Je ne sais si tu connais Ary Scheffer, ce peintre de génie mort

l'année dernière: à Paris, ce serait un crime de répondre non, mais en

province, ce n'est qu'une grosse ignorance. Scheffer était un amant

passionné de l'idéal, tous ses types sont purs, aériens, presque

diaphanes. Il était poète dans toute l'acception du mot, ne peignant

presque pas le réel, abordant les sujets les plus sublimes, les plus

délirants. Veux-tu rien de plus poétique, d'une poésie étrange et

navrante, que sa _Françoise de Rimini?_ Tu connais l'épisode de _la

Divine Comédie:_ Françoise et son amant Paolo sont punis de leur luxure

en Enfer par un vent terrible qui toujours les emporte, enlacés, qui

toujours les fait tournoyer dans l'espace sombre. Quel magnifique

sujet! mais aussi quel écueil! comment rendre cet embrassement

suprême? ces deux âmes qui restent même unies pour souffrir les peines

éternelles! quelle expression donner à ces physionomies où la douleur

n'a pas effacé l'amour? Tâche de te procurer la gravure et tu verras

que le peintre est sorti victorieux de la lutte; je renonce à te la

décrire, j'y perdrais du papier sans seulement t'en donner une idée.

Scheffer, le spiritualiste, me fait penser aux réalistes. Je n'ai

jamais bien compris ces messieurs. Je prends le sujet le plus réaliste

du monde, une cour de ferme. Du fumier, des canards barbotant dans un

ruisseau, un figuier à droite, etc., etc. Voilà bien un tableau qui

semble dénué de toute poésie. Mais qu'il vienne un rayon de soleil qui

fasse scintiller la paille jaune d'or, miroiter les flaques d'eau,

qui glisse dans les feuilles de l'arbre, s'y brise, en ressorte en

gerbes de lumière; que, de plus, on fasse passer dans le fond une

leste fillette, une de ces paysannes de Greuze, jetant du grain à tout

son petit monde de volailles: dès ce moment, ce tableau n'aura-t-il

pas, lui aussi, sa poésie; ne s'arrêtera-t-on pas charmé, pensant à

cette ferme où l'on a bu de si bon lait, un jour que la chaleur était

accablante? Que voulez-vous donc dire avec ce mot de réaliste? Vous

vous vantez de ne peindre que des sujets dénués de poésie! Mais chaque

chose a la sienne, le fumier comme les fleurs. Serait-ce parce que vous

prétendez imiter la nature servilement? mais alors, puisque vous criez

tant après la poésie, c'est dire que la nature est prosaïque. Et vous

en avez menti.--C'est pour toi, que je dis cela, monsieur mon ami,

monsieur le grand peintre futur. C'est pour te dire que l'art est un,

que spiritualiste, réaliste ne sont que des mots, que la poésie est une

grande chose et que hors la poésie il n'y a pas de salut.

J'ai fait un rêve, l'autre jour.--J'avais écrit un beau livre, un livre

sublime que tu avais illustré de belles, de sublimes gravures. Nos deux

noms en lettres d'or brillaient, unis sur le premier feuillet, et, dans

cette fraternité du génie, passaient inséparables à la postérité. Ce

n'est encore qu'un rêve malheureusement.

Morale et conclusion de ces quatre pages.--Tu dois contenter ton père

en faisant ton droit le plus assidûment possible. Mais tu dois aussi

travailler le dessin fort et ferme--_unguibus et rostro_--pour devenir

un Jean Goujon, un Ary Scheffer, pour ne pas être un réaliste, enfin

pour pouvoir illustrer certain volume qui me trotte dans le cerveau.

Tu me demandes la suite de _la Mascarade_. Je ne puis contenter ton

désir, par la simple raison que, jusqu'à présent, cette suite n'existe

pas. Le fragment que je t'ai envoyé fut fait en janvier, puis je ne

sais ce qui me passa par la tête, j'abandonnai complètement cette pièce

pour me mettre à écrire un petit proverbe en vers que je viens de

terminer: quelque chose comme neuf cents alexandrins. Il est possible

que je continue maintenant les faits et gestes du jeune et mélancolique

Hermann; en tous cas, dès qu'il existera une suite quelconque, je te

l'expédierai.

