Le fond de la société de mademoiselle Cormon se composait d'environ

cent cinquante personnes: quelques-unes allaient à la campagne,

ceux-ci étaient malades, ceux-là voyageaient dans le Département

pour leurs affaires; mais il existait certains fidèles qui, sauf les

soirées priées, venaient tous les jours, ainsi que les gens forcés par

devoir ou par habitude de demeurer à la ville. Tous ces personnages

étaient dans l'âge mur; peu d'entre eux avaient voyagé, presque tous

étaient restés dans la province, et certains avaient trempé dans la

Chouannerie. On commençait à pouvoir parler sans crainte de cette

guerre depuis que les récompenses arrivaient aux héroïques défenseurs

de la bonne cause. Monsieur de Valois, l'un des moteurs de la dernière

prise d'armes où périt le marquis de Montauran livré par sa maîtresse,

où s'illustra le fameux Marche-à-terre qui faisait alors tranquillement

le commerce des bestiaux du côté de Mayenne, donnait depuis six mois

la clef de quelques bons tours joués à un vieux républicain nommé

Hulot, le commandant d'une demi-brigade cantonnée dans Alençon de 1798

à 1800, et qui avait laissé des souvenirs dans le pays (voyez _Les

Chouans_). Les femmes faisaient peu de toilette, excepté le mercredi,

jour où mademoiselle Cormon donnait à dîner, et où les invités du

dernier mercredi s'acquittaient de leur visite de digestion. Les

mercredis faisaient raout: l'assemblée était nombreuse, conviés et

visiteurs se mettaient _in fiocchi_; quelques femmes apportaient

leurs ouvrages, des tricots, des tapisseries à la main; quelques

jeunes personnes travaillaient sans honte à des dessins pour du point

d'Alençon, avec le produit desquels elles payaient leur entretien.

Certains maris amenaient leurs femmes par politique, car il s'y

trouvait peu de jeunes gens; aucune parole ne s'y disait à l'oreille

sans exciter l'attention: il n'y avait donc point de danger ni pour une

jeune personne, ni pour une jeune femme d'entendre un propos d'amour.

Chaque soir, à six heures, la longue antichambre se garnissait de

son mobilier; chaque habitué apportait qui sa canne, qui son manteau,

qui sa lanterne. Toutes ces personnes se connaissaient si bien, les

habitudes étaient si familièrement patriarcales, que, si par hasard,

le vieil abbé de Sponde était sous le couvert, et mademoiselle Cormon

dans sa chambre, ni Pérotte la femme de chambre, ni Jacquelin le

domestique, ni la cuisinière ne les avertissaient. Le premier venu

en attendait un second; puis, quand les habitués étaient en nombre

pour un piquet, pour un whist ou un boston, ils commençaient sans

attendre l'abbé de Sponde ou Mademoiselle. S'il faisait nuit, au coup

de sonnette, Pérotte ou Jacquelin accourait et donnait de la lumière.

En voyant le salon éclairé, l'abbé se hâtait lentement de venir. Tous

les soirs, le trictrac, la table de piquet, les trois tables de boston

et celle de whist étaient complètes, ce qui donnait une moyenne de

vingt-cinq à trente personnes, en comptant celles qui causaient; mais

il en venait souvent plus de quarante. Jacquelin éclairait alors le

cabinet et le boudoir. Entre huit et neuf heures, les domestiques

commençaient à arriver dans l'antichambre pour chercher leurs maîtres,

et, à moins de révolutions, il n'y avait plus personne au salon à dix

heures. A cette heure, les habitués s'en allaient en groupes dans la

rue, dissertant sur les coups ou continuant quelques observations

sur les mouchoirs à bœufs que l'on guettait, sur les partages de

successions, sur les dissensions qui s'élevaient entre héritiers, sur

les prétentions de la société aristocratique. C'était, comme à Paris,

la sortie d'un spectacle. Certaines gens, parlant beaucoup de poésie

et n'y entendant rien, déblatèrent contre les mœurs de la province;

