cela l'ennuie, car elles font un tapage à faire crouler les murs. Il va
changer de demeure. L'innocent!
Chaque jour il se rend chez le père Suisse, depuis le matin 6 heures
jusqu'à 11 heures. Puis, l'après-midi, il va au Louvre. Réellement il
a du toupet.--Ah! si tu étais ici, la belle vie! Mais à quoi bon cette
exclamation? à nous donner des regrets superflus.
--Je ne t'en dirai pas plus long sur Chaillan: il doit t'écrire
lui-même sous peu.--Je n'ai pas encore revu Villevieille; je pense
aller lui rendre bientôt visite.
Quant à moi, ma vie est toujours monotone. Lorsque, courbé sur mon
pupitre, écrivant sans savoir ce que j'écris, je dors tout éveillé,
comme abruti, soudain parfois un frais souvenir passe dans mon esprit,
une de nos joyeuses parties, un des sites que nous affectionnions, et
mon cœur se serre affreusement. Je lève la tête, et je vois la triste
réalité; la chambre poudreuse, encombrée de vieilles paperasses,
peuplée par un monde de commis stupides pour la plupart; j'entends le
monotone grincement des plumes, des mots stridents, des termes bizarres
pour moi; et là, sur la vitre, comme pour me railler, les rayons de
soleil viennent se jouer et m'annoncer qu'au dehors la nature est en
fête, que les oiseaux ont des chants mélodieux, les fleurs des parfums
enivrants. Je me renverse sur ma chaise, je ferme les yeux, et pour
un instant je vous vois passer, vous, mes amis; je les vois, elles
aussi, ces femmes que j'aimais sans le savoir. Puis tout s'évanouit, la
réalité revient plus terrible, je reprends ma plume et je me sens des
envies de pleurer.--Oh! la liberté, la liberté! la vie contemplative
de l'Orient! la douce et poétique paresse! mon beau rêve! qu'êtes-vous
devenus?
J'ai fait cette lettre, _currente calamo_, sans me reposer, sans
moucher ma chandelle. Il est bientôt minuit et je vais me mettre au
lit. Je me sentais exalté ce soir, pardonne-moi donc si ma lettre est
folle, privée de ce peu de raison que je possède.
Je n'ai pas pu attendre une lettre de toi pour t'écrire de nouveau et
quoique je n'aie rien à te dire, il m'a pris une telle rage de noircir
du papier, que j'ai cédé à la tentation.
Je te serre la main.
Ton ami,
ÉMILE ZOLA.
Mes respects à tes parents.
Je reçois ta lettre à l'instant.--Elle fait naître en moi une
bien douce espérance. Ton père s'humanise; sois ferme, sans être
irrespectueux. Pense que c'est ton avenir qui se décide et que tout ton
bonheur en dépend.--Ce que tu dis sur la peinture devient inutile, du
moment que tu reconnais toi-même les défauts de X***.
Je répondrai à ta lettre sous peu.
XXXV
Paris, 5 mai 1860.
Mon bon vieux,
Je suis seul dans ma chambre, un peu indisposé. J'ai fait l'école
buissonnière pour aujourd'hui et je ne crois pouvoir mieux employer le
temps passé loin de mon bureau, qu'en causant avec toi.--Je vais donc
répondre à tes deux dernières lettres.
Comme tu le présumes fort bien, je ne m'amuse nullement aux Docks.
Voici un mois que je suis dans cette infâme boutique et j'en ai,
par Dieu! plein le dos, les jambes et tous les autres membres.--Je
ne demande qu'une grotte dans le flanc d'un rocher, sur une haute
montagne. Je vivrai là vêtu d'un froc s'il le faut, en ermite, ne me
souciant ni du monde, ni de ses jugements.--Ne crois pas que ce soit
là le vain désir d'un poète; je pense sérieusement et, si je n'avais
pas une mère, il y a longtemps que j'aurais tâché de mettre mon idée à
exécution.--Quoi qu'il en soit je trouve mon bureau puant et je vais
bientôt déguerpir de cette immonde écurie. Ce qui m'arrête, c'est que,
sorti de là, je me trouverai de nouveau à la charge de ma famille; je
cherche une combinaison qui me permette de manger et de rester libre,
combinaison, hélas! que je ne trouve pas, que je ne trouverai jamais.