Quant aux excuses que tu me fais, soit pour l'envoi des gravures, soit

pour le prétendu ennui que tu me donnes par tes lettres, j'oserai dire

que c'est du dernier mauvais goût. Tu ne penses pas ce que tu avances,

et cela me console. Je ne me plains que d'une chose, c'est que tes

épîtres ne soient pas plus longues, plus détaillées. Je les attends

avec impatience, elles me donnent de la joie pour un jour. Et tu le

sais: ainsi donc plus d'excuses.--J'aimerais mieux ne pas fumer, ne pas

boire que de cesser de correspondre avec toi.

Tu m'écris ensuite que tu es bien triste: je te répondrai que je suis

bien triste, bien triste. C'est le vent du siècle qui a passé sur nos

têtes, nous ne devons en accuser personne, pas même nous; la faute

en est au temps dans lequel nous vivons. Puis tu ajoutes que: si je

t'ai compris, tu ne te comprends pas. Je ne sais ce que tu entends

par ce mot _compris_. Pour moi, voici ce qu'il en est: j'ai reconnu

chez toi une grande bonté de cœur, une grande imagination, les deux

premières qualités devant lesquelles je m'incline. Et cela m'a suffi;

dès ce moment je t'ai compris, je t'ai jugé. Quelles que soient tes

défaillances, quels que soient tes errements, tu seras toujours le même

pour moi. Il n'y a que la pierre qui ne change pas, qui ne sorte pas

de sa nature de pierre. Mais l'homme est tout un monde; qui voudrait

analyser les sentiments d'un seul pendant un jour, succomberait à

l'œuvre. L'homme est incompréhensible, dès qu'on veut le connaître

jusque dans ses plus légères pensées. Mais à moi, que m'importent

tes contradictions appareilles. Je t'ai jugé bon et poète, et je le

répéterai toujours: «Je t'ai compris.»

Mais foin de la tristesse! Terminons par un éclat de rire. Nous

boirons, nous fumerons, nous chanterons au mois d'août. La paresse

est une belle chose, on n'en meurt pas plus vite. Puisque la vie est

mauvaise et courte, allons nous étendre au soleil, babiller, nous

moquer des sots, et attendre que la mort passe et nous emporte, tout

aussi poliment que notre voisin qui a passé sa vie à l'ombre, sans

parler, vivant comme un ours, afin d'amasser un peu d'or.

Je te serre la main.

Ton ami,

É. ZOLA.

XXXIII

Paris, 16 avril 1860.

Mon cher Cézanne,

J'ai vu Villevieille, le lundi de Pâques. Le paresseux était mollement

couché, sous le futile prétexte qu'il était malade. Malade! vraiment

oui. Jamais chanoine, jamais chantre, jamais bedeau, jamais enfant de

chœur, ne fut plus gras, plus vermeil, plus joufflu, plus luisant de

graisse. N'importe, il restait au lit. J'ai longtemps causé avec lui,

nous avons parlé de Chaillan, de toi, etc. Je n'ai pas vu son atelier,

où d'ailleurs, m'a-t-il dit, aucune toile n'était ébauchée. Je dois

prochainement retourner chez lui, un de ces soirs, pour prendre le thé.

Sa femme est toute mignonne, toute blanche et rose, c'est presque une

enfant. Il me semble que je vivrais comme un ange avec cette petite

fille. Réellement, il ne la flattait pas, quand il disait qu'elle était

adorable: visage spirituel, un peu chiffonné, petite bouche, petit

pied, enfin délicieuse.--Bon Dieu! qu'ils ont tort de ne pas s'aimer

toujours, de se disputer même parfois.