mais, mettez-vous le front dans la main gauche, appuyez un pied sur

votre chenet, posez votre coude sur votre genou; puis, si vous vous

êtes initié à l'ensemble doux et uni que présentent ce paysage, cette

maison et son intérieur, la compagnie et ses intérêts agrandis par

la petitesse de l'esprit, comme l'or battu entre des feuilles de

parchemin, demandez-vous ce qu'est la vie humaine? Cherchez à prononcer

entre celui qui a gravé des canards sur les obélisques égyptiens et

celui qui a bostonné pendant vingt ans avec du Bousquier, monsieur de

Valois, mademoiselle Cormon, le Président du Tribunal, le Procureur du

Roi, l'abbé de Sponde, madame Granson, _e tutti quanti_? Si le retour

exact et journalier des mêmes pas dans un même sentier n'est pas le

bonheur, il le joue si bien que les gens, amenés par les orages d'une

vie agitée à réfléchir sur les bienfaits du calme, diront que là était

le bonheur.

Pour chiffrer l'importance du salon de mademoiselle Cormon, il suffira

de dire que, statisticien né de la société, du Bousquier avait calculé

que les personnes qui le hantaient possédaient cent trente et une voix

au Collége électoral et réunissaient dix-huit cent mille livres de

rente en fonds de terre dans la province. La ville d'Alençon n'était

cependant pas entièrement représentée par ce salon, la haute compagnie

aristocratique avait le sien, puis le salon du Receveur-Général était

comme une auberge administrative due par le gouvernement où toute la

société dansait, intriguait, papillonnait, aimait et soupait. Ces

deux autres salons communiquaient au moyen de quelques personnes

mixtes avec la maison Cormon, _et vice versâ_; mais le salon Cormon

jugeait sévèrement ce qui se passait dans ces deux autres camps: on

y critiquait le luxe des dîners, on y ruminait les glaces des bals,

on discutait la conduite des femmes, les toilettes, les inventions

nouvelles qui s'y produisaient.

Mademoiselle Cormon, espèce de raison sociale sous laquelle se

comprenait une imposante coterie, devait donc être le point de mire

de deux ambitieux aussi profonds que le chevalier de Valois et du

Bousquier. Pour l'un et pour l'autre, là était la Députation; et

par suite, la pairie pour le noble, une Recette Générale pour le

fournisseur. Un salon dominateur se crée aussi difficilement en

province qu'à Paris, et celui-là se trouvait tout créé. Épouser

mademoiselle Cormon, c'était régner sur Alençon. Athanase, le seul des

trois prétendants à la main de la vieille fille qui ne calculât plus

rien, aimait alors la personne autant que la fortune. Pour employer le

jargon du jour, n'y avait-il pas un singulier drame dans la situation

de ces quatre personnages? Ne se rencontrait-il pas quelque chose

de bizarre dans ces trois rivalités silencieusement pressées autour

d'une vieille fille qui ne les devinait pas malgré un effroyable et

légitime désir de se marier? Mais quoique toutes ces circonstances

rendent le célibat de cette fille une chose extraordinaire, il n'est

pas difficile d'expliquer comment et pourquoi, malgré sa fortune

et ses trois amoureux, elle était encore à marier. D'abord, selon

la jurisprudence de sa maison, mademoiselle Cormon avait toujours

eu le désir d'épouser un gentilhomme; mais, de 1789 à 1799, les

circonstances furent très-défavorables à ses prétentions. Si elle

voulait être femme de condition, elle avait une horrible peur du

tribunal révolutionnaire. Ces deux sentiments, égaux en force, la

rendirent stationnaire par une loi, vraie en esthétique aussi bien

qu'en statique. Cet état d'incertitude plaît d'ailleurs aux filles tant

qu'elles se croient jeunes et en droit de choisir un mari. La France

sait que le système politique suivi par Napoléon eut pour résultat de

faire beaucoup de veuves. Sous ce règne, les héritières furent dans

un nombre très-disproportionné avec celui des garçons à marier. Quand

le Consulat ramena l'ordre intérieur, les difficultés extérieures

rendirent le mariage de mademoiselle Cormon tout aussi difficile à

conclure que par le passé. Si, d'une part, Rose-Marie-Victoire se

refusait à épouser un vieillard; de l'autre, la crainte du ridicule

et les circonstances lui interdisaient d'épouser un très-jeune homme:

