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ŒUVRES COMPLÈTES
DE
H. DE BALZAC
LA
COMÉDIE HUMAINE
SEPTIÈME VOLUME
PREMIÈRE PARTIE
ÉTUDES DE MŒURS
DEUXIÈME LIVRE
PARIS--IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ
RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.
SCÈNES
DE LA
VIE DE PROVINCE
TOME III
LES RIVALITÉS:
(1re histoire) LA VIEILLE FILLE.--(2e histoire) LE CABINET DES
ANTIQUES.
LE LYS DANS LA VALLÉE.
PARIS
Ve ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR
RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 3.
1868
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
LE CHEVALIER DE VALOIS D'ALENÇON.
Son principal vice était de prendre du tabac dans une vieille
boîte d'or...
(LA VIEILLE FILLE.)]
DEUXIÈME LIVRE
SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE
LES RIVALITÉS
(PREMIÈRE HISTOIRE)
LA VIEILLE FILLE
MONSIEUR EUGÈNE-AUGUSTE-GEORGES-LOUIS MIDY DE LA GRENERAYE SURVILLE
Ingénieur au Corps royal des Ponts-et-Chaussées
_Comme un témoignage de l'affection de son beau-frère._
DE BALZAC.
Beaucoup de personnes ont dû rencontrer dans certaines provinces de
France plus ou moins de chevaliers de Valois: il en existait un en
Normandie, il s'en trouvait un autre à Bourges, un troisième florissait
en 1816 dans la ville d'Alençon, peut-être le Midi possédait-il le
sien. Mais le dénombrement de cette tribu valésienne est ici sans
importance. Tous ces chevaliers, parmi lesquels il en est sans doute
qui sont Valois comme Louis XIV était Bourbon, se connaissaient si peu
entre eux, qu'il ne fallait point leur parler des uns aux autres; tous
laissaient d'ailleurs les Bourbons en parfaite tranquillité sur le
trône de France, car il est un peu trop avéré que Henri IV devint roi
faute d'un héritier mâle dans la première branche d'Orléans, dite de
Valois. S'il existe des Valois, ils proviennent de Charles de Valois,
duc d'Angoulême, fils de Charles IX et de Marie Touchet, de qui la
postérité mâle s'est également éteinte, jusqu'à preuve contraire. Aussi
ne fut-ce jamais sérieusement que l'on prétendit donner cette illustre
origine au mari de la fameuse Lamothe-Valois, impliquée dans l'affaire
du collier.
Chacun de ces chevaliers, si les renseignements sont exacts, fut, comme
celui d'Alençon, un vieux gentilhomme, long, sec et sans fortune.
Celui de Bourges avait émigré, celui de Touraine s'était caché, celui
d'Alençon avait guerroyé dans la Vendée et quelque peu _chouanné_. La
majeure partie de la jeunesse de ce dernier s'était passée à Paris,
où la Révolution le surprit à trente ans au milieu de ses conquêtes.
Accepté par la haute aristocratie de la province pour un vrai
Valois, le chevalier de Valois d'Alençon avait, comme ses homonymes,
d'excellentes manières et paraissait homme de haute compagnie. Quant
à ses mœurs publiques, il avait l'habitude de ne jamais dîner chez
lui; il jouait tous les soirs, et s'était fait prendre pour un homme
très-spirituel. Son principal défaut consistait à raconter une foule
d'anecdotes sur le règne de Louis XV et sur les commencements de la
Révolution; et les personnes qui les entendaient la première fois les
trouvaient assez bien narrées. S'il avait la vertu de ne pas répéter
ses bons mots personnels et de ne jamais parler de ses amours, ses
grâces et ses sourires commettaient de délicieuses indiscrétions. Ce
bonhomme usait du privilége qu'ont les vieux gentilhommes voltairiens
de ne point aller à la messe; mais chacun avait une excessive
indulgence pour son irréligion en faveur de son dévouement à la cause
royale. Son principal vice était de prendre du tabac dans une vieille
boîte d'or ornée du portrait d'une princesse Goritza, charmante
Hongroise, célèbre par sa beauté sous la fin du règne de Louis XV, à
laquelle le jeune chevalier avait été longtemps attaché, dont il ne
parlait jamais sans émotion, et pour laquelle il s'était battu. Ce
chevalier, alors âgé d'environ cinquante-huit ans, n'en avouait que
cinquante, et pouvait se permettre cette innocente tromperie; car,
parmi les avantages dévolus aux gens secs et blonds, il conservait
cette taille encore juvénile qui sauve aux hommes aussi bien qu'aux
femmes les apparences de la vieillesse. Oui, sachez-le, toute la vie,
ou toute l'élégance qui est l'expression de la vie, réside dans la
taille. Mais comme il s'agit des vertus du chevalier, il faut dire
qu'il était doué d'un nez prodigieux. Ce nez partageait vigoureusement
sa figure pâle en deux sections qui semblaient ne pas se connaître,
et dont une seule rougissait pendant le travail de la digestion. Ce
fait est digne de remarque par un temps où la physiologie s'occupe
tant du cœur humain. Cette incandescence se plaçait à gauche. Quoique
les jambes hautes et fines, le corps grêle et le teint blafard du
chevalier n'annonçassent pas une forte santé, néanmoins il mangeait
comme un ogre, et prétendait avoir une maladie désignée en province
sous le nom de _foie chaud_, sans doute pour faire excuser son excessif
appétit. La circonstance de sa rougeur appuyait ses prétentions; mais
dans un pays où les repas se développent sur des lignes de trente
ou quarante plats et durent quatre heures, l'estomac du chevalier
semblait être un bienfait accordé par la Providence à cette bonne
ville. Selon quelques médecins, cette chaleur placée à gauche dénote un
cœur prodigue. La vie galante du chevalier confirmait ces assertions
scientifiques, dont la responsabilité ne pèse pas, fort heureusement,
sur l'historien. Malgré ces symptômes, monsieur de Valois avait une
organisation nerveuse, conséquemment vivace. Si son foie ardait, pour
employer une vieille expression, son cœur ne brûlait pas moins. Si son
visage offrait quelques rides, si ses cheveux étaient argentés, un
observateur instruit y aurait vu les stigmates de la passion et les
sillons du plaisir; car aux tempes la _patte d'oie_ caractéristique, et
au front les _marches du palais_ montraient des rides élégantes, bien
prisées à la cour de Cythère. En lui tout révélait les mœurs de l'homme
à femmes (_ladie's man_). Le coquet chevalier était si minutieux dans
ses ablutions que ses joues faisaient plaisir à voir, elles semblaient
brossées avec une eau merveilleuse. La partie du crâne que ses cheveux
se refusaient à couvrir brillait comme de l'ivoire. Ses sourcils comme
ses cheveux jouaient la jeunesse par la régularité que leur imprimait
le peigne. Sa peau déjà si blanche semblait encore extrablanchie par
quelque secret. Sans porter d'odeur, le chevalier exhalait comme
un parfum de jeunesse qui rafraîchissait son aire. Ses mains de
gentilhomme, soignées comme celles d'une petite-maîtresse, attiraient
le regard sur des ongles roses et bien coupés. Enfin, sans son nez
magistral et superlatif, il eût été poupin. Il faut se résoudre à gâter
ce portrait par l'aveu d'une petitesse. Le chevalier mettait du coton
dans ses oreilles et y gardait encore deux petites boucles représentant
des têtes de nègre en diamants, admirablement faites d'ailleurs; mais
il y tenait assez pour justifier ce singulier appendice en disant que
depuis le percement de ses oreilles ses migraines l'avaient quitté.