Tu ne peux te douter de la souffrance que j'éprouve quand je pense à
ces choses-là. C'est comme un damné labyrinthe; j'ai beau marcher, je
m'égare et toujours je reviens au même point, à penser en pleurant à
l'art sublime, à la liberté, à toutes ces célestes choses dont l'amour
ne veut pas mourir en moi, et qui se débat en désespéré, devant
l'horrible réalité.--Car, te le dirai-je, si je suis malade de corps,
ce n'est qu'une suite de ma maladie morale, de l'ennui, du désespoir
que je ressens. Mais quittons ce triste sujet et tâchons de rire et de
boire frais.
Tu me parles de Baille dans tes deux lettres. Il y a longtemps que je
désire moi-même t'entretenir au sujet de ce brave garçon.--C'est qu'il
n'est pas comme nous, qu'il n'a pas le crâne fait dans le même moule;
il a bien des qualités que nous n'avons pas, bien des défauts aussi.
Je ne puis pas essayer de te faire la peinture de son caractère, te
dire par où il pèche, par où il l'emporte; je ne lui donnerai pas non
plus l'épithète de sage, pas plus que celle de fou; cela n'est que
relatif et dépend du point de vue d'où l'on envisage la vie. Que nous
importe d'ailleurs, à nous ses amis; ne suffit-il pas que nous l'ayons
jugé bon garçon, dévoué, supérieur à la foule, ou du moins plus apte à
comprendre notre cœur et notre esprit. Ne devons-nous pas le juger avec
cette bienveillance que nous réclamons pour nous-mêmes, et, si quelque
chose nous contrarie dans sa conduite, de quel droit irions-nous
trouver mauvais ce qu'il trouve bon? Crois-moi, nous ne savons ce que
la vie nous garde; nous sommes au début, tous trois riches d'espérance,
tous trois égaux par notre jeunesse, par nos rêves. Serrons-nous la
main: non pas une étreinte d'un moment, mais une étreinte qui empêche
un jour de faiblir, ou qui console après la chute.--Que diable me
marmotte-il là, dois-tu dire? Mon pauvre vieux, j'ai cru m'apercevoir
que le lien qui t'unissait avec Baille faiblissait, qu'un anneau de
notre chaîne allait casser. Et, tremblant, je te prie de penser à
nos joyeuses parties, à ce serment que nous avons fait, le verre en
main, de marcher toute la vie, les bras enlacés, dans le même sentier;
de penser que Baille est mon ami, qu'il est le tien, et que si son
caractère ne sympathise pas entièrement avec le nôtre, il n'en est
pas moins dévoué pour nous, aimant, qu'enfin il me comprend, qu'il te
comprend, qu'il est digne de nos confidences, de ton amitié.--Si tu as
quelque chose à lui reprocher, dis-le moi, je tâcherai de le défendre,
ou plutôt dis-lui à lui-même ce qui te contrarie en lui,--rien n'est à
craindre comme les choses non avouées entre amis.