or, les familles mariaient de fort bonne heure leurs enfants afin

de les soustraire aux envahissements de la conscription. Enfin, par

entêtement de propriétaire, elle n'aurait pas non plus épousé un

soldat; car elle ne prenait pas un homme pour le rendre à l'Empereur,

elle voulait le garder pour elle seule. De 1804 à 1815, il lui fut

donc impossible de lutter avec les jeunes filles qui se disputaient

les partis convenables, raréfiés par le canon. Outre sa prédilection

pour la noblesse, mademoiselle Cormon eut la manie très-excusable de

vouloir être aimée pour elle. Vous ne sauriez croire jusqu'où l'avait

menée ce désir. Elle avait employé son esprit à tendre mille piéges à

ses adorateurs afin d'éprouver leurs sentiments. Ses chausses-trappes

furent si bien tendues que les infortunés s'y prirent tous, et

succombèrent dans les épreuves baroques qu'elle leur imposait à leur

insu. Mademoiselle Cormon ne les étudiait pas, elle les espionnait.

Un mot dit à la légère, une plaisanterie que souvent elle comprenait

mal, suffisait pour lui faire rejeter ces postulants comme indignes:

celui-ci n'avait ni cœur ni délicatesse, celui-là mentait et n'était

pas chrétien; l'un voulait raser ses futaies et battre monnaie sous

le poêle du mariage, l'autre n'était pas de caractère à la rendre

heureuse; là, elle devinait quelque goutte héréditaire; ici, des

antécédents immoraux l'effrayaient; comme l'Église, elle exigeait

un beau prêtre pour ses autels; puis, elle voulait être épousée

pour sa fausse laideur et ses prétendus défauts, comme les autres

femmes veulent l'être pour les qualités qu'elles n'ont pas et pour

d'hypothétiques beautés. L'ambition de mademoiselle Cormon prenait sa

source dans les sentiments les plus délicats de la femme; elle comptait

régaler son amant en lui démasquant mille vertus après le mariage,

comme d'autres femmes découvrent les mille imperfections qu'elles ont

soigneusement voilées; mais elle fut mal comprise: la noble fille ne

rencontra que des âmes vulgaires où régnait le calcul des intérêts

positifs, et qui n'entendaient rien aux beaux calculs du sentiment.

