s'ignorent et se découragent facilement. Son âme était contemplative,
il vivait plus par la pensée que par l'action. Peut-être eût-il paru
incomplet à ceux qui ne conçoivent pas le génie sans les pétillements
passionnés du Français; mais il était puissant dans le monde des
esprits, et il devait arriver, par une suite d'émotions dérobées au
vulgaire, à ces subites déterminations qui les closent et font dire par
les niais: _Il est fou._ Le mépris que le monde déverse sur la pauvreté
tuait Athanase: la chaleur énervante d'une solitude sans courant d'air
détendait l'arc qui se bandait toujours, et l'âme se fatiguait par cet
horrible jeu sans résultat. Athanase était homme à pouvoir se placer
parmi les plus belles illustrations de la France; mais cet aigle,
enfermé dans une cage et s'y trouvant sans pâture, allait mourir de
faim après avoir contemplé d'un œil ardent les campagnes de l'air et
les Alpes où plane le génie. Quoique ses travaux à la Bibliothèque de
la Ville échappassent à l'attention, il enfouissait dans son âme ses
pensées de gloire, car elles pouvaient lui nuire; mais il tenait encore
plus profondément enseveli le secret de son cœur, une passion qui lui
creusait les joues et lui jaunissait le front. Il aimait sa parente
éloignée, cette demoiselle Cormon que guettaient le chevalier de Valois
et du Bousquier, ses rivaux inconnus. Cet amour fut engendré par le
calcul. Mademoiselle Cormon passait pour une des plus riches personnes
de la ville; le pauvre enfant avait donc été conduit à l'aimer par le
désir du bonheur matériel, par le souhait mille fois formé de dorer
les vieux jours de sa mère, par l'envie du bien-être nécessaire aux
hommes qui vivent par la pensée; mais ce point de départ fort innocent
déshonorait à ses yeux sa passion. Il craignait de plus le ridicule
que le monde jetterait sur l'amour d'un jeune homme de vingt-trois ans
pour une fille de quarante. Néanmoins sa passion était vraie; car ce
qui dans ce genre peut sembler faux partout ailleurs, se réalise en
province. En effet, les mœurs y étant sans hasards, ni mouvement, ni
mystère, rendent les mariages nécessaires. Aucune famille n'accepte un
jeune homme de mœurs dissolues. Quelque naturelle que puisse paraître,
dans une capitale, la liaison d'un jeune homme comme Athanase avec
une belle fille comme Suzanne; en province, elle effraie et dissout
par avance le mariage d'un jeune homme pauvre là où la fortune d'un
riche parti fait passer par-dessus quelque fâcheux antécédent. Entre
la dépravation de certaines liaisons et un amour sincère, un homme
de cœur sans fortune ne peut hésiter: il préfère les malheurs de la
vertu aux malheurs du vice. Mais, en province, les femmes dont peut
s'éprendre un jeune homme sont rares: une belle jeune fille riche, il
ne l'obtiendrait pas dans un pays où tout est calcul; une belle fille
pauvre, il lui est interdit de l'aimer; ce serait, comme disent les
provinciaux, marier la faim et la soif; enfin une solitude monacale
est dangereuse au jeune âge. Ces réflexions expliquent pourquoi la
vie de province est si fortement basée sur le mariage. Aussi les
génies chauds et vivaces, forcés de s'appuyer sur l'indépendance de la
misère, doivent-ils tous quitter ces froides régions où la pensée est
persécutée par une brutale indifférence, où pas une femme ne peut ni ne
veut se faire sœur de charité auprès d'un homme de science ou d'art.
Qui se rendra compte de la passion d'Athanase pour mademoiselle Cormon?