Nous ne donnons pas le chevalier pour un homme accompli; mais ne
faut-il point pardonner aux vieux célibataires, dont le cœur envoie
tant de sang à la figure, d'adorables ridicules, fondés peut-être sur
de sublimes secrets? D'ailleurs, le chevalier de Valois rachetait ses
têtes de nègres par tant d'autres grâces, que la société devait se
trouver suffisamment indemnisée. Il prenait vraiment beaucoup de peine
pour cacher ses années et pour plaire à ses connaissances. Il faut
signaler en première ligne le soin extrême qu'il apportait à son linge,
la seule distinction que puissent avoir aujourd'hui dans le costume les
gens comme il faut; celui du chevalier était toujours d'une finesse
et d'une blancheur aristocratiques. Quant à son habit, quoiqu'il fût
d'une propreté remarquable, il était toujours usé, mais sans taches
ni plis. La conservation du vêtement tenait du prodige pour ceux qui
remarquaient la fashionable indifférence du chevalier sur ce point;
il n'allait pas jusqu'à les râper avec du verre, recherche inventée
par le prince de Galles; mais monsieur de Valois mettait à suivre les
rudiments de la haute élégance anglaise une fatuité personnelle qui
ne pouvait guère être appréciée par les gens d'Alençon. Le monde ne
doit-il pas des égards à ceux qui font tant de frais pour lui? N'y
a-t-il pas en ceci l'accomplissement du plus difficile précepte de
l'Évangile qui ordonne de rendre le bien pour le mal? Cette fraîcheur
de toilette, ce soin seyait bien aux yeux bleus, aux dents d'ivoire et
à la blonde personne du chevalier. Seulement, cet Adonis en retraite
n'avait rien de mâle dans son air, et semblait employer le fard de la
toilette pour cacher les ruines occasionnées par le service militaire
de la galanterie. Pour tout dire, la voix produisait comme une
antithèse dans la blonde délicatesse du chevalier. A moins de se ranger
à l'opinion de quelques observateurs du cœur humain, et de penser que
le chevalier avait la voix de son nez, son organe vous eût surpris par
des sons amples et redondants. Sans posséder le volume des colossales
basses-tailles, le timbre de cette voix plaisait par un médium étoffé,
semblable aux accents du cor anglais, résistants et doux, forts et
veloutés. Le chevalier avait franchement répudié le costume ridicule
que conservèrent quelques hommes monarchiques, et s'était franchement
modernisé: il se montrait toujours vêtu d'un habit marron à boutons
dorés, d'une culotte à demi juste en pout-de-soie et à boucles d'or,
d'un gilet blanc sans broderie, d'une cravate serrée sans col de
chemise, dernier vestige de l'ancienne toilette française auquel il
avait d'autant moins su renoncer qu'il pouvait ainsi montrer son cou
d'abbé commendataire. Ses souliers se recommandaient par des boucles
d'or carrées, desquelles la génération actuelle n'a point souvenir,
et qui s'appliquaient sur un cuir noir verni. Le chevalier laissait
voir deux chaînes de montre qui pendaient parallèlement de chacun de
ses goussets, autre vestige des modes du dix-huitième siècle que les
Incroyables n'avaient pas dédaigné sous le Directoire. Ce costume de
transition qui unissait deux siècles l'un à l'autre, le chevalier le
portait avec cette grâce de marquis dont le secret s'est perdu sur la
scène française le jour où disparut Fleury, le dernier élève de Molé.
Sa vie privée était en apparence ouverte à tous les regards, mais en
réalité mystérieuse. Il occupait un logement modeste, pour ne pas dire
plus, situé rue du Cours, au deuxième étage d'une maison appartenant
à madame Lardot, la blanchisseuse de fin la plus occupée de la ville.
Cette circonstance expliquait la recherche excessive de son linge. Le
malheur voulut qu'un jour Alençon pût croire que le chevalier ne se fût
pas toujours comporté en gentilhomme, et qu'il eût secrètement épousé
dans ses vieux jours une certaine Césarine, mère d'un enfant qui avait
eu l'impertinence de venir sans être appelé.
--Il avait, dit alors un certain monsieur du Bousquier, donné sa main à
celle qui lui avait pendant si long-temps prêté son fer.
