Quant au début d'un poète, je goûte l'idée de Baille. Il serait naïf

de dire qu'il vaut mieux publier en premier un chef-d'œuvre qu'un

livre médiocre; c'est d'une complète évidence. D'ailleurs, si Baille

pensait comme moi, en avançant cet avis, qu'il se rassure. Je sais

bien que je patauge encore, que je ne suis pas mûr, que je cherche

ma voie. D'un autre côté, je suis ignorant de tout, de la grammaire

comme de l'histoire. Ce que j'ai fait jusqu'ici n'est pour ainsi dire

qu'un essai, qu'un prélude. Je compte rester longtemps encore sans

rien publier, me préparer par de fortes études, puis donner leur

essor aux ailes que je crois sentir battre derrière moi. Certes,

ce sont là de beaux rêves, et je ne les dis qu'à vous, pour que,

si je tombe, ma chute soit moins ridicule et moins retentissante.

N'importe, rêvons toujours, cela ne fait de mal à personne et sert

de consolation.--J'aime la poésie pour la poésie et non pour le

laurier; personne ne comprend mes rêves, la plume et le papier sont

mes confidents; j'aime mes vers comme des amis qui pensent comme moi,

je les aime pour eux, pour ce qu'ils disent. Non pas que je fasse fi

de la gloire; l'immortalité est une sublime ambition. Mais je pense

avec Baille qu'il faut laisser mûrir le fruit avant de le cueillir,

le laisser dorer par le soleil et se satiner sous les gouttes de

rosée.--Attendons: qui vivra verra. Et je dis cela pour toi comme pour

moi.

Baille, me dis-tu encore, regarde l'art comme un sacerdoce: c'est

penser en poète. Oui, l'art est un culte, le culte du bon, du beau,

de Dieu lui-même. Sous les vers il y a l'âme, comme le visage sous

le masque. Alexandrin, hémistiche, rime, voilà la matière, voilà

l'outil dont toute main peut se servir; mais planant au-dessus de ces

moyens grossiers, il y a l'Idée, fécondée par le cœur; l'idée, ce don

céleste, cette empreinte du doigt de Dieu. Aussi, comme tu l'ajoutes,

on n'admet pas tout le monde à l'adoration de l'idole; moi, j'aurais

peut-être dit de Dieu, car poésie et divinité sont synonymes à mes

yeux. Après avoir mis si haut le poète, je n'oserai te dire que je le

suis; mais, en toute sincérité, je puis avancer que je tâche de l'être

et que je comprends la sublimité à laquelle je tends, ce que ne fait

pas le vulgaire qui ne voit dans un poète qu'une machine à césures et

à rimes.--Quant au profit qu'on peut retirer d'un ouvrage, je suis en

désaccord avec Baille. Je ne veux pas que l'on fasse une œuvre en vue

de la vendre, mais une fois faite, je veux qu'on la vende; puisque le

poète n'est pas soutenu par la société, comme le prêtre par exemple,

puisque Hégésippe Moreau et, avant lui, Gilbert sont morts à l'hôpital,

presque de faim, je veux qu'il s'assure du pain par son travail; ce

qui n'a rien que d'honorable. D'ailleurs, l'éditeur vend l'œuvre au

libraire, le libraire au publie; il n'y aurait donc que le pauvre poète

qui mourrait de famine, lui qui fait vivre tous ces gens-là. Ce ne

serait ni sage, ni logique. Maintenant, qu'un romancier ne s'attèle

pas à sa plume, comme un bœuf à sa charrue; qu'il n'écrive pas à

tant la ligne, comme Ponson du Terrail par exemple. Cet homme est un

commerçant et non un littérateur; c'est le menuisier du coin, plus il

fait, plus il gagne.--Faites donc votre poème, votre roman en artiste

consciencieux, mettez-y deux ans s'il le faut, ne pensez pas à l'argent

et que cette pensée ne vienne pas entraver celle de l'art; mais, que

diable! quand vous aurez bien travaillé, vendez votre ouvrage et ne

commettez pas une folle générosité dont au reste on ne vous saurait

aucun gré.--L'idée de Baille était peut-être celle-ci: le débutant,

celui qui n'a pas de nom, ne doit pas chercher à faire de l'argent de

ses ouvrages, maigre marchandise, d'ailleurs; il ne doit pas prostituer

l'art; qu'il gagne plutôt sa nourriture à l'aide d'un métier manuel,

puis, qu'il place dignement ses jeunes poèmes, attendant d'être célèbre

et de jouir de la position que les lecteurs doivent à tout grand poète.