Ce ne sera ni les gens riches, ces sultans de la société qui y trouvent
des harems, ni les bourgeois qui suivent la grande route battue par
les préjugés, ni les femmes qui ne voulant rien concevoir aux passions
des artistes, leur imposent le talion de leurs vertus, en s'imaginant
que les deux sexes se gouvernent par les mêmes lois. Ici, peut-être,
faut-il en appeler aux jeunes gens souffrant de leurs premiers désirs
réprimés au moment où toutes leurs forces se tendent, aux artistes
malades de leur génie étouffé par les étreintes de la misère, aux
talents qui d'abord persécutés et sans appuis, sans amis souvent,
ont fini par triompher de la double angoisse de l'âme et du corps
également endoloris. Ceux-là connaissent bien les lancinantes attaques
du cancer qui dévorait Athanase; ils ont agité ces longues et cruelles
délibérations faites en présence de fins si grandioses pour lesquelles
il ne se trouve point de moyens; ils ont subi ces avortements inconnus
où le frai du génie encombre une grève aride. Ceux-là savent que la
grandeur des désirs est en raison de l'étendue de l'imagination. Plus
haut ils s'élancent, plus bas ils tombent; et, combien ne se brise-t-il
pas des liens dans ces chutes! leur vue perçante a, comme Athanase,
découvert le brillant avenir qui les attendait, et dont ils ne se
croyaient séparés que par une gaze; cette gaze qui n'arrêtait pas
leurs yeux, la société la changeait en un mur d'airain. Poussés par
une vocation, par le sentiment de l'art, ils ont aussi cherché maintes
fois à se faire un moyen des sentiments que la société matérialise
incessamment. Quoi! la province calcule et arrange le mariage dans
le but de se créer le bien-être, et il serait défendu à un pauvre
artiste, à l'homme de science, de lui donner une double destination,
de le faire servir à sauver sa pensée en assurant l'existence? Agité
par ces idées, Athanase Granson considéra d'abord son mariage avec
mademoiselle Cormon comme une manière d'arrêter sa vie qui serait
définie; il pourrait s'élancer vers la gloire, rendre sa mère heureuse,
et il se savait capable de fidèlement aimer mademoiselle Cormon.
Bientôt sa propre volonté créa, sans qu'il s'en aperçût, une passion
réelle: il se mit à étudier la vieille fille, et par suite du prestige
qu'exerce l'habitude, il finit par n'en voir que les beautés et par en
oublier les défauts. Chez un jeune homme de vingt-trois ans, les sens
sont pour tant de chose dans son amour! leur feu produit une espèce
de prisme entre ses yeux et la femme. Sous ce rapport, l'étreinte par
laquelle Chérubin saisit à la scène Marceline est un trait de génie
chez Beaumarchais. Mais si l'on vient à songer que, dans la profonde
solitude où la misère laissait Athanase, mademoiselle Cormon était la
seule figure soumise à ses regards, qu'elle attirait incessamment son
œil, que le jour tombait en plein sur elle, ne trouvera-t-on pas cette
passion naturelle? Ce sentiment si profondément caché dut grandir de
jour en jour. Les désirs, les souffrances, l'espoir, les méditations
grossissaient dans le calme et le silence le lac où chaque heure
mettait sa goutte d'eau, et qui s'étendait dans l'âme d'Athanase. Plus
le cercle intérieur que décrivait l'imagination aidée par les sens
s'agrandissait, plus mademoiselle Cormon devenait imposante, plus
croissait la timidité d'Athanase. La mère avait tout deviné. La mère,
en femme de province, calculait naïvement en elle-même les avantages
de l'affaire. Elle se disait que mademoiselle Cormon se trouverait
bien heureuse d'avoir pour mari un jeune homme de vingt-trois ans,
plein de talent, qui ferait honneur à sa famille et au pays; mais les
obstacles que le peu de fortune d'Athanase et que l'âge de mademoiselle
Cormon mettaient à ce mariage lui paraissaient insurmontables: elle
n'imaginait que la patience pour les vaincre. Comme du Bousquier,
comme le chevalier de Valois, elle avait sa politique, elle se tenait
à l'affût des circonstances, elle attendait l'heure propice avec cette
finesse que donnent l'intérêt et la maternité. Madame Granson ne se
défiait point du chevalier de Valois; mais elle avait supposé que
du Bousquier, quoique refusé, conservait des prétentions. Habile et
secrète ennemie du vieux fournisseur, madame Granson lui faisait un mal
inouï pour servir son fils, à qui d'ailleurs elle n'avait encore rien
dit de ses menées sourdes. Maintenant, qui ne comprendra l'importance
qu'allait acquérir la confidence du mensonge de Suzanne, une fois faite
à madame Granson? Quelle arme entre les mains de la dame de charité,
trésorière de la Société Maternelle! Comme elle allait colporter
doucereusement la nouvelle en quêtant pour la chaste Suzanne!
