans l'ordre moral. Cette bonne créature,

qui se désolait de ne faire ses confitures que pour elle et pour son

vieil oncle, était devenue presque ridicule. Ceux qui se sentaient

pris de sympathie pour elle à cause de ses qualités, et quelques-uns

à cause de ses défauts, se moquaient de ses mariages manqués. Dans

plus d'une conversation on se demandait ce que deviendraient de si

beaux biens, et les économies de mademoiselle Cormon, et la succession

de son oncle. Depuis longtemps elle était soupçonnée d'être au fond,

malgré les apparences, une _fille originale_. En province il n'est pas

permis d'être original: c'est avoir des idées incomprises par les

autres, et l'on y veut l'égalité de l'esprit aussi bien que l'égalité

des mœurs. Le mariage de mademoiselle Cormon était devenu dès 1804

quelque chose de si problématique que _se marier comme mademoiselle

Cormon_ fut dans Alençon une phrase proverbiale qui équivalait à la

plus railleuse des négations. Il faut que l'esprit moqueur soit un des

plus impérieux besoins de la France pour que cette excellente personne

excitât quelques railleries dans Alençon. Non-seulement elle recevait

toute la ville, elle était charitable, pieuse et incapable de dire une

méchanceté; mais encore elle concordait à l'esprit général et aux mœurs

des habitants qui l'aimaient comme le plus pur symbole de leur vie; car

elle s'était encroûtée dans les habitudes de la province, elle n'en

était jamais sortie, elle en avait les préjugés, elle en épousait les

intérêts, elle l'adorait. Malgré ses dix-huit mille livres de rente

en fonds de terre, fortune considérable en province, elle restait à

l'unisson des maisons moins riches. Quand elle se rendait à sa terre du

Prébaudet, elle y allait dans une vieille carriole d'osier, suspendue

sur deux soupentes en cuir blanc, attelée d'une grosse jument poussive,

et que fermaient à peine deux rideaux de cuir rougi par le temps. Cette

carriole, connue de toute la ville, était soignée par Jacquelin autant

que le plus beau coupé de Paris: mademoiselle y tenait, elle s'en

servait depuis douze ans, elle faisait observer ce fait avec la joie

triomphante de l'avarice heureuse. La plupart des habitants savaient

gré à mademoiselle Cormon de ne pas les humilier par le luxe qu'elle

aurait pu afficher; il est même à croire que, si elle avait fait venir

de Paris une calèche, on en aurait plus glosé que de ses mariages

manqués. La plus brillante voiture d'ailleurs l'aurait conduite au

Prébaudet tout comme la vieille carriole. Or, la province, qui voit

toujours la fin, s'inquiète assez peu de la beauté des moyens, pourvu

qu'ils soient efficients.

Pour achever la peinture des mœurs intimes de cette maison, il est

nécessaire de grouper, autour de mademoiselle Cormon et de l'abbé de

Sponde, Jacquelin, Josette et Mariette la cuisinière qui s'employaient

au bonheur de l'oncle et de la nièce. Jacquelin, homme de quarante

ans, gros et court, rougeot, brun, à figure de matelot breton, était

au service de la maison depuis vingt-deux ans. Il servait à table, il

pansait la jument, il jardinait, il cirait les souliers de l'abbé,

faisait les commissions, sciait le bois, conduisait la carriole,

allait chercher l'avoine, la paille et le foin au Prébaudet; il

restait à l'antichambre le soir, endormi comme un loir. Il aimait,

dit-on, Josette, fille de trente-six ans, que mademoiselle Cormon

aurait renvoyée si elle se fût mariée. Aussi ces deux pauvres gens

amassaient-ils leurs gages et s'aimaient-ils en silence, attendant

et désirant le mariage de mademoiselle, comme les Juifs attendent

le Messie. Josette, née entre Alençon et Mortagne, était petite et

grasse; sa figure, qui ressemblait à un abricot crotté, ne manquait ni

de physionomie ni d'esprit; elle passait pour gouverner sa maîtresse.

Josette et Jacquelin, sûrs d'un dénoûment, cachaient une satisfaction

qui faisait présumer que ces deux amants s'escomptaient l'avenir.

Mariette, la cuisinière, également depuis quinze ans dans la maison,

savait accommoder tous les plats en honneur dans le pays.