Je pense à notre mariage, à nous. Qui sait si le sort nous garde un

bon lot. Sera-t-elle belle, sera-t-elle laide? Sera-t-elle bonne,

sera-t-elle méchante? Bonté et beauté ne vont pas toujours ensemble,

hélas! Espérons pourtant que nous aurons de la chance et dans le

matériel et dans le spirituel.--Car, tout bien pesé, tout bien

considéré, je crois que le bonheur est dans le mariage comme ailleurs.

On dit que c'est une loterie; je n'en crois rien. Le hasard a bon dos,

et dès que l'homme fait une faute, il la met sur le dos du hasard, qui

n'en peut mais. Je croirais plutôt qu'il n'y a là que de bons numéros;

quant aux mauvais, c'est l'homme qui les fait lui-même. Je m'explique:

dans toute femme, il y a l'étoffe d'une bonne épouse, c'est au mari à

disposer de cette étoffe le mieux possible. Tel maître, tel valet; tel

mari, telle épouse.--L'éducation de la jeune fille est si différente

de celle du jeune homme, qu'à la sortie des écoles, même entre frère

et sœur, il n'y a plus aucun lien, aucune parenté d'idée. Ce sera

bien pire entre deux étrangers, entre deux époux. Le mari a donc une

grande tâche, celle de la nouvelle éducation de la femme; ce n'est pas

tout de coucher ensemble pour être mariés, il faut encore penser de

même: sinon, les époux ne peuvent manquer tôt ou tard de faire mauvais

ménage.--Voilà pourquoi l'éducation des filles me paraît si imparfaite.

Elles arrivent dans le monde ignorantes, bien plus, ne sachant que des

choses qu'il leur faut oublier.--Je patauge d'une belle manière, je

crois.

Ma nouvelle vie est assez monotone. Je vais à neuf heures au bureau,

j'enregistre jusqu'à quatre heures des déclarations de douanes, je

transcris la correspondance, etc., etc.; ou mieux, je lis mon journal,

je bâille, je me promène de long en large, etc., etc. Triste en vérité.

Mais dès que je sors, je me secoue comme un oiseau mouillé, j'allume ma

bouffarde, je respire, je vis. Je roule dans ma tête de longs poèmes,

de longs drames, de longs romans; j'attends l'été pour donner carrière

à ma verve. Vertu Dieu! je veux publier un livre de poésies et te le

dédier.

Vois l'utilité de la transaction. Je puis te remercier de ton envoi

littéraire:--_Un Trésor de belle-mère_--sans commettre des phrases

heurtées. Tout le monde doit avoir un avis et je vais te dire le mien

sur cette comédie. Tu l'as sans doute vu jouer, tu l'as peut-être

lue. Dans le premier cas, la mise en scène, la lumière, le jeu des

acteurs, peuvent t'avoir égaré; mais dans le second, je crois que

tu as été de mon avis: que tu as trouvé cette pièce fort médiocre.

Comme comédie, elle ne vaut rien; pas de caractère soutenu, pas même

de caractère dessiné. Comme vers, j'en dirais presque autant; à part

quelques alexandrins assez comiques, le reste ressemble à de la prose

endimanchée.--Un auteur, quelque révolutionnaire qu'il soit, a toujours

un but. M. Muscadel ne semble pas en avoir; il n'y a pas d'exposition,

pas de nœud, pas de dénouement; ce sont des vers, puis des vers.

