l'Enfant de la Louve», d'autant plus que Clairon, _troisième édition_,
n'est plus une louve, et qu'ainsi ce sous-titre va contre le véritable
sens de la pièce. D'ailleurs, d'après ce que tu me dis, j'ai grand'peur
que le roman ne nuise au drame, et je voudrais comme toi tâcher de nous
sortir de ce mauvais pas. Il faut être carré. Je propose simplement de
changer notre titre et d'appeler la pièce: _les Drames de Marseille_.
Vois si Bellevaut accepte cela. Mais pas de sous-titre, s'il est
possible. Je les déteste. D'autre part, si tu crois réellement qu'il
y a un parti quelconque contre moi, nous pourrions faire annoncer
habilement dans une feuille marseillaise que le drame ne ressemble
pas du tout au roman. Tout cela est grave, je le sais, et peut-être
ferions-nous mieux de laisser aller les choses. Attendons, si tu
veux, ton retour ici, pour décider cette grosse question. La première
représentation est seule à craindre; on saura ensuite à quoi s'en tenir.
Tu as fait faire, me dis-tu, une copie de la pièce. Tu ne me dis pas
combien cela t'a coûté. Je ne pense pas que tu aies besoin d'argent à
Marseille. En tous cas, écris-moi, si tu veux que je t'adresse ma part
des frais.
Donc, tu n'as plus qu'à revoir Bellevaut et à t'occuper de la censure.
Tâche de mener rondement tes rapports avec les gardiens de la morale
publique. Il faut que nous ayons l'autorisation avant ton retour. Quant
à Bellevaut, puisqu'il est charmant, tout ira bien. Continue à lui
prouver que le drame n'est pas trop long, et ne lui accorde, autant que
possible, aucune coupure.
Autre chose. Tu me dis que nous passerons avant _Hernani_. Cela est
bien vague. J'ai le projet,--peu arrêté, il est vrai,--d'aller à
Marseille pour la première. Je désirerais savoir si nous serons joués
au commencement ou à la fin d'octobre. A huit jours près, tu peux
m'envoyer ce renseignement.--Le malheur est que si je ne suis pas là,
nous n'aurons aucune garantie pour le respect de notre prose. J'ai peur
qu'on n'abîme singulièrement notre manuscrit. Avant de t'éloigner, tu
feras bien de t'occuper des représentations, comme si je ne devais pas
aller à Marseille. Laisse là-bas un représentant. Tâche de composer une
salle. Règle la question des billets, le service à faire à la presse.
En un mot, agis comme si tu étais à la veille de la première.--Il est
une autre question grave. Il faut que la pièce soit imprimée pour
pouvoir être lancée dans les autres théâtres. Vois si Arnaud est
disposé à nous prêter son journal ou simplement à imprimer la pièce en
volume. Il est entendu que, dans ces questions, tu as plein pouvoir
pour traiter.
Je vais lancer la réclame au _Figaro_. Si elle passe, je t'enverrai
le numéro qui la contiendra, et tu pourras faire une tournée dans les
journaux de Marseille. Vois surtout Émile Barlatier[5], en mon nom.
Tu me dis que le roman «a produit une fâcheuse impression». Cela est
vague. Tâche donc d'avoir des détails, pour me les donner à ton retour.
Je désirerais connaître nettement la position. On affirme que tout le
peuple est avec moi (c'est un jeune Provençal dont je viens de recevoir
la visite, qui m'a dit cela). On me dit en outre qu'Arnaud seul est mis
en cause et qu'on me place à part. Est-ce pour me faire plaisir qu'on
me conte ces choses? Je ne sais. Tu seras assez mon ami pour me dire
la vérité. Vois ce que c'est que «la fâcheuse impression», et vois-le
de près. Je n'ai pas besoin de t'en dire davantage. Tu sauras m'avouer
où j'en suis dans l'amitié des Provençaux.--Surtout ne parle pas de
cabale, même à tes plus intimes amis. Ce serait le moyen d'y faire
songer quelque malintentionné. Il suffit de parler de cabale pour qu'il
en naisse une sur-le-champ. Parle au contraire du grand succès probable
et répands le bruit que le drame ne ressemble pas au roman. D'ailleurs,
s'il y a mauvaise foi avec nous, je suis disposé à faire un tapage de
tous les diables.