En ce moment, Athanase, pensivement accoudé sur la table, faisait jouer
sa cuiller dans son bol vide en contemplant d'un œil occupé cette
pauvre salle à carreaux rouges, à chaises de paille, à buffet de bois
peint, à rideaux roses et blancs qui ressemblaient à un damier, tendue
d'un vieux papier de cabaret, et qui communiquait avec la cuisine par
une porte vitrée. Comme il était adossé à la cheminée en face de sa
mère, et que la cheminée se trouvait presque devant la porte, ce visage
pâle, mais bien éclairé par le jour de la rue, encadré de beaux cheveux
noirs, ces yeux animés par le désespoir et enflammés par les pensées
du matin, s'offrirent tout à coup aux regards de Suzanne. La grisette,
qui certes a l'instinct de la misère et des souffrances du cœur,
ressentit cette étincelle électrique, jaillie on ne sait d'où, qui ne
s'explique point, que nient certains esprits forts, mais dont le coup
sympathique a été éprouvé par beaucoup de femmes et d'hommes. C'est
tout à la fois une lumière qui éclaire les ténèbres de l'avenir, un
pressentiment des jouissances pures de l'amour partagé, la certitude de
se comprendre l'un et l'autre. C'est surtout comme une touche habile et
forte faite par une main de maître sur le clavier des sens. Le regard
est fasciné par une irrésistible attraction, le cœur est ému, les
mélodies du bonheur retentissent dans l'âme et aux oreilles, une voix
crie:--_C'est lui._ Puis, souvent la réflexion jette ses douches d'eau
froide sur cette bouillante émotion, et tout est dit. En un moment,
aussi rapide qu'un coup de foudre, Suzanne reçut une bordée de pensées
au cœur. Un éclair de l'amour vrai brûla les mauvaises herbes écloses
au souffle du libertinage et de la dissipation. Elle comprit combien
elle perdait de sainteté, de grandeur, en se flétrissant elle-même à
faux. Ce qui n'était la veille qu'une plaisanterie à ses yeux, devint
un arrêt grave porté sur elle. Elle recula devant son succès. Mais
l'impossibilité du résultat, la pauvreté d'Athanase, un vague espoir de
s'enrichir, et de revenir de Paris les mains pleines en lui disant:--Je
t'aimais! la fatalité, si l'on veut, sécha cette pluie bienfaisante.
L'ambitieuse grisette demanda d'un air timide un moment d'entretien à
madame Granson, qui l'emmena dans sa chambre à coucher. Lorsque Suzanne
sortit, elle regarda pour la seconde fois Athanase, elle le retrouva
dans la même pose, et réprima ses larmes. Quant à madame Granson,
elle rayonnait de joie! Elle avait enfin une arme terrible contre
du Bousquier, elle pourrait lui porter une blessure mortelle. Aussi
avait-elle promis à la pauvre fille séduite l'appui de toutes les dames
de charité, de toutes les commanditaires de la Société Maternelle; elle
entrevoyait une douzaine de visites à faire qui allaient occuper sa
journée, et pendant lesquelles il se formerait sur la tête du vieux
garçon un orage épouvantable. Le chevalier de Valois, tout en prévoyant
la tournure que prendrait l'affaire, ne se promettait pas autant de
scandale qu'il devait y en avoir.