Cette horrible calomnie chagrina d'autant plus les vieux jours du
délicat gentilhomme, que la scène actuelle le montrera perdant une
espérance longtemps caressée, et à laquelle il avait fait bien des
sacrifices. Madame Lardot louait à monsieur le chevalier de Valois
deux chambres au second étage de sa maison pour la modique somme de
cent francs par an. Le digne gentilhomme, qui dînait en ville tous les
jours, ne rentrait jamais que pour se coucher. Sa seule dépense était
donc son déjeuner, invariablement composé d'une tasse de chocolat,
accompagnée de beurre et de fruits selon la saison. Il ne faisait de
feu que par les hivers les plus rudes, et seulement pendant le temps
de son lever. Entre onze heures et quatre heures, il se promenait,
allait lire les journaux et faisait des visites. Dès son établissement
à Alençon, il avait noblement avoué sa misère, en disant que sa
fortune consistait en six cents livres de rente viagère, seul débris
qui lui restât de son ancienne opulence et que lui faisait passer par
quartier son ancien homme d'affaires, chez lequel était le titre de
constitution. En effet, un banquier de la ville lui comptait, tous les
trois mois, cent cinquante livres envoyées par un monsieur Bordin de
Paris. Chacun sut ces détails à cause du profond secret que demanda le
chevalier à la première personne qui reçut sa confidence. Monsieur de
Valois récolta les fruits de son infortune: il eut son couvert mis dans
les maisons les plus distinguées d'Alençon et fut invité à toutes les
soirées. Ses talents de joueur, de conteur, d'homme aimable et de bonne
compagnie furent si bien appréciés qu'il semblait que tout fût manqué
si le connaisseur de la ville faisait défaut. Les maîtres de maison,
les dames avaient besoin de sa petite grimace approbative. Quand une
jeune femme s'entendait dire à un bal par le vieux chevalier: «Vous
êtes adorablement bien mise!» elle était plus heureuse de cet éloge
que du désespoir de sa rivale. Monsieur de Valois était le seul qui
pût bien prononcer certaines phrases de l'ancien temps. Les mots _mon
cœur_, _mon bijou_, _mon petit chou_, _ma reine_, tous les diminutifs
amoureux de l'an 1770 prenaient une grâce irrésistible dans sa bouche;
enfin, il avait le privilége des superlatifs. Ses compliments, dont il
était d'ailleurs avare, lui acquéraient les bonnes grâces des vieilles
femmes; ils flattaient tout le monde, même les hommes administratifs,
dont il n'avait pas besoin. Sa conduite au jeu était d'une distinction
qui l'eût fait remarquer partout: il ne se plaignait jamais, il
louait ses adversaires quand ils perdaient; il n'entreprenait point
l'éducation de ses partners, en démontrant la manière de mieux
jouer les coups. Lorsque, pendant la _donne_, il s'établissait de
ces nauséabondes dissertations, le chevalier tirait sa tabatière
par un geste digne de Molé, regardait la princesse Goritza, levait
dignement le couvercle, massait sa prise, la vannait, la lévigeait, la
façonnait en talus; puis, quand les cartes étaient données, il avait
garni les antres de son nez et replacé la princesse dans son gilet,
toujours à gauche! Un gentilhomme du _bon_ siècle (par opposition au
_grand_ siècle) pouvait seul avoir inventé cette transaction entre
un silence méprisant et l'épigramme qui n'eût pas été comprise. Il
acceptait les mazettes et savait en tirer parti. Sa ravissante égalité
d'humeur faisait dire de lui par beaucoup de personnes:--_J'admire
le chevalier de Valois!_ Sa conversation, ses manières, tout en lui
semblait être blond comme sa personne. Il s'étudiait à ne choquer ni
homme ni femme. Indulgent pour les vices de conformation comme pour
les défauts d'esprit, il écoutait patiemment, à l'aide de la princesse
Goritza, les gens qui lui racontaient les petites misères de la vie
de province: l'œuf mal cuit du déjeuner, le café dont la crème avait
tourné, les détails burlesques sur la santé, les réveils en sursaut,
les rêves, les visites. Le chevalier possédait un regard langoureux,
une attitude classique pour feindre la compassion, qui le rendaient un
délicieux auditeur; il plaçait un _ah!_ un _bah!_ un _Comment avez-vous
fait?_ avec un à-propos charmant. Il mourut sans que personne l'eût
jamais soupçonné de se remémorer les chapitres les plus chauds de son
roman avec la princesse Goritza, tant que duraient ces avalanches de
niaiseries. A-t-on jamais songé aux services qu'un sentiment éteint
peut rendre à la société, combien l'amour est sociable et utile? Ceci
peut expliquer pourquoi, malgré ses gains constants, le chevalier
restait l'enfant gâté de la ville, car il ne quittait jamais un salon
sans emporter environ six livres de gain. Ses pertes, que d'ailleurs
il faisait sonner haut, étaient fort rares. Tous ceux qui l'ont connu
avouent qu'ils n'ont jamais rencontré nulle part, même dans le Musée
égyptien de Turin, une si gentille momie. En aucun pays du monde le
parasitisme ne revêtit de si gracieuses formes. Jamais l'égoïsme le
plus concentré ne se montra ni plus officieux ni moins offensant que
chez ce gentilhomme, il valait une amitié dévouée. Si quelqu'un venait
prier monsieur de Valois de lui rendre un petit service qui l'eût
dérangé, ce quelqu'un ne s'en allait pas de chez le bon chevalier sans
être épris de lui, sans être surtout convaincu qu'il ne pouvait rien à
l'affaire ou qu'il la gâterait en s'en mêlant.