Le public qui a applaudi cette bluette serait bien embarrassé pour

en raconter le fond, car il n'y en a pas. Je le répète, les scènes

se suivent sans avoir aucun lien entre elles, rien n'est observé,

rien n'est amené à temps. On ne sait pas pourquoi la belle-mère est

méchante, on ne sait pas pourquoi elle devient bonne. Les deux époux

n'ont qu'une scène, où ils font de l'esprit assez plat. Ces deux rôles

développés auraient sans doute eu du bon, mais tels qu'ils sont, ce

sont de pâles ébauches. Quant à Valentin, l'âme de la pièce, celui

qui a dû la faire réussir, son rôle est le rôle de tous les valets de

vaudeville. Rien ne le lie avec les autres personnages, il ne sert pas

à l'intrigue, intrigue qui, d'ailleurs, n'existe pas. Quant à la lettre

qu'il écrit à sa maîtresse, c'est une ficelle qui n'en est pas même

une, puisqu'elle n'amène rien.--Je ne nie pas le mérite de l'auteur, je

nie le mérite de sa pièce, je proteste contre les comptes rendus que

j'ai lus dans les journaux. Ce n'est pas un bon service à rendre à M.

Muscadel, que de lui donner sans raison de l'encensoir par la figure.

Et pour mon compte, si j'avais été rédacteur, je lui aurais dit: «Vous

avez sans doute du talent, travaillez donc pour nous faire une comédie

meilleure que celle que vous venez de nous donner».--Voilà bien du

bavardage à propos d'un étranger; mais la littérature a toujours une

petite place dans mes missives et j'ai cru bien faire en te donnant

franchement mon avis sur une pièce que tu as sans doute jugée toi-même.

Je serais heureux que nos deux jugements se rencontrent. Je n'en veux

nullement à M. Muscadel, que je ne connais pas; ce n'est pas non plus

une basse jalousie qui me conduit. J'ai lu la pièce avec la bonne

volonté de la trouver excellente et je me contente de traduire le moins

impoliment possible l'impression qu'elle m'a produite.

Je me trompe en disant que l'auteur n'avait pas de but. J'ai cru lui

en découvrir un; celui de peindre cette espèce de jalousie qu'éprouve

une mère contre la femme qu'aime son fils. Elle croit que cette femme

la vole, que l'amour doit lui appartenir tout entier, à elle qui l'a

nourri, qui l'aime tant. On pourrait faire une charmante comédie avec

cette donnée. Mais combien M. Muscadel a traité cela lourdement, si

lourdement, que l'on se demande si le but de l'auteur était bien de

peindre cet amour maternel luttant contre l'amour.

J'ai reçu ta lettre.--Tu as raison de ne pas trop te plaindre du sort:

car, après tout, comme tu le dis, avec deux amours au cœur, celui de

la femme et celui du beau, on aurait grand tort de se désespérer. Le

temps passe vite, même dans la solitude, lorsque vous peuplez cette

solitude de fantômes chéris; et qu'est-ce être malheureux, sinon être

seul. Ce n'est pas, il est vrai, le seul fléau qui sévit sur l'humaine

race, mais de là, du manque de toute affection, découlent tous nos

malheurs. Aussi, moi l'isolé, moi le dédaigné, je me cramponne à ton

amitié en désespéré. Lorsque mon œil interroge l'horizon, il ne voit

que brouillard, que vagues nuées, mais au moins il aperçoit encore

ta figure dans un rayon de soleil. Et cela me console. Mon pauvre

ami, si jamais mes pensées, mes actions te déplaisaient, dis-le moi

franchement: je pourrais me défendre auprès de toi, raffermir ton

amitié chancelante.

Mais que dis-je là: ne sommes-nous pas maintenant liés, n'avons-nous

pas même pensée? Notre amitié est bien solide encore: et ne prends

ce que je viens de te dire que comme craintes exagérées d'un danger

imaginaire.

Tu m'envoies quelques vers où respire une sombre tristesse. La rapidité

de la vie, la brièveté de la jeunesse, et la mort, là-bas, à l'horizon:

voilà ce qui nous ferait trembler, si l'on y pensait quelques minutes.

Mais n'est-ce pas un tableau plus sombre encore, lorsque dans le cours

si précipité d'une existence, la jeunesse, ce printemps de la vie,

manque entièrement, lorsqu'à l'âge de vingt ans, on n'a pas encore

éprouvé le bonheur, qu'on voit avancer l'âge à grands pas et qu'on n'a

pas même, pour égayer ces rudes jours d'hiver, les souvenirs des beaux

jours d'été.--Et voilà ce qui m'attend.