Tu te rappelles nos parties de nage, cette heureuse époque où,
insoucieux de l'avenir, nous combinions un beau soir la tragédie
du célèbre Pitot; puis le grand jour! là, sur le bord de l'eau, le
soleil qui se couchait radieux, cette campagne que nous n'admirions
peut-être pas alors, mais que le souvenir nous présente si calme et
si riante.--On a dit--je crois que c'est Dante--que rien n'est plus
pénible qu'un souvenir heureux dans les jours de malheur. Pénible,
oui, mais âprement voluptueux aussi; on pleure et on rit à la
fois.--Malheureux que nous sommes! à vingt ans nous regrettons déjà
le passé; nous tournons vers cette époque enfuie, tendant les bras,
pleurant sans espoir de voir renaître ces beaux jours. Malheureux et
fous! nous gâtons notre vie comme à plaisir, toujours souhaitant de
voir revivre le passé, ou implorant l'avenir à grands cris, ne sachant
jamais jouir du présent.--Je te l'ai dit dans ma dernière lettre,
parfois un souvenir, rapide comme un éclair, traverse ma pensée; c'est
un mot que tu m'as dit jadis, c'est une de nos parties: une montagne,
un chemin, un buisson, et je regrette, et je désespère--malheureux et
fou.
Dans tes deux lettres tu me donnes comme un espoir lointain de
réunion. «Quand j'aurai fini mon droit, peut-être, me dis-tu, serai-je
libre de faire ce que bon me semblera; peut-être pourrai-je aller te
rejoindre.» Que Dieu veuille que ce ne soit pas la joie d'un instant;
que ton père ouvre les yeux sur ton véritable intérêt. Peut-être, à ses
yeux, suis-je un étourdi, un fou, même un mauvais ami de t'entretenir
dans ton rêve, dans ton amour de l'idéal. Peut-être, s'il lisait mes
lettres, me jugerait-il sévèrement; mais quand bien même je devrais
perdre son estime, je le dirais hautement devant lui comme je le dis à
toi: «J'ai réfléchi longtemps à l'avenir, au bonheur de votre fils, et
par mille raisons qu'il serait trop long de vous expliquer, je crois
que vous devez le laisser aller là où son penchant, l'entraîne.»--Mon
vieux, il s'agit donc d'un petit effort, d'un peu travailler. Voyons,
que diable! sommes-nous tout à fait privé de courage? Après la nuit
viendra l'aurore; tâchons donc de la passer tant bien que mal, cette
nuit, et que lorsque luira le jour tu puisses dire: «J'ai assez dormi,
mon père, je me sens fort et courageux. Par pitié! ne m'enfermez
pas dans un bureau; donnez-moi mon vol, j'étouffe, soyez bon, mon
père.»--Je ferai ta commission à Chaillan.
Leclère met en doute, me dis-tu, mon voyage à Aix. Le cher homme se
trompe; je compte aller te serrer la main tout comme l'année dernière.
Il est vrai, je préférerais que ce fût toi qui vins, et cela pour une
foule de raisons; mais, comme je doute encore de la bonne volonté de
ton père, je me prépare à faire mes paquets.--Tu me parles vaguement
d'une certaine aventure qui aurait amené des suites fâcheuses entre
Leclère et De Julienne. Je juge à propos de joindre à cette lettre un
mot pour ce dernier; autant pour éclaircir l'affaire que pour désavouer
toutes les mesures rigoureuses qu'on aurait pu prendre en mon nom.--Lis
d'ailleurs ce mot et ne m'en veuille pas s'il rogne ta portion.--Serre
la main de Leclère à mon intention et ne lui dis pas que tu m'as
communiqué cette misère.
Quant à vous, mes beaux musiciens, chantez tout votre soûl; riez, mes
enfants, riez. Ma mansarde n'est certes pas belle, et cependant parfois
je la regrette.--Nous avons depuis une semaine un temps sublime; je
ne le croirais pas, si je ne suais pas. Mais que m'importe la pureté
du ciel, à moi Parisien; je sors si peu. Je ne vais jamais manger des
anchois au bastidon, tout au plus si je vais m'installer à la porte
d'un établissement dans le genre du _Qu'a fait la belle eau_ (Oh!
Marguery!). Je ne t'ai pas décrit ma nouvelle demeure, mon voisinage:
ce sera pour ma prochaine lettre.