Plus elle s'avança vers cette fatale époque si ingénieusement nommée

_la seconde jeunesse_, plus sa défiance augmenta. Elle affecta de se

présenter sous le jour le plus défavorable, et joua si bien son rôle,

que les derniers racolés hésitèrent à lier leur sort à celui d'une

personne dont le vertueux colin-maillard exigeait une étude à laquelle

se livrent peu les hommes qui veulent une vertu toute faite. La crainte

constante de n'être épousée que pour sa fortune la rendit inquiète,

soupçonneuse outre mesure; elle courut sus aux gens riches: et les

gens riches pouvaient contracter de grands mariages; elle craignait

les gens pauvres auxquels elle refusait le désintéressement dont

elle faisait tant de cas en une semblable affaire; en sorte que ses

exclusions et les circonstances éclaircirent étrangement les hommes

ainsi triés, comme pois gris sur un volet. A chaque mariage manqué, la

pauvre demoiselle, amenée à mépriser les hommes, dut finir par les voir

sous un faux jour. Son caractère contracta nécessairement une intime

misanthropie qui jeta certaine teinte d'amertume dans sa conversation

et quelque sévérité dans son regard. Son célibat détermina dans ses

mœurs une rigidité croissante, car elle essayait de se perfectionner en

désespoir de cause. Noble vengeance! elle tailla pour Dieu le diamant

brut rejeté par l'homme. Bientôt l'opinion publique lui fut contraire,

car le public accepte l'arrêt qu'une personne libre porte sur elle-même

en ne se mariant pas, en manquant des partis ou les refusant. Chacun

juge que ce refus est fondé sur des raisons secrètes, toujours mal

interprétées. Celui-ci disait qu'elle était mal conformée; celui-là lui

prêtait des défauts cachés; mais la pauvre fille était pure comme un

ange, saine comme un enfant, et pleine de bonne volonté, car la nature

l'avait destinée à tous les plaisirs, à tous les bonheurs, à toutes les

fatigues de la maternité.

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

MADEMOISELLE CORMON.

Mais la pauvre fille avait déjà plus de quarante ans!

(LA VIEILLE FILLE.)]

Mademoiselle Cormon ne trouvait cependant point dans sa personne

l'auxiliaire obligé de ses désirs. Elle n'avait d'autre beauté que

celle-ci improprement nommée _la beauté du diable_, et qui consiste

dans une grosse fraîcheur de jeunesse que, théologalement parlant,

le diable ne saurait avoir, à moins qu'il ne faille expliquer cette

expression par la constante envie qu'il a de se rafraîchir. Les pieds

de l'héritière étaient larges et plats. Sa jambe, qu'elle laissait

souvent voir par la manière dont, sans y entendre malice, elle relevait

sa robe quand il avait plu et qu'elle sortait de chez elle ou de

Saint-Léonard, ne pouvait être prise pour la jambe d'une femme; c'était

une jambe nerveuse, à petit mollet saillant et dru, comme celui d'un

matelot. Sa bonne grosse taille, son embonpoint de nourrice, ses bras

forts et potelés, ses mains rouges, tout en elle s'harmoniait aux

formes bombées, à la grasse blancheur des beautés normandes. Ses yeux

d'une couleur indécise arrivaient à fleur de tête et donnaient à son

visage, dont les contours arrondis n'avaient aucune noblesse, un air

d'étonnement et de simplicité moutonnière qui seyait d'ailleurs à son

état de vieille fille: si elle n'avait pas été innocente, elle eût

semblé l'être. Son nez aquilin contrastait avec la petitesse de son

front, car il est rare que cette forme de nez n'implique pas un beau

front. Malgré de grosses lèvres rouges, l'indice d'une grande bonté,

ce front annonçait trop peu d'idées pour que le cœur fût dirigé par

l'intelligence: elle devait être bienfaisante sans grâce. Or, l'on

reproche sévèrement à la vertu ses défauts, tandis qu'on est plein

d'indulgence pour les qualités du vice. Ses cheveux châtains, d'une

longueur extraordinaire, prêtaient à sa figure cette beauté qui résulte

de la force et de l'abondance, les deux caractères principaux de sa

personne. Au temps de ses prétentions, elle affectait de mettre sa

figure de trois quarts pour montrer une très-jolie oreille qui se

détachait bien au milieu du blanc azuré de son col et de ses tempes,

rehaussé par son énorme chevelure. Vue ainsi, en habit de bal, elle

pouvait paraître belle. Ses formes protubérantes, sa taille, sa santé

vigoureuse arrachaient aux officiers de l'Empire cette exclamation:

«Quel beau brin de fille!» Mais avec les années, l'embonpoint élaboré

par une vie tranquille et sage, s'était insensiblement si mal réparti

sur ce corps, qu'il en avait détruit les primitives proportions. En ce

moment, aucun corset ne pouvait faire retrouver de hanches à la pauvre

fille, qui semblait fondue d'une seule pièce. La jeune harmonie de son

corsage n'existait plus, et son ampleur excessive faisait craindre

qu'en se baissant elle ne fût emportée par ces masses supérieures; mais

la nature l'avait douée d'un contre-poids naturel qui rendait inutile

la mensongère précaution d'une _tournure_. Chez elle tout était bien

vrai. En se triplant, son menton avait diminué la longueur du col et

gêné le port de la tête. Elle n'avait pas de rides, mais des plis; et

les plaisants prétendaient que, pour ne pas se couper, elle se mettait

de la poudre aux articulations, ainsi qu'on en jette aux enfants.

