Mon poème en est toujours au même point: au commencement du troisième

et dernier chant. Un de ces jours de beau temps, je tâcherai de

le terminer.--Si tu vois Houchard, dis-lui que sa lettre ne m'est

nullement parvenue; dis-lui aussi que je lui écrirai bientôt et que je

lui serre la main.

Parle-moi un peu des processions. C'est un temps de sainte coquetterie;

sous prétexte d'adorer Dieu dans ses plus beaux atours, on va se

faire adorer soi-même. Que de billets doux une église a vu glisser

dans des mains mignonnes.--Parle-moi de Marguery (de Mars guéri,

entendons-nous). Parle-moi, parle-moi de tout: je suis avide de

nouvelles. Toi qui ne regardes jamais pour toi, regarde un peu pour

moi, puis tu me conteras tout ce que tu as vu.--Une dernière question:

«Ta barbe, comment la portes-tu?»

Mes respects à tes parents.--Je te serre la main.

Ton ami,

ÉMILE ZOLA.

XXXVII

Paris, 25 juin 1860.

Mon cher vieux,

Tu me parais découragé dans ta dernière lettre; tu ne parles rien

moins que de jeter tes pinceaux au plafond. Tu gémis sur la solitude

qui t'entoure; tu t'ennuies.--N'est ce pas notre maladie à tous,

ce terrible ennui, n'est-ce pas la plaie de notre siècle? et le

découragement n'est-il pas une des conséquences de ce spleen qui

nous étreint la gorge?--Comme tu le dis, si j'étais près de toi, je

tâcherais de te consoler, de t'encourager. Je te dirais que nous ne

sommes plus des enfants, que l'avenir nous réclame et qu'il y a lâcheté

à reculer devant la tâche qu'on s'est imposée; que la grande sagesse

est d'accepter la vie telle qu'elle est; de l'embellir par des rêves,

mais de bien savoir que ce sont des rêves que l'on fait.--Dieu me

protège, si je suis ton mauvais génie, si je dois faire ton malheur

en te vantant l'art et la rêverie. Je ne puis cependant le croire; le

démon ne peut se cacher sous notre amitié et nous entraîner tous deux

à notre perte. Reprends donc courage; saisis de nouveau tes pinceaux,

laisse ton imagination errer vagabonde. J'ai foi en toi; d'ailleurs,

si je te pousse au mal, que ce mal retombe sur ma tête. Du courage

surtout, et réfléchis bien, avant de t'engager dans cette voie, aux

épines que tu peux rencontrer. Sois homme, laisse un instant le rêve

de côté, et agis.--Si je te donne de mauvais conseils, je le répète,

que Dieu me protège! Je crois bien parler pour toi, j'en ai conscience;

si l'on m'accusait, ce ne serait pas la première fois que l'on me

jetterait à la face des injures que je ne mérite pas. Mon cœur en

saignerait, mais je dirais comme le Christ: «Seigneur, pitié pour eux;

ils ne savent pas ce qu'ils font».

Laisse-moi te parler un peu de moi; ce que je viens de te dire a

rouvert en moi des blessures saignantes.--J'arrivais au monde, le

sourire sur les lèvres et l'amour dans le cœur. Je tendais la main à

la foule, ignorant le mal, me sentant digne d'aimer et d'être aimé,

je cherchais partout des amis. Sans orgueil comme sans humilité, je

m'adressais à tous, ne voyant passer autour de moi ni supérieur ni

inférieur. Dérision! on me jeta à la figure des sarcasmes, des mépris;

j'entendis autour de moi murmurer des surnoms odieux, je vis la foule

s'éloigner et me montrer au doigt. Je pliai la tête quelque temps,

me demandant quel crime j'avais pu commettre, moi si jeune, moi dont

l'âme était si aimante. Mais lorsque je connus mieux le monde, lorsque

j'eus jeté un regard plus posé sur mes calomniateurs, lorsque j'eus vu

à quelle lie j'avais affaire, vive Dieu! je relevai le front et une

immense fierté me vint au cœur. Je me reconnus grand à côté des nains

qui s'agitaient autour de moi; je vis combien mesquines étaient leurs

idées, combien sot était leur personnage; et, frémissant d'aise, je

pris pour dieux l'orgueil et le mépris. Moi qui aurais pu me disculper,

je ne voulus pas descendre jusque-là; je conçus un autre projet: les

écraser sous ma supériorité et les faire ronger par ce serpent qu'on

nomme l'envie. Je m'adressai à la poésie, cette divine consolation;

