Je n'ai encore vu Lombard qu'une fois. Bien que sa demeure soit à deux

pas de la mienne, je sors si peu, que je ne sais trop quand je lui

rendrai sa visite. Je lui dois cependant quelque reconnaissance. Il m'a

envoyé le gérant d'un journal en quête d'un poète. C'est ainsi que, par

son entremise, j'ai eu dernièrement quelques vers publiés, les premiers

qui aient vu le jour dans la capitale. Si ce journal se maintient, je

pourrais y acquérir un commencement de renommée.

Je vois Baille régulièrement chaque dimanche et chaque mercredi. Nous

ne rions guère; il fait un froid de loup et les plaisirs de Paris, si

plaisirs il y a, coûtent des sommes folles. Nous en sommes réduits

à parler du passé et de l'avenir, puisque le présent est si froid

et si pauvre. Peut-être l'été ramènera-t-il un peu de gaieté; si tu

viens comme tu le promets, au mois de mars, si je suis placé, si la

fortune nous sourit, alors pourrons-nous peut-être vivre un peu avec le

présent, sans trop regretter, sans trop désirer. Mais voilà bien des

si; il n'en faut qu'un qui manque pour que tout croule.

Ne me crois pas cependant complètement abruti. Je suis bien malade,

mais non encore mort. L'esprit veille et fait merveille. Je crois

même que je grandis dans la souffrance. Je vois, j'entends mieux. De

nouveaux sens qui me manquaient pour juger de certaines choses me sont

venus. Je saurais mieux peindre, il me semble, certains détails de la

vie, qu'il y a un an. En un mot, mon horizon se recule; et, si je puis

écrire un jour, ma touche sera plus ferme, car j'écrirai ce que j'aurai

senti.--Espoir! je travaille toujours à mon grand poème; Baille en

trouve l'idée grande; veuille Dieu que la forme réponde à la pensée.

Et toi, que fais-tu? Comment as-tu arrangé ta vie?--Devons-nous dire

adieu à nos rêves et la sottise viendra-t-elle traverser nos projets?

Réponds-moi un de ces jours, lorsque tu le jugeras à propos. Dès que je

serai entré chez Hachette, ou ailleurs, je t'en ferai part.

Baille me prie de te serrer la main pour lui. Il a tant de travail

qu'il ne peut t'écrire maintenant.

Mes respects à tes parents.--Je te serre la main.

Ton ami,

ÉMILE ZOLA.

11, rue Soufflot.

XLIII

Paris, le 29 septembre 1862.

Mon cher ami,

La foi est revenue; je crois et j'espère. Je me suis mis au travail

franchement; chaque soir je m'enferme dans ma chambre et jusqu'à minuit

j'écris ou je lis. Le meilleur résultat, c'est que j'ai retrouvé une

partie de ma gaieté.--Je me suis dit ceci: en travaillant les sots

parviennent, pourquoi n'essayerais-je pas de ce moyen? Je vais empiler

manuscrit sur manuscrit dans mon secrétaire, puis, un jour, je les

lâcherai un peu dans les journaux. J'ai déjà écrit trois nouvelles

d'environ trente pages, depuis le départ de Baille; je compte en

commettre une quinzaine et tâcher ensuite de les faire éditer quelque

part.--Je suis dans les bons jours; je ris et je ne m'ennuie plus.

Donne cette bonne nouvelle à Baille et dis-lui que ton retour achèvera

de me guérir des blessures du passé,--car franchement le passé était

pour beaucoup dans ma désespérance; il annulait presque l'avenir; m'en

voici complètement hors.

Il est un espoir qui a sans doute contribué à chasser mon spleen,

c'est celui de pouvoir presser bientôt ta main. Je sais que cela

n'est pas encore bien sûr, mais tu me permets d'espérer, c'est déjà

beaucoup. J'approuve complètement ton idée de venir travailler à Paris

et de te retirer ensuite en Provence. Je crois que c'est une façon

de se soustraire aux influences des écoles et de développer quelque

originalité si l'on en a.--Ainsi, si tu viens à Paris, tant mieux

pour toi et pour nous. Nous réglerons notre vie, passant deux soirées

ensemble par semaine et travaillant toutes les autres. Les heures où

nous nous verrons ne seront pas des heures perdues; rien ne me donne du

courage comme de causer quelque temps avec un ami.--Je t'attends donc.