Je suis alors complètement de son avis, plus même qu'il ne pense,

l'avenir t'apprendra ce que je veux dire ici.

Quant à la grande question que tu sais, je ne puis que me répéter,

te donner les conseils déjà donnés. Tant que deux avocats n'ont pas

plaidé, la cause en est toujours au même point; la discussion est le

flambeau de toute chose. Si donc tu restes silencieux, comment veux-tu

avancer et conclure? c'est matériellement impossible. Et remarque que

ce n'est pas celui qui crie le plus fort qui a raison; parler tout

doucement et sagement; mais par les cornes, les pieds, la queue, le

nombril du diable, parle, mais parle donc!!!....

Baille ne devant être libre que le 25 septembre, je n'irai jamais à Aix

que le 15 du même mois, c'est-à-dire dans environ six semaines. Nous

aurons ainsi une semaine à passer seuls ensemble; je désire beaucoup

marcher et escalader les rochers; d'ailleurs, nous babillerons et nous

fumerons à qui mieux mieux.--J'ai écrit à Houchard.

Mes respects à tes parents.

Je te serre la main.--Ton ami,

ÉMILE ZOLA.

XL

Paris, 24 octobre 1860.

Mes chers amis,

Quelques larmes sur mon voyage, et n'en parlons plus. Tout est

désespéré, tout va de mal en pis.--J'ai fait à deux fois deux cent

vingt lieues pour vous serrer la main, c'est à vous de venir à moi,

puisque malgré ma bonne volonté et mes efforts, je ne puis aller à

vous. J'ai mis tout en œuvre, je n'ai aucun reproche à me faire; et

fatigué de cette vaine lutte, j'attends avec impatience de vous voir,

fidèles à votre parole, arriver, l'un au mois de mars, l'autre au

mois d'octobre 1861.--C'est une nouvelle page noire dans ma vie. Dans

mes longs jours d'ennui, l'hiver dernier, je pensais, pour unique

consolation, à ce temps présent qui s'écoule si monotone et que je

rêvais radieux. Je me disais alors que je rirais d'autant mieux que

je bâillais plus longuement. Les mois se sont écoulés; j'ai toujours

bâillé et je bâille encore.--Plus j'avance, plus le doute grandit

en moi. Si l'on m'eût dit, il y a six semaines: «Tu n'iras pas en

Provence», j'aurais souri d'incrédulité. Mais maintenant qu'une de

mes plus chères espérances vient de s'évanouir, si l'on me disait:

«Tes amis ne viendront pas», je ne sais trop si je me montrerais aussi

incrédule. Trompé, toujours trompé, même dans les réalités, on finit

par ne plus croire qu'à ce que l'on voit. Un _tiens_ vaut mieux que

deux _tu l'auras_; je pense comme le fabuliste.--Faites-moi renaître

à l'espérance, en accomplissant votre promesse; personne ne le désire

aussi ardemment que moi. Je vous attends donc fermement; je vous

attends, non pour rire sans cesse, mais pour partager nos rires et nos

pleurs, et marcher plus sûrement sous l'aile d'une franche amitié.