et si Dieu me garde un nom, c'est avec volupté que je leur jetterai

à mon tour ce nom à la face comme un sublime démenti de leurs sots

mépris.--Mais si j'ai de l'orgueil avec ces brutes, je n'en ai pas

avec vous, mes amis; je reconnais ma faiblesse et, pour toute qualité,

je ne me trouve alors que celle de vous aimer.--Comme le naufragé

qui se cramponne à la planche qui surnage, je me suis cramponné

à toi, mon vieux Paul. Tu me comprenais, ton caractère m'était

sympathique; j'avais trouvé un ami, et j'en remerciais le ciel. J'ai

craint de te perdre à plusieurs reprises; maintenant cela me semble

impossible. Nous nous connaissons trop parfaitement pour jamais nous

détacher.--Pardonne-moi de t'avoir parlé de ces questions brûlantes;

j'ai cru devoir le faire pour augmenter, s'il est possible, notre

amitié.

J'ai passé la journée d'hier avec Chaillan. Comme tu me l'as dit,

c'est un garçon qui a un certain fond de poésie; la direction seule

lui a manqué.--Je dois demain aller le voir travailler chez lui;

il est en train de faire une petite toile représentant une barque

battue par la tempête et habitée par un matelot hagard; dans le fond

la Vierge apparaît à sa prière et éloigne d'une main l'ouragan. Ce

sujet est tiré d'une gravure que l'on place sur la première feuille

des romances. Telle est l'idée; quant à l'exécution, c'est assez

piètre, surtout comme couleur, comme harmonie des teintes. Le sujet

étant très difficile à traiter, ce brouillard, cette mer, ces éclairs,

cette apparition, ce chaos du ciel et des vagues présentant une grande

difficulté pour être proprement rendus, et d'un autre côté le peintre

n'ayant pas les talents requis, l'œuvre, je le crains, sera fort

médiocre.--Par ce qui est déjà fait, je juge que cela ressemblera

assez à ces ignobles ex-voto qui sont accrochés dans la Madeleine,

à Aix.--Jeudi, je dois aller souper avec Chaillan dans une famille

provençale, résidant à Paris, à l'occasion de la première communion

du fils de la maison.--Quant à la journée d'hier, je crois--Dieu

me pardonne--que nous nous sommes un peu pochardés. Titubant, lui

prodiguant les plus doux noms, je l'ai accompagné jusque chez lui où je

l'ai quitté, après mille serments d'amitié.--Il travaille _unguibus et

rostro_ souhaitant de tout cœur de t'avoir pour compagnon.

Je compte toujours aller te voir bientôt. J'ai besoin de te parler; les

lettres, c'est fort bon, mais on n'y dit pas tout ce que l'on voudrait

dire. Je suis las de Paris; je sors fort peu et, si c'était possible,

j'irais m'établir près de toi. Mon avenir est toujours le même: fort

sombre et si couvert de nuages que mon œil l'interroge en vain. Je ne

sais vraiment où je vais: que Dieu me conduise.--Écris-moi souvent,

cela me console. Je sais combien tu hais la foule, ne me parle donc que

de toi; et surtout ne crains jamais de m'ennuyer.--Courage. A bientôt.

Mes respects à tes parents.

Je te serre la main.--Ton ami,

ÉMILE ZOLA.

Marguery m'écrit; je n'ai pas le temps de lui répondre. Dis-lui

seulement de signer de mon nom: Émile Zola, toutes les paroles de

romances que je lui ai envoyées. Ces pièces devant paraître un jour, il

serait ridicule de prendre un pseudonyme.--N'oublie pas, il paraît que

c'est pressé.

XXXVIII

Juillet 1860.

Mon cher Paul,

Permets que je m'explique une dernière fois franchement et clairement;

tout me semble si mal aller dans nos affaires que j'en fais un mauvais

sang incroyable.--La peinture n'est-elle pour toi qu'un caprice qui

t'est venu prendre par les cheveux un beau jour que tu t'ennuyais?