Peut-être faudrait-il compter pour beaucoup la grosse vieille jument

normande bai-brun qui traînait mademoiselle Cormon à sa campagne du

Prébaudet, car les cinq habitants de cette maison portaient à cette

bête une affection maniaque. Elle s'appelait Pénélope, et servait

depuis dix-huit ans; elle était si bien soignée, servie avec tant de

régularité que Jacquelin et mademoiselle espéraient en tirer parti

pendant plus de dix ans encore. Cette bête était un perpétuel sujet de

conversation et d'occupation: il semblait que la pauvre mademoiselle

Cormon, n'ayant point d'enfant à qui sa maternité rentrée pût se

prendre, la reportât sur ce bienheureux animal. Pénélope avait empêché

mademoiselle d'avoir des serins, des chats, des chiens, famille fictive

que se donnent presque tous les êtres solitaires au milieu de la

société.

Ces quatre fidèles serviteurs, car l'intelligence de Pénélope

s'était élevée jusqu'à celle de ces bons domestiques, tandis qu'ils

s'étaient abaissés jusqu'à la régularité muette et soumise de la bête,

allaient et venaient chaque jour dans les mêmes occupations avec

l'infaillibilité de la mécanique. Mais, comme ils le disaient dans leur

langage, ils avaient mangé leur pain blanc en premier. Mademoiselle

Cormon, comme toutes les personnes nerveusement agitées par une pensée

fixe, devenait difficile, tracassière, moins par caractère que par

le besoin d'employer son activité. Ne pouvant s'occuper d'un mari,

d'enfants et des soins qu'ils exigent, elle s'attaquait à des minuties.

Elle parlait pendant des heures entières sur des riens, sur une

douzaine de serviettes numérotées Z qu'elle trouvait mises avant l'O.

--A quoi pense donc Josette! s'écriait-elle. Josette ne prend donc

garde à rien?

Mademoiselle demandait pendant huit jours si Pénélope avait eu son

avoine à deux heures, parce qu'une seule fois Jacquelin s'était

attardé. Sa petite imagination travaillait sur des bagatelles. Une

couche de poussière oubliée par le plumeau, des tranches de pain

mal grillées par Mariette, le retard apporté par Jacquelin à venir

fermer les fenêtres sur lesquelles donnait le soleil dont les rayons

mangeaient les couleurs du meuble, toutes ces grandes petites choses

engendraient de graves querelles où mademoiselle s'emportait. Tout

changeait donc, s'écriait-elle, elle ne reconnaissait plus ses

serviteurs d'autrefois; ils se gâtaient, elle était trop bonne. Un jour

Josette lui donna la _Journée du Chrétien_ au lieu de la _Quinzaine de

Pâques_. Toute la ville apprit le soir ce malheur. Mademoiselle avait

été forcée de revenir de Saint-Léonard chez elle, et son départ subit

de l'église, où elle avait dérangé toutes les chaises, fit supposer des

énormités. Elle fut donc obligée de dire à ses amis la cause de cet

accident.

--Josette, avait-elle dit avec douceur, que pareille chose n'arrive

plus!

Mademoiselle Cormon était, sans s'en douter, très-heureuse de ces

petites querelles qui servaient d'émonctoire à ses acrimonies. L'esprit

a ses exigences; il a, comme le corps, sa gymnastique. Ces inégalités

d'humeur furent acceptées par Josette et Jacquelin, comme les

intempéries de l'atmosphère le sont pour le laboureur. Ces trois bonnes

gens disaient: «Il fait beau temps ou il pleut!» sans accuser le ciel.

Parfois, en se levant, le matin dans la cuisine, ils se demandaient

dans quelle humeur se lèverait mademoiselle, comme un fermier consulte

les brumes de l'aurore. Enfin, nécessairement mademoiselle Cormon avait

fini par se contempler elle-même dans les infiniment petits de sa vie.

Elle et Dieu, son confesseur et ses lessives, ses confitures à faire et

les offices à entendre, son oncle à soigner avaient absorbé sa faible

intelligence. Pour elle, les atomes de la vie se grossissaient en vertu

d'une optique particulière aux gens égoïstes par nature ou par hasard.

Sa santé si parfaite donnait une valeur effrayante au moindre embarras

survenu dans les tubes digestifs. Elle vivait d'ailleurs sous la férule

de la médecine de nos aïeux, et prenait par an quatre médecines de

précaution à faire crever Pénélope, mais qui la ragaillardissaient.

Si Josette, en l'habillant, trouvait un léger bouton épanoui sur les

omoplates encore satinées de mademoiselle, c'était un sujet d'énormes

perquisitions dans les différents bols alimentaires de la semaine.

Quel triomphe si Josette rappelait à sa maîtresse un certain lièvre

trop ardent qui avait dû faire lever ce damné bouton. Avec quelle joie

toutes deux disaient:--Il n'y a pas de doute, c'est le lièvre.