Tu me dis encore que quelquefois tu n'as pas le courage de m'écrire.

Ne sois pas égoïste: tes joies comme tes douleurs m'appartiennent.

Quand tu seras gai, égaye-moi; quand tu seras triste, assombris mon

ciel sans crainte: une larme est quelquefois plus douce qu'un sourire.

D'ailleurs, écris-moi tes pensées au jour le jour; dès qu'une nouvelle

sensation naîtra dans ton âme, mets-la sur le papier. Puis, quand il y

en aura quatre pages, expédie-les moi.

Une autre phrase de ta lettre m'a aussi douloureusement impressionné.

C'est celle-ci: «la peinture que j'aime, quoique je ne réussisse

pas, etc., etc.» Toi! ne pas réussir, je crois que tu te trompes sur

toi-même. Je te l'ai déjà dit pourtant: dans l'artiste il y a deux

hommes, le poète et l'ouvrier. On naît poète, on devient ouvrier. Et

toi qui as l'étincelle, qui possèdes ce qui ne s'acquiert pas, tu te

plains; lorsque tu n'as pour réussir qu'à exercer tes doigts, qu'à

devenir ouvrier.--Je ne quitterai pas ce sujet sans ajouter deux mots.

Je te mettais dernièrement en garde contre le réalisme; aujourd'hui

je veux te montrer un autre écueil, le commerce. Les réalistes font

encore de l'art--à leur manière,--ils travaillent consciencieusement.

Mais les commerçants, ceux qui peignent le matin pour le pain du soir,

ceux-là rampent misérablement. Je te dis ceci non sans raison: tu vas

travailler chez X***, tu copies ses tableaux, tu l'admires peut-être.

Je crains pour toi ce chemin où tu t'engages, d'autant plus que celui

que tu tâches peut-être d'imiter a de grandes qualités, qu'il emploie

misérablement, mais qui n'en font pas moins paraître ses tableaux

meilleurs qu'ils ne sont. C'est joli, c'est frais, c'est bien brossé;

mais tout cela n'est qu'un tour de métier, et tu aurais tort de t'y

arrêter. L'art est plus sublime que cela; l'art ne s'arrête pas aux

plis d'une étoile, aux teintes rosées d'une vierge. Vois Rembrandt;

avec un rayon de lumière, tous ses personnages, même les plus laids,

deviennent poétiques. Aussi, je te le répète, X*** est un bon maître

pour t'apprendre le métier; mais je doute que tu puisses apprendre

autre chose dans ses tableaux.--Étant riche, tu songes sans doute à

faire de l'art et non du commerce. Si je parlais à Chaillan, je lui

dirais tout le contraire de ce que je viens de te dire.--Défie-toi

donc d'une admiration exagérée pour ton compatriote; mets tes rêves,

ces beaux rêves dorés, sur tes toiles, et tâche d'y faire passer cet

amour idéal que tu portes en toi.--Surtout, et c'est là le gouffre,

n'admire pas un tableau parce qu'il a été vite fait; en un mot, et pour

conclusion, n'admire pas et n'imite pas un peintre de commerce.--Je

reviendrai sur ce sujet.--Je heurte peut-être bien quelques-unes de tes

idées. Dis-le moi franchement pour ne pas garder contre moi une rancune

cachée, et par là même augmentant chaque jour.--Mes respects à tes

parents.

Je te serre la main.

Ton ami,

É. ZOLA.

J'ai changé de demeure; adresse tes lettres rue Saint-Victor, n° 35.

XXXIV

26 avril 1860, 7 _heures du matin._

Mon bon vieux,

Je ne cesserai de te répéter: ne crois pas que je sois devenu pédant.