N'est-ce qu'un passe-temps, un sujet de conversation, un prétexte à

ne pas travailler au droit. Alors, s'il en est ainsi, je comprends ta

conduite: tu fais bien de ne pas pousser les choses à l'extrême et de

ne pas te créer de nouveaux soucis de famille. Mais si la peinture est

ta vocation,--et c'est ainsi que je l'ai toujours envisagée,--si tu te

sens capable de bien faire après avoir bien travaillé, alors tu deviens

pour moi une énigme, un sphinx, un je ne sais quoi d'impossible et

de ténébreux. De deux choses l'une: ou tu ne veux pas, et tu atteins

admirablement ton but; ou tu veux, et dès lors je n'y comprends plus

rien. Tes lettres tantôt me donnent beaucoup d'espérance, tantôt m'en

ôtent plus encore; telle est la dernière, où tu me sembles presque

dire adieu à tes rêves, que tu pourrais si bien changer en réalité.

Dans cette lettre est cette phrase que j'ai cherché vainement à

comprendre: «_Je vais parler pour ne rien dire, car ma conduite

contredit mes paroles._» J'ai bâti bien des hypothèses sur le sens

de ces mots, aucune ne m'a satisfait. Quelle est donc ta conduite?

celle d'un paresseux sans doute; mais qu'y a-t-il là d'étonnant? on

te force à faire un travail qui te répugne. Tu veux demander à ton

père de te laisser venir à Paris pour te faire artiste; je ne vois

aucune contradiction entre cette demande et tes actions; tu négliges

le droit, tu vas au musée, la peinture est le seul ouvrage que tu

acceptes; voilà je pense un admirable accord entre tes désirs et tes

actions.--Veux-tu que je te le dise?--surtout ne va pas le fâcher,--tu

manques de caractère; tu as horreur de la fatigue, quelle qu'elle soit,

en pensée comme en actions; ton grand principe est de laisser couler

l'eau, et t'en remettre au temps et au hasard. Je ne te dis pas que tu

aies complètement tort; chacun voit à sa manière et chacun le croit du

moins. Seulement, ce système de conduite, tu l'as déjà suivi en amour;

tu attendais, disais-tu, le temps et une circonstance; tu le sais mieux

que moi, ni l'un ni l'autre ne sont arrivés. L'eau coule toujours,

et le nageur est tout étonné un jour de ne plus trouver qu'un sable

brûlant.--J'ai cru devoir le répéter une dernière fois ici ce que je

t'ai déjà dit souvent: mon titre d'ami excuse ma franchise. Sous bien

des rapports, nos caractères sont semblables; mais, par la croix-Dieu!

si j'étais à ta place, je voudrais avoir le mot, risquer le tout pour

le tout, ne pas flotter vaguement entre deux avenirs si différents,

l'atelier et le barreau. Je te plains, car tu dois souffrir de cette

incertitude, et ce serait pour moi un nouveau motif pour déchirer le

voile; une chose ou l'autre, sois véritablement avocat, ou bien sois

véritablement artiste; mais ne reste pas un être sans nom, portant

une toge salie de peinture.--Tu es un peu négligent--soit dit sans

le fâcher,--et sans doute mes lettres traînent et tes parents les

lisent. Je ne crois pas te donner de mauvais conseils; je pense parler

en ami et selon la raison. Mais tout le monde ne voit peut-être pas

comme moi, et, si ce que je suppose plus haut est vrai, je ne dois pas

être au mieux avec la famille. Je suis sans doute pour eux la liaison

dangereuse, le pavé jeté sur ton chemin pour te faire trébucher. Tout

cela m'afflige excessivement; mais, je te l'ai déjà dit, je me suis vu

si souvent mal jugé, qu'un jugement faux ajouté aux autres ne saurait

m'étonner. Reste mon ami, c'est c'est tout ce que désire.

Un autre passage de ta lettre m'a chagriné. Tu jettes, me dis-tu,

parfois les pinceaux au plafond, lorsque ta forme ne suit pas ton

idée. Pourquoi ce découragement, ces impatiences? Je les comprendrais

après des années d'études, après des milliers d'efforts inutiles.

Reconnaissant ta nullité, ton impossibilité de bien faire, tu agirais

sagement alors en foulant palette, toile et pinceaux sous tes pieds.