--Mon cher enfant, dit madame Granson à son fils, tu sais que nous
allons dîner chez mademoiselle Cormon, prends un peu plus de soin
de ta mise. Tu as tort de négliger la toilette, tu es fait comme
un voleur. Mets ta belle chemise à jabot, ton habit vert de drap
d'Elbeuf. J'ai mes raisons, ajouta-t-elle d'un air fin. D'ailleurs,
mademoiselle Cormon part pour aller au Prébaudet, et il y aura chez
elle beaucoup de monde. Quand un jeune homme est à marier, il doit se
servir de tous ses moyens pour plaire. Si les filles voulaient dire
la vérité, mon Dieu, mon enfant, tu serais bien étonné de savoir ce
qui les amourache. Souvent, il suffit qu'un homme ait passé à cheval à
la tête d'une compagnie d'artilleurs, ou qu'il se soit montré dans un
bal avec des habits un peu justes. Souvent un certain air de tête, une
pose mélancolique font supposer toute une vie; nous nous forgeons un
roman d'après le héros; ce n'est souvent qu'une bête, mais le mariage
est fait. Examine monsieur le chevalier de Valois, étudie-le, prends
ses manières; vois comme il se présente avec aisance, il n'a pas l'air
emprunté comme toi. Parle un peu, ne dirait-on pas que tu ne sais rien,
toi qui sais l'hébreu par cœur!
Athanase écouta sa mère d'un air étonné mais soumis, puis il se leva,
prit sa casquette, et se rendit à la Mairie en se disant:--Ma mère
aurait-elle deviné mon secret? Il passa par la rue du Val-Noble, où
demeurait mademoiselle Cormon, petit plaisir qu'il se donnait tous
les matins, et il se disait alors mille choses fantasques:--Elle ne
se doute certainement pas qu'il passe en ce moment devant sa maison
un jeune homme qui l'aimerait bien, qui lui serait fidèle, qui ne lui
donnerait jamais de chagrin; qui lui laisserait la disposition de sa
fortune, sans s'en mêler. Mon Dieu! quelle fatalité! dans la même
ville, à deux pas l'une de l'autre, deux personnes se trouvent dans les
conditions où nous sommes, et rien ne peut les rapprocher. Si ce soir
je lui parlais?
Pendant ce temps, Suzanne revenait chez sa mère en pensant au pauvre
Athanase. Comme beaucoup de femmes ont pu le souhaiter pour des
hommes adorés au delà des forces humaines, elle se sentait capable
de lui faire avec son beau corps un marchepied pour qu'il atteignît
promptement à sa couronne.
Maintenant il est nécessaire d'entrer chez cette vieille fille vers
laquelle tant d'intérêts convergeaient, et chez qui les acteurs de
cette scène devaient se rencontrer tous le soir même, à l'exception
de Suzanne. Cette grande et belle personne assez hardie pour brûler
ses vaisseaux, comme Alexandre, au début de la vie, et pour commencer
la lutte par une faute mensongère, disparut du théâtre après y avoir
introduit un violent élément d'intérêt. Ses vœux furent d'ailleurs
comblés. Elle quitta sa ville natale quelques jours après, munie
d'argent et de belles nippes, parmi lesquelles se trouvait une superbe
robe de reps vert et un délicieux chapeau vert doublé de rose que
lui donna monsieur de Valois, présent qu'elle préférait à tout, même
à l'argent. Si le chevalier fût venu à Paris au moment où elle y
brillait, elle eût certes tout quitté pour lui. Semblable à la chaste
Suzanne de la Bible, que les vieillards avaient à peine entrevue,
elle s'établissait heureuse et pleine d'espoir à Paris, pendant que
tout Alençon déplorait ses malheurs pour lesquels les dames des deux
Sociétés de Charité et de Maternité manifestèrent une vive sympathie.