Tu n'avais pas besoin d'affranchir le paquet que tu devais m'expédier;

je comptais bien payer le port. Mais, maintenant, la réflexion que tu

fais me fait réfléchir. Puisque tu fais des économies, je veux en faire

aussi. Tu remettras donc la toile à Baille qui me l'apportera.

Quant à la vue du barrage, je regrette vivement que la pluie t'empêche

d'y travailler. Dès que le soleil luira, reprends le chemin des grands

rochers, et tâche de terminer au plus tôt.--Si tu dois venir à Paris

avec Baille, apporte-moi toujours une esquisse, je m'en contenterai;

pourtant, si le tableau pouvait être terminé pour cette époque, ce n'en

irait que mieux. Tu as encore un grand mois.

J'ai vu Marguery. Nous sommes, hier au soir, restés ensemble jusqu'à

minuit. La vue de ce beau gros garçon m'a produit un singulier

effet.--C'était toute ma jeunesse qui, tout à coup, revivait à mes

yeux. Ce temps est si loin, tant de sensations ont effacé celles

du jeune âge, j'en suis demeuré presque tremblant pendant un quart

d'heure.--Quant à lui, tel je l'ai laissé, tel je l'ai revu. Aix a la

singulière propriété des bocaux.

Le sujet de concours pour le prix de peinture était, cette année:

_Coriolan supplié par sa mère Viturie_. Huit élèves sont montés en

loge; ils ont commis huit croûtes. Le sujet, stupide par lui-même, a

été traité huit fois stupidement. Il est curieux de penser combien

notre école historique est faible et combien notre école paysagiste

s'élève chaque jour. On pourrait, dans la poésie, faire la même

remarque, le genre didactique est mort; le genre lyrique n'a jamais eu

plus d'éclat que dans ce siècle.

Je pense que Baille est toujours à Nice. Je lui écrirai la semaine

prochaine.

Écris-moi lorsque tu auras quelque nouvelle certaine sur ton voyage

à me donner. Pense au barrage.--Je suis pressé par l'heure; je ne me

relis pas.

A bientôt. Je te serre la main.--Ton ami,

ÉMILE ZOLA.

* * * * *

LETTRES A MARIUS ROUX

XLIV

5 décembre 1864.

Mon cher Roux,

Je viens de lire ton article dans le _Mémorial_[3] qui m'a été envoyé.

Je te remercie mille fois de la façon charmante dont tu as présenté

aux Aixois mes _Contes à Ninon_. Je ne trouve nullement que ton compte

rendu soit provincial, comme tu me le disais hier au soir; il est

alerte, spirituellement écrit, et fort obligeant pour moi, ce qui, je

l'avoue, en double la valeur à mes yeux.

Nos compatriotes,--puisque tu veux que je sois Aixois, ce que j'accepte

avec quelques réserves,--nos compatriotes vont être, je l'espère,

enflammés d'un beau zèle et iront par bandes acheter le volume. Voilà

un succès dont une bonne part te reviendra.

Merci donc, mon cher collaborateur, et laisse-moi te serrer la main

deux fois aujourd'hui, et pour notre vieille amitié, et pour notre

jeune succès.

ÉMILE ZOLA.

XLV

14 novembre 1865.

Mon cher Roux,

Il est entendu que c'est toi qui parleras de mon livre.

Donc, merci à l'avance.

Tâche de faire une réclame à Baille, surtout à Cézanne, ce qui fera

plaisir à leurs familles.

Je t'envoie la note imprimée qui pourra peut-être te servir.

D'ailleurs, arrange cela comme bon te semblera.

Un peu de hâte seulement. J'ai besoin d'une bonne poussée avant la mise

en vente des livres d'étrennes.

Bon courage et tout à toi.

ÉMILE ZOLA.

XLVI

4 décembre 1865.

Mon cher ami,

Baille m'apporte ton article, et j'ai hâte de te remercier. Sans

flatterie, c'est encore le meilleur qui ait paru sur le livre.

Puis, il a pour moi un charme particulier; il est intime, si je puis

m'exprimer ainsi; il me semble te voir en pantoufles, t'entretenant

avec moi de mon œuvre, de nos amis, de nous tous qui luttons, comme tu

le dis si bien, et qui ignorons ce que l'avenir nous garde.

Que m'importe ce que pensent de moi Pierre ou Jean; je lis leurs

comptes rendus avec une grande indifférence, je considère leur prose

comme une bonne publicité commerciale. Mais ce que tu dis, toi, me va

au cœur; tu me connais et tu me juges en ami; tu parles de ceux qui me

sont chers; il va dans ton article un peu de ton âme qui l'anime et le

fait vivre pour moi d'une vie chère et puissante. Voilà pourquoi tes

paroles me sont plus précieuses que toutes celles qui ont été ou qui

seront dites par les gens autorisés en matière de critique littéraire.