Mais toi qui n'as eu jusqu'ici que l'envie de travailler, toi qui n'a

pas encore entrepris ta tâche sérieusement et régulièrement, tu n'es

pas en ton droit de te juger incapable. Du courage donc; tout ce que tu

as fait jusqu'ici n'est rien. Du courage, et pense que, pour arriver à

ton but, il te faut des années d'étude et de persévérance.--Ne suis-je

pas dans le même cas que toi; la forme n'est-elle pas également rebelle

sous mes doigts? Nous avons l'idée; marchons donc franchement et

bravement dans notre sentier, et que Dieu nous conduise!--D'ailleurs,

j'aime ce peu de confiance en soi. Vois Chaillan, il trouve tout ce

qu'il fait excellent; c'est qu'il n'a pas en tête un mieux, un idéal

qu'il tâche d'atteindre. Aussi ne s'élèvera-t-il jamais, parce qu'il se

croit déjà élevé, parce qu'il est content de lui.

Tu me demandes des détails sur ma vie matérielle. J'ai quitté les

Docks; ai-je bien fait, ai-je mal fait? question relative, et selon

les tempéraments. Je ne puis répondre qu'une chose: je ne pouvais plus

y rester, et j'en suis sorti.--Ce que je pense faire, je te le dirai

plus tard, lorsque j'aurai mis à exécution.--Pour l'instant, voici ma

vie: nous avons commencé le tableau d'Amphyon dans ma petite chambre

du septième, un paradis orné d'une terrasse, d'où nous découvrons tout

Paris, une retraite tranquille et pleine de soleil. Chaillan vient sur

les une heure. Pajot, jeune homme dont je t'ai parlé, ne tarde pas

à le suivre; nous allumons nos pipes, si bien qu'au bout de quelque

temps nous ne nous voyons plus à quatre pas. Je ne te parle pas du

bruit; ces messieurs dansent et chantent, et, ma foi, je les imite. Je

parie que tu cherches déjà les verres et les bouteilles; tu as pardieu

raison, les voici sur le coin de mon bureau, pleins d'un certain vin

blanc que l'on nomme du Saint-Georges, lequel vin ressemble assez au

vin cuit, et par son goût délicieux et par sa traîtrise. Le filou a

surpris avant-hier Chaillan à l'improviste, et l'a si bien étourdi

d'un coup lâchement asséné, que le brave garçon peignait chaque mouche

qui passait, et fumait son amadou à effacer, jurant qu'il fumait un

excellent tabac. Moi, je pose à moitié nu; la chose a ses désagréments,

mais, au fond, c'est le sublime du spectacle. Pajot écrit sous ma

dictée des vers qui me passent par la tête, tantôt bouffons, tantôt

sérieux, éclos sous l'encens de nos pipes, au milieu des tintements des

verres. C'est une véritable tabagie, un tableau qui n'a pas de nom;

je ne regrette qu'une chose, c'est que tu ne sois ici pour rire avec

nous.--Le matin, j'écris toujours un peu; le soir, après la séance, je

lis quelques vers de Lamartine, ou de Musset, ou de V. Hugo. Telles

s'écoulent mes journées; je m'ennuie beaucoup moins que cet hiver, et

pourtant ce n'est pas encore là le genre d'existence que je rêve. Le

tumulte n'est bon qu'à ses heures; toujours chanter, toujours rire,

cela fatigue. Je ne travaille pas assez, et je m'en veux. Si tu viens à

Paris, nous tâcherons de régler notre journée de façon à bûcher le plus

possible, sans cependant oublier la pipe, ni le verre et la chanson.

Amphyon, sous le pinceau de Chaillan, prend assez la tournure d'un

singe en mauvaise humeur. Tout bien considéré, je désespère plus que

jamais de ce garçon comme artiste. Fort médiocre copiste, dès qu'il lui

faut hiverner il est complètement mauvais. C'est un bon enfant, et ce

ne sera jamais rien de plus. Il travaille beaucoup, peine, prépare, je

crois: j'ai, en l'écrivant, un triste échantillon de ses progrès sous

les yeux.--Je t'envoie à la page suivante une de ces poésies dont je

parlais tantôt, faite au milieu du bruit, et écrite, faute de papier,

sur le mur de ma chambre.

Je viens de recevoir une lettre de Baille. Je n'y comprends plus rien;

voici une phrase que je lis dans cette épître: «_Il est presque certain

que Cézanne ira à Paris: quelle joie!_» Est-ce d'après toi qu'il parle,

lui as-tu véritablement donné cette espérance dernièrement, lorsqu'il

s'est rendu à Aix? Ou bien a-t-il rêvé, s'est-il pris à croire réel ton

désir seul? Je te le répète, je n'y comprends plus rien. Je t'engage à

me dire dans la première lettre les choses franchement; depuis trois

mois, je suis à me dire successivement et selon les lettres que je

reçois: Il viendra, il ne viendra pas.--Tâchons, pour Dieu! tâchons de

ne pas imiter les girouettes.--La question est trop importante pour

passer du blanc au noir; là, franchement, où en sont les affaires?

