Ce n'était pas sans intention que le chevalier de Valois envoyait

Suzanne chez du Bousquier. Le libéral et le royaliste s'étaient

mutuellement devinés malgré la savante dissimulation avec laquelle

ils cachaient leur commune espérance à toute la ville. Ces deux vieux

garçons étaient rivaux. Chacun d'eux avait formé le plan d'épouser

cette demoiselle Cormon de qui monsieur de Valois venait de parler à

Suzanne. Tous deux blottis dans leur idée, caparaçonnés d'indifférence,

attendaient le moment où quelque hasard leur livrerait cette vieille

fille. Ainsi, quand même ces deux célibataires n'auraient pas été

séparés par toute la distance que mettaient entre eux les systèmes

desquels ils offraient une vivante expression, leur rivalité en eût

encore fait deux ennemis. Les époques déteignent sur les hommes qui

les traversent. Ces deux personnages prouvaient la vérité de cet

axiome par l'opposition des teintes historiques empreintes dans leurs

physionomies, dans leurs discours, leurs idées, leurs costumes. L'un,

abrupte, énergique, à manières larges et saccadées, à parole brève et

rude, noir de ton, de chevelure, de regard, terrible en apparence,

impuissant en réalité comme une insurrection, représentait bien la

République. L'autre, doux et poli, élégant, soigné, atteignant à son

but par les lents mais infaillibles moyens de la diplomatie, fidèle au

goût, était une image de l'ancienne courtisanerie. Ces deux ennemis se

rencontraient presque tous les soirs sur le même terrain. La guerre

était courtoise et bénigne chez le chevalier, mais du Bousquier y

mettait moins de formes, tout en gardant les convenances voulues par

la société, car il ne voulait pas se faire chasser de la place. Eux

seuls, ils se comprenaient bien. Malgré la finesse d'observation que

les gens de province portent sur les petits intérêts au centre desquels

ils vivent, personne ne se doutait de la rivalité de ces deux hommes.

Monsieur le chevalier de Valois occupait une assiette supérieure, il

n'avait jamais demandé la main de mademoiselle Cormon; tandis que

du Bousquier, qui s'était mis sur les rangs après son échec dans

la maison de Gordes, avait été refusé. Mais le chevalier supposait

encore de grandes chances à son rival pour lui porter un coup de

Jarnac si profondément enfoncé avec une lame trempée et préparée comme

l'était Suzanne. Le chevalier avait jeté la sonde dans les eaux de du

Bousquier; et, comme on va le voir, il ne s'était trompé dans aucune de

ses conjectures.

Suzanne trotta de la rue du Cours par la rue de la Porte de Séez

et la rue du Bercail, jusqu'à la rue du Cygne, où depuis cinq ans

du Bousquier avait acheté une petite maison de province, bâtie

en chaussins gris, qui sont comme les moellons du granit normand

ou du schiste breton. L'ancien fournisseur s'était établi plus

comfortablement que qui que ce fût en ville, car il avait conservé

quelques meubles du temps de sa splendeur; mais les mœurs de la

province avaient insensiblement effacé les rayons du Sardanapale tombé.