Il y a eu soirée hier soir chez moi. J'ajoute cette feuille de papier
à ma lettre pour te narrer cette rareté. Nous étions douze, ma mère,
Pagès (du Tarn), Chaillan, Pajot, moi: le reste ne vaut pas l'honneur
d'être nommé. Le but de cette réunion était de lire quelques vers et
d'ouïr quelques chanteurs qui se trouvaient parmi nous; ce fut tout
artistique comme tu vois. On a servi, comme consommations, trois
douzaines de biscuits, deux bouteilles, une de champagne, une de
malaga, puis le premier acte de la _Nouvelle Phèdre_, et le proverbe
intitulé _Perrette_. On a fortement applaudi; était-ce l'auteur à qui
s'adressaient ces éloges, ou le maître de la maison qui offrait de si
bon malaga? Je livre ce problème à ta perspicacité. Pour moi, je juge
incapables de m'apprécier la moitié des personnes qui m'écoutaient. Ce
n'est pas orgueil, c'est simplement expérience et vérité. Ce qui m'a
fait le plus plaisir, ce sont les éloges de Pajot, les bonnes grosses
appréciations de Chaillan, puis les quelques admirations vraies de
Pagès (du Tarn). Pardon d'avoir parlé de moi le premier; j'ai voulu
me débarrasser de ma pièce pour parler plus à l'aise de la _Nouvelle
Phèdre_. On n'en a lu que le premier acte et ce n'est donc que d'après
ce fragment que je puis en parler.--Une seule question. Qu'est-ce qui
m'ennuie dans la tragédie? C'est la tragédie elle-même; ce sont tous
ces vieux accessoires usés, les confidents, les tirades emphatiques,
l'alexandrin lourd et régulier, etc., etc. Lorsque M. Pagès (du
Tarn) me dit qu'il était le partisan des innovations, je crus qu'il
avait aboli toutes ces vieilleries. Point du tout; ses nouveautés
se bornent à un changement de costume, l'habit noir au lieu de la
toge romaine, à un changement de nom, le nom d'Abel au lieu de celui
d'Hippolyte. D'autre part, il ne s'aperçoit pas d'un écueil; voulant
faire, comme il le dit, la tragédie de l'homme et non celle des rois
et des héros, choisissant un sujet bourgeois, ne doit-il pas craindre
de rendre plus ridicule encore l'emphase et la déclamation dans le
cercle mesquin d'une famille. Thésée, Hippolyte, peuvent invoquer
les dieux, ils en descendent. Mais tel ou tel marchand enrichi sera
parfaitement ridicule de faire ainsi les grands bras. Est-ce à dire que
ces drames qui s'agitent confusément dans l'ombre d'une maison, que
ces passions terribles qui désolent une famille, ne présentent aucun
intérêt, ne soient pas dignes d'être mis sur la scène. Loin de là,
seulement il faut, selon moi, que le style s'accorde avec le genre, et
certes, le vieux style classique, les exclamations, les périphrases
sont ce qu'il y a de plus faux au monde dans la bouche d'une petite
bourgeoise.--D'ailleurs, ce premier acte est rempli de beaux vers;
les situations sont copiées sur Racine, mais cela ôtait dans le sujet
même.--Si l'un me demandait mon avis sincère, je répondrais que cette
tragédie est littéraire, bien versifiée, de beaucoup plus passionnée
que les tragédies classiques, destinée selon moi à un succès éclatant
ou à une chute complète; mais qu'elle n'est nullement destinée à faire
révolution en littérature, comme le pense son auteur, et qu'elle n'est
pas le dernier mot de l'art dramatique. Je m'arrête faute de place.--Si
bien que Chaillan a chanté et qu'il a été fort applaudi; si bien qu'un
monsieur qui se trouvait là nous a invités tous les deux à une soirée
où doivent se trouver des acteurs de l'Odéon; si bien qu'on a été
se coucher sur les minuit.--M. Pagès (du Tarn) me demande soudain:
«Voulez-vous six vers de désespoir?--Pardieu! lui dis-je, ce sont _six
verres vides_.»--Le brave homme resta bouche béante.