Je suis dans une période bête de la vie, un de ces temps où l'on est

incapable même de planter des choux. Depuis quelques jours je fais, le

matin, un grand feu dans ma chambre et, jusqu'au soir, je me chauffe

les mollets, désespéré, ne pensant à rien, bourrant et fumant ma pipe

de la plus détestable façon du monde. Pas une idée neuve, encore moins

la force d'en exprimer une de vieille date; je me battrais vraiment

si j'en valais la peine.--Ce qui m'empêche de trop m'inquiéter, c'est

la connaissance parfaite que j'ai de mon individu; ce n'est pas la

première fois que j'éprouve une pareille attaque de spleen; et comme

chaque fois je n'en suis sorti que plus frais et plus riant, j'attends

avec patience que le démon qui me tourmente se lasse et porte sa malice

ailleurs.--Tout ceci n'est qu'une transition pour arriver à vous faire

ingurgiter poliment une de mes élucubrations du mois dernier. Voici mon

raisonnement: comme je ne puis, hélas! vous parler de vive voix, comme,

de plus, tout ce que je vous écrirais ces jours-ci serait mortellement

ennuyeux, je ne saurais mieux faire que de vous transcrire quelques

vers rimés dans une époque meilleure.

N'allez pas vous lécher les lèvres en pensant lire un chef-d'œuvre.

Mes alexandrins ne sont guère mieux tournés que la présente prose.

Pesez le bon, pesez le mauvais; puis dites-vous que je suis votre ami,

et peut-être la jérémiade ci-jointe vous semblera supportable. Dans

un flambeau, parmi les flots de fumée, parfois brillent de radieuses

étincelles, et dites-vous que peut-être, un jour, il s'élèvera un bon

vent qui chassera la fumée et permettra au flambeau de briller de tout

son éclat.--Comme la pièce présente n'est pas encore corrigée, je

recevrai vos critiques avec joie; je vous prie même, puisque vous êtes

oisifs, de me signaler tous les défauts--et ils sont nombreux--que vous

remarquerez dans ce morceau.

J'ai fait, ces dernières semaines, la connaissance d'un homme de

lettres, mon voisin. M. Pagès (du Tarn)--il a cette singulière manie de

joindre à son nom, le nom de son département--M. Pagès (du Tarn) est

un de ces mille incompris qui battent le pavé de Paris. D'un certain

âge déjà, il a dans sa jeunesse coudoyé nos lyriques, jeunes audacieux

alors que la gloire a couronnés depuis. Aussi faut-il voir, lui qui n'a

pu parvenir, comme il envie, comme il dédaigne les couronnes de ces

parvenus, les déclarant, ainsi que le renard de la fable, trop flétries

et bonnes pour des goujats. Victor Hugo, de Musset, piètres auteurs à

ses yeux, sachant tout au plus frapper un beau vers par ci, par là.

Il explique leur réussite par la réclame, surtout par la camaraderie;

tout leur souriait, dit-il, et ils se faisaient applaudir quand même.

Puis, par une habile transition, il ajoute que pour lui tout était

obstacle et semble conclure que, malgré son talent, que dis-je, son

génie, il n'a pu sortir de la commune ornière. Le raisonnement est

grossier, et le moins clairvoyant s'aperçoit bientôt que son dédain

pour nos contemporains provient de son amour-propre froissé.--Il n'a

pu cependant vivre en contact avec les écrivains de 1830 sans leur

prendre quelques-unes de leurs idées. Qu'on se garde de lui dire

cela, il se fâcherait tout rouge et se croirait grandement offensé.