Pour expliquer la problématique existence du chevalier, l'historien
à qui la Vérité, cette cruelle débauchée, met le poing sur la gorge,
doit dire que dernièrement, après les tristes glorieuses journées
de juillet, Alençon a su que la somme gagnée au jeu par monsieur de
Valois allait par trimestre à cent cinquante écus environ, et que le
spirituel chevalier avait eu le courage de s'envoyer à lui-même sa
rente viagère, pour ne pas paraître sans ressources dans un pays où
l'on aime le positif. Beaucoup de ses amis (il était mort, notez ce
point!) ont contesté _mordicus_ cette circonstance, l'ont traitée
de fable en tenant le chevalier de Valois pour un respectable et
digne gentilhomme que les libéraux calomniaient. Heureusement pour
les fins joueurs, il se rencontre dans la galerie des gens qui les
soutiennent. Honteux d'avoir à justifier un tort, ces admirateurs le
nient intrépidement; ne les taxez pas d'entêtement, ces hommes ont le
sentiment de leur dignité: les gouvernements leur donnent l'exemple de
cette vertu qui consiste à enterrer nuitamment ses morts sans chanter
le _Te Deum_ de ses défaites. Si le chevalier s'est permis ce trait
de finesse, qui d'ailleurs lui aurait valu l'estime du chevalier de
Grammont, un sourire du baron de Fœneste, une poignée de main du
marquis de Moncade, en était-il moins le convive aimable, l'homme
spirituel, le joueur inaltérable, le ravissant conteur qui faisait
les délices d'Alençon? En quoi d'ailleurs cette action, qui rentre
dans les lois du libre arbitre, est-elle contraire aux mœurs élégantes
d'un gentilhomme? Lorsque tant de gens sont obligés de servir des
rentes viagères à autrui, quoi de plus naturel que d'en faire une,
volontairement, à son meilleur ami? Mais Laïus est mort... Au bout
d'une quinzaine d'années de ce train de vie, le chevalier avait amassé
dix mille et quelques cents francs. A la rentrée des Bourbons, un de
ses vieux amis, monsieur le marquis de Pombreton, ancien lieutenant
dans les mousquetaires noirs, lui avait, disait-il, rendu douze cents
pistoles qu'il lui avait prêtées pour émigrer. Cet événement fit
sensation, il fut opposé plus tard aux plaisanteries inventées par
_le Constitutionnel_ sur la manière de payer ses dettes employée par
quelques émigrés. Quand quelqu'un parlait de ce noble trait du marquis
de Pombreton devant le chevalier, ce pauvre homme rougissait jusqu'à
droite. Chacun se réjouit alors pour monsieur de Valois, qui allait
consultant les gens d'argent sur la manière dont il devait employer ce
débris de fortune. Se confiant aux destinées de la Restauration, il
plaça son argent sur le Grand-Livre au moment où les rentes valaient 56
francs 25 centimes. Messieurs de Lenoncourt et de Navarreins, desquels
il était connu, dit-il, lui firent obtenir une pension de cent écus
sur la cassette du Roi, et lui envoyèrent la croix de Saint-Louis.
Jamais on ne sut par quels moyens le vieux chevalier obtint ces deux
consécrations solennelles de son titre et de sa qualité; mais il
est certain que le brevet de la croix de Saint-Louis l'autorisait à
prendre le grade de colonel en retraite, à raison de ses services
dans les armées catholiques de l'Ouest. Outre sa fiction de rente
viagère, de laquelle personne ne s'inquiéta plus, le chevalier eut donc
authentiquement mille francs de revenu. Malgré cette amélioration,
il ne changea rien à sa vie ni à ses manières; seulement le ruban
rouge fit merveille sur son habit marron, et compléta pour ainsi dire
la physionomie du gentilhomme. Dès 1802, le chevalier cachetait ses
lettres d'un très-vieux cachet d'or, assez mal gravé, mais où les
Castéran, les d'Esgrignon, les Troisville pouvaient voir qu'il portait
_parti de France à la jumelle de gueules en barre, et de gueules à
cinq mâcles d'or aboutées en croix. L'écu entier sommé d'un chef de
sable à la croix palée d'argent. Pour timbre, le casque de chevalier.
Pour devise_: VALEO. Avec ces nobles armes, il devait et pouvait monter
dans tous les carrosses royaux du monde.
Beaucoup de gens ont envié la douce existence de ce vieux garçon,
pleine de parties de boston, de trictrac, de reversi, de whist et de
piquet bien jouées, de dîners bien digérés, de prises de tabac humées
avec grâce, de tranquilles promenades. Presque tout Alençon croyait
cette vie exempte d'ambition et d'intérêts graves; mais aucun homme n'a
une vie aussi simple que ses envieux la lui font. Vous découvrirez dans
les villages les plus oubliés des mollusques humains, des rotifères
en apparence morts, qui ont la passion des lépidoptères ou de la
conchyliologie, et qui se donnent des maux infinis pour je ne sais
quels papillons ou pour la _concha Veneris_. Non-seulement le chevalier
avait ses coquillages, mais encore il nourrissait un ambitieux désir
poursuivi avec une profondeur digne de Sixte-Quint: il voulait se
marier avec une vieille fille riche, sans doute dans l'intention de
s'en faire un marchepied pour aborder les sphères élevées de la cour.
Là était le secret de sa royale tenue et de son séjour à Alençon.
Un mercredi, de grand matin, vers le milieu du printemps de l'année 16,
c'était sa façon de parler, au moment où le chevalier passait sa robe
de chambre en vieux damas vert à fleurs, il entendit, malgré son coton
dans l'oreille, le pas léger d'une jeune fille qui montait l'escalier.
Bientôt trois coups furent discrètement frappés à sa porte; puis, sans
attendre la réponse, une belle personne se coula chez le vieux garçon.
--Ah! c'est toi, Suzanne? dit le chevalier de Valois sans discontinuer
son opération commencée qui consistait à repasser la lame de son rasoir
sur un cuir. Que viens-tu faire ici, cher petit bijou d'espièglerie?
--Je viens vous dire une chose qui vous fera peut-être autant de
plaisir que de peine.
--S'agit-il de Césarine?
--Je m'embarrasse bien de votre Césarine! dit-elle d'un air à la fois
mutin, grave et insouciant.
Cette charmante Suzanne, dont la comique aventure devait exercer
une si grande influence sur la destinée des principaux personnages
de cette histoire, était une ouvrière de madame Lardot. Un mot
sur la topographie de la maison. Les ateliers occupaient tout le
rez-de-chaussée. La petite cour servait à étendre sur des cordes
en crin les mouchoirs brodés, les collerettes, les canezous, les
manchettes, les chemises à jabot, les cravates, les dentelles, les
robes brodées, tout le linge fin des meilleures maisons de la ville.