Si Suzanne peut offrir une image de ces belles normandes qu'un savant
médecin a comprises pour un tiers dans la consommation que fait en ce
genre le monstrueux Paris, elle resta dans les régions les plus élevées
et les plus décentes de la galanterie. Par une époque où, comme le
disait monsieur de Valois, la Femme n'existait plus, elle fut seulement
_madame du Valnoble_; autrefois elle eût été la rivale des Rodhope,
des Impéria et des Ninon. Un des écrivains les plus distingués de la
Restauration l'a prise sous sa protection; peut-être l'épousera-t-il?
il est journaliste, et partant au-dessus de l'opinion, puisqu'il en
fabrique une nouvelle tous les six ans.
En France, dans presque toutes les préfectures du second ordre, il
existe un salon où se réunissent des personnes considérables et
considérées, qui néanmoins ne sont pas encore la crème de la société.
Le maître et la maîtresse de la maison comptent bien parmi les sommités
de la ville et sont reçus partout où il leur plaît d'aller, il ne se
donne pas en ville une fête, un dîner diplomatique, qu'ils n'y soient
invités; mais les gens à châteaux, les pairs qui possèdent de belles
terres, la grande compagnie du département ne vient pas chez eux,
et reste à leur égard dans les termes d'une visite faite de part et
d'autre, d'un dîner ou d'une soirée acceptés et rendus. Ce salon mixte
où se rencontrent la petite noblesse à poste fixe, le clergé, la
magistrature, exerce une grande influence. La raison et l'esprit du
pays résident dans cette société solide et sans faste où chacun connaît
les revenus du voisin, où l'on professe une parfaite indifférence du
luxe et de la toilette, jugés comme des enfantillages en comparaison
d'un _mouchoir à bœufs_ de dix ou douze arpents dont l'acquisition
a été couvée pendant des années, et qui a donné lieu à d'immenses
combinaisons diplomatiques. Inébranlable dans ses préjugés bons ou
mauvais, ce cénacle suit une même voie sans regarder ni en avant ni en
arrière. Il n'admet rien de Paris sans un long examen, se refuse aux
cachemires aussi bien qu'aux inscriptions sur le Grand-Livre, se moque
des nouveautés, ne lit rien et veut tout ignorer: science, littérature,
inventions industrielles. Il obtient le changement d'un préfet qui ne
convient pas, et si l'administrateur résiste, il l'isole à la manière
des abeilles qui couvrent de cire un colimaçon venu dans leur ruche.
Enfin, là, les bavardages deviennent souvent de solennels arrêts.
Aussi, quoiqu'il ne s'y fasse que des parties de jeu, les jeunes femmes
y apparaissent-elles de loin en loin; elles y viennent chercher une
approbation de leur conduite, une consécration de leur importance.
Cette suprématie accordée à une maison froisse souvent l'amour-propre
de quelques naturels du pays qui se consolent en supputant la dépense
qu'elle impose, et dont ils profitent. S'il ne se rencontre pas de
fortune assez considérable pour tenir maison ouverte, les gros bonnets
choisissent pour lieu de réunion, comme faisaient les gens d'Alençon,
la maison d'une personne inoffensive de qui la vie arrêtée, dont le
caractère ou la position laisse la société maîtresse chez elle, en ne
portant ombrage ni aux vanités, ni aux intérêts de chacun. Ainsi la
haute société d'Alençon se réunissait depuis long-temps chez la vieille
fille dont la fortune était à son insu couchée en joue par madame
Granson, son arrière-petite-cousine, et par les deux vieux garçons dont
les secrètes espérances viennent d'être dévoilées. Cette demoiselle
vivait avec son oncle maternel, un ancien Grand-Vicaire de l'Évêché de
Séez, autrefois son tuteur, et de qui elle devait hériter. La famille,
que représentait alors Rose-Marie-Victoire Cormon, comptait autrefois
parmi les plus considérables de la province; quoique roturière, elle
frayait avec la noblesse à laquelle elle s'était souvent alliée, elle
avait fourni jadis des intendants aux ducs d'Alençon, force magistrats
à la Robe et plusieurs évêques au Clergé. Monsieur de Sponde, le
grand-père maternel de mademoiselle Cormon, fut élu par la Noblesse
aux États-Généraux, et monsieur Cormon, son père, par le Tiers-État;
mais aucun n'accepta cette mission. Depuis environ cent ans, les filles
de cette famille s'étaient mariées à des nobles de la province, en
sorte qu'elle avait si bien _tallé_ dans le Duché, qu'elle y embrassait
tous les arbres généalogiques. Nulle bourgeoisie ne ressemblait
davantage à la noblesse.