Je te serre la main. Ton ami,
É. ZOLA.
Je t'envoie trois feuilles et trois feuilles différentes.--Ceci prouve
que jadis j'avais trois cahiers de papier et que je n'en ai plus
maintenant.
XXXVI
Paris, 13 juin 1860.
Mon cher Paul,
L'autre jour, par une belle matinée, je me suis égaré loin de Paris,
dans les champs, à trois ou quatre lieues.--N'aimes-tu pas les bluets,
ces petites étoiles qui scintillent dans les blés, ces fleurs si
gracieusement jolies. Les poètes ont, hélas! usé et abusé des fleurs.
Qui oserait parler de la rose, écrire deux lignes sur la pensée,
pousser des exclamations sur le lilas, le chèvrefeuille, etc., etc.
Je suis donc fort mal venu de te vanter mes bluets, de le dire que
j'en ai ramassé une grosse belle gerbe, tout comme une pensionnaire de
couvent en robe blanche pudique et folâtre. Mon Dieu! oui, une grosse
gerbe, courant dans les prés, joyeux de ne plus voir de maisons, de
marcher dans le rosée, de me croire en Provence, en chasse, en partie
au bastidon. J'étais seul et je m'en donnais à cœur joie; certain que
personne ne m'épiait pour me railler, j'allais toujours, augmentant
mon bouquet. Ces bluets, ce sont fleurs si charmantes; je parie que
tu ne les as jamais remarqués. Mon bon vieux, quelque jour imite-moi,
cours en cueillir une pleine poignée le matin, avant que le soleil ait
séché la rosée dans leurs corolles; fais-toi enfant pour une heure;
puis tu verras quelle belle teinte bleue, quel fouillis gracieux; on
dirait un amas de fine dentelle.--Le fait est qu'après avoir couru deux
grandes heures, je me sentis un grand appétit. Je levais la tête; des
arbres partout, du blé, des haies, etc. Je me trouvais dans un pays
qui m'était totalement inconnu. Enfin, au-dessus d'un vieux chêne,
j'aperçus un clocher; un clocher suppose un village; un village, une
auberge. Je marchai vers la bienheureuse église, et je ne tardai pas à
me trouver installé devant un frugal déjeuner, dans un café quelconque.
Dans ce café--et c'est à cela que j'en voulais venir, tout le reste
n'est qu'une préface,--je remarquai en rentrant des peintures qui me
frappèrent. C'étaient de grands panneaux comme tu veux en peindre chez
toi, peints sur toile, représentant des fêtes de village; mais un
chic, un coup de pinceau si sûr, une entente si parfaite de l'effet
à distance, que je demeurai ébahi. Jamais je n'avais vu de telles
choses dans un café, même parisien. On me dit que c'était un artiste de
vingt-trois ans qui avait commis ces petits chefs-d'œuvre. Vraiment, si
tu viens à Paris, nous irons jusqu'à Vitry--c'est le nom du bienheureux
village--et je suis certain que tu admireras comme moi. Je me suis
laissé peut-être emporter par l'enthousiasme, mais je ne crois pas me
tromper en avançant que ce jeune rapin a de l'avenir.
Tu m'apprends une nouvelle qui me surprend fort, le mariage
d'Escoffier-Don-Juan, d'Escoffier le coureur, le libertin, etc., etc.