Écris-moi quand tu auras revu Bellevaut, quand tu auras une réponse de
la censure, en un mot quand tu auras des nouvelles quelconques.
Mes compliments sincères à ta famille. Tu as les amitiés des miens, et
une bonne poignée de main de moi.
ÉMILE ZOLA.
LVII
Paris, 4 septembre 1867.
Mon cher Roux,
Je ne suis pas affamé de nouvelles, mais j'aurais désiré pourtant que
tu répondisses sur-le-champ à la question que je te posais relativement
à l'époque exacte où serait joué notre drame. Cela est d'une grande
importance pour moi. Je n'ai pas abandonné mon idée de voyage, et, si
la pièce ne passe pas plus tard que le 15 octobre, j'irai sans doute à
Marseille, je partirai vers la fin de septembre. Dans ce cas, il faut
que je fasse mes préparatifs, il faut surtout que je prévienne Paul,
qui reviendrait sur-le-champ à Paris, si j'abandonnais mon projet, ou
qui m'attendrait, si je lui donnais suite. Tu vois donc que j'ai un
vif intérêt à savoir si les _Mystères_ peuvent être joués vers le 15
octobre. Je te prie de voir M. Bellevaut et de lui dire que nous tenons
particulièrement à ce qu'il ne rejette pas plus loin la représentation.
On annonce _Hernani_, on annonce _la Grande Duchesse;_ jusqu'où cela
ira-t-il? bon Dieu! Je vois mon voyage tombé dans l'eau, car je n'irai
certainement pas là-bas, si je ne dois y trouver aucun ami, et je ne
puis pousser l'égoïsme jusqu'à retenir Paul à Aix indéfiniment. Avant
de quitter Marseille, tâche donc d'obtenir une date fixe, la plus
rapprochée possible, afin que je puisse savoir à quoi m'en tenir.
Je ne te parle pas de la censure, ni des corrections, ni de rien. Tu me
parleras de tout cela à ton retour. Tâche de ne rien laisser en suspens
derrière toi. N'oublie pas de t'inquiéter de l'impression de la pièce,
soit dans le _Messager_, soit en volume.--Si tu n'as que le temps de
m'écrire un mot pour me donner la date que je te demande, ne me parle
pas du reste, puisque nous devons nous voir la semaine prochaine.
Autre chose: j'ai reçu le _Sémaphore_, le numéro que tu m'as envoyé,
et je regrette qu'on ne s'y soit pas servi de la formule dont nous
étions convenus: «Nous lisons dans le _Figaro_, etc.» Cela aurait
fait, je crois, plus d'effet; la note publiée a l'air trop local. Il
faut absolument que tu trouves un autre journal où l'on dise que la
presse parisienne a annoncé notre drame. (Tu ignores peut-être que la
plupart des journaux, _le Temps, l'Époque, la Liberté_, ont reproduit
la note du _Figaro_.) Tu comprends que les Marseillais ne doivent pas
ignorer que Paris _s'est ému_ à la nouvelle de notre tentative de
décentralisation. Il serait bon de le faire dire et même de le faire
répéter quatre ou cinq fois.--Qu'as-tu fait au _Mémorial_ et à la
_Gazette du Midi?_ Cette dernière m'est hostile.
Un mot de réponse, et à bientôt.
Mille compliments aux tiens. Tu as les compliments de ma femme et de ma
mère.
Ton dévoué.
ÉMILE ZOLA.
J'ai fini ce matin mon roman qui paraît dans l'_Artiste_. Je respire et
je me sens des envies de dormir jusqu'à ce soir.
LVIII
17 septembre 1867.
Mon cher Roux,
J'ai vu plusieurs éditeurs parisiens, et j'ai acquis la certitude
qu'une pièce jouée en province ne peut être publiée qu'en province. A
Paris, on ne croit pas à la décentralisation,--on m'a presque ri au
nez. Donc, nous ne pouvons compter que sur Arnaud. J'attends une lettre
de lui, et, en lui répondant, je le pousserai à imprimer notre drame au
plus vite.
D'autre part, je suis allé chez Péragallo donner mon pouvoir. J'ai
parlé des _billets d'usage_, et l'on n'a pas su ce que je voulais dire.