Merci aussi pour Cézanne et pour Baille. Ce dernier, qui me quitte à

l'instant, me dit de te serrer vigoureusement la main. C'est fait.

Donne-moi l'autre, pour que je puisse en avoir au moins une à serrer en

mon nom.

Viens me voir, dès que tu pourras disposer d'un moment. Je suis cloué

devant mon bureau, et n'en puis bouger pour aller te chercher moi-même.

Tout à toi.

ÉMILE ZOLA.

XLVII

10 décembre 1866.

Mon cher Roux,

Je viens de lire ton article dans le _Mémorial_, et je t'en remercie

cordialement. C'est certainement une des pages les plus lestes et

les plus spirituelles que je connaisse de toi. Tu as trouvé le

moyen de me flatter énormément, et d'éreinter--énormément aussi--le

roman-feuilleton.

Merci pour mon livre et merci pour mes croyances littéraires.

Autre chose. Il est décidé que je ferai un article sur Mistral

dans le _Grand Journal_, et que je donnerai à cette étude tous les

développements que je voudrai. Si tu peux m'avoir des détails,

hâte-toi. Je désirerais aussi avoir le volume le plus tôt possible.

Aie l'obligeance de venir me serrer la main un de ces soirs, et nous

causerons de cette affaire.

Ton dévoué,

ÉMILE ZOLA.

XLVIII

16 mars 1867.

Merci mille fois, mon cher Roux. Tes notes sont excellentes et vont me

servir merveilleusement. Il y a là matière à quelques bons chapitres.

Le premier volume des _Mystères de Marseille_ paraîtra bientôt. Je te

l'adresserai, dès que j'en aurai un exemplaire.

Et, dès lors, nous pourrons songer au drame.

Ton bien dévoué,

ÉMILE ZOLA.

XLIX

28 mai 1867.

Mon cher Roux,

Pourrais-tu me rendre un service?

Arnaud me persécute pour que je lui procure l'acte de société qui a été

publié dans le _Petit Journal_, lorsque Millaud a mis la propriété de

ce journal en actions. Arnaud veut imiter cet exemple.

Je me suis présenté au _Petit Journal_, mais je m'y suis mal pris. J'ai

demandé tout sottement le numéro qui contenait l'acte de société en

question, et on m'a répondu tout carrément qu'on ne voulait pas me le

donner. Ils sont très méfiants, dans cette boutique-là; ils craignent

toujours qu'on ne les attaque. Me voilà mis à l'index, et il est

inutile que je tente davantage de leur arracher ce qu'ils ne veulent me

remettre.

Ne pourras-tu essayer d'obtenir l'acte d'une façon plus habile! Par

exemple, va trouver Escoffier, demande-lui à feuilleter une collection

du journal. L'acte a paru l'année dernière, je ne sais au juste à

quelle époque, vers les premiers mois, je crois. Tu prendras la date

exacte du numéro, si tu ne pouvais avoir une copie de la pièce. Enfin,

tu ferais pour le mieux. Il s'agit pour Arnaud d'intérêts importants.

Crois-tu pouvoir te charger de cette affaire et la terminer au plus tôt?

Arnaud m'a parlé.--de lui-même,--de notre drame. Je l'ai prié de

faire des ouvertures au directeur du Gymnase et de conclure en notre

nom. J'aurai sa réponse prochainement. Il faudrait nous hâter. Je te

donnerai bientôt un rendez-vous pour causer de cette affaire.

Ton dévoué,

ÉMILE ZOLA.

J'oubliais: l'acte de société a été publié, je crois, en premier Paris,

par _Timothée Trimm_. Cela facilitera tes recherches.

Excuse-moi de te donner une pareille besogne. C'est que, vraiment, j'ai

les bras liés, et que je ne sais plus comment faire.

L

3 juin 1867.

Mon cher Roux,

Je reçois une lettre d'Arnaud dans laquelle il est dit que le directeur

du Gymnase paraît bien disposé. Seulement ce directeur demande qu'on

lui abandonne les droits d'un certain nombre de représentations.

