Je veux répondre à ta lettre et je ne sais que te dire. J'ai quatre

pages blanches devant moi, et je n'ai pas la plus mince nouvelle à

t'annoncer. N'importe, je pousse ma plume, et je t'avertis d'avance

que je ne veux pas être responsable des platitudes et des fautes

d'orthographe qu'elle va commettre.

J'ai pensé que Baille ne rentrerait au lycée qu'après le jour de l'an.

Si je ne me trompe, cela t'aura donné un compagnon pendant quelques

jours de plus. Que faites-vous? moi, qui m'ennuie ici, je crois parfois

que vous vous amusez là-bas. Mais quand j'y réfléchis, je pense qu'il

en est de même partout, et que de nos jours, la gaieté est fort rare.

Alors, je vous plains comme je me plains moi-même, et je demande au

ciel une douce colombe, je veux dire une femme aimante. Tu ne sais pas

ce qui me roule par la tête depuis quelque temps. Toi qui ne riras

pas de moi, je vais te le confier. Tu dois savoir que Michelet, dans

_l'Amour_, ne commence son livre que lorsque le mariage est conclu,

ne parlant ainsi que des époux et non des amants. Eh bien, moi, le

chétif, j'ai le projet de décrire l'amour naissant, et de le conduire

jusqu'au mariage. Tu ne peux voir encore la difficulté de ce que je

veux entreprendre. Trois cents pages à remplir, presque sans intrigue;

une sorte de poème où je dois tout inventer, où tout doit concourir

à un seul but: aimer! Et de plus, comme je te le dis, je n'ai jamais

aimé qu'en rêve, et l'on ne m'a jamais aimé, même en rêve! N'importe,

comme je me sens capable d'un grand amour, je consulterai mon cœur, je

me ferai quelque bel idéal, et _peut-être_ accomplirai-je mon projet.

En tout cas, si je fais ce livre, je ne le commencerai qu'aux beaux

jours; si je le pense digne de paraître, je te le dédierai à toi, qui

le ferais peut-être mieux que moi, si tu l'écrivais, à toi dont le cœur

est plus jeune, plus aimant que le mien.

Ma lettre se remplit; mais assez tristement. Je voudrais avoir quelque

bonne farce à te raconter, quelque bon tour qui puisse te faire

sourire. Mais, n'allant nulle part, je connais peu les affaires du

dehors, et je suis bien forcé de te dire ce qui se passe chez moi.

Pardonne-moi si les pensées s'y embrouillent un peu.--Nous ne parlerons

pas politique; tu ne lis pas le journal (chose que je me permets), et

tu ne comprendrais pas ce que je veux te dire. Je te dirai seulement

que le pape est fort tourmenté pour l'instant, et je t'engage à lire

quelquefois le _Siècle_, car le moment est très curieux. Que te

dirai-je pour achever joyeusement cette missive? Te donnerai-je du

courage pour monter à l'assaut du rempart? Ou bien te parlerai-je

peinture et dessin? Maudit rempart, maudite peinture! L'un est à

l'épreuve du canon, l'autre est accablée du veto paternel. Quand tu

t'élances vers le mur, ta timidité te crie: «Tu n'iras pas plus loin!»

Quand tu prends tes pinceaux: «Enfant, enfant, te dit ton père, songes

à l'avenir. On meurt avec du génie, et l'on mange avec de l'argent!»

Hélas! hélas! mon pauvre Cézanne, la vie est une boule qui ne roule pas

toujours où la main voudrait la pousser.

Je te serre la main. Mes respects à tes parents. Le bonjour à Baille,

s'il est encore à Aix. _Écris-moi souvent._

Ton ami,

É. ZOLA.

J'oubliais de te souhaiter la bonne année; cela est si bête que je

rougis en l'écrivant. Mais c'est un usage; ainsi donc: Bonne année!

bonne année! bonne année!

Puisque tu as traduit la seconde églogue de Virgile pourquoi ne me

l'envoies-tu pas? Dieu merci, je ne suis pas une jeune fille, et ne me

scandaliserai pas.

Je n'ai pas encore vu Villevieille. Je lui donnerai tous tes bonjours à

la fois. Si tu vois Houchard, prie-le donc de m'écrire et serre-lui la

main.

XXVIII

Paris, 5 janvier 1860.

Mon cher Cézanne.

J'ai reçu ta lettre. J'ai fumé une pipe--je possède depuis le jour de

l'an une belle pipe en cumer que je culotte magnifiquement--et j'ai vu

voltiger dans la fumée du tabac mille pensées que je te communique sur

le champ, croyant te distraire.