L'agent de la Société a droit à quatre places, voilà tout. Donc ne
forçons pas le sieur Péragallo à mettre le nez dans l'inconnu. Mais
je suis d'avis que M. Peysse demande à M. Bellevaut ce qu'il a voulu
dire par _les billets d'usage_. Peut-être y a-t-il là quelque bénéfice
_illicite_ que je ne suis pas d'avis de laisser échapper. Charge-toi
d'approfondir cette question.
Sais-tu que l'agence nous prend 10 p. 100, ce qui joint aux 20 p. 100
promis à Bellevaut fait 30 p. 100. Nous sommes volés.
Dès que tu auras des nouvelles, communique-les-moi, demande la date
_probable_ de la première.
A toi.
ÉMILE ZOLA
LIX
Marseille, 4 octobre 1867.
Mon cher Roux,
J'ai vu Arnaud que ta lettre ne paraît pas avoir trop ému. D'ailleurs,
je n'ai fait que lui serrer la main, me réservant de lui parler
affaire, après le succès ou la chute. Ma position restera très fausse
jusque-là. Demain soir, je serai fixé.
Je viens de voir M. Peysse. Voici en quelques lignes le résumé de
notre conversation. Les artistes sont bien disposés, mais Bellevaut
l'est très mal; il élève en outre une question d'intérêt que je
réglerai demain avec lui. (M. Peysse me conduira à lui, à onze heures,
et j'assisterai peut-être encore à une répétition.)--Les coupures,
paraît-il, se réduisent à des retranchements (nombreux) de phrases;
pas une scène n'aurait été coupée; en somme, le mal est sans doute
moindre que nous ne le pensions.--Peysse parait compter sur un _succès
ordinaire_. Il est évident que tous ces gens-là n'ont pas foi en notre
génie, et ils ont bien raison.
Je n'ajoute rien. Tout ceci est pour te tenir en haleine. Demain je
saurai à quoi m'en tenir, et dimanche matin je t'enverrai un télégramme.
Je n'ai pu voir ta famille aujourd'hui, et je doute d'avoir demain le
temps nécessaire pour lui rendre visite. En tout cas, ce sera pour
dimanche.
Si tu as besoin de m'écrire, adresse-moi ta lettre chez Arnaud. Quant
à moi, je ne t'écrirai plus que pour te donner des détails, après la
consommation du crime. Je m'occuperai de l'impression en volume, s'il y
a lieu, soit chez Arnaud, soit ailleurs.
A bientôt, et pas de cauchemars.
Ton dévoué.
ÉMILE ZOLA.
LX
Télégramme du 6 octobre 1867.
Paris, Marseille, 523, 1867, 51.
Monsieur Roux, 13, rue Neuve-Guillemin, Paris.
Applaudissements durant les actes, applaudissements et sifflets toile
baissée. Succès incertain.
ZOLA.
LXI
Marseille, 6 octobre 1867.
Mon cher Roux,
Je complais t'écrire longuement, mais le courage me manque. Quand je te
verrai, je te raconterai la soirée d'hier. Voici quelques brefs détails.
En somme, c'est un succès contesté, qui peut se tourner en chute
complète, ce soir. Comme je le l'ai dit dans ma dépêche, le
commencement de la pièce a bien marché. Les tableaux: _Les Aygalades_
et _Le crime_, n'ont pas donné ce que nous en attendions, et dès lors
la pièce a langui. Elle s'est un peu relevée vers la fin. Jusqu'au
dernier moment, la salle n'avait ni sifflé, ni chuté, ni donné
aucune marque d'improbation. Seulement, lorsque le rideau est tombé
sur le: _Il nous a maudits_, de Clairon, des applaudissements trop
vifs ont amené quelques coups de sifflet. Il y a eu lutte, et les
applaudissements continuant, on a exigé les noms des auteurs. On nous a
nommés. Nouvelle bataille de courte durée, les applaudissements l'ont
emporté!
Ce soir dimanche, tout va se décider.
Il y a eu, à coup sûr, une petite cabale. Les sifflets sont partis
des premières, aux places réservées. Peysse est certain de la chose,
et Bellevaut croit que c'est la petite presse marseillaise qui s'est
égayée. Drôle de façon de s'égayer. En somme, l'honneur est sauf, mais
nous ne tenons pas un succès de «bon aloi», comme dit cet excellent
homme des contributions indirectes.