Je ne t'envoie pas les vers qui précèdent comme quelque chose de

sublime. Ils remplissent ma lettre, et rien de plus.

Mon voyage est toujours fixé au 15 septembre. Nous irons tous deux

jusqu'à Trets, à pied, bien entendu; Chaillan le demande à grands cris.

J'attends Houchard. A bientôt.

Mes respects à tes parents. Je te serre la main.

Ton ami,

ÉMILE ZOLA.

A quand ton examen? l'as-tu passé? le passeras-tu? Dis à Marguery que

je ne l'oublie pas, que mon silence n'est dû qu'au manque de matières.

Je lui écrirai cependant bientôt.

XXXIX

Paris, 1er août 1860.

Mon cher Paul,

En relisant tes lettres de l'année dernière, je suis tombé sur le

petit poème d'_Hercule_, entre le vice et la vertu; pauvre enfant

égaré, que tu as oublié sans doute, et qui était également sorti de ma

mémoire. Je ne sais, j'ai ressenti un grand plaisir à cette lecture;

divers passages, quelques vers isolés m'ont plu infiniment. Toi-même,

j'en suis persuadé, si tu les parcourais, tu t'étonnerais, tu te

demanderais si c'est bien toi qui as écrit cela.--C'est, d'ailleurs,

l'effet que me font à moi-même les hémistiches perdus que je retrouve

parfois sur mes vieilles paperasses.--Je dis donc que ces vers oubliés

m'ont semblé meilleurs que jadis, et le front dans la main, je me

suis mis à réfléchir. Que manque-t-il, me suis-je dit, à ce brave

Cézanne, pour être un grand poète? la pureté. Il a l'idée; sa forme est

nerveuse, originale, mais ce qui la gâte, ce qui gâte tout, ce sont

les provençalismes, les barbarismes, etc.--Oui, mon vieux, plus poète

que moi. Mon vers est peut-être plus pur que le tien, mais certes, le

tien est plus poétique, plus vrai; tu écris avec le cœur, moi, avec

l'esprit; tu penses fermement ce que tu avances, moi, souvent, ce ce

n'est qu'un jeu, un mensonge brillant. Et ne crois pas que je plaisante

ici; ne crois pas surtout que je te vante ou que je me vante moi-même;

j'ai observé, et je te communique le résultat, rien de plus.--Le

poète a bien des manières de s'exprimer: la plume, le pinceau, le

ciseau, l'instrument. Tu as pris le pinceau, et tu as bien fait: on

doit descendre sa pente. Je ne veux donc pas te conseiller maintenant

de prendre la plume et, laissant la couleur, travailler le style;