Le chevalier prétendait savoir, par le nombre de canezous de la femme
du Receveur-Général, le menu de ses intrigues; car il se trouvait des
chemises à jabot et des cravates en corrélation avec les canezous
et les collerettes. Quoique pouvant tout deviner par cette espèce
de tenue en partie double des rendez-vous de la ville, le chevalier
ne commit jamais une indiscrétion, il ne dit jamais une épigramme
susceptible de lui faire fermer une maison (et il avait de l'esprit!)
Aussi prendrez-vous monsieur de Valois pour un homme d'une tenue
supérieure, et dont les talents, comme ceux de beaucoup d'autres,
se sont perdus dans un cercle étroit. Seulement, car il était homme
enfin, le chevalier se permettait certaines œillades incisives qui
faisaient trembler les femmes; néanmoins toutes l'aimèrent après
avoir reconnu combien était profonde sa discrétion, combien il avait
de sympathie pour les jolies faiblesses. La première ouvrière, le
factotum de madame Lardot, vieille fille de quarante-cinq ans, laide
à faire peur, demeurait porte à porte avec le chevalier. Au-dessus
d'eux, il n'y avait plus que des mansardes où se séchait le linge en
hiver. Chaque appartement se composait, comme celui du chevalier,
de deux chambres éclairées, l'une sur la rue, l'autre sur la cour.
Au-dessous du chevalier, demeurait un vieux paralytique, le grand-père
de madame Lardot, un ancien corsaire nommé Grévin, qui avait servi
sous l'amiral Simeuse dans les Indes, et qui était sourd. Quant à
madame Lardot, qui occupait l'autre logement du premier étage, elle
avait un si grand faible pour les gens de condition, qu'elle pouvait
passer pour aveugle à l'endroit du chevalier. Pour elle, monsieur de
Valois était un monarque absolu qui faisait tout bien. Une de ses
ouvrières aurait-elle été coupable d'un bonheur attribué au chevalier,
elle eût dit:--_Il est si aimable!_ Ainsi, quoique cette maison fût de
verre, comme toutes les maisons de province, relativement à monsieur
de Valois elle était discrète comme une caverne de voleurs. Confident
né des petites intrigues de l'atelier, le chevalier ne passait jamais
devant la porte, qui la plupart du temps restait ouverte, sans donner
quelque chose à ses petites chattes: du chocolat, des bonbons, des
rubans, des dentelles, une croix d'or, toutes sortes de mièvreries dont
raffolent les grisettes. Aussi le bon chevalier était-il adoré de ces
petites filles. Les femmes ont un instinct qui leur fait deviner les
hommes qui les aiment par cela seulement qu'elles portent une jupe, qui
sont heureux d'être près d'elles, et qui ne pensent jamais à demander
sottement l'intérêt de leur galanterie. Les femmes ont sous ce rapport
le flair du chien, qui dans une compagnie va droit à l'homme pour qui
les bêtes sont sacrées. Le pauvre chevalier de Valois conservait,
de sa première vie, le besoin de protection galante qui distinguait
autrefois le grand seigneur. Toujours fidèle au système de la petite
maison, il aimait à enrichir les femmes, les seuls êtres qui sachent
bien recevoir parce qu'ils peuvent toujours rendre. N'est-il pas
extraordinaire que, par un temps où les écoliers cherchent, au sortir
du collége, à dénicher un symbole ou à trier des mythes, personne n'ait
encore expliqué les filles du dix-huitième siècle? N'était-ce pas le
tournoi du quinzième siècle? En 1550, les chevaliers se battaient pour
les dames; en 1750, ils montraient leurs maîtresses à Longchamps;
aujourd'hui, ils font courir leurs chevaux; à toutes les époques, le
gentilhomme a tâché de se créer une façon de vivre qui ne fût qu'à lui.
Les souliers à la poulaine du quatorzième siècle étaient les talons
rouges du dix-huitième, et le luxe des maîtresses était en 1750 une
ostentation semblable à celle des sentiments de la Chevalerie-Errante.
Mais le chevalier ne pouvait plus se ruiner pour une maîtresse! Au
lieu de bonbons enveloppés de billets de caisse, il offrait galamment
un sac de pures croquignoles. Disons-le à la gloire d'Alençon, ces
croquignoles étaient acceptées plus joyeusement que la Duthé ne reçut
jadis une toilette en vermeil ou quelque équipage du comte d'Artois.
Toutes ces grisettes avaient compris la majesté déchue du chevalier
de Valois, et lui gardaient un profond secret sur leurs familiarités
intérieures. Les questionnait-on en ville dans quelques maisons sur le
chevalier de Valois, elles parlaient gravement du gentilhomme, elles
le vieillissaient; il devenait un respectable monsieur de qui la vie
était une fleur de sainteté; mais, au logis, elles lui auraient monté
sur les épaules comme des perroquets. Il aimait à savoir les secrets
que découvrent les blanchisseuses au sein des ménages, elles venaient
donc le matin lui raconter les cancans d'Alençon; il les appelait
ses gazettes en cotillon, ses feuilletons vivants; jamais monsieur
de Sartines n'eut d'espions si intelligents, ni moins chers, et qui
eussent conservé autant d'honneur en déployant autant de friponnerie
dans l'esprit. Notez que, pendant son déjeuner, le chevalier s'amusait
comme un bienheureux.
Suzanne, une de ses favorites, spirituelle, ambitieuse, avait en elle
l'étoffe d'une Sophie Arnould, elle était d'ailleurs belle comme la
plus belle courtisane que jamais Titien ait conviée à poser sur un
velours noir pour aider son pinceau à faire une Vénus; mais sa figure,
quoique fine dans le tour des yeux et du front, péchait en bas par
des contours communs. C'était la beauté normande, fraîche, éclatante,
rebondie, la chair de Rubens qu'il faudrait marier avec les muscles de
l'Hercule-Farnèse, et non la Vénus de Médicis, cette gracieuse femme
d'Apollon.
--Hé! bien, mon enfant, conte-moi ta petite ou ta grosse aventure.