Quant à la pièce en elle-même, elle m'a paru trop longue, véritablement
ennuyeuse. On a commencé à huit heures et fini à une heure. Le public
était las. Si nous avions assisté aux répétitions et fait les coupures
nécessaires, tout aurait marché. C'est l'opinion de tous ceux qui
ont causé avec moi. Je viens d'aller voir Bellevaut et d'essayer de
faire des coupures pour ce soir. Il paraît que cela est impossible. Si
la pièce ne tombe pas, les coupures seront faites pour la troisième
représentation. Hier, on a fait 1,200 francs de recette.
L'interprétation est, selon moi, très insuffisante. Mme Méa est
d'un faux à agacer les dents. Elle épuise tous ses sanglots dès la
première scène. Sauvaire, Lussac, Daniel, surtout ce dernier, ont joué
convenablement. Le reste m'a paru d'une faiblesse déplorable. C'est
une trop grande machine pour une pareille scène; il nous faudrait la
scène de la Porte-Saint-Martin. Le décor du prologue est ridicule et
les acteurs y étouffent.--Enfin, je te parlerai longuement de tout cela
vers la fin de la semaine, lorsque je serai à Paris.
J'ai vu tes parents hier, avant la représentation, et je ne sais si je
pourrai les revoir. Je pars pour Aix demain matin, de bonne heure.
Un dernier mot, la salle était très belle. Il y avait le _maire!_
Nos amis ont peu donné. D'ailleurs, tu vas recevoir des lettres de
condoléance que tu me communiqueras...
A bientôt, et pas trop de découragement.
ÉMILE ZOLA.
Je ne te parle pas de l'impression de la pièce. Il faut attendre le
succès ou la chute de ce soir. La première bataille est nulle.
LXII
Marseille, 7 octobre 1867.
Mon cher Roux,
Deux mots à la hâte. La deuxième, hier, a beaucoup mieux marché. Rien
que des applaudissements. La pièce n'a duré que quatre heures et demie,
et a commencé à sept heures et demie. En somme, c'est un succès, à
moins que la troisième, qui se joue demain, ne marche pas. J'assisterai
jeudi à la quatrième.
Les acteurs n'ont plus eu de manque de mémoire et ont réussi toutes
leurs entrées. Encore quelques coupures, et tout ira bien. A la
première, nous avons eu une légère cabale d'écrivassiers marseillais.
Je viens d'apprendre cela. D'ailleurs, je te conterai tout de vive voix.
Je vais parler à Arnaud de l'impression.
Ton dévoué.
ÉMILE ZOLA.
LXIII
Marseille, 10 octobre 1867.
Mon cher Roux,
J'arrive d'Aix. Je ne sais comment a marché la troisième. Peu de monde,
je crois, mais pas de sifflets.
Je pars demain pour Paris, où j'arriverai samedi dans la nuit. Je
t'attends dimanche soir pour manger la côtelette de l'amitié et te
conter les heurs et malheurs de notre œuvre.
Je verrai demain matin Bellevaut, Arnaud, et _tutti quanti_, le
terminerai nos affaires, qui commencent un peu à me peser.
Donc à dimanche. Viens vers les deux heures, si tu as le temps.
Ton dévoué.
ÉMILE ZOLA.
LXIV
9 janvier 1868.
Mon cher Roux,
Nous jouons de malheur pour mon article du _Gaulois_. Le journal est
plein à crever, je ne passerai sans doute que lundi.
Voici ce que j'ai arrêté: si lundi les éditeurs et exécuteurs
testamentaires ne se sont pas réunis, je laisse paraître l'article;
si le pot aux roses est découvert, je transforme l'article, je publie
toujours _les Lits_, mais en les mettant sous le nom de leur véritable
auteur et en racontant l'histoire[6]. Donc, de toutes façons, je donne
au jeune Alexis le coup d'épaule qu'il mérite.
Autre chose.
Je viens de voir Lacroix, et nous sommes décidés à laisser passer tout
de suite ma charge dans le _Monde pour rire_. Nous agirons ensuite
auprès de l'_Éclipse_. Je vais donc t'envoyer mon portrait dans le plus
bref délai.