--Mariette l'avait trop épicé, reprenait mademoiselle, je lui dis

toujours de _faire doux_ pour mon oncle et pour moi, mais Mariette n'a

pas plus de mémoire que...

--Que le lièvre, disait Josette.

--C'est vrai, répondait mademoiselle, elle n'a pas plus de mémoire que

le lièvre, tu as bien trouvé cela.

Quatre fois par an, au commencement de chaque saison, mademoiselle

Cormon allait passer un certain nombre de jours à sa terre du

Prébaudet. On était alors à la mi-mai, époque à laquelle mademoiselle

Cormon voulait voir si ses pommiers avaient bien _neigé_, mot du pays

qui exprime l'effet produit sous ces arbres par la chute de leurs

fleurs. Quand l'amas circulaire des pétales tombés ressemble à une

couche de neige, le propriétaire peut espérer une abondante récolte de

cidre. En même temps qu'elle jaugeait ainsi ses tonneaux, mademoiselle

Cormon veillait aux réparations que l'hiver avait nécessitées; elle

ordonnait les façons de son jardin et de son verger, d'où elle

tirait de nombreuses provisions. Chaque saison avait sa nature

d'affaires. Mademoiselle donnait avant son départ un dîner d'adieu

à ses fidèles, quoiqu'elle dût les retrouver trois semaines après.

C'était toujours une nouvelle qui retentissait dans Alençon que le

départ de mademoiselle Cormon. Ses habitués, en retard d'une visite,

venaient alors la voir; son appartement de réception était plein;

chacun lui souhaitait un bon voyage comme si elle eût dû faire route

pour Calcutta. Puis le lendemain matin, les marchands étaient sur le

pas de leurs portes. Petits et grands regardaient passer la carriole,

et il semblait qu'on s'apprît une nouvelle en se répétant les uns aux

autres:--Mademoiselle Cormon va donc au Prébaudet!

Par ici, l'un disait:--_Elle a du pain de cuit_, celle-là.

--Hé, mon gars, répondait le voisin, c'est une brave personne; si le

bien tombait toujours en de pareilles mains, le pays ne verrait pas un

mendiant...

Par là, un autre:--Tiens, tiens, je ne m'étonne pas si nos vignobles

de haute futaie sont en fleurs, voilà mademoiselle Cormon qui part

pour le Prébaudet. D'où vient qu'elle se marie si peu?

--Je l'épouserais bien tout de même, répondait un plaisant: le mariage

est à moitié fait, il y a une partie de consentante; mais l'autre ne

veut pas. Bah! c'est pour monsieur du Bousquier que le four chauffe!

--Monsieur du Bousquier?... elle l'a refusé.

Le soir, dans toutes les réunions, on se disait

gravement:--Mademoiselle Cormon est partie.

Ou:--Vous avez donc laissé partir mademoiselle Cormon?

Le mercredi choisi par Suzanne pour son esclandre était, par un effet

du hasard, ce mercredi d'adieu, jour où mademoiselle Cormon faisait

tourner la tête à Josette pour les paquets à emporter. Donc, pendant

la matinée, il s'était dit et passé des choses en ville qui prêtaient

le plus vif intérêt à cette assemblée d'adieu. Madame Granson était

allée sonner la cloche dans dix maisons, pendant que la vieille fille

délibérait sur les encas de son voyage, et que le malin chevalier de

Valois faisait un piquet chez mademoiselle Armande de Gordes, sœur du

vieux marquis de Gordes dont elle tenait la maison, et qui était la

reine du salon aristocratique.

S'il n'était indifférent pour personne de voir quelle figure ferait le

séducteur pendant la soirée, il était important pour le chevalier et

pour madame Granson de savoir comment mademoiselle Cormon prendrait

la nouvelle en sa double qualité de fille nubile et de présidente

de la Société de Maternité. Quant à l'innocent du Bousquier, il se

promenait sur le Cours en commençant à croire que Suzanne l'avait joué:

ce soupçon le confirmait dans ses principes à l'endroit des femmes.

Dans ces jours de gala, la table était déjà mise vers trois heures

et demie; car en ce temps le monde fashionable d'Alençon dînait, par

extraordinaire, à quatre heures. On y dînait encore, sous l'Empire, à

deux heures après midi, comme jadis; mais l'on soupait! Un des plaisirs

que mademoiselle Cormon savourait le plus, sans y entendre malice,

mais qui certes reposait sur l'égoïsme, consistait dans l'indicible

satisfaction qu'elle éprouvait à se voir habillée comme l'est une

maîtresse de maison qui va recevoir ses hôtes. Quand elle s'était

ainsi mise sous les armes, il se glissait dans les ténèbres de son

cœur un rayon d'espoir: une voix lui disait que la nature ne l'avait

pas si abondamment pourvue en vain, et qu'il allait se présenter un

homme entreprenant. Son désir se rafraîchissait comme elle avait

rafraîchi son corps; elle se contemplait dans sa double étoffe avec une

sorte d'ivresse, puis cette satisfaction se continuait alors qu'elle

descendait pour donner son redoutable coup d'œil au salon, au cabinet

et au boudoir. Elle s'y promenait avec le contentement naïf du riche

qui pense à tout moment qu'il est riche et ne manquera jamais de rien.