Ce qui, de Paris à Pékin, aurait fait remarquer le chevalier, était
la douce paternité de ses manières avec ces grisettes; elles lui
rappelaient les filles d'autrefois, ces illustres reines d'Opéra,
dont la célébrité fut européenne pendant un bon tiers du dix-huitième
siècle. Il est certain que le gentilhomme qui a vécu jadis avec
cette nation féminine oubliée comme toutes les grandes choses, comme
les Jésuites et les Flibustiers, comme les Abbés et les Traitants,
a conquis une irrésistible bonhomie, une facilité gracieuse, un
laissez-aller dénué d'égoïsme, tout l'incognito de Jupiter chez
Alcmène, du roi qui se fait la dupe de tout, qui jette à tous les
diables la supériorité de ses foudres, et veut manger son Olympe en
folies, en petits soupers, en profusions féminines, loin de Junon
surtout. Malgré sa robe de vieux damas vert, malgré la nudité de
la chambre où il recevait, et où il y avait à terre une méchante
tapisserie en guise de tapis, de vieux fauteuils crasseux, où les murs
tendus d'un papier d'auberge offraient ici les profils de Louis XVI et
des membres de sa famille tracés dans un saule pleureur, là le sublime
testament imprimé en façon d'urne, enfin toutes les sentimentalités
inventées par le royalisme sous la Terreur; malgré ses ruines, le
chevalier se faisant la barbe devant une vieille toilette ornée de
méchantes dentelles respirait le dix-huitième siècle!... Toutes les
grâces libertines de sa jeunesse reparaissaient, il semblait riche de
trois cent mille livres de dettes et avoir son vis-à-vis à la porte.
Il était aussi grand que Berthier communiquant, pendant la déroute de
Moscou, des ordres aux bataillons d'une armée qui n'existait plus.
--Monsieur le chevalier, dit drôlement Suzanne, il me semble que je
n'ai rien à vous raconter, vous n'avez qu'à voir.
Et Suzanne se posa de profil, de manière à faire à ses paroles un
commentaire d'avocat. Le chevalier, qui, croyez-le bien, était un fin
compère, abaissa, tout en tenant le rasoir oblique à son cou, son œil
droit sur la grisette, et feignit de comprendre.
--Bien, bien, mon petit chou, nous allons causer tout à l'heure. Mais
tu prends l'avance, il me semble.
--Mais, monsieur le chevalier, dois-je attendre que ma mère me batte,
que madame Lardot me chasse? Si je ne m'en vais pas promptement à
Paris, jamais je ne pourrai me marier ici, où les hommes sont si
ridicules.
--Mon enfant, que veux-tu, la société change, les femmes ne sont
pas moins victimes que la noblesse de l'épouvantable désordre qui
se prépare. Après les bouleversements politiques viennent les
bouleversements dans les mœurs. Hélas! la femme n'existera bientôt plus
(il ôta son coton pour s'arranger les oreilles); elle perdra beaucoup
en se lançant dans le sentiment; elle se tordra les nerfs, et n'aura
plus ce bon petit plaisir de notre temps, désiré sans honte, accepté
sans façon, et où l'on n'employait les vapeurs que (il nettoya ses
petites têtes de nègre) comme un moyen d'arriver à ses fins; elles
en feront une maladie qui se terminera par des infusions de feuilles
d'oranger (il se mit à rire). Enfin le mariage deviendra quelque chose
(il prit ses pinces pour s'épiler) de fort ennuyeux, et il était si gai
de mon temps! Les règnes de Louis XIV et de Louis XV, retiens ceci, mon
enfant, ont été les adieux des plus belles mœurs du monde.
--Mais, monsieur le chevalier, dit la grisette, il s'agit des mœurs
et de l'honneur de votre petite Suzanne, et j'espère que vous ne
l'abandonnerez pas.
--Comment donc! s'écria le chevalier en achevant sa coiffure,
j'aimerais mieux perdre mon nom!
--Ah! fit Suzanne.
--Écoutez-moi, petite masque, dit le chevalier en s'étalant sur une
grande bergère qui se nommait jadis _une duchesse_ et que madame Lardot
avait fini par trouver pour lui.
Il attira la magnifique Suzanne en lui prenant les jambes entre ses
genoux. La belle fille se laissa faire, elle si hautaine dans la
rue, elle qui vingt fois avait refusé la fortune que lui offraient
quelques hommes d'Alençon autant par honneur que par dédain de leur
mesquinerie. Suzanne tendit alors son prétendu péché si audacieusement
au chevalier, que ce vieux pécheur, qui avait sondé bien d'autres
mystères dans des existences bien autrement astucieuses, eut toisé
l'affaire d'un seul coup d'œil. Il savait bien qu'aucune fille ne se
joue d'un déshonneur réel; mais il dédaigna de renverser l'échafaudage
de ce joli mensonge en y touchant.
--Nous nous calomnions, lui dit le chevalier en souriant avec une
inimitable finesse, nous sommes sage comme la belle fille dont nous
portons le nom; nous pouvons nous marier sans crainte, mais nous ne
voulons pas végéter ici, nous avons soif de Paris, où les charmantes
créatures deviennent riches quand elles sont spirituelles, et nous
ne sommes pas sotte. Nous voulons donc aller voir si la capitale des
plaisirs nous a réservé de jeunes chevaliers de Valois, un carrosse,
des diamants, une loge à l'Opéra. Les Russes, les Anglais, les
Autrichiens ont apporté des millions sur lesquels maman nous a assigné
une dot en nous faisant belle. Enfin nous avons du patriotisme, nous
voulons aider la France à reprendre son argent dans la poche de ces
messieurs. Hé! hé! cher petit mouton du diable, tout ceci n'est pas
mal. Le monde où tu vis criera peut-être un peu, mais le succès
justifiera tout. Ce qui est très-mal, mon enfant, c'est d'être sans
argent, et voilà notre maladie à tous deux. Comme nous avons beaucoup
d'esprit, nous avons imaginé de tirer parti de notre joli petit honneur
en attrapant un vieux garçon; mais ce vieux garçon, mon cœur, connaît
l'alpha et l'oméga des ruses féminines, ce qui veut dire que tu
mettrais plus facilement un grain de sel sur la queue d'un moineau que
de me faire croire que je suis pour quelque chose dans ton affaire. Va
à Paris, ma petite, vas-y aux dépens de la vanité d'un célibataire, je
ne t'en empêcherai pas, je t'y aiderai, car le vieux garçon, Suzanne,
est le coffre-fort naturel d'une jeune fille. Mais ne me fourre pas
là-dedans. Écoute, ma reine, toi qui comprends si bien la vie, tu me
ferais beaucoup de tort et beaucoup de peine: du tort? tu pourrais
empêcher mon mariage dans un pays où l'on tient aux mœurs; beaucoup de
peine? en effet, tu serais dans l'embarras, ce que je nie, finaude!