Cependant la tragédie du XVIIe siècle lui semble une absurdité, tout

comme aux romantiques. Par plusieurs autres points encore il touche

à ces derniers, mais, je l'ai dit, il nie cette parenté. Dès lors,

ayant rejeté ses premières opinions, la tragédie imitée des anciens

et rejetant aujourd'hui le drame romantique, il est forcé de se poser

en chef d'école et de suivre un sentier non frayé. Son ambition est

noble, et tout homme vraiment artiste doit aspirer au but qu'il

se propose. Régénérer le théâtre, ne faire ni tragédie, ni drame,

genres également faux tous deux, créer un chef-d'œuvre de raison et

de passion vraiment humaine, puisant sa grandeur dans le vrai, c'est

là, je le répète, une noble ambition, mais aussi une tâche lourde et

terrible. Qu'a fait M. Pagès (du Tarn)? Pour faire une malice aux

romantiques, il a commencé par nommer sa pièce tragédie; puis il a mis

dans la bouche de ses personnages l'alexandrin classique, monotone et

fatigant lorsqu'il n'est pas sublime. D'autre part, ne pouvant renier

ses premiers dieux et voulant se lancer dans l'innovation, il a vêtu

ses héros d'habits noirs et a fait porter des jupons empesés à ses

héroïnes. «Voyez-vous, me disait-il dernièrement, je ne veux imiter

personne. Je prends mes personnages dans le siècle présenté; je les

veux instruits, bien élevés, capables de prononcer les discours que

je mets dans leur bouche. Quant à ces discours, je veux que les vers

en soient harmonieux, corrects et majestueux».--Le brave homme ne

s'aperçoit pas que l'école qu'il croit prêcher le premier est la même

que celle de Casimir Delavigne. Fondre le classique avec le romantique,

en tirer une tragédie-drame ayant les qualités et les défauts des deux

genres, n'est-ce pas en effet le but qu'a atteint l'auteur des _Vêpres

Siciliennes?_ Seulement ce que ce dernier a fait, M. Pagès (du Tarn)

ne le fera jamais; l'un était un véritable poète, chef d'école même,

et tout ce qu'il a écrit porte son empreinte. L'autre, je le crains,

ne sera jamais qu'un pâle imitateur, qu'un misérable glaneur ramassant

quelques épis dans chaque champ et en formant une gerbe, mal faite et

mal liée.

D'ailleurs, je ne le juge ici que par une ou deux conversations que

j'ai eues avec lui. Jusqu'à présent il ne m'a confié que deux odes

d'une faiblesse déplorable. Il doit me lire prochainement sa grande

tragédie, quelque chose comme le programme de son école. Cette tragédie

a pour titre: _la Nouvelle Phèdre;_ je me doute qu'il n'a pas fallu

grande imagination pour en tracer le plan; il doit être plus ou moins

copié dans Racine. Cette pièce, bien qu'encore manuscrite, a été

répandue, les journalistes de la petite presse en ont fait des gorges

chaudes; le _Figaro_ surtout s'est beaucoup amusé sur M. Pagès (du

Tarn) et sur l'orgueilleux et singulier titre qu'il a choisi pour son

œuvre. Moi, je m'abstiens encore et j'attends pour juger définitivement

mon voisin de connaître sa tragédie.--Je suis loin de dédaigner ce

brave homme. Au milieu des erreurs qu'il avance, parfois brille une

pensée vraie et pleine de raison. Je l'ai dit, qu'on ne cherche pas

la cause de ses singulières théories, de ses dédains absurdes, qu'on

ne cherche pas ailleurs que dans cette haine cachée que porte tout

homme resté obscur contre celui qui s'est élevé. M. Pagès (du Tarn),

ne voulant imiter personne et incapable de voler de ses propres ailes,

doit rester nécessairement et prosaïquement sur la commune terre. C'est

là, je m'en doute, un jugement que je n'aurai pas à modifier, même

après avoir lu _la Nouvelle Phèdre_.

Vous vous demandez peut-être, mes chers amis, si je ne lui ai rien

montré de ma composition. Si je me taisais sur ce sujet, vous pourriez

avec raison penser que je vous cache un jugement désobligeant de mon

estimable voisin. Vous connaîtriez donc bien peu les hommes. Je ne suis

pour M. Pagès (du Tarn) qu'un débutant, un jeune fou, peu à craindre,

et partant qu'on peut louer sans réserve. Aussi, à la lecture de

quelques-uns de mes vers, il m'a fait force éloges, m'a conseillé de

publier au plus tôt, me prédisant un succès de grâce. Je prends ces

éloges pour ce qu'ils valent et ne suis pas assez imprudent pour courir

chez un libraire sur l'admiration de M. Pagès (du Tarn). On ne doit

pas cueillir un fruit avant sa maturité; n'est-ce pas votre avis, vous

les seuls dont je me déciderais à prendre les conseils?--Si vous le

désirez, je vous parlerai dans une autre lettre de _la Nouvelle Phèdre._

Je remarque que, dans cette épître d'une certaine longueur déjà, je ne

vous entretiens que de vers, d'auteurs et d'autres choses littéraires.