pour faire une chose bien, il faut faire une seule chose. Seulement,

permets-moi de pleurer sur l'écrivain qui meurt en toi; je le répète,

la terre est bonne et fertile; un peu de culture, et la moisson

devenait splendide. Ce n'est pas que tu ignores cette pureté dont je

te parle; tu en sais peut-être plus que moi. C'est qu'emporté par ton

caractère, chantant pour chanter, peu soucieux, tu te sers des plus

bizarres expressions, des plus drôlatiques tournures provençales. Loin

de moi de t'en faire un crime, surtout dans nos lettres, au contraire,

cela me plaît. Tu écris pour moi, et je t'en remercie; mais la foule,

mon bon vieux, est bien autrement exigeante; il ne suffit pas de dire,

il faut bien dire. Maintenant, si c'était un crétin, une croûte qui

m'écrive, que m'importerait que sa forme fût aussi déguenillée que son

idée. Mais toi, mon rêveur, toi, mon poète, je soupire quand je vois

si pauvrement vêtues tes pensées, ces belles princesses. Elles sont

étranges, ces belles dames, étranges comme de jeunes bohémiennes au

regard bizarre, les pieds boueux et la tête fleurie. Oh! pour ce grand

poète qui s'en va, rends-moi un grand peintre, ou je t'en voudrai. Toi

qui as guidé mes pas chancelants sur le Parnasse, toi qui m'as soudain

abandonné, fais-moi oublier le Lamartine naissant par le Raphaël

futur.--Je ne sais trop où je suis. Je voulais te rappeler en deux

lignes ton ancien poème, et t'en demander un nouveau plus pur, plus

soigné. Je voulais te dire que je ne me contentais pas des quelques

vers que tu m'envoies dans chaque lettre; te conseiller de ne pas

quitter entièrement la plume, et, dans tes moments, de me parler de

quelque belle sylphide. Et voilà--je ne sais trop pourquoi--que je me

perds, que je dépense futilement le papier. Pardonne-moi, mon vieux,

et contente-moi; parle-moi de _l'Aérienne_, de quelqu'un, de quelque

chose, en vers, et longuement. Rien entendu, après ton examen, et sans

entraver en rien tes études au musée.

Le temps est déplorable; de l'eau, de l'eau, puis encore de l'eau.

Quelqu'un a dit spirituellement que l'hiver était venu passer l'été à

Paris. Le fait est qu'en écrivant cette lettre, je vois, de ma fenêtre,

les fiacres se cahoter dans les ruisseaux, éclaboussant chacun; les

grisettes sauter de pavé en pavé, sur la pointe des pieds, effarées,

relevant leurs jupes; la foule se précipiter, les parapluies s'agiter

lourdement comme d'énormes phalènes; et la pluie, railleuse, insolente,

fouetter au visage le noble comme le vilain, la jolie fille comme la

laide, l'aveugle comme son chien. Spectacle de fraternelle égalité qui

me fait rire parfois, j'aime--est-ce instinct du mal?--j'aime voir

patauger les sots, les épiciers dans la boue.--Puis, les jolies choses

qu'un jour de pluie vous fait voir; la jambe fine et ronde, qui craint

le soleil, se montre hardiment; plus l'averse est forte, plus les jupes

remontent, on aime mieux--c'est au moins étrange--tacher un bas blanc

bien propre, bien tiré, qu'un vieux jupon de couleur; certes, c'est un

goût que je ne blâme pas, ô jeunes filles, relevez, relevez ces voiles

incommodes; si le jeu vous en plaît, il me plaît davantage.--N'importe,

ce ciel gris m'attriste, m'indispose. Je suis boudeur, rechigné comme

lui; je sors encore moins, je m'ennuie, je bâille. Que Dieu m'envoie,

avec un rayon de soleil, un rayon de joie et d'espérance.

J'ai reçu ta lettre ce matin.--Permets-moi de te dire mon avis sur les

sujets que vous avez discutés, toi et Baille.--Je dis également comme

toi, que l'artiste ne doit pas remanier son œuvre. Je m'explique: que

le poète, en relisant son œuvre entière, retranche un vers par-ci,

par-là, qu'il change la forme sans changer l'idée, je n'y vois pas

de mal, je crois même que c'est une nécessité. Mais qu'après coup,

des semaines, des mois, des années écoulées, il bouleverse son

œuvre, abattant ici, reconstruisant plus loin, c'est selon moi une

sottise et du temps perdu. Outre qu'il détruit un monument portant

en quelque sorte le cachet de son époque, il ne fait jamais d'une

pièce médiocre, mais originale, qu'une pièce tiraillée, froide. Que

n'emploie-t-il plutôt ces longues heures d'une stérile correction à

composer un nouveau poème, où son expérience acquise fera merveille.

Pour ma part, j'ai toujours mieux aimé écrire vingt vers que d'en

corriger deux; c'est un travail des plus ingrats et que je soupçonne

fort d'être contraire au développement de l'intelligence. D'ailleurs,

où en serions-nous s'il fallait toujours corriger les défauts que le

temps nous montre dans nos œuvres? chaque édition différerait de la

précédente; ce serait une Babel inextricable et la pensée passerait par

tant de formes qu'elle changerait du blanc au noir. Ainsi donc, je suis

complètement de ton avis: travaillez avec conscience, faites le mieux

que vous pourrez, donnez quelques coups de lime, pour mieux ajuster les

parties et présenter un tout convenable, puis abandonnez votre œuvre à

sa bonne ou à sa mauvaise fortune, ayant soin de mettre au bas la date

de sa composition. Il sera toujours plus sage de laisser mauvais ce qui

est mauvais et de tâcher de faire meilleur sur un autre sujet.--Comme

toi, je parle ici pour l'artiste en général: poète, peintre, sculpteur,

musicien.

Correspondance: Lettres de jeunesse · 第 16 / 19 段