Ne joint-on pas à la charge une courte biographie? En ce cas, tu
voudras bien te charger de cette biographie.
Ton dévoué.
ÉMILE ZOLA.
LXV
Paris, 17 avril 1868.
Mon cher Roux,
Vingt lignes en courant.
Je viens de déménager, et je suis encore dans les ennuis d'un
bouleversement général. De là mon silence jusqu'à ce jour.
Pas de nouvelles en somme. J'ai vu Duret hier chez Manet. L'affaire
marche mal. Pelletan m'a l'air d'être aussi incapable que Mille comme
homme d'affaires. On ne sait plus quand la _Tribune_ paraîtra, ni même
si elle paraîtra.--Belot n'a pas encore lu notre drame. Il fait un
roman pour gagner quelques sous, et je n'irai chez lui que dans cinq
ou six jours. Rien de définitif de ce côté.--J'ai gardé le meilleur
pour la fin. Il vient de se fonder un journal à deux sous, _l'Événement
illustré_, sous la direction d'Adrien Marx!!! On m'a offert le Salon
dans cette feuille, ce que j'ai accepté faute de mieux. Dès ton retour,
je te présenterai à Marx, et j'espère que tu placeras chez lui tes
renseignements quotidiens sur Paris. Que cette espérance ne hâte pas
ton retour. Je t'annonce simplement cela, comme une chose qui peut
devenir bonne.
D'ailleurs, tu reviendras sans doute bientôt. Tu me trouveras en train
de corriger les épreuves de la deuxième édition de _Thérèse Raquin_.
Je vais aussi me mettre sérieusement à mon travail pour Kératry. La
besogne a l'air de vouloir venir. Elle sera la bienvenue. Je chôme
depuis assez longtemps, grâce au monument de Verlé.
Et toi, que fais-tu? Un bout de lettre, si tu as quelque chose
d'intéressant à m'apprendre. Tu connais ma nouvelle adresse: 23, rue
Truffaut, Batignolles.
Et puis, c'est tout. J'aime mieux causer longuement avec toi, quand tu
reviendras.
J'ai une commission à te donner. Rapporte-moi le deuxième volume du
_Congrès scientifique_ que tu prendras en mon nom chez Aubin. Une
lettre m'a invité à le faire réclamer à cette librairie.
Voilà. Tu as le bonjour de ma mère, de ma femme. Présente mes
compliments à tes parents, et va dire à Mme Méa que je la porte dans
mon cœur.
Une bonne poignée de main de ton dévoué
ÉMILE ZOLA.
LXVI
Marseille, 19 septembre 1870.
Mon cher Roux,
Arnaud le remettra cette lettre et t'expliquera les raisons qui me font
l'écrire.
En deux mots, veux-tu que nous fassions un petit journal à
Marseille[7], pendant notre villégiature forcée. Cela occupera
_utilement_ notre temps. Sans toi, je n'ose tenter l'aventure. Avec
toi, je crois le succès possible. Nous avons ici les hommes et les
choses pour nous. Donne-moi une réponse immédiate. Tu ferais même bien,
si ma proposition te souriait, de venir demain à Marseille avec Arnaud.
L'affaire doit être enlevée.
Dis-toi tout ce que je ne te dis pas, et de toutes façons donne-moi une
réponse. Nous réglerions les détails ensemble.
Mes compliments à ta famille.
Ton dévoué.
ÉMILE ZOLA.
LXVII
Mon cher Roux.
Voici la requête. Je la crois excellente.
J'ai peu de choses à te dire. Remets la lettre et plaide la cause, s'il
y a lieu. Il serait bon que le maire lût l'épître devant toi. Dis-lui
bien que je n'ai pu indiquer le genre de récompense, mais que j'estime
qu'il serait convenable de donner le nom de mon père à une rue. Cherche
même avec lui la rue qu'on pourrait choisir. Tout cela, bien entendu,
est livré aux hasards de la conversation.
J'écris à Arnaud pour le mettre en campagne. Il faudrait qu'on vît
le plus de conseillers municipaux possible[8]. Enfin, fais ce que
tu pourras. Tu as bien peu de temps à toi, et je te donne là une
commission un peu lourde. Tu me pardonneras.