Cette grasse personne offrait à un jeune homme perdu de désirs, comme

Athanase, la nature d'attraits qui devait le séduire. Les jeunes

imaginations, essentiellement avides et courageuses, aiment à s'étendre

sur ces belles nappes vives. C'était la perdrix dodue, alléchant le

couteau du gourmet. Beaucoup d'élégants parisiens endettés se seraient

très-bien résignés à faire exactement le bonheur de mademoiselle

Cormon. Mais la pauvre fille avait déjà plus de quarante ans! En ce

moment, après avoir pendant long-temps combattu pour mettre dans sa vie

les intérêts qui font toute la femme, et néanmoins forcée d'être fille,

elle se fortifiait dans sa vertu par les pratiques religieuses les plus

sévères. Elle avait eu recours à la religion, cette grande consolatrice

des virginités; son confesseur la dirigeait assez niaisement depuis

trois ans dans la voie des macérations; il lui recommandait l'usage de

la discipline, qui, s'il faut en croire la médecine moderne, produit

un effet contraire à celui qu'en attendait ce pauvre prêtre de qui les

connaissances hygiéniques n'étaient pas très-étendues. Ces pratiques

absurdes commençaient à répandre une teinte monastique sur le visage

de mademoiselle Cormon, assez souvent au désespoir en voyant son teint

blanc contracter des tons jaunes qui annonçaient la maturité. Le léger

duvet dont sa lèvre supérieure était ornée vers les coins s'avisait

de grandir et dessinait comme une fumée. Les tempes se miroitaient!

Enfin, la décroissance commençait. Il était authentique dans Alençon

que le sang tourmentait mademoiselle Cormon; elle faisait subir ses

confidences au chevalier de Valois, à qui elle nombrait ses bains de

pieds, avec lequel elle combinait des réfrigérants. Le fin compère

tirait alors sa tabatière, et, par forme de conclusion, contemplait la

princesse Goritza.

--Le vrai calmant, disait-il, ma chère demoiselle, serait un bel et bon

mari.

--Mais à qui se fier? répondait-elle.

Le chevalier chassait alors les grains de tabac qui se fourraient dans

les plis du pout-de-soie ou sur son gilet. Pour tout le monde, ce geste

eût été fort naturel; mais il donnait toujours des inquiétudes à la

pauvre fille. La violence de sa passion sans objet était si grande

qu'elle n'osait plus regarder un homme en face, tant elle craignait

de laisser apercevoir dans son regard le sentiment qui la poignait.

Par un caprice qui n'était peut-être que la continuation de ses

anciens procédés, quoiqu'elle se sentît attirée vers les hommes qui

pouvaient encore lui convenir, elle avait tant de peur d'être taxée

de folie en ayant l'air de leur faire la cour, qu'elle les traitait

peu gracieusement. La plupart des personnes de sa société, se trouvant

incapables d'apprécier ses motifs, toujours si nobles, expliquaient sa

manière d'être avec ses cocélibataires comme la vengeance d'un refus

essuyé ou prévu.