Les vestiges de son ancien luxe faisaient dans sa maison l'effet d'un

lustre dans une grange, car il n'y avait plus cette harmonie, lien

de toute œuvre humaine ou divine. Sur une belle commode se trouvait

un pot à l'eau à couvercle, comme il ne s'en voit qu'aux approches

de la Bretagne. Si quelque beau tapis s'étendait dans sa chambre,

les rideaux de croisée montraient les rosaces d'un ignoble calicot

imprimé. La cheminée en pierre mal peinte jurait avec une belle pendule

déshonorée par le voisinage de misérables chandeliers. L'escalier,

par où tout le monde montait sans s'essuyer les pieds, n'était pas

mis en couleur. Enfin, les portes mal réchampies par un peintre du

pays effarouchaient l'œil par des tons criards. Comme le temps que

représentait du Bousquier, cette maison offrait un amas confus de

saletés et de magnifiques choses. Du Bousquier pouvait être considéré

comme un homme à l'aise, il menait la vie parasite du chevalier; et

celui-là sera toujours riche qui ne dépense pas son revenu. Il avait

pour tout domestique une espèce de Jocrisse, garçon du pays, assez

niais, façonné lentement aux exigences de du Bousquier qui lui avait

appris, comme à un orang-outang, à frotter les appartements, essuyer

les meubles, cirer les bottes, brosser les habits, venir le chercher

le soir avec la lanterne quand le temps était couvert, avec des sabots

quand il pleuvait. Comme certains êtres, ce garçon n'avait d'étoffe

que pour un vice, il était gourmand. Souvent, lorsqu'il se donnait

des dîners d'apparat, du Bousquier lui faisait quitter sa veste de

cotonnade bleue carrée à poches ballottantes sur les reins et toujours

grosses d'un mouchoir, d'un eustache, d'un fruit ou d'un casse-museau,

il lui faisait endosser un habillement d'ordonnance, et l'emmenait pour

servir. René s'empiffrait alors avec les domestiques. Cette obligation

que du Bousquier avait tournée en récompense lui valait la plus absolue

discrétion de son domestique breton.

--Vous voilà par ici, mademoiselle, dit René à Suzanne en la voyant

entrer; c'est pas votre jour, nous n'avons point de linge à donner à

madame Lardot.

--Grosse bête, dit Suzanne en riant.

La jolie fille monta, laissant René achever une écuellée de galette

de sarrasin cuite dans du lait. Du Bousquier se trouvait encore au

lit, occupé à paresser, à remâcher les plans que lui suggérait son

ambition, car il ne pouvait plus être qu'ambitieux, comme tous les

hommes qui ont trop pressé l'orange du plaisir. L'ambition et le jeu

sont inépuisables. Aussi, chez un homme bien organisé, les passions qui

procèdent du cerveau survivront-elles toujours aux passions émanées du

cœur.

--Me voilà, dit Suzanne en s'asseyant sur le lit en en faisant crier

les rideaux sur les tringles par un mouvement de brusquerie despotique.

--_Quesaco_, ma charmante? dit le vieux garçon en se mettant sur son

séant.

--Monsieur, dit gravement Suzanne, vous devez être étonné de me voir

venir ainsi, mais je me trouve dans des circonstances qui m'obligent à

ne pas m'inquiéter du qu'en dira-t-on.

--Qu'est-ce que c'est que ça! fit du Bousquier en se croisant les bras.

--Mais ne me comprenez-vous pas? dit Suzanne. Je sais, reprit-elle

en faisant une gentille petite moue, combien il est ridicule à une

pauvre fille de venir tracasser un garçon pour ce que vous regardez

comme des misères. Mais si vous me connaissiez bien, monsieur, si vous

saviez tout ce dont je suis capable pour l'homme qui s'attacherait à

moi, autant que je m'attacherais à vous, vous n'auriez jamais à vous

repentir de m'avoir épousée. Ce n'est pas ici, par exemple, que je

pourrais vous être utile à grand'chose; mais si nous allions à Paris,

vous verriez où je conduirais un homme d'esprit et de moyens comme

vous, dans un moment où l'on refait le gouvernement de fond en comble,

et où les étrangers sont les maîtres. Enfin, entre nous soit dit, ce

dont il est question, est-ce un malheur? n'est-ce pas un bonheur que

vous payeriez cher un jour? A qui vous intéresserez-vous, pour qui

travaillerez-vous?

--Pour moi, donc! s'écria brutalement du Bousquier.

--Vieux monstre, vous ne serez jamais père! dit Suzanne en donnant à sa

phrase l'accent d'une malédiction prophétique.

--Allons, pas de bêtises, Suzanne, reprit du Bousquier, je crois que je

rêve encore.

--Mais quelle réalité vous faut-il donc? s'écria Suzanne en se levant.

Du Bousquier frotta son bonnet de coton sur sa tête par un mouvement

de rotation d'une énergie brouillonne qui indiquait une prodigieuse

fermentation dans ses idées.

--Mais il le croit, se dit Suzanne à elle-même, et il en est flatté.

Mon Dieu, comme il est facile de les attraper, ces hommes!

--Suzanne, que diable veux-tu que je fasse? il est si

extraordinaire.... Moi qui croyais... Le fait est que... mais non, non,

cela ne se peut pas...

--Comment, vous ne pouvez pas m'épouser?

--Ah! pour ça, non! J'ai des engagements.

--Est-ce avec mademoiselle de Gordes ou avec mademoiselle Cormon, qui,

toutes les deux, vous ont déjà refusé? Écoutez, monsieur du Bousquier,

mon honneur n'a pas besoin de gendarmes pour vous traîner à la Mairie.