Chacun a son dada; parfois j'enfourche le mien. Mais qu'à cela ne

tienne; que Baille me parle mathématiques, Cézanne peinture, vos

lettres n'en auront pas moins d'intérêt pour moi, puisqu'elles viennent

de vous.

J'ai reçu ce matin une lettre de Paul. Que devient Baille? quelles

graves occupations l'ont empêché depuis quinze jours de m'adresser

quelques lignes? Où sont donc ces belles promesses de m'écrire chaque

semaine lorsque luisaient les jours de liberté? Le long silence,

basé sur d'autres travaux plus utiles, va-t-il donc recommencer dans

ces temps de _farniente?_ Baille, j'ai bien envie, pour te punir,

d'adresser cette lettre rue Mathéron. Quoi! Cézanne m'écrit, et toi pas

un mot, pas un pauvre petit mot! J'admets encore que cette lettre ait

été envoyée à ton insu, que n'as-tu fait comme Cézanne? que n'as-tu

pensé à moi depuis deux semaines, à moi qui m'ennuie et qui attend vos

épîtres avec tant d'impatience?--Assez de morale; sois sage à l'avenir

et n'en parlons plus. Réponds-moi au plus tôt.

Cézanne m'a donc écrit, c'est à lui que je dois répondre.--La

description de ta poseuse m'a fort égayé. Chaillan prétend qu'ici les

modèles sont potables, sans être pourtant d'une première fraîcheur. On

les dessine le jour, et la nuit on les caresse (le mot caresse est un

peu faible). Tant pour la pose diurne, tant pour la pose nocturne; on

assure d'ailleurs qu'elles sont fort accommodantes, surtout pour les

heures de nuit. Quant à la feuille de vigne, elle est inconnue dans les

ateliers; on s'y déshabille en famille, et l'amour de l'art voile ce

qu'il y aurait de trop excitant dans les nudités. Viens, et tu verras.

Venez, venez tous deux, mes amis, je vous dirai moi mes longues

rêveries; et peut-être conviendrez-vous, même Baille le réaliste,

qu'après tout la vie est comme on veut la prendre et que ma façon n'est

pas la plus mauvaise.

Cette lettre est sans doute la dernière que je vous adresse

collectivement. Je reprendrai bientôt mes correspondances

intimes.--Surtout que Baille, n'oublie pas qu'il me doit une prompte

réponse. Je le prie de nouveau de me parler de la fontaine de la

rotonde et des inscriptions qui y ont été ou qui doivent y être gravées.

Dès sa rentrée au lycée, ledit Baille devra me donner l'adresse d'un

correspondant pour que je puisse lui écrire. Cette lettre est longue

et fort mal écrite. Lisez-la à petits traits, sinon, je crains qu'une

forte dose ne vous endorme.

Mes respects à vos parents, je vous serre les mains.

Votre ami dévoué,

ÉMILE ZOLA.

XLI

Paris, 5 février 1861.

Mon cher ami,

Je ne sais vraiment quelle destinée me poursuit dans le choix de mes

logements. Tout enfant, j'ai habité, à Aix, la demeure de Thiers.

Je viens à Paris et ma première chambre est celle de Raspail; puis

aujourd'hui, je ne sais trop par quelle fatalité, je déménage de

ce splendide septième, dont je t'ai parlé au printemps dernier et

je choisis justement une nouvelle mansarde, celle où Bernardin de

Saint-Pierre a écrit la plupart de ses œuvres. Un vrai bijou que

cette nouvelle chambrette; petite, il est vrai, mais égayée par le

soleil et surtout originale au possible. On y grimpe à l'aide d'un

escalier tournant, deux fenêtres, l'une au midi, l'autre au nord.

En un mot, un belvédère ayant pour horizon presque toute la grande

ville. J'allais oublier de te dire que ma nouvelle rue se nomme

Neuve-Saint-Étienne-du-Mont et que mon nouveau numéro est le numéro 24.