Chaque fois que je suis sur le point de te donner un conseil, j'hésite,

je me demande si c'est bien là mon rôle, si tu ne te fatigueras pas

de m'entendre toujours te crier: fais ceci, fais cela. J'ai peur que

tu ne m'en veuilles, que mes pensées soient en contradiction avec les

tiennes, partant que notre amitié en souffre. Que te dirai-je? je suis

sans doute bien fou de penser ainsi au mal; mais je crains tant le plus

léger nuage outre nous. Dis-moi, dis-moi sans cesse que tu reçois mes

avis comme ceux d'un ami; que tu ne te fâches pas contre moi lorsqu'ils

sont en désaccord avec ta manière de voir; que je n'en suis pas moins

le joyeux, le rêveur, celui qui s'étend si volontiers sur l'herbe

auprès de toi, la pipe à la bouche et le verre à la main.--L'amitié

seule dicte mes paroles; je vis mieux avec toi en me mêlant un peu de

tes affaires; je cause, je remplis mes lettres, je bâtis des châteaux

en Espagne. Mais, pour Dieu! ne crois pas que je veuille te tracer

une ligne de conduite; prends seulement, dans mes paroles, ce qui te

conviendra, ce que tu trouveras bon, et ris du reste, sans seulement

prendre la peine de le discuter.

Et maintenant j'aborde plus hardiment le sujet peinture.

Lorsque je vois un tableau, moi qui sais tout au plus distinguer le

blanc du noir, il est évident que je ne puis me permettre de juger

des coups de pinceau. Je me borne à dire si le sujet me plaît, si

l'ensemble me fait rêver à quelque bonne et grande chose, si l'amour du

beau respire dans la composition. En un mot, sans m'occuper du métier,

je parle sur l'art, sur la pensée qui a présidé à l'œuvre. Et je pense

agir sagement; rien ne me fait plus pitié que ces exclamations des

soi-disant amateurs qui, ayant retenu quelques termes techniques dans

les ateliers, viennent les débiter avec aplomb et comme des perroquets.

Toi, au contraire, toi qui as compris combien il est difficile de

placer selon sa fantaisie des couleurs sur une toile, je comprends qu'à

la vue d'un tableau tu t'occupes beaucoup du métier, que tu t'extasies

sur tel ou tel coup de pinceau, sur une couleur obtenue, etc., etc.

Cela est naturel; l'idée, l'étincelle est en toi, tu cherches la

forme que tu n'as pas, et tu l'admires de bonne foi partout où tu la

rencontres. Mais prends garde; cette forme n'est pas tout, et, quelle

que soit ton excuse, tu dois mettre l'idée avant elle. Je m'explique:

un tableau ne doit pas être seulement pour toi des couleurs broyées,

placées sur une toile; il ne te faut pas chercher constamment par quel

procédé mécanique l'effet a été obtenu, quelle couleur a été employée;

mais voir l'ensemble, te demander si l'œuvre est bien ce qu'elle

doit être, si l'artiste est réellement un artiste. Il y a si peu de

différence, aux yeux du vulgaire, entre une croûte et un chef-d'œuvre.

Des deux côtés, c'est du blanc, du rouge, etc., des coups de brosse,

une toile, un cadre. La différence n'est que dans ce quelque chose qui

n'a pas de nom, et que la pensée, que le goût seul révèle. C'est ce

quelque chose, ce sentiment artistique du peut-être, qu'il faut surtout

découvrir et admirer. Puis, tu pourras chercher à connaître sa manière

de procéder, tu pourras faire du métier. Mais, je le répète, qu'avant

de descendre à fouiller ainsi le matériel, ces couleurs puantes, cette

toile grossière, qu'avant tout tu te laisses emporter au ciel, par la

sublime harmonie, par la grande pensée qui s'épand du chef-d'œuvre,

et l'entoure comme d'une auréole divine.--Loin de moi la pensée de

mépriser la forme. Ce serait sottise; car sans la forme on peut être

grand peintre pour soi, mais non pour les autres. C'est elle qui fixe

l'idée, et plus l'idée est grande, plus la forme doit être grande

aussi. C'est par elle que le peintre est compris, apprécié; et cette

appréciation n'est favorable qu'autant que la forme est excellente.