Je ne manquerai point de maris, et ne veux point d'un homme qui ne sait

pas apprécier ce que je vaux. Un jour vous pourrez vous repentir de

la manière dont vous vous conduisez, parce que rien au monde, ni or,

ni argent, ne me fera vous rendre votre bien, si vous refusez de le

prendre aujourd'hui.

--Mais, Suzanne, es-tu sûre?...

--Ah! monsieur! fit la grisette en se drapant dans sa vertu, pour qui

me prenez-vous? Je ne vous rappelle point les paroles que vous m'avez

données, et qui ont perdu une pauvre fille dont le seul défaut est

d'avoir autant d'ambition que d'amour.

Du Bousquier était livré à mille sentiments contraires, à la joie, à

la défiance, au calcul. Il avait résolu depuis longtemps d'épouser

mademoiselle Cormon, car la charte, sur laquelle il venait de ruminer,

offrait à son ambition la magnifique voie politique de la députation.

Or, son mariage avec la vieille fille devait le poser si haut dans la

ville qu'il y acquerrait une grande influence. Aussi l'orage soulevé

par la malicieuse Suzanne le plongea-t-il dans un violent embarras.

Sans cette secrète espérance, il aurait épousé Suzanne sans même y

réfléchir. Il se serait placé franchement à la tête du parti libéral

d'Alençon. Après un pareil mariage, il renonçait à la première société

pour retomber dans la classe bourgeoise des négociants, des riches

fabricants, des herbagers qui certainement le porteraient en triomphe

comme leur candidat. Du Bousquier prévoyait déjà le Côté Gauche. Cette

délibération solennelle, il ne la cachait pas, il se passait la main

sur la tête, et se tortillait les cheveux, car le bonnet était tombé.

Comme toutes les personnes qui dépassent leur but et trouvent mieux

que ce qu'elles espéraient, Suzanne restait ébahie. Pour cacher son

étonnement, elle prit la pose mélancolique d'une fille abusée devant

son séducteur; mais elle riait intérieurement comme une grisette en

partie fine.

--Ma chère enfant, je ne donne pas dans de semblables _godans_, MOI!

Telle fut la phrase brève par laquelle se termina la délibération de

l'ancien fournisseur. Du Bousquier se faisait gloire d'appartenir à

cette école de philosophes cyniques qui ne veulent pas être _attrapés_

par les femmes, et qui les mettent toutes dans une même classe

_suspecte_. Ces esprits forts, qui sont généralement des hommes

faibles, ont un catéchisme à l'usage des femmes. Pour eux, toutes,

depuis la reine de France jusqu'à la modiste, sont essentiellement

libertines, coquines, assassines, voire même un peu friponnes,

foncièrement menteuses, et incapables de penser à autre chose qu'à des

bagatelles. Pour eux, les femmes sont des bayadères malfaisantes qu'il

faut laisser danser, chanter et rire; ils ne voient en elles rien de

saint, ni de grand; pour eux ce n'est pas la poésie des sens, mais la

sensualité grossière. Ils ressemblent à des gourmands qui prendraient

la cuisine pour la salle à manger. Dans cette jurisprudence, si la

femme n'est pas constamment tyrannisée, elle réduit l'homme à la

condition d'esclave. Sous ce rapport, du Bousquier était encore la

contre-partie du chevalier de Valois. En disant sa phrase, il jeta son

bonnet au pied de son lit, comme eût fait le pape Grégoire du cierge

qu'il renversait en fulminant une excommunication.

--Souvenez-vous, monsieur du Bousquier, répondit majestueusement

Suzanne, qu'en venant vous trouver j'ai rempli mon devoir;

souvenez-vous que j'ai dû vous offrir ma main et vous demander la

vôtre; mais souvenez-vous aussi que j'ai mis dans ma conduite la

dignité de la femme qui se respecte, que je ne me suis pas abaissée à

pleurer comme une niaise, que je n'ai pas insisté, que je ne vous ai

point tourmenté. Maintenant vous connaissez ma situation. Vous savez

que je ne puis rester à Alençon: ma mère me battra, madame Lardot est à

cheval sur les principes comme si elle en repassait; elle me chassera.

Pauvre ouvrière que je suis, irai-je à l'hôpital, irai-je mendier mon

pain? Non! je me jetterais plutôt dans la Brillante ou dans la Sarthe.

Mais n'est-il pas plus simple que j'aille à Paris? Ma mère pourra

trouver un prétexte pour m'y envoyer: ce sera un oncle qui me demande,

une tante en train de mourir, une dame qui me voudra du bien. Il ne

s'agit que d'avoir l'argent nécessaire au voyage et à tout ce que vous

savez...