tu sais mon chou, que je n'ai plus rien, je suis gueux comme un rat
d'église. Ah! si j'épousais mademoiselle Cormon, si je redevenais
riche, certes je te préférerais à Césarine. Tu m'as toujours semblé
fine comme l'or à dorer du plomb, et tu es faite pour être l'amour
d'un grand seigneur. Je te crois tant d'esprit, que le tour que tu me
joues là ne me surprend pas du tout, je l'attendais. Pour une fille,
mais c'est jeter le fourreau de son épée. Pour agir ainsi, mon ange, il
faut des idées supérieures. Aussi as-tu mon estime!
Et il lui donna sur la joue la confirmation à la manière des évêques.
--Mais, monsieur le chevalier, je vous assure que vous vous trompez, et
que...
Elle rougit sans oser continuer, le chevalier avait, par un seul
regard, deviné, pénétré tout son plan.
--Oui, je t'entends, tu veux que je te croie! Eh! bien, je te crois.
Mais suis mon conseil, va chez monsieur du Bousquier. Ne portes-tu pas
le linge chez monsieur du Bousquier depuis cinq à six mois? Eh! bien,
je ne te demande pas ce qui se passe entre vous; mais je le connais,
il a de l'amour-propre, il est vieux garçon, il est très-riche, il a
deux mille cinq cents livres de rente et n'en dépense pas huit cents.
Si tu es aussi spirituelle que je le suppose, tu verras Paris à ses
frais. Va, ma petite biche, va l'entortiller, surtout sois déliée comme
une soie, et à chaque parole, fais un double tour et un nœud; il est
homme à redouter le scandale, et s'il t'a donné lieu de le mettre sur
la sellette... enfin, tu comprends, menace-le de t'adresser aux dames
du bureau de charité. D'ailleurs il est ambitieux. Eh! bien, un homme
doit arriver à tout par sa femme. N'es-tu donc pas assez belle, assez
spirituelle pour faire la fortune de ton mari? Hé! malepeste, tu peux
rompre en visière à une femme de la cour.
Suzanne, illuminée par les derniers mots du chevalier, grillait d'envie
de courir chez du Bousquier. Pour ne pas sortir trop brusquement,
elle questionna le chevalier sur Paris, en l'aidant à s'habiller. Le
chevalier devina l'effet de ses instructions, et favorisa la sortie de
Suzanne en la priant de dire à Césarine de lui monter le chocolat que
lui faisait madame Lardot tous les matins. Suzanne s'esquiva pour se
rendre chez sa victime, dont voici la biographie.
Issu d'une vieille famille d'Alençon, du Bousquier tenait le milieu
entre le bourgeois et le hobereau. Son père avait exercé les fonctions
judiciaires de Lieutenant-Criminel. Se trouvant sans ressources après
la mort de son père, du Bousquier, comme tous les gens ruinés de la
province, était allé chercher fortune à Paris. Au commencement de la
Révolution, il s'était mis dans les affaires. En dépit des républicains
qui sont tous à cheval sur la probité révolutionnaire, les affaires de
ce temps-là n'étaient pas claires. Un espion politique, un agioteur,
un munitionnaire, un homme qui faisait confisquer, d'accord avec le
Syndic de la Commune, des biens d'émigrés pour les acheter et les
revendre; un ministre et un général étaient tous également dans les
affaires. De 1793 à 1799, du Bousquier fut entrepreneur des vivres
des armées françaises. Il eut alors un magnifique hôtel, il fut un
des matadors de la finance, il fit des affaires de compte à demi avec
Ouvrard, tint maison ouverte, et mena la vie scandaleuse du temps, une
vie de Cincinnatus à sacs de blé récolté sans peine, à rations volées,
à petites maisons pleines de maîtresses, et où se donnaient de belles
fêtes aux Directeurs de la République. Le citoyen du Bousquier fut
l'un des familiers de Barras, il fut au mieux avec Fouché, très-bien
avec Bernadotte, et crut devenir ministre en se jetant à corps perdu
dans le parti qui joua secrètement contre Bonaparte jusqu'à Marengo.
Il s'en fallut de la charge de Kellermann et de la mort de Desaix que
du Bousquier ne fût un grand homme d'État. Il était l'un des employés
supérieurs du gouvernement inédit que le bonheur de Napoléon fit
rentrer dans les coulisses de 1793 (voyez _Une ténébreuse Affaire_). La
victoire opiniâtrement surprise à Marengo fut la défaite de ce parti,
qui avait des proclamations tout imprimées pour revenir au système
de la Montagne, au cas où le premier Consul aurait succombé. Dans la
conviction où il était de l'impossibilité d'un triomphe, du Bousquier
joua la majeure partie de sa fortune à la baisse, et conserva deux
courriers sur le champ de bataille: le premier partit au moment où
Mélas était victorieux; mais dans la nuit, à quatre heures de distance,
le second vint proclamer la défaite des Autrichiens. Du Bousquier
maudit Kellermann et Desaix, il n'osa pas maudire le premier Consul
qui lui devait des millions. Cette alternative de millions à gagner et
de ruine réelle priva le fournisseur de toutes ses facultés, il devint
imbécile pendant plusieurs jours, il avait abusé de la vie par tant
d'excès que ce coup de foudre le trouva sans force. La liquidation de
ses créances sur l'État lui permettait de garder quelques espérances;
mais, malgré ses présents corrupteurs, il rencontra la haine de
Napoléon contre les fournisseurs qui avaient joué sur sa défaite.