Bâtie sous Henri IV par Pierre Cormon, intendant du dernier duc
d'Alençon, la maison où demeurait mademoiselle Cormon avait toujours
appartenu à sa famille, et parmi tous ses biens visibles, celui-là
stimulait particulièrement la convoitise de ses deux vieux amants.
Cependant loin de donner des revenus, ce logis était une cause de
dépense; mais il est si rare de trouver dans une ville de province une
demeure placée au centre, sans méchant voisinage, belle au dehors,
commode à l'intérieur, que tout Alençon partageait cette envie. Ce
vieil hôtel était situé précisément au milieu de la rue du Val-Noble,
appelée par corruption le Val-Noble, sans doute à cause du pli que
fait dans le terrain la Brillante, petit cours d'eau qui traverse
Alençon. Cette maison est remarquable par la forte architecture que
produisit Marie de Médicis. Quoique bâtie en granit, pierre qui se
travaille difficilement, ses angles, les encadrements des fenêtres et
ceux des portes sont décorés par des bossages taillés en pointes de
diamant. Elle se compose d'un étage au-dessus d'un rez-de-chaussée;
son toit extrêmement élevé présente des croisées saillantes à tympans
sculptés, assez élégamment encastrées dans le chéneau doublé de plomb,
extérieurement orné par des balustres. Entre chacune de ces croisées
s'avance une gargouille figurant une gueule fantastique d'animal sans
corps qui vomit les eaux sur de grandes pierres percées de cinq trous.
Les deux pignons sont terminés par des bouquets en plomb, symbole
de bourgeoisie, car aux nobles seuls appartenait autrefois le droit
d'avoir des girouettes. Du côté de la cour, à droite, sont les remises
et les écuries; à gauche, la cuisine, le bûcher et la buanderie.
Un des battants de la porte cochère restait ouvert et garni d'une
petite porte basse, à claire-voie et à sonnette, qui permettait aux
passants de voir, au milieu d'une vaste cour, une corbeille de fleurs
dont les terres amoncelées étaient retenues par une petite haie de
troène. Quelques rosiers des quatre saisons, des giroflées, des
scabieuses, des lis et des genêts d'Espagne composaient le massif,
autour duquel on plaçait pendant la belle saison des caisses de
lauriers, de grenadiers et de myrtes. Frappé de la propreté minutieuse
qui distinguait cette cour et ses dépendances, un étranger aurait
pu deviner la vieille fille. L'œil qui présidait là devait être
un œil inoccupé, fureteur, conservateur moins par caractère que
par besoin d'action. Une vieille demoiselle, chargée d'employer sa
journée toujours vide, pouvait seule faire arracher l'herbe entre les
pavés, nettoyer les crêtes des murs, exiger un balayage continuel,
ne jamais laisser les rideaux de cuir de la remise sans être fermés.