Adresse-moi cependant tes lettres chez ma mère, même rue, 21.--Donc

plus de Saint Victor, mais un Saint Étienne: à vrai dire, nous n'avons

fait que changer de saint. Donne cette adresse à Houchard; car, bien

que le cher garçon n'ait pas encore daigné m'écrire, par miracle, il

pourrait arriver qu'il lui en vienne la fantaisie.--Fais-en de même à

l'égard de Marguery.

Je t'écris uniquement pour t'apprendre cette nouvelle, et je ne sais

vraiment quoi ajouter. N'importe quelle sottise d'ailleurs; cela t'est

indifférent. Entre bavardage et bavardage, il n'est pas de choix.

Le plus facile pour moi est de répondre à ta lettre.--Hélas! non, je

ne cours plus la campagne, je ne vais plus m'égarer dans les rochers

du Tholonet, et surtout je ne gagne plus, la bouteille au carnier,

la campagne de Baille, cette mémorable bastide de vineuse mémoire;

autres temps, autres mœurs, comme dit la sagesse des nations. Je suis

devenu tellement sédentaire que la moindre marche me fatigue, moi,

ce _viavore_ qui courais si allègrement jusqu'à Peyrolles, non sans

rafraîchissements çà et là ingurgités. Mes grands plaisirs maintenant

sont la pipe et le rêve, les pieds dans le foyer et les yeux fixés sur

la flamme. Je passe ainsi des journées presque sans ennui, n'écrivant

jamais, lisant parfois quelques pages de Montaigne. A parler franc, je

veux changer de vie et me secouer un peu, pour me nettoyer de cette

poussière de paresse qui me rouille. Il y a longtemps que je médite, il

est temps de produire. Tout un volume, épisode par épisode, chapitre

par chapitre, est classé dans ma tête; j'ai pris la ferme résolution

de me mettre à l'œuvre et de terminer ce travail vers la fin de l'été

prochain. Un autre triste résultat de la vie que je mène, est que je

suis devenu affreusement gourmand.«--Tu l'étais déjà», me diras-tu;

j'en conviens, mais non pas d'une façon aussi damnable. Boisson,

nourriture, tout me fait envie, et je prends le même plaisir à dévorer

un bon morceau qu'à posséder une femme. Je me montre à nu, je crois,

et ma franchise me nuirait sans doute, si j'écrivais à quelque grave

philosophe, prêchant ouvertement et péchant en secret. Mais à toi,

mon bon vieux, si franc et si simple, je puis parler sans hypocrisie,

certain que tu ne m'assourdiras pas de ta morale.

Ainsi donc, nous disons que tu vas peindre en plein hiver, assis sur

la terre glacée, sans te soucier du froid. Cette nouvelle m'a charmé;

je dis charmé, non pas que je prenne plaisir à te voir risquer un

gros rhume et plus ou moins d'engelures, mais parce que je déduis

d'une telle constance ton amour des arts et l'acharnement que tu mets

au travail. Ah! mon pauvre cher, que je suis loin de t'imiter.--Pour

l'instant, mon poêle étant éteint, crainte du froid aux pieds, j'écris

dans mon lit, fort peu à mon aise, tu peux croire, car je tiens ma

bougie d'une main et de l'autre je griffonne à grand'peine. D'ailleurs,

le matin, lorsque je pourrais écrire ceci ou cela, je reste au lit

à rêvasser, le tout par paresse d'allumer mon feu. C'est ma chanson

éternelle: Je travaillerais bien si j'avais mon poêle allumé, mais rien

n'est ennuyeux comme un tel préparatif. Et la conclusion est toujours

d'aller me chauffer chez ma mère, en me jurant d'être plus sage au

printemps. Pourvu que je ne trouve pas une autre raison d'oisiveté

pendant les chaleurs. Un paresseux a toujours quelques belles raisons

pour s'excuser de sa paresse, et rien n'est aussi facile que de se

prouver à soi-même qu'on a éminemment raison.