Du diable! si je croyais que ce serait lui qui se marierait le premier
de mes amis. Pousserai-je de grandes exclamations sur le mariage
d'argent? A quoi bon? ce serait au moins ridicule et en tout cas plus
qu'inutile. Gardons en avare nos belles rêveries; laissons les autres
barboter dans la prose. Qui sait d'ailleurs? peut-être sont-ils plus
heureux que nous. Je faisais même cette réflexion l'autre soir en
pensant à ce cher Escoffier: Voilà un garçon, me disais-je, dont le
sentier aura été bordé de roses sans épines. Jusqu'à vingt-deux ans
il a mené une belle vie de paresse et de plaisir, puis en ce moment,
où il lui faut choisir une carrière, faire un travail quelconque, il
rencontre bonnement une dot de cent mille francs qui lui tend les bras.
Voilà la carrière, la position trouvée. Je sais que cette fois la
rose a une épine. Mais qu'importe! combien il en est qui envieraient
son sort! Quand on peut marcher terre à terre, n'être pas tourmenté
par de folles idées comme moi, n'est-on pas joyeux de voir cent mille
francs tomber amoureux de vous? Ma foi, vive la prose par moment, je le
répète, Escoffier doit être heureux. Ce n'est pas dire que je serais
heureux, si j'étais à sa place; que non pas! Chacun dans son milieu,
mon vieux; l'oiseau dans l'air et le poisson dans l'eau.
Je vois Chaillan fort souvent. Hier nous avons passé la soirée
ensemble; cet après-midi je dois aller le retrouver au Louvre. Il m'a
dit t'avoir écrit avant-hier, je crois, je ne te parle donc pas de ses
travaux. Combes est ici, il doit t'en parler. Les autres artistes que
je vois sont Truphème jeune, Villevieille, Chotard; quant à Ampérère,
je n'ai pu encore le rencontrer. Nous parlons quelquefois avec
Chaillan de Fournier; sais-tu par où il réside, ce qu'il fait? Pour
nous, absence complète de notions à cet égard.--Nous attendons, pour
commencer le superbe tableau dont je te parlais, que je sois installé
dans une chambre que je viens de louer. Mon vieux, au septième;
l'habitation la plus haute du quartier; une immense terrasse, la vue
de tout Paris; une chambrette délicieuse que je vais meubler dans le
dernier chic, divan, piano, hamac, pipes en foule, narguilé turc, etc.
Puis des fleurs, puis une volière, un jet d'eau, une véritable féerie.
Je te reparlerai de mon grenier quand tous ces embellissements seront
terminés. Au 8 juillet l'emménagement.--Baille, qui viendra sans doute
à Paris au mois de septembre, jouira sans doute de mon asile: que ne
puis-je en dire autant de toi. Chaillan doit te narrer toutes les
félicités que les rapins rencontrent ici.
Voilà bientôt quinze jours que je file un amour des plus platoniques.
Une jeune fille, une fleuriste qui reste à côté de chez moi, passe
sous ma fenêtre deux fois par jour, le matin à six heures et demie, et
le soir à huit heures. C'est une petite blonde, toute mignonne, toute
gracieuse; petite main, petit pied, une grisette des plus gentilles.
Aux heures où elle doit passer, je me mets régulièrement à la fenêtre;
elle vient, lève les yeux; nous échangeons un regard, même un sourire;
puis c'est tout. Est-ce folie, mon Dieu! aimer ainsi une fleuriste, la
moins cruelle des beautés parisiennes! Ne pas la suivre, ne pas lui
parler! Veux-tu que je te le dise, c'est paresse et rêverie à la fois.
C'est bien moins fatigant d'aimer ainsi; je l'attends, mon adorée, en
fumant ma pipe. Puis les beaux rêves! ne la connaissant pas, je puis la
doter de mille qualités, inventer mille aventures délirantes, la voir,
l'entendre parler à travers le prisme de mon imagination. Mais, que te
dis-je? ne le sais-tu pas aussi bien que moi, les charmes de cet amour
platonique dont on se moque tant. Laissons railler les sots; folie et
sagesse sont des mots sur la signification desquels on ne s'entendra
jamais.--Mon vieux, que ne suis-je près de toi, pour boire un bon coup,
pour causer folie, couchés sur le gazon, la tête à l'ombre et les pieds
au soleil. Épicure fut un sage; le monde n'a que faire de nous, pauvres
chétifs, nous n'avons que faire du monde. Eh! morbleu! qu'on nous
laisse vivre en paix, le verre en main et la chanson aux lèvres, rêvant
et dormant en attendant le grand sommeil.--Je veux aller près de toi au
mois d'août rien que pour divaguer et boire de bons coups. Vive Dieu!
nous en viderons plus d'une et des meilleures encore!