Je me servirai d'une comparaison; si je voulais converser avec un

Allemand, je ferais venir un interprète; mais si je n'ai pas d'Allemand

avec qui parler, je n'ai que faire d'un interprète. L'interprète est

la forme, l'Allemand la pensée; sans la forme je ne comprendrai jamais

la pensée, mais je n'ai que faire de la forme si la pensée n'existe

pas. C'est le dire que le métier est tout et n'est rien; qu'il faut

absolument le savoir, mais qu'il ne faut pas perdre de vue que le

sentiment artistique est aussi essentiel. En un mot, ce sont deux

éléments qui s'annulent séparés, et qui réunis font un tout grandiose.

D'ailleurs, je ne parle pas pour toi; si tu as du bon, comme je le

crois fermement, tu n'as pas à établir ces distinctions que je viens

de faire un peu puérilement. Chaque génie naît avec sa pensée et avec

sa forme originale; ce sont choses qui ne peuvent se séparer sans

entraîner une complète nullité, du moins apparente, chez l'homme.

Cela se remarque surtout lorsque c'est la pensée qui règne seule; le

pauvre grand homme est rangé alors dans le rang des incompris; son âme

a beau rêver, elle ne peut se communiquer aux autres, il est ridicule

et malheureux. Lorsque la forme seule existe, l'homme qui la possède

sans posséder l'idée, réussit parfois et alors son exemple devient

extrêmement dangereux. J'arrive enfin à la peinture de commerce, dont

j'avais promis de te reparler; tout ce qui précède n'est qu'un long

préambule et c'est ceci que je voulais te dire. Le peintre de commerce

exclut l'idée, il fait trop vite pour faire quelque chose de bon comme

art. C'est un métier, un moyen de donner du pain à ses enfants; rien

de mieux. Mais c'est que ce diable de peintre, s'il n'a pas l'idée, a

le plus souvent la forme pour lui; et, dès lors, son tableau est un

véritable piège pour les commerçants. On est forcé d'avouer que c'est

joli, et si l'on ne va pas plus loin, voilà qu'on se met à admirer une

œuvre indigne, l'imiter peut-être. Je sais bien que ce ne sont que les

imbéciles qui se laissent prendre; mais m'en voudras-tu si je me suis

effrayé, même à tort, et si je l'ai dit en ami: «Prends garde! songe

à l'art, à l'art sublime; ne considère pas que la forme, parce que la

forme seule, c'est la peinture de commerce; considère l'idée, fais de

beaux rêves; la forme viendra avec le travail et tout ce que tu feras

sera beau, sera grand». Voilà ce _que_ je t'ai dit, voilà ce que je te

répéterai toujours.

Si tu n'es pas content, tu n'es pas raisonnable. Voilà cinq pages, les

plus sérieuses que j'aie écrites de ma vie.--Au moins, souviens-toi

de nos engagements; si je blessais ta manière de voir, ne fais pas

attention à mon bavardage.

Chaillan a passé, dimanche dernier, la journée entière avec moi; nous

avons déjeuné, soupé ensemble, causant de toi, fumant nos bouffardes.

C'est un excellent garçon; mais quelle simplicité, bon Dieu! quelle

ignorance du monde! Qu'il réussisse, cela me semble peu probable; il ne

sera cependant jamais malheureux, et c'est en quelque sorte ce qui me

console de le voir rêver ainsi tout éveillé. Son caractère n'est plus

jeune; je le soupçonne même d'être un peu avare. Avec ces deux défauts,

qui dans le cas présent sont des qualités, il ne peut mourir de faim,

ni se faire trop de bile. Il se retirera toujours à temps dans son

village, ou bien se contentera des poitrails médiocres qu'il vendra le

plus cher possible.

Correspondance: Lettres de jeunesse · 第 14 / 19 段