Elle regardait ses meubles éternels, ses antiquités, ses laques; elle

se disait que de si belles choses voulaient un maître. Après avoir

admiré la salle à manger, remplie par la table oblongue où s'étendait

une nappe de neige ornée d'une vingtaine de couverts placés à des

distances égales; après avoir vérifié l'escadron de bouteilles qu'elle

avait indiquées, et qui montraient d'honorables étiquettes; après avoir

méticuleusement vérifié les noms écrits sur de petits papiers par la

main tremblante de l'abbé, seul soin qu'il prît dans le ménage et qui

donnait lieu à de graves discussions sur la place de chaque convive;

alors mademoiselle allait, dans ses atours, rejoindre son oncle,

qui, vers ce moment le plus joli de la journée, se promenait sur la

terrasse, le long de la Brillante, en écoutant le ramage des oiseaux

nichés dans le couvert sans avoir à craindre les chasseurs ou les

enfants. Durant ces heures d'attente, elle n'abordait jamais l'abbé de

Sponde sans lui faire quelques questions saugrenues, afin d'entraîner

le bon vieillard dans une discussion qui pût l'amuser. Voici pourquoi,

car cette particularité doit achever de peindre le caractère de cette

excellente fille.

Mademoiselle Cormon regardait comme un de ses devoirs de parler: non

qu'elle fût bavarde, elle avait malheureusement trop peu d'idées et

savait trop peu de phrases pour discourir; mais elle croyait accomplir

ainsi l'un des devoirs sociaux prescrits par la religion qui nous

ordonne d'être agréable à notre prochain. Cette obligation lui coûtait

tant qu'elle avait consulté son directeur, l'abbé Couturier, sur ce

point de civilité puérile et honnête. Malgré l'humble observation de

sa pénitente qui lui avoua la rudesse du travail intérieur auquel

se livrait son esprit pour trouver quelque chose à dire, ce vieux

prêtre, si ferme sur la discipline, lui avait lu tout un passage de

saint François de Sales sur les devoirs de la femme du monde, sur la

décente gaieté des pieuses chrétiennes qui devaient réserver leur

sévérité pour elles-mêmes et se montrer aimables chez elles et faire

que le prochain ne s'y ennuyât point. Ainsi pénétrée de ses devoirs,

et voulant à tout prix obéir à son directeur qui lui avait dit de

causer avec aménité, quand la pauvre fille voyait la conversation

s'alanguir, elle suait dans son corset, tant elle souffrait en essayant

d'émettre des idées pour ranimer les discussions éteintes. Elle lâchait

alors des propositions étranges, comme celle-ci: _personne ne peut se

trouver dans deux endroits à la fois, à moins d'être petit oiseau_,

par laquelle, un jour, elle réveilla, non sans succès, une discussion

sur l'ubiquité des apôtres à laquelle elle n'avait rien compris. Ces

sortes de _rentrées_ lui méritaient dans sa société le surnom de _la

bonne mademoiselle Cormon_. Dans la bouche des beaux esprits de la

société, ce mot voulait dire qu'elle était ignorante comme une carpe,

et un peu _bestiote_; mais beaucoup de personnes de sa force prenaient

l'épithète dans son vrai sens et répondaient:--Oh, oui! mademoiselle

Cormon est excellente. Parfois, elle faisait des questions si absurdes,

toujours pour être agréable à ses hôtes et remplir ses devoirs envers

le monde, que le monde éclatait de rire. Elle demandait, par exemple,

ce que le gouvernement faisait des impositions qu'il recevait depuis

si long-temps; pourquoi la Bible n'avait pas été imprimée du temps de

Jésus-Christ, puisqu'elle était de Moïse. Elle était de la force de ce

_country gentleman_ qui, entendant toujours parler de la Postérité à la

Chambre des Communes, se leva pour faire ce _speech_ devenu célèbre:

--Messieurs, j'entends toujours parler ici de la Postérité, je voudrais

bien savoir ce que cette puissance a fait pour l'Angleterre?

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 5 / 49 段