Je réponds à Arnaud par retour du courrier, et je crois pouvoir

lui dire, en ton nom et au mien, que nous sommes prêts à quelques

sacrifices. Mon avis est qu'il ne faudrait pas que ces sacrifices

fussent trop forts. Je voudrais bien m'entendre avec toi à ce sujet,

et au plus tôt. Si tu peux venir jeudi soir, après ta visite chez

Clément, tu me feras plaisir. Pour moi, je crois l'affaire du drame

terminée; mais il faut que je te lise la lettre d'Arnaud qui nous donne

d'excellents conseils pour la censure.

Si tu as fait un bout de plan, apporte-le.

A jeudi donc, s'il est possible, et tout à toi.

ÉMILE ZOLA

LI

4 juin 1867.

Mon cher Roux,

Je reçois ta lettre. Donc, à vendredi soir.

Je t'avoue qu'il se fait des trous dans mon budget. Je te prie--entre

nous--d'être ferme avec M. Clément.

Vendredi, je te donnerai le premier volume des _Mystères_ et ma

brochure sur Ed. Manet.

Tout à toi.

ÉMILE ZOLA.

Tourne, je te prie.

Il nous faudra entièrement bouleverser le roman. Il faut que l'affaire

de Roux soit méconnaissable, si nous voulons vaincre la censure. Mon

idée reste celle-ci. Un prologue dans lequel la naissance des deux

enfants est expliquée; suivre des routes différentes,--la route du vice

et la route de la vertu; au dénouement tout s'explique, la vertu est

récompensée et le vice puni. Il y a de belles scènes à trouver.

N'importe. Fais ton plan. Ce sera notre base de travail.

Pas de prêtre dans le drame, si ce n'est pour dire un grand bien de

l'église.

Tourne encore.

A la Bibliothèque on ne prête les journaux que _vingt et un ans_ après

leur apparition. Arnaud me tourmente toujours pour que je lui envoie

son acte. Comment faire? Tâche donc d'avoir une idée pour me sortir

d'embarras.

Après tout, Arnaud nous rend des services, et je ne voudrais pas faire

preuve de mauvaise volonté.

LII

8 juin 1867.

Mon cher Roux,

J'ai eu une atroce insomnie, la nuit dernière, et, ne pouvant dormir,

j'ai travaillé à notre drame. Je crois avoir trouvé des scènes très

saisissantes, toute une intrigue corsée et poignante. Ne fais rien, ne

bâtis rien, avant d'avoir reçu les notes que je rédige. Je t'enverrai

ces notes sans doute demain. Tu travailleras sur la donnée que je vais

te fournir, et, mardi soir, nous pourrons arrêter le plan.

A demain.

Tout à toi.

ÉMILE ZOLA.

LIII

16 juillet 1867.

Mon cher collaborateur,

Voici le dernier tableau.

J'ai arrangé plusieurs choses pour donner quelque vraisemblance à nos

gros mensonges.

Ainsi Granier et Lussac ne peuvent ignorer que Mathéus est caissier

chez Bernard (Granier y a vu Mathéus au deuxième acte).

Ah! mon pauvre ami, quel ours!

Fais copier tout ça au plus vite, et nous déchaînons la bête.

Je t'écrirai pour t'inviter à souper un de ces soirs, en célébration de

notre heureux accouchement.

A toi.

ÉMILE ZOLA.

LIV

Paris, 23 juillet 1867.

Mon cher Roux,

J'ai passé la journée d'hier dimanche à relire notre drame. Le copiste

n'a fait qu'une boulette grave; il a dû passer une page du manuscrit

dans le prologue. Dans la grande scène entre Aurany et Mathéus, il y a

un trou: après l'aparté de Lussac: «Ces hommes m'épouvantent, ils ont

le génie du mal...», se trouvent brusquement, dans la copie, ces mots

de Mathéus: «Voici mon petit moyen...»

Examine le manuscrit et rends-toi compte de l'erreur. Je le répète, ce

doit être une page entière qui a été passée. J'espère que cette page

n'a pas été égarée. En tous cas, apporte le manuscrit demain soir, et

nous verrons.

Les autres erreurs sont insignifiantes. Ton copiste est un homme

intelligent.

J'ai dû faire quelques petits changements, et, surtout, mettre un

grand nombre d'indications scéniques. Il faut que nous parcourions le

tout ensemble, rapidement. Je ne comprends pas du tout le décor de la

Canebière. Viens de bonne heure. Il faut en finir.

En somme, le drame se tient, et je compte sur un succès, si les

circonstances nous aident.

A demain soir. N'oublie pas le manuscrit.

Ton dévoué.

ÉMILE ZOLA.

LV

Paris, 14 août 1867.