Tu me demandes de te parler de mes maîtresses, mes amours sont en rêve.

Mes folies sont d'allumer mon feu, le matin, de fumer ma pipe et de

penser à ce que j'ai fait et à ce que je ferai. Tu vois qu'elles ne

sont pas bien coûteuses et que je n'y perdrai pas la santé. Je n'ai pas

encore vu Villevieille; à la première occasion je ferai la commission

du passe-partout. Quant à Catherine, ma mère doit lui écrire très

prochainement.

Tu as lu, dis-tu, mon feuilleton. J'ai bien peur qu'on ne l'ait pas

plus compris que _Mon follet_. La pauvre Sylphide amoureuse, comme

on a dû lui arracher ses belles ailes et sa couronne! On a dû n'y

voir qu'une fée vulgaire, et je me l'étais représentée si belle et si

riante. Pour moi, c'étaient les âmes des deux amants réunies en une

seule et chantant cet hymne de l'Amour que la terre chante depuis six

mille ans. Hélas! j'ai bien peur qu'on ne l'ait pas comprise.

Tu dois savoir que je ne suis rien moins qu'un favori de la Fortune, et

depuis quelque temps il me peine de me voir, moi, grand garçon de vingt

ans, à la charge de ma famille. Aussi suis-je décidé à faire quelque

chose, à gagner le pain que je mange. Je pense entrer dans quinze jours

au plus dans l'administration des Docks. Toi qui me connais, qui sais

combien j'aime ma liberté, tu comprendras que je dois bien me forcer

pour m'y résoudre. Mais je croirais commettre une méchante action en

n'agissant pas ainsi. J'aurai encore beaucoup de temps à moi et je

pourrai me livrer alors aux occupations qui me plaisent. Je suis loin

d'abandonner la littérature--on abandonne difficilement ses rêves,--et

je tâcherai de remplir le moins longtemps possible un emploi qui me

pèsera sans nul doute. Je te l'ai déjà dit dans ma dernière lettre,

la vie est une boule qui ne roule pas toujours où la main voudrait la

pousser, et crois que je ne quitte pas avec plaisir mes livres et mes

papiers pour aller m'asseoir sur une chaise et griffonner de méchantes

copies. Mais je serai toujours le même, je serai toujours le poète qui

divague, le Zola qui est ton ami. Après avoir secoué à ma porte la

poussière du bureau, je reprendrai la plume pour continuer mon poème

interrompu ou ta lettre commencée. C'est une nécessité, et je m'y

conforme en y apportant mes petits changements.

Je lis cette phrase dans un des derniers feuilletons de Gaut:

«_Lorsque la chaleur des estomacs repus eut fait monter le vermillon

de la satisfaction à tous les visages..._» Qu'en dis-tu? Jamais les

précieuses n'ont inventé quelque chose de mieux. C'est faux, tiraillé,

d'un goût atroce.

Tu vois, mon cher ami, que je t'ai répondu longuement. Et encore je

n'ai pas tout dit, et assez bien dit ce que je voulais dire. N'importe,

je désire que cela t'ait distrait un instant.

Je te serre la main. Ton ami,

É. ZOLA.

XXIX

Paris, 16 janvier 1860.

Mon cher Cézanne,

Me trouvant à la tête de l'énorme somme de vingt centimes, et ne

sachant à quoi l'employer dignement, j'ai pensé que c'était tout juste

ce qu'il fallait pour causer un peu avec toi. Je vais remplir mes

quatre pages et comme Dieu, après avoir enfanté le monde, je me dirai:

C'est bon!

Je lis Dante et voici la phrase que j'ai trouvée dans le chant V de

l'Enfer: _L'amour qui ne fait grâce d'aimer à nul être aimé_, etc...

Et je me suis dit que Dieu veuille que le grand poète ait raison.

Je connais de par le monde un excellent garçon qui aime bien, et je

voudrais que l'amour ne fasse pas grâce à la femme qu'il aime; ce

serait grande joie dans le cœur de ce cher ami; et au moins, quand

la Mort étendrait vers lui ses griffes sèches: «Je ne te crains pas,

pourrait-il lui dire, j'ai connu l'amour, je puis mourir». Et comme

Victor Hugo, il s'écrierait:

Je puis maintenant dire aux rapides années:

--Passez, passez toujours! je n'ai plus à vieillir?

Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées;

J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dernièrement, j'ai découvert chez une de mes connaissances une vieille

gravure enfumée. Je la trouvais délicieuse et je ne m'étonnai pas de

mon admiration lorsque je la vis signée du nom de Greuze. C'est une

jeune paysanne, grande et de rare beauté de formes: on dirait une

déesse de l'Olympe, mais d'une expression si simple et si gracieuse

que sa beauté se change presque en gentillesse. On ne sait trop ce

que l'on doit le plus admirer, ou de sa figure mutine, ou de ses bras

magnifiques; quand on les regarde, on se sent pris d'un sentiment de

tendresse et d'admiration. Je me connais fort peu en dessin, je ne sais

si la gravure est bonne, mais je sais qu'elle me plaît. D'ailleurs,

Greuze a toujours été mon favori, et je suis resté longtemps devant

cette eau-forte, me promettant d'aimer l'original, si un tel portrait,

sans doute un rêve de l'auteur, peut en avoir un.

Connais-tu Ronsard? non, sans doute. Eh bien, voici des vers de ce

poète:

Mignonne, allons voir si la rose

Qui ce matin avait desclose

Sa robe de pourpre au soleil,

A point perdu, cette vesprée,

Les plis de sa robe pourprée

Et son teint au vôtre pareil.

Et dire que monsieur Despréaux a eu l'audace de critiquer un homme

capable d'écrire de telles choses. Boileau! un eunuque! un poète qui ne

voit dans un vers qu'une césure et qu'une rime. Comme l'a dit si bien

Alfred de Musset, l'auteur du _Lutrin_, au lieu du nectar des poètes du

moyen âge, ne versait à ses lecteurs que de la _tisane à la glace_.

Paris est triste à l'œil comme une duègne rechignée, comme un tableau

du divin Chaillan, l'immortel inventeur d'un immortel engrais. Le

sol est couvert de boue, le ciel de nuages, les maisons d'un vilain

badigeon, les femmes de fards de toutes les couleurs. Ici, avant le

visage, il y a toujours un masque. Et lorsque vous avez démasqué

un objet, il n'est pas sûr que ce que vous apercevez soit l'objet

lui-même, c'est peut-être un second masque.--Bon Dieu, dans quelles

phrases je m'embarque! Je voulais te dire tout simplement qu'il fait

mauvais temps, et me voici en plein carnaval.

Je suis triste comme le temps: donc, en raisonnant comme un portrait du

sublime Chaillan, le sublime auteur de ton sublime portrait. Las! te

souviens-tu de cette teinte jaune qui décolorait tes joues, de cette

teinte grise qui passait sur ton front pareille au gris nuage que les

romanciers, lorsqu'ils sont gris, mettent sur le front de leurs gris

héros. Las! te souviens-tu de toutes ces belles choses qui ornaient la

chambre dudit Chaillan et qui, roses, ont vécu ce que vivent les roses.

Heureux coquin, il t'a fait ton portrait, ce grand artiste; avec de

bonnes couleurs encore ... et sans payer!

Je suis donc triste, et je ris du bout des lèvres. Oh! si Jupiter,

Hésus. Dieu, le grand Tout, quel que soit son nom, me donnait un moment

sa puissance! Comme ce pauvre Monde serait joyeux! Je rappellerais

sur la terre l'ancienne gaieté gauloise. J'agrandirais les litres

et les bouteilles, je ferais des cigares très longs et des pipes

très profondes. Le tabac et le vermouth se donneraient pour rien, la

jeunesse serait reine, et pour que tout ce monde soit roi, j'abolirais

la vieillesse. Je dirais aux pauvres mortels: «Dansez, mes amis, la vie

est courte et l'on ne danse plus dans le cercueil. Puisque la branche

se penche vers vous, cueillez le fruit; arrière les grandeurs, arrière

les jaloux, arrière les prosaïques; et buvons frais, morbleu!» Et ces

malheureux amants, comme je les caresserais, comme je les favoriserais!

J'agrandirais les bocages, le gazon pousserait plus vert, les arbres

plus touffus. Celui qui n'aimerait pas serait condamné à mort, et une

fleur serait portée par les plus fidèles. Chacun trouverait sa chacune;

et il naîtrait autant d'hommes que de femmes, et chaque couple futur

naîtrait avec un même signe qui leur permettrait de se reconnaître dans

la foule. Et je leur dirais, à nos chers amoureux, ce qu'Amoureuse

disait à Odette. Je signalerais ma divinité par un acte de justice. Je

me chercherais une compagne, puis j'abdiquerais pour aller nous perdre,

les pieds dans les fleurs et le front au soleil.

Je te serre la main. Ton ami,

É. ZOLA.

Je ne sais trop ce que je viens d'écrire.--Écris-moi, et divague le

plus possible.

XXX

Paris, 9 février 1860.

Mon cher ami,

Je suis triste, bien triste, depuis quelques jours et je t'écris pour

me distraire.