Rien de nouveau ici. Je ne mets pas le nez dehors d'ailleurs. Je
travaille et suis à peu près à la moitié de mon roman,--qui doit
continuer à ennuyer le public. Moi, j'en suis très satisfait, ce qui
est le principal.
Bavarde un peu là-bas et viens vite me conter les cancans. Et les
troubadours? ont-ils bien fait les choses? J'ai comme un vague désir
de faire sur eux ma prochaine causerie de la _Tribune_. J'attends des
détails dans les journaux.
Mes compliments à ta famille. Tu as les amitiés des miens.
Une bonne poignée de main, et à bientôt.
ÉMILE ZOLA.
LXVIII
Paris, 25 décembre 1872.
Mon cher Roux.
Le petit Noël m'a apporté hier une andouillette de Vire comme on en
voit peu, et j'ai embrassé le petit Noël. Je te remercie de ton cadeau,
il est charmant, et me touche beaucoup. Tu m'en avais parlé; mais
c'était si loin, qu'il m'a semblé le recevoir une seconde fois. Merci
encore.
Je voulais d'ailleurs t'écrire pour te demander des nouvelles de ta
revue; si tu as du temps à perdre, jette-moi un mot à la poste; cela me
fera plaisir. Il est vrai que je te reverrai bientôt.
Je regrette que tu ne te sois pas trouvé ici ces jours derniers.
L'interdiction du _Corsaire_ a fait un bruit énorme. Les journaux,
à court de copie au moment des vacances, se sont jetés sur mon
article. J'y perds quelque argent, mais j'y gagne un terrible tapage.
Charpentier fait faire des affiches. Moi, je suis en train d'écrire
une brochure, une réponse ou plutôt une défense; j'attendrai lundi
ou mardi pour la lancer, afin de ne pas trop paraître taper sur la
grosse caisse; c'est moins une affaire d'argent que de précaution pour
l'avenir.
Il y a quelques articles très curieux. Je n'ai pu malheureusement les
collectionner, parce qu'il aurait fallu acheter tous les journaux
pendant trois jours. Mais j'en ai pourtant mis de côté quelques-uns qui
t'amuseront.
J'ai ce soir à dîner Béliard, Philippe et Alexis[9]. Hier, jour de
réveillon, j'ai porté un toast à la réussite de ta revue. Puis nous
sommes allés à la messe de minuit à la Trinité. C'est très pauvre, et
pas solennel du tout. Au demeurant, il fait beau et Paris paraît très
réjoui.
Tout le monde te serre la main. Moi, j'en fais autant, et des deux
mains à la fois; et je te prie de présenter mes compliments et mes
amitiés à ta famille.
Ton bien dévoué.
ÉMILE ZOLA.
* * * * *
[1] _La Fée Amoureuse_, voir les premiers _Contes à Ninon_.
[2] Le vieux était Paul Cézanne.
[3] _Mémorial_, un journal d'_Aix_ en _Provence_.
[4] M. Bellevaut, directeur du théâtre le Gymnase de Marseille.
[5] Directeur du _Sémaphore_ de Marseille.
[6] Il faudrait rechercher le numéro du _Gaulois_ à partir du 1er
janvier 1868 pour avoir l'explication.
[7] Prévenu par le médecin qu'il devait conduire sa femme malade
dans le Midi, Zola se décida à partir avec elle et sa mère pour les
installer près de Marseille où il avait des amis. Lorsqu'il voulut
retourner à Paris, les portes étaient fermées. Il eut donc, pour
vivre tous les trois, l'idée de fonder un journal, _la Marseillaise_.
Mais lorsqu'il apprit que le gouvernement de la Défense Nationale
allait s'installer à Bordeaux, il partit tout de suite pour demander
à ce qu'on l'utilisât. C'est alors que Glais-Bizoin le prit comme
secrétaire: il ne le fut qu'un mois, et put enfin finir par envoyer à
Paris des articles à la _Cloche_, jusqu'au retour du Gouvernement à
Paris.
[8] Essais pour faire donner au canal construit par François Zola
le nom de Canal Zola, et le nom à une rue; on décida au Conseil un
boulevard.
[9] Béliard, un peintre, était un des bons amis d'Émile Zola, il est
devenu maire d'Étampes. Philippe Solari, le sculpteur du buste qui est
au cimetière; enfin Paul Alexis.