Cette nouvelle avait pour du Bousquier mille fois plus d'importance

que pour le chevalier de Valois; mais lui seul et le chevalier étaient

dans ce secret qui ne sera dévoilé que par le dénouement de cette

histoire. Pour le moment, il suffit de dire que le mensonge de Suzanne

introduisait une si grande confusion dans les idées du vieux garçon,

qu'il était incapable de faire une réflexion sérieuse. Sans ce trouble

et sans sa joie intérieure, car l'amour-propre est un escroc qui ne

manque jamais sa dupe, il aurait pensé qu'une honnête fille comme

Suzanne, dont le cœur n'était pas encore gâté, serait morte cent fois

avant d'entamer une discussion de ce genre, et de lui demander de

l'argent. Il aurait reconnu dans le regard de la grisette la cruelle

lâcheté du joueur qui assassinerait pour se faire une mise.

--Tu irais donc à Paris? dit-il.

En entendant cette phrase, Suzanne eut un éclair de gaieté qui dora ses

yeux gris, mais l'heureux du Bousquier ne vit rien.

--Mais oui, monsieur!

Du Bousquier commença d'étranges doléances: il venait de faire le

dernier payement de sa maison, il avait à satisfaire le peintre, le

maçon, le menuisier; mais Suzanne le laissait aller, elle attendait le

chiffre. Du Bousquier offrit cent écus. Suzanne fit ce qu'on nomme en

style de coulisse une fausse sortie, elle se dirigea vers la porte.

--Eh! bien, où vas-tu? dit du Bousquier inquiet. Voilà la belle vie de

garçon, se dit-il. Je veux que le diable m'emporte si je me souviens

de lui avoir chiffonné autre chose que sa collerette!... Et, paf! elle

s'autorise d'une plaisanterie pour tirer sur vous une lettre de change

à brûle-pourpoint.

--Mais, monsieur, dit Suzanne en pleurant, je vais chez madame Granson,

la trésorière de la Société Maternelle, qui, à ma connaissance, a

retiré quasiment de l'eau une pauvre fille dans le même cas.

--Madame Granson!

--Oui, dit Suzanne, la parente de mademoiselle Cormon, la présidente de

la Société Maternelle. Sous votre respect, les dames de la ville ont

créé là une Institution qui empêchera bien des pauvres créatures de

détruire leurs enfants, qu'on en a fait mourir une à Mortagne, voilà de

cela trois ans, la belle Faustine d'Argentan.

--Tiens, Suzanne, dit du Bousquier en lui tendant une clef, ouvre

toi-même le secrétaire, prends le sac entamé qui contient encore six

cents francs, c'est tout ce que je possède.

Le vieux fournisseur montra, par son air abattu, combien il mettait peu

de grâce à s'exécuter.

--Vieux ladre! se dit Suzanne.

Elle comparait du Bousquier au délicieux chevalier de Valois, qui

n'avait rien donné, mais qui l'avait comprise, qui l'avait conseillée,

et qui portait les grisettes dans son cœur.

--Si tu m'attrapes, Suzanne, s'écria-t-il en lui voyant la main au

tiroir, tu...

--Mais, monsieur, dit-elle en l'interrompant avec une royale

impertinence, vous ne me les donneriez donc pas, si je vous les

demandais?

Une fois rappelé sur le terrain de la galanterie, le fournisseur eut un

souvenir de son beau temps, et fit entendre un grognement d'adhésion.

Suzanne prit le sac et sortit, en se laissant baiser au front par le

vieux garçon, qui eut l'air de dire:--C'est un droit qui me coûte cher.

Cela vaut mieux que d'être engarrié par un avocat en Cour d'Assises,

comme le séducteur d'une fille accusée d'infanticide.

Suzanne cacha le sac dans une espèce de gibecière en osier fin qu'elle

avait au bras, et maudit l'avarice de du Bousquier, car elle voulait

mille francs. Une fois endiablée par un désir, et quand elle a mis

le pied dans une voie de fourberies, une fille va loin. Lorsque la

belle repasseuse chemina dans la rue du Bercail, elle songea que la

Société Maternelle présidée par mademoiselle Cormon lui compléterait

peut-être la somme à laquelle elle avait chiffré ses dépenses, et qui,

pour une grisette d'Alençon, était considérable. Puis elle haïssait

du Bousquier. Le vieux garçon avait paru redouter la confidence de

son prétendu crime à madame Granson; or, Suzanne, au risque de ne pas

avoir un liard de la Société Maternelle, voulut, en quittant Alençon,

empêtrer l'ancien fournisseur dans les lianes inextricables d'un cancan

de province. Il y a toujours chez la grisette un peu de l'esprit

malfaisant du singe. Suzanne entra donc chez madame Granson en se

composant un visage désolé.