Je suis abattu, incapable d'écrire deux mots, incapable même de

marcher. Je pense à l'avenir et je le vois si noir, si noir, que

je recule épouvanté. Pas de fortune, pas de métier, rien que du

découragement. Personne sur qui m'appuyer, pas de femme, pas d'ami près

moi. Partout l'indifférence ou le mépris. Voilà ce qui se présente à

mes yeux lorsque je les porte à l'horizon, voilà ce qui me rend si

chagrin. Je doute de tout, de moi-même le premier. Il est des journées

où je me crois sans intelligence, où je me demande ce que je vaux pour

avoir fait des rêves si orgueilleux. Je n'ai pas achevé mes études, je

ne sais même pas parler en bon français; j'ignore tout. Mon éducation

du collège ne peut me servir à rien: un peu de théorie, aucune

pratique. Que faire alors? et mon esprit balance, et me voilà triste

jusqu'au soir.--La réalité me presse et cependant je rêve encore. Si je

n'avais pas ma famille, si je possédais une modique somme à dépenser

par jour, je me retirerais dans un bastidon, et j'y vivrais en ermite.

Le monde n'est pas mon affaire; j'y ferai triste figure, si j'y vais

quelque jour. D'autre part, je ne deviendrai jamais millionnaire,

l'argent n'est pas mon élément. Aussi je ne désire que la tranquillité

et une modeste aisance. Mais c'est un rêve, je ne vois devant moi que

luttes, ou plutôt je ne vois rien distinctement. Je ne sais où je vais

et je ne pose mon pied qu'avec frayeur, sachant que la route que j'ai à

parcourir est bordée de précipices. Et encore, je le répète, si j'avais

quelque joie qui vint me donner du cœur; si, lorsque je suis trop

triste, je savais où aller m'égayer. Depuis que je suis à Paris, je

n'ai pas eu une minute de bonheur; je n'y vois personne et je reste au

coin de mon feu avec mes tristes pensées et quelquefois avec mes beaux

rêves. Parfois cependant je suis gai, c'est lorsque je pense à toi et

à Baille. Je m'estime heureux d'avoir découvert dans la foule deux

cœurs qui aient compris le mien. Je me dis que, quelles que soient nos

positions, nous conserverons les mêmes sentiments; et cela me soulage.

Je me vois entouré d'êtres si insignifiants, si prosaïques, que j'ai

plaisir à te connaître, toi qui n'est pas de notre siècle, toi qui

inventerais l'amour, si ce n'était pas une bien vieille invention, non

encore revue ni perfectionnée. J'ai comme une certaine gloire à t'avoir

compris, à te juger ce que tu vaux. Laissons donc les méchants et les

jaloux: la majorité des humains étant stupide, les rieurs ne seront

pas de notre côté; mais qu'importe! si tu éprouves autant de plaisir

à me serrer la main que moi à serrer la tienne.--Voici deux pages et

demie de noircies et je ne t'ai encore rien dit de ce que je désirais,

je ne t'ai pas expliqué pourquoi je suis triste. C'est ce que j'ignore

moi-même, et je me contenterai d'ajouter que peut-être je me désespère

ainsi parce que je n'ai personne pour me consoler.

Voici le carnaval qui finit, hâte-toi de faire des folies pour me

les raconter. On ne s'amuse plus; la reine Bacchanale a abdiqué en

faveur du roi Ennui. On a retiré les battants des grelots et crevé

les tambours de basque. Hâte-toi de faire des folies.--Sans doute

Baille viendra te voir le mardi gras. Tâchez de casser les pots, les

bouteilles et les verres vides. Inventez quelque bon tour qui me fasse

rire.

Écris-moi souvent et parle-moi souvent de toi.--Mes respects à tes

parents.

Je te serre la main.--Ton ami,

ÉMILE ZOLA.

XXXI

Paris, 3 mars 1860.