Mon cher Roux,

Puisque le sieur Bellevaut[4] prend l'attitude d'un croquemitaine, je

te prie de faire, à l'occasion, la grosse voix, pour lui montrer que

nous ne sommes pas des petits enfants et qu'on ne nous avale pas d'une

bouchée. Sois ferme et digne.

Nous devons forcément accepter le renvoi en octobre. Mais il ne faut

pas pour cela laisser dormir les choses. Fais comprendre à la bête

féroce que tu n'as qu'un mois à rester là-bas et _que tu ne veux pas

partir avant d'avoir tout réglé_. Là est le grand point. Bellevaut te

dira sans doute qu'il a le temps, que rien ne presse. Insiste, force-le

à arrêter tout de suite avec toi le drame tel qu'il doit être joué.

Fais les quelques corrections dont nous sommes convenus, puis retourne

auprès du directeur et _oblige-le_ à revoir la pièce avec toi, à faire

les changements nécessaires, en un mot à donner au manuscrit sa forme

définitive. Cela est de la dernière importance. Ne fais copier la

pièce que lorsque toutes les modifications auront été faites. Et, pour

arriver à ce résultat, donne pour unique et bonne raison ton court

séjour à Marseille. Lorsque le manuscrit sera mûri à point, remets-le

à des copistes, qu'Arnaud te trouvera,--et occupe-toi ensuite de la

censure. Tu le comprends, lorsque tu reviendras ici, il faut que

Bellevaut n'ait plus qu'à monter et à jouer la pièce, afin que nous

n'ayons pas des embarras avec lui, à deux cents lieues de distance.

Ta conduite est donc toute tracée: avant tout, arrêter le manuscrit,

puis le faire copier, puis obtenir le permis de la censure. Si tout

cela marche convenablement, tu exigeras un commencement d'étude avant

ton départ, afin de pouvoir assister à une ou deux répétitions. Ce

serait uniquement pour voir la chose à la scène. Ensuite, les artistes

mettront tout l'intervalle qu'ils voudront entre les premières et les

dernières répétitions. Je tiens énormément à ce que tu puisses te

rendre compte de la mise en scène.

Je ne saurais trop te le répéter, l'important est d'en finir avec les

remaniements que demande Bellevaut. Lorsque la pièce sera décidément

arrêtée, nous pourrons attendre en paix. Jusque-là nous sommes dans le

vague.

Bellevaut trouve la pièce trop longue. Elle n'est certes pas plus

longue que les longs mélodrames qui sont au répertoire. Enfin, coupe,

s'il est nécessaire, quelques scènes épisodiques. Le malheur est que

toutes les scènes me paraissent utiles. Il est bien entendu que nous

conservons l'attitude de nos héros. Il ne faut pas permettre qu'on

touche à Daniel: il est l'originalité, la vie de la pièce. D'ailleurs,

tu verras. Tant que les coupures ne seront pas faites dans le vif du

drame, tu peux couper sans me prévenir; autrement, avertis-moi. Je ne

veux pas du tout me laisser manger par M. Bellevaut, et, en somme,

je tiens à nos personnages et à nos phrases, puisqu'il veut faire le

méchant. Défends-toi hardiment, au risque de tout casser. J'avoue que

je suis très en colère contre le grossier personnage dont tu me traces

un si vilain portrait.

Conserve intact notre manuscrit primitif. Il nous fera besoin pour le

volume et pour les autres théâtres où nous n'aurons pas affaire à un

ogre.

Tiens-moi au courant. Je ne serai pas tranquille que lorsque Bellevaut

aura accepté le manuscrit. Aurons-nous une actrice suffisante pour le

rôle de Clairon? Va donc un peu au théâtre.

Arnaud te donnera un bon coup de main. Dis-lui ce que nous avons décidé

pour la publicité. Avant ton départ, parle-lui de la publication du

drame dans le _Messager_, et vois ce qu'il en dit. Lui seul peut et

_doit_ nous imprimer notre ours.

Écris-moi dès que tu auras revu Bellevaut et que vous aurez décidé la

nature et le nombre des changements. Hâte-toi, car tu as peu de temps,

et il peut se présenter des obstacles. Il faut que tu ne laisses aucun

empêchement derrière toi.

Mon pauvre ami, voilà bien de la besogne, et je ne puis collaborer à

tes soucis. Tu seras deux fois le père de notre drame.

Ma mère et ma femme te présentent leurs amitiés.

Une bonne poignée de main.

ÉMILE ZOLA.