Madame Granson, veuve d'un lieutenant-colonel d'artillerie mort à

Iéna, possédait pour toute fortune une maigre pension de neuf cents

francs, cent écus de rente à elle, plus un fils dont l'éducation et

l'entretien lui avaient dévoré ses économies. Elle occupait, rue du

Bercail, un de ces tristes rez-de-chaussée qu'en passant dans la

principale rue des petites villes le voyageur embrasse d'un seul coup

d'œil. C'était une porte bâtarde, élevée sur trois marches pyramidales;

un couloir d'entrée qui menait à une cour intérieure, et au bout duquel

se trouvait un escalier couvert par une galerie de bois. D'un côté

du couloir, une salle à manger et la cuisine; de l'autre, un salon à

toutes fins et la chambre à coucher de la veuve. Athanase Granson,

jeune homme de vingt-trois ans, logé dans une mansarde au-dessus du

premier étage de cette maison, apportait au ménage de sa pauvre mère

les six cents francs d'une petite place que l'influence de sa parente,

mademoiselle Cormon, lui avait fait obtenir à la Mairie de la ville, où

il était employé aux actes de l'État Civil. D'après ces indications,

chacun peut voir madame Granson dans son froid salon à rideaux jaunes,

à meuble en velours d'Utrecht jaune, redressant après une visite les

petits paillassons qu'elle mettait devant les chaises pour qu'on ne

salît pas le carreau rouge frotté; puis venant reprendre son fauteuil

garni de coussins et son ouvrage à sa travailleuse placée sous le

portrait du lieutenant-colonel d'artillerie entre les deux croisées,

endroit d'où son œil enfilait la rue du Bercail et y voyait tout

venir. C'était une bonne femme, mise avec une simplicité bourgeoise,

en harmonie avec sa figure pâle et comme laminée par le chagrin. La

rigoureuse modestie de la pauvreté se faisait sentir dans tous les

accessoires de ce ménage où respiraient d'ailleurs les mœurs probes

et sévères de la province. En ce moment le fils et la mère étaient

ensemble dans la salle à manger, où ils déjeunaient d'une tasse de

café accompagnée de beurre et de radis. Pour faire comprendre le

plaisir que la visite de Suzanne allait causer à madame Granson, il

faut expliquer les secrets intérêts de la mère et du fils. Athanase

Granson était un jeune homme maigre et pâle, de moyenne taille, à

figure creuse où ses yeux noirs, pétillants de pensée, faisaient comme

deux taches de charbon. Les lignes un peu tourmentées de sa face,

les sinuosités de la bouche, son menton brusquement relevé, la coupe

régulière d'un front de marbre, une expression de mélancolie causée par

le sentiment de sa misère, en contradiction avec la puissance qu'il

se savait, indiquaient un homme de talent emprisonné. Aussi, partout

ailleurs que dans la ville d'Alençon, l'aspect de sa personne lui

aurait-il valu l'assistance des hommes supérieurs, ou des femmes qui

reconnaissent le génie dans son incognito. Si ce n'était pas le génie,

c'était la forme qu'il prend; si ce n'était pas la force d'un grand

cœur, c'était l'éclat qu'elle imprime au regard. Quoiqu'il pût exprimer

la sensibilité la plus élevée, l'enveloppe de la timidité détruisait

en lui jusqu'aux grâces de la jeunesse, de même que les glaces de la

misère empêchaient son audace de se produire. La vie de province, sans

issue, sans approbation, sans encouragement, décrivait un cercle où

se mourait cette pensée qui n'en était même pas encore à l'aube de

son jour. D'ailleurs Athanase avait cette fierté sauvage qu'exalte la

pauvreté chez les hommes d'élite, qui les grandit pendant leur lutte

avec les hommes et les choses, mais qui, dès l'abord de la vie, fait

obstacle à leur avénement. Le génie procède de deux manières: ou il

prend son bien comme Napoléon et Molière aussitôt qu'il le voit, ou il

attend qu'on le vienne chercher quand il s'est patiemment révélé.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 2 / 49 段