Tu me demanderas peut-être pourquoi toutes ces sornettes vides pour toi

d'intérêt. C'est que je sors d'une rude école, celle de l'amour réel;

de telle sorte que je ne saurais trop aborder un sujet quelconque,

tellement mon esprit se trouve abattu. J'en ai bien long à te raconter,

lorsque tu arriveras ici. Ce n'est pas par lettres que l'on peut narrer

de telles choses; l'événement en lui-même n'est rien, les détails

seuls importent. Je doute même de pouvoir te communiquer dans un récit

de vive voix toutes les sensations douloureuses ou riantes que j'ai

ressenties. Le résultat est celui-ci, que j'ai maintenant pour moi

l'expérience, et que connaissant le sentier, je pourrais y guider

sûrement mes amis. Un autre résultat est que je possède de nouvelles

vues sur l'amour et qu'elles me serviront grandement pour l'ouvrage que

je compte écrire.

Tout ceci, je le répète, est de l'encre et du papier perdus. Si ce

n'était pour bavarder avec toi, je m'en voudrais de gaspiller à de

telles niaiseries un temps que je refuse même à des œuvres sérieuses.

Je ne vois qu'une chose distinctement: que tu dois bientôt venir et que

mes ennuis en diminueront. Puis, dans un horizon plus éloigné, que je

vais entrer en place, gagner mon pain le jour et travailler le soir à

mes belles rêveries. Et enfin, pêle-même dans le brouillard, à peine

visibles, mon chien qui m'aime un peu, ma maîtresse qui ne m'aime pas

du tout, et la foule, cette égoïste, indifférente foule, qui me parle,

m'entoure, me coudoie, sans seulement troubler la tranquillité de mon

désert.

Je t'attends.--Ton ami,

ÉMILE ZOLA

Dis à M. Peicard que je m'occupe activement de son vaudeville et que

j'attends pour lui écrire la solution.--Quant à Marguery, je crois

qu'il m'avait donné une commission. Assure-lui qu'elle sera faite

bientôt.

XLII

Paris, 20 janvier 1862.

Mon cher Paul,

Voici longtemps que je ne t'ai écrit, je ne sais trop pourquoi.

Paris n'a rien valu à notre amitié; peut-être a-t-elle besoin pour

vivre gaillardement du soleil de Provence? Sans doute, c'est quelque

malheureux quiproquo qui a mis du froid dans nos relations; quelque

circonstance mal jugée, ou encore quelque parole méchante accueillie

avec trop de faveur. Je l'ignore et je veux toujours l'ignorer; en

remuant la fange on se souille les mains.--N'importe, je te crois

toujours mon ami; j'entends que tu me juges incapable d'une action

basse et que tu m'estimes comme par le passé. S'il en était autrement,

tu ferais bien de t'expliquer et de me dire franchement ce que tu me

reproches.--Mais ce n'est pas une lettre d'explications que je désire

t'écrire. Je veux seulement répondre en ami à ta lettre, et causer un

peu avec toi, comme si ton voyage à Paris n'avait pas eu lieu.

Tu me conseilles de travailler et tu le fais avec tant d'insistance

que l'on pourrait croire que le travail me répugne. Je voudrais te

persuader de ceci: que mon fervent désir, ma pensée de chaque jour, est

de trouver une place; que l'impossibilité seule de m'occuper me tient

cloué chez moi; que si je suis malade, si je me sens faiblir peu à

peu, c'est de me voir, moi, grand garçon de vingt-deux ans, perdre non

seulement le temps présent, mais encore l'avenir. Dis-toi cela chaque

jour; dis-toi que je ne croupis pas volontairement dans la paresse, et

que je préférerais être maçon à demeurer oisif.

Baille ne t'a pas trompé en te disant que j'entrerai, prochainement

sans doute, en qualité d'employé dans la maison Hachette. J'attends

une lettre qui m'annonce qu'une place vacante m'est offerte.

Malheureusement, cette lettre peut encore éprouver un certain retard;

et ce retard me tue.

Correspondance: Lettres de jeunesse · 第 17 / 19 段