Quand commença l'année 1815, elle atteignit à cet âge fatal qu'elle

n'avouait pas, à quarante-deux ans. Son désir acquit alors une

intensité qui avoisina la monomanie, car elle comprit que toute chance

de progéniture finirait par se perdre; et ce que, dans sa céleste

ignorance, elle désirait par-dessus tout, c'était des enfants. Il n'y

avait pas une seule personne dans tout Alençon qui attribuât à cette

vertueuse fille un seul désir des licences amoureuses: elle aimait

en bloc sans rien imaginer de l'amour; c'était une Agnès catholique,

incapable d'inventer une seule des ruses de l'Agnès de Molière. Depuis

quelques mois, elle comptait sur un hasard. Le licenciement des

troupes impériales et la reconstitution de l'armée royale opéraient

un certain mouvement dans la destinée de beaucoup d'hommes qui

retournaient, les uns en demi-solde, les autres avec ou sans pension,

chacun dans leur pays natal, tous ayant le désir de corriger leur

mauvais sort et de faire une fin qui, pour mademoiselle Cormon, pouvait

être un délicieux commencement. Il était difficile que, parmi ceux

qui reviendraient aux environs, il ne se trouvât pas quelque brave

militaire honorable, valide surtout, d'âge convenable, de qui le

caractère servirait de passeport aux opinions bonapartistes: peut-être

même s'en rencontrerait-il qui, pour regagner une position perdue, se

feraient royalistes. Ce calcul soutint encore pendant les premiers

mois de l'année mademoiselle Cormon dans la sévérité de son attitude.

Mais les militaires qui vinrent habiter la ville se trouvèrent tous

ou trop vieux ou trop jeunes, trop bonapartistes ou trop mauvais

sujets, dans des situations incompatibles avec les mœurs, le rang et la

fortune de mademoiselle Cormon, qui chaque jour se désespéra davantage.

Les officiers supérieurs avaient tous profité de leurs avantages

sous Napoléon pour se marier, et ceux-là devenaient royalistes dans

l'intérêt de leurs familles. Mademoiselle Cormon avait beau prier Dieu

de lui faire la grâce de lui envoyer un mari afin qu'elle pût être

chrétiennement heureuse, il était sans doute écrit qu'elle mourrait

vierge et martyre, car il ne se présentait aucun homme qui eût tournure

de mari. Les conversations qui se tenaient chez elle tous les soirs

faisaient assez bien la police de l'État Civil pour qu'il n'arrivât

pas dans Alençon un seul étranger sans qu'elle ne fût instruite de

ses mœurs, de sa fortune et de sa qualité. Mais Alençon n'est pas une

ville qui affriande l'étranger, elle n'est sur le chemin d'aucune

capitale, elle n'a pas de hasards. Les marins qui vont de Brest à

Paris ne s'y arrêtent même pas. La pauvre fille finit par comprendre

qu'elle était réduite aux indigènes; aussi son œil prenait-il parfois

une expression féroce, à laquelle le malicieux chevalier répondait

par un fin regard en tirant sa tabatière et contemplant la princesse

Goritza. Monsieur de Valois savait que, dans la jurisprudence féminine,

une première fidélité est solidaire de l'avenir. Mais mademoiselle

Cormon, avouons-le, avait peu d'esprit: elle ne comprenait rien au

manége de la tabatière. Elle redoublait de vigilance pour combattre

le _malin esprit_. Sa rigide dévotion et les principes les plus

sévères contenaient ses cruelles souffrances dans les mystères de la

vie privée. Tous les soirs, en se retrouvant seule, elle songeait

à sa jeunesse perdue, à sa fraîcheur fanée, aux vœux de la nature

trompée; et, tout en immolant au pied de la croix ses passions, poésies

condamnées à rester en portefeuille, elle se promettait bien, si par

hasard un homme de bonne volonté se présentait, de ne le soumettre

à aucune épreuve et de l'accepter tel qu'il serait. En sondant ses

bonnes dispositions, par certaines soirées plus âpres que les autres,

elle allait jusqu'à épouser en pensée un sous-lieutenant, un fumeur

qu'elle se proposait de rendre, à force de soins, de complaisance et

de douceur, le meilleur sujet de la terre; elle allait jusqu'à le

prendre criblé de dettes. Mais il fallait le silence de la nuit pour

ces mariages fantastiques où elle se plaisait à jouer le sublime rôle

des anges gardiens. Le lendemain, si Pérotte trouvait le lit de sa

maîtresse sens dessus dessous, mademoiselle avait repris sa dignité; le

lendemain, après déjeuner, elle voulait un homme de quarante ans, un

bon propriétaire, bien conservé, un quasi-jeune homme.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 4 / 49 段