M. de Fermon, si plaisamment nommé _Fermons la caisse_, laissa du
Bousquier sans un sou. L'immoralité de sa vie privée, ses liaisons
avec Barras et Bernadotte déplurent au premier Consul encore plus que
son jeu de Bourse; il le raya de la liste des Receveurs-Généraux où,
par un reste de crédit, il s'était fait porter pour Alençon. De son
opulence, du Bousquier conserva douze cents francs de rente viagère
inscrite au Grand-Livre, un pur placement de caprice qui le sauva de
la misère. Ignorant le résultat de la liquidation, ses créanciers ne
lui laissèrent que mille francs de rente consolidés; mais ils furent
tous payés par la vente des propriétés, par les recouvrements et par
l'hôtel de Beauséant que possédait du Bousquier. Ainsi le spéculateur,
après avoir frisé la faillite, garda son nom tout entier. Un homme
ruiné par le premier Consul, et précédé par la réputation colossale
que lui avaient faite ses relations avec les chefs des gouvernements
passés, son train de vie, son règne passager, intéressa la ville
d'Alençon où dominait secrètement le royalisme. Du Bousquier furieux
contre Bonaparte, racontant les misères du premier Consul, les
débordements de Joséphine et les anecdotes secrètes de dix ans de
révolution, fut très-bien accueilli. Vers ce temps, quoiqu'il fût bien
et dûment quadragénaire, du Bousquier se produisit comme un garçon de
trente-six ans, de moyenne taille, gras comme un fournisseur, faisant
parade de ses mollets de procureur égrillard, à physionomie fortement
marquée, ayant le nez aplati mais à naseaux garnis de poils; des yeux
noirs à sourcils fournis et d'où sortait un regard fin comme celui de
monsieur de Talleyrand, mais un peu éteint; il gardait les nageoires
républicaines, et portait fort longs ses cheveux bruns. Ses mains,
enrichies de petits bouquets de poils à chaque phalange, offraient
la preuve d'une riche musculature par de grosses veines bleues,
saillantes. Enfin, il avait le poitrail de l'Hercule-Farnèse, et des
épaules à soutenir la rente. On ne voit aujourd'hui de ces sortes
d'épaules qu'à Tortoni. Ce luxe de vie masculine était admirablement
peint par un mot en usage pendant le dernier siècle, et qui se comprend
à peine aujourd'hui: dans le style galant de l'autre époque, du
Bousquier eût passé pour un vrai _payeur d'arrérages_. Mais, comme
chez le chevalier de Valois, il se rencontrait chez du Bousquier des
symptômes qui contrastaient avec l'aspect général de la personne.
Ainsi, l'ancien fournisseur n'avait pas la voix de ses muscles, non que
sa voix fût ce petit filet maigre qui sort quelquefois de la bouche de
ces phoques à deux pieds; c'était au contraire une voix forte mais
étouffée, de laquelle on ne peut donner une idée qu'en la comparant au
bruit que fait une scie dans un bois tendre et mouillé; enfin, la voix
d'un spéculateur éreinté.
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
DU BOUSQUIER.
Il avait conservé le costume à la mode au temps de sa gloire.
(LA VIEILLE FILLE.)]
Du Bousquier avait conservé le costume à la mode au temps de sa gloire:
les bottes à revers, les bas de soie blancs, la culotte courte en
drap côtelé de couleur cannelle, le gilet à la Robespierre et l'habit
bleu. Malgré les titres que la haine du premier Consul lui donnait
auprès des sommités royalistes de la province, monsieur du Bousquier
ne fut point reçu dans les sept ou huit familles qui composaient le
faubourg Saint-Germain d'Alençon, et où allait le chevalier de Valois.
Il avait tenté tout d'abord d'épouser mademoiselle Armande de Gordes,
fille noble sans fortune, mais de qui du Bousquier comptait tirer un
grand parti pour ses projets ultérieurs, car il rêvait une brillante
revanche. Il essuya un refus. Il se consola par les dédommagements que
lui offrirent une dizaine de familles riches qui avaient autrefois
fabriqué le point d'Alençon, qui possédaient des herbages ou des bœufs,
qui faisaient en gros le commerce des toiles, et où le hasard pouvait
lui livrer un bon parti. Le vieux garçon avait en effet concentré ses
espérances dans la perspective d'un heureux mariage, que ses diverses
capacités semblaient d'ailleurs lui promettre; car il ne manquait
pas d'une certaine habileté financière que beaucoup de personnes
mettaient à profit. Semblable au joueur ruiné qui dirige les néophytes,
il indiquait les spéculations, il en déduisait bien les moyens, les
chances et la conduite. Il passait pour être un bon administrateur, il
fut souvent question de le nommer maire d'Alençon; mais le souvenir
de ses tripotages dans les gouvernements républicains lui nuisirent,
il ne fut jamais reçu à la Préfecture. Tous les gouvernements qui se
succédèrent, même celui des Cent-Jours, se refusèrent à le nommer maire
d'Alençon, place qu'il ambitionnait, et qui, s'il l'avait obtenue,
aurait fait conclure son mariage avec une vieille fille sur laquelle
il avait fini par porter ses vues. Son aversion du gouvernement
impérial l'avait d'abord jeté dans le parti royaliste où il resta
malgré les injures qu'il y recevait; mais quand, à la première rentrée
des Bourbons, l'exclusion fut maintenue à la Préfecture contre lui,
ce dernier refus lui inspira contre les Bourbons une haine aussi
profonde que secrète, car il demeura patiemment fidèle à ses opinions.
Il devint le chef du parti libéral d'Alençon, le directeur invisible
des élections, et fit un mal prodigieux à la Restauration par
l'habileté de ses manœuvres sourdes et par la perfidie de ses menées.
Du Bousquier, comme tous ceux qui ne peuvent plus vivre que par la
tête, portait dans ses sentiments haineux la tranquillité d'un ruisseau
faible en apparence, mais intarissable; sa haine était comme celle
du nègre, si paisible, si patiente, qu'elle trompait l'ennemi. Sa
vengeance, couvée pendant quinze années, ne fut rassasiée par aucune
victoire, pas même par le triomphe des journées de juillet 1830.