Elle seule était capable d'introduire par désœuvrement une sorte de
propreté hollandaise dans une petite province située entre le Perche,
la Bretagne et la Normandie, pays où l'on professe avec orgueil une
crasse indifférence pour le _comfort_. Jamais ni le chevalier de
Valois, ni du Bousquier ne montaient les marches du double escalier
qui enveloppait la tribune du perron de cet hôtel sans se dire, l'un
qu'il convenait à un pair de France, et l'autre que le maire de la
ville devait demeurer là. Une porte-fenêtre surmontait ce perron et
entrait dans une antichambre éclairée par une seconde porte semblable
qui sortait sur un autre perron du côté du jardin. Cette espèce de
galerie carrelée en carreau rouge, lambrissée à hauteur d'appui, était
l'hôpital des portraits de famille malades: quelques-uns avaient un
œil endommagé, d'autres souffraient d'une épaule avariée; celui-ci
tenait son chapeau d'une main qui n'existait plus, celui-là était
amputé d'une jambe. Là se déposaient les manteaux, les sabots, les
doubles souliers, les parapluies, les coiffes et les pelisses. C'était
l'arsenal où chaque habitué laissait son bagage à l'arrivée et le
reprenait au départ. Aussi, le long de chaque mur y avait-il une
banquette pour asseoir les domestiques qui arrivaient armés de falots,
et un gros poêle afin de combattre la bise qui venait à la fois de la
cour et du jardin. La maison était donc divisée en deux parties égales.
D'un côté, sur la cour, se trouvait la cage de l'escalier, une grande
salle à manger donnant sur le jardin, puis un office par lequel on
communiquait avec la cuisine; de l'autre, un salon à quatre fenêtres,
à la suite duquel étaient deux petites pièces, l'une ayant vue sur le
jardin et formant boudoir, l'autre éclairée sur la cour et servant de
cabinet. Le premier étage contenait l'appartement complet d'un ménage,
et un logement où demeurait le vieil abbé de Sponde. Les mansardes
devaient sans doute offrir beaucoup de logements depuis long-temps
habités par des rats et des souris dont les hauts-faits nocturnes
étaient redits par mademoiselle Cormon au chevalier de Valois, en
s'étonnant de l'inutilité des moyens employés contre eux. Le jardin,
d'environ un demi-arpent, est margé par la Brillante, ainsi nommée
à cause des parcelles de mica qui paillettent son lit; mais partout
ailleurs que dans le Val-Noble où ses eaux maigres sont chargées de
teintures et des débris qu'y jettent les industries de la ville. La
rive opposée au jardin de mademoiselle Cormon est encombrée, comme
dans toutes les villes de province où passe un cours d'eau, de maisons
où s'exercent des professions altérées; mais par bonheur elle n'avait
alors en face d'elle que des gens tranquilles, des bourgeois, un
boulanger, un dégraisseur, des ébénistes. Ce jardin, plein de fleurs
communes, est terminé naturellement par une terrasse formant un quai,
au bas de laquelle se trouvent quelques marches pour descendre à la
Brillante. Sur la balustrade de la terrasse imaginez de grands vases
en faïence bleue et blanche d'où s'élèvent des giroflées; à droite et
à gauche, le long des murs voisins, voyez deux couverts de tilleuls
carrément taillés; tous aurez une idée du paysage plein de bonhomie
pudique, de chasteté tranquille, de vues modestes et bourgeoises
qu'offraient la rive opposée et ses naïves maisons, les eaux rares
de la Brillante, le jardin, ses deux couverts collés contre les murs
voisins, et le vénérable édifice des Cormon. Quelle paix! quel calme!