Tu ne me parles plus du droit. Qu'en fais-tu? es-tu toujours en
brouille avec lui? Ce pauvre droit qui n'en peut mais, comme tu dois
l'arranger!--J'ai remarqué que nous, avions toujours besoin d'une
peine ou d'un amour, sans lesquelles conditions la vie est incomplète.
D'ailleurs, l'idée d'amour entraîne jusqu'à un certain point l'idée de
haine et _vice versa_. Tu aimes les jolies femmes, donc tu détestes
les laides; tu hais la ville, donc tu aimes les champs. Bien entendu,
qu'il ne faudrait pas pousser cela trop loin. Quoi qu'il en soit, je
répète que nous avons besoin pour bien vivre d'aimer et de haïr quelque
chose; d'aimer pour laisser notre âme s'épancher dans nos bons moments;
de haïr pour jurer et briser les vitres dans nos mauvais moments. Tel
est l'homme en général, c'est-à-dire l'homme bon et méchant, ayant des
qualités et des défauts. Le véritable sage serait celui qui ne serait
qu'amour, dans l'âme duquel la haine n'aurait pas de place. Mais comme
nous ne sommes pas parfaits--Dieu merci! ce serait trop ennuyant--et
que tu ressembles à tous, ton amour à toi est la peinture et la haine
du droit. Voilà, comme dirait Astier, ce qu'il fallait démontrer.
Tu relis quelquefois mes anciennes lettres, me dis-tu. C'est un plaisir
que je me paie souvent. J'ai gardé toutes les tiennes; ce sont là mes
souvenirs de jeunesse.--Faut-il que l'homme soit misérable! toujours
désirer, toujours regretter, toujours vouloir devancer l'avenir, puis,
chaque fois que le regard se porte vers le passé, toujours verser des
pleurs amers. Quels pauvres animaux que nous: ne pas savoir profiter de
la minute présente, la gâter par un désir ou par un regret. Vraiment,
je serais tenté de me dresser vers le ciel et de crier à Dieu: «Dis-moi
pourquoi nous as-tu pétris d'une argile aussi immonde? pourquoi
as-tu enfermé ton souffle divin dans une si ignoble prison que les
parois en ont souillé la céleste prisonnière?» Certes, ce n'est pas à
propos de tes lettres que je pousserais ce cri. Quand je les relis,
si je regrette le temps passé, c'est un regret exempt de larmes; au
contraire, je suis heureux pour un quart d'heure, je nous revois plus
jeunes, réunis et joyeux. Puis je pense au futur, je me demande si ce
bon temps ne reviendra pas, et j'espère. Et pourquoi n'aurais-je pas
d'espérance? Ne sommes-nous pas jeunes encore, pleins de rêves, à peine
au début de la vie. Tiens, laissons les souvenirs et les regrets aux
vieillards; c'est leur trésor à eux, c'est le livre du passé qu'ils
feuillettent d'une main tremblante, s'attendrissant à chaque page. Et,
puisque nous ne saurions jouir du présent, à nous l'avenir, ce bel
avenir inconnu que nous pouvons embellir des plus riches couleurs.
Espérons, mon bon vieux, espérons d'être réunis un jour, de jouir d'une
sainte liberté, et de marcher en riant jusqu'à ce que nos pieds se
heurtent contre la pierre d'un tombeau.