Mes compliments empressés à ta famille. Va donc voir Paul, à Aix, et

dis-lui de m'écrire; je suis sans nouvelles de lui depuis un mois.

Tu comprends pourquoi il est préférable d'arrêter les corrections avec

Bellevaut, et de faire ces corrections, avant de confier le manuscrit

aux copistes. D'abord, il est inutile de faire copier ce que l'on doit

retrancher. Ensuite, il est peu prudent de nous mettre sur le dos les

frais de deux nouvelles copies, sans avoir un oui formel de Bellevaut.

Et tu n'auras ce oui formel que lorsque la forme de la pièce sera

définitivement arrêtée.--Je t'engage à faire valoir ces raisons auprès

de Bellevaut pour le décider à revoir sur-le-champ la pièce avec toi;

dis-lui,--et donne les raisons,--que tu ne peux faire copier la pièce

sans que le manuscrit soit tel qu'il doit être.

D'ailleurs, la bonne volonté de Bellevaut ne nous est encore nullement

prouvée. Il faut nous défier des enthousiasmes d'Arnaud, qui voit

toujours tout en rose. Il m'a écrit que Bellevaut était charmé du

drame, et on t'a assuré que Bellevaut serait ravi de nous jouer. Tout

cela est bel et bon. Mais je te prie de savoir par toi-même si le

ravissement de Bellevaut est vraiment tel que le voit Arnaud. D'après

la réception que l'ogre t'a faite, je ne vois pas tout couleur de

rose. Avant de faire les frais de copie, il me semble nécessaire

de savoir nettement à quoi nous en tenir. Et, je le répète pour la

dixième fois peut-être, nous ne saurons à quoi nous en tenir que,

lorsque les corrections faites, Bellevaut te dira: «Maintenant tout va

parfaitement, et je jouerai le drame tel qu'il est là, lorsque j'aurai

trois copies et que la censure aura prononcé.»

LVI

Paris, 25 août 1867.

Mon cher ami, j'ai reçu ta lettre qui est excellente. Tout va pour

le mieux. Mille fois merci pour tes peines. Tu as parfaitement fait

d'effacer quelques phrases dans le prologue, et d'atténuer le rôle

de Clairon. J'approuve aussi,--puisqu'il le faut,--l'explication des

toilettes de Clairon, achetées à l'aide de ses économies. Seulement,

je crains que la situation de notre héroïne ne soit guère comprise

aux Aygalades et chez Sauvaire. Lorsque ce dernier était son amant,

heureuse ou non, elle allait au bras de cet homme, et sa présence

était toute naturelle. Maintenant, son désir de suivre Daniel peut

expliquer sa venue, mais sa conduite n'en reste pas moins très étrange,

et on ne comprend plus son attitude devant le maître portefaix. Il

y a là une nuance que tu dois saisir. Je le dis ces choses, non pas

pour désapprouver tes changements, que je crois comme toi nécessaires,

mais pour te prier de glisser çà et là quelques mots qui éclaircissent

la situation. Ainsi, je vois du premier coup d'œil quelques petits

détails: il est nécessaire de dire que Clairon a accepté le bras de

Sauvaire pour aller aux Aygalades et qu'elle accepte ses hommages,

quitte à ne jamais l'en récompenser; si elle n'a pas ouvertement

Sauvaire pour chaperon, elle se promène dans la fête comme une âme

en peine, et l'effet comique, «Ah! mon Dieu!» est amoindri. De même,

pour sa présence chez le maître portefaix. Remarque que si nous

n'établissons pas un lien quelconque entre elle et Sauvaire, la raison

de leur présence vis-à-vis l'un de l'autre n'apparaît pas. Il faudrait

absolument que leur position respective fût nettement indiquée dans

une scène placée dès le commencement du tableau des Aygalades. Il est

d'autant plus facile de poser cette situation, que cette situation

n'est plus scabreuse du tout. Si nous ne la posons pas carrément, le

public ne comprendra peut-être pas, et verra en Clairon ce que nous

avions fait d'elle d'abord, une prostituée. D'ailleurs, tu dois avoir

les mêmes craintes que moi, et je suis certain que tu t'es attaché à

donner au rôle difficile de notre héroïne le plus de vraisemblance

possible. Ne crains pas d'être clair surtout. La scène du collier est

bonne, elle sert à faire croire aux invités de Sauvaire que Clairon a

succombé. C'est là sans doute ta pensée. Et j'applaudis.

Je ne te parle pas des autres rôles puisque tu n'y fais aucun

changement.

Correspondance: Lettres de jeunesse · 第 18 / 19 段