rien de pompeux, mais rien de transitoire: là, tout semble éternel. Le
rez-de-chaussée appartenait donc à la réception. Là tout respirait la
vieille, l'inaltérable province. Le grand salon carré à quatre portes
et à quatre croisées était modestement lambrissé de boiseries peintes
en gris. Une seule glace, oblongue, se trouvait sur la cheminée, et
le haut du trumeau représentait le Jour conduit par les Heures peint
en camaïeu. Ce genre de peinture infestait tous les dessus de porte
où l'artiste avait inventé ces éternelles Saisons, qui dans une bonne
partie des maisons du centre de la France vous font prendre en haine
de détestables Amours occupés à moissonner, à patiner, à semer ou à
se jeter des fleurs. Chaque fenêtre était ornée de rideaux en damas
vert relevés par des cordons à gros glands qui dessinaient d'énormes
baldaquins. Le meuble en tapisserie, dont les bois peints et vernis
se distinguaient par les formes contournées si fort à la mode dans le
dernier siècle, offrait dans ses médaillons les fables de La Fontaine;
mais quelques bords de chaises ou de fauteuils avaient été reprisés.
Le plafond était séparé en deux par une grosse solive au milieu de
laquelle pendait un vieux lustre en cristal de roche, enveloppé d'une
chemise verte. Sur la cheminée se trouvaient deux vases en bleu de
Sèvres, de vieilles girandoles attachées au trumeau et une pendule
dont le sujet, pris dans la dernière scène du _Déserteur_, prouvait
la vogue prodigieuse de l'œuvre de Sédaine. Cette pendule en cuivre
doré se composait de onze personnages, ayant chacun quatre pouces de
hauteur: au fond le déserteur sortait de la prison entre ses soldats;
sur le devant la jeune femme évanouie lui montrait sa grâce. Le foyer,
les pelles et pincettes étaient dans un style analogue à celui de
la pendule. Les panneaux de la boiserie avaient pour ornement les
plus récents portraits de la famille, un ou deux Rigaud et trois
pastels de Latour. Quatre tables de jeu, un trictrac, une table de
piquet encombraient cette immense pièce, la seule d'ailleurs qui fut
planchéiée. Le cabinet de travail, entièrement lambrissé de vieux laque
rouge, noir et or, devait avoir quelques années plus tard un prix fou
dont ne se doutait point mademoiselle Cormon; mais lui en eût-on offert
mille écus par panneau, jamais elle ne l'aurait donné, car elle avait
pour système de ne se défaire de rien. La province croit toujours aux
trésors cachés par les ancêtres. L'inutile boudoir était tendu de ce
vieux perse après lequel courent aujourd'hui tous les amateurs du genre
dit Pompadour. La salle à manger, dallée en pierres noires et blanches,
sans plafond, mais à solives peintes, était garnie de ces formidables
buffets à dessus de marbre qu'exigent les batailles livrées en province
aux estomacs. Les murs, peints à fresque, représentaient un treillage
de fleurs. Les siéges étaient en canne vernie et les portes en bois de
noyer naturel. Tout y complétait admirablement l'air patriarcal qui se
respirait à l'intérieur comme à l'extérieur de cette maison. Le génie
de la province y avait tout conservé; rien n'y était ni neuf ni ancien,
ni jeune ni décrépit. Une froide exactitude s'y faisait partout sentir.
Les touristes de la Bretagne et de la Normandie, du Maine et de
l'Anjou, doivent avoir tous vu, dans les capitales de ces provinces,
une maison qui ressemblait plus ou moins à l'hôtel des Cormon; car
il est, dans son genre, un archétype des maisons bourgeoises d'une
grande partie de la France, et mérite d'autant mieux sa place dans
cet ouvrage qu'il explique des mœurs, et représente des idées. Qui
ne sent déjà combien la vie était calme et routinière dans ce vieil
édifice? Il y existait une bibliothèque, mais elle se trouvait logée
un peu au-dessous du niveau de la Brillante, bien reliée, cerclée, et
la poussière, loin de l'endommager, la faisait valoir. Les ouvrages
y étaient conservés avec le soin que l'on donne, dans ces provinces
privées de vignobles, aux œuvres pleines de naturel, exquises,
recommandables par leurs parfums antiques, et produits par les presses
de la Bourgogne, de la Touraine, de la Gascogne et du Midi. Le prix des
transports est trop considérable pour que l'on fasse venir de mauvais
vins.