Mon cher Paul,

Je ne sais, j'ai de mauvais pressentiments sur ton voyage, j'entends

sur les dates plus ou moins prochaines de ton arrivée. T'avoir auprès

de moi, babiller tous deux, comme autrefois, la pipe aux dents et le

verre à la main, me paraît une chose tellement merveilleuse, tellement

impossible, qu'il est des moments où je me demande si je ne m'abuse

pas, et si ce beau rêve doit bien se réaliser. On est si souvent

abusé dans ses espérances que la réalisation d'une d'elles vous

étonne et qu'on ne la déclare possible que devant la certitude des

faits.--J'ignore de quel côté soufflera l'ouragan, mais je sens comme

une tempête sur ma tête. Tu as combattu deux ans pour en arriver au

point où tu en es; il me semble qu'après tant d'efforts la victoire

ne peut te rester complète sans quelques nouveaux combats. Ainsi

voici le sieur Gilbert qui tâte tes intentions, qui te conseille de

rester à Aix; maître qui voit sans doute avec regret un élève lui

échapper. D'autre part, ton père parle de s'informer, de consulter le

susdit Gilbert, conciliabule d'où résulterait inévitablement le renvoi

de ton voyage au mois d'août. Tout cela me donne des frissons, je

tremble de recevoir une lettre de ta part où, avec maintes doléances,

tu m'annonces un changement de date. Je suis tellement habitué à

considérer la dernière semaine de mars comme la fin de mon ennui,

qu'il me serait très pénible, n'ayant fait provision de patience que

jusque-là, de me trouver seul à cette époque. Enfin, suivons la grande

maxime: laissons couler l'eau; et nous verrons ce que le cours des

événements nous apportera de bon ou de mauvais. S'il est dangereux

de trop espérer, rien n'est sot comme de désespérer de tout; dans le

premier cas, on ne risque que sa gaieté future, tandis que dans le

second on s'attriste même sans cause.

Tu me fais une question singulière. Certainement qu'ici, comme partout

ailleurs, on peut travailler, la volonté y étant. Paris t'offre, en

outre, un avantage que tu ne saurais trouver autre part, celui des

musées où tu peux étudier d'après les maîtres, depuis onze heures

jusqu'à quatre heures. Voici comment tu pourras diviser ton temps. De

six à onze tu iras dans un atelier peindre d'après le modèle vivant; tu

déjeuneras, puis, de midi à quatre, tu copieras, soit au Louvre, soit

au Luxembourg, le chef-d'œuvre qui te plaira. Ce qui fera neuf heures

de travail; je crois que cela suffit et que tu ne peux tarder, avec un

tel régime, de bien faire. Tu vois qu'il nous restera toute la soirée

de libre et que nous pourrons l'employer comme bon nous semblera, et

sans porter aucun préjudice à nos études. Puis, le dimanche, nous

prendrons notre volée et nous irons à quelques lieues de Paris; les

sites sont charmants et, si le cœur t'en dit, tu jetteras sur un

bout de toile les arbres sous lesquels nous aurons déjeuné. Je fais

chaque jour des rêves charmants que je veux réaliser lorsque tu seras

ici: le travail poétique, tel que nous l'aimons. Je suis paresseux

pour les travaux de brute, pour les occupations qui n'occupent que

le corps et étouffent l'intelligence. Mais l'art, qui occupe l'âme,

me ravit, et c'est souvent lorsque je suis couché nonchalamment que

je travaille le plus. Il y a, une foule de gens qui ne comprennent

pas cela, et ce n'est pas moi qui me chargerai de le leur faire

comprendre.--D'ailleurs, nous ne sommes plus des gamins, il nous faut

songer à l'avenir. Travaillons, travaillons: c'est l'unique moyen

d'arriver.

Quant à la question pécuniaire, il est un fait que 125 francs par mois

ne le permettront pas un grand luxe. Je veux te faire le calcul de ce

que tu pourras dépenser. Une chambre de 20 francs par mois; un déjeuner

de 18 sous et un dîner de 22 sous, ce qui fait 2 francs par jour, ou 60

francs par mois; en ajoutant les 20 francs de chambre, soit 80 francs

par mois. Tu as ensuite ton atelier à payer; celui de Suisse, un des

moins chers, est, je crois, de 10 francs; de plus, je mets 10 francs de

toiles, pinceaux, couleurs; cela fait 100 francs. Il te restera donc

25 francs pour ton blanchissage, la lumière, les mille petits besoins

qui se présentent, ton tabac, tes menus plaisirs: tu vois que tu auras

juste pour te suffire, et je t'assure que je n'exagère rien, que je

diminue plutôt. D'ailleurs, ce sera là une très bonne école pour toi;

tu apprendras ce que vaut l'argent et comme quoi un homme d'esprit doit

toujours se tirer d'affaire. Je le répète, pour ne pas te décourager,

tu peux te suffire.--Je te conseille de faire à ton père le calcul

ci-dessus; peut-être la triste réalité des chiffres lui fera-t-elle

un peu plus délier sa bourse.--D'autre part, tu pourras te créer ici

quelques ressources par toi-même. Les études faites dans les ateliers,

surtout les copies prises au Louvre se vendent très bien; et quand tu

n'en ferais qu'une par mois, cela grossirait gentiment la somme pour

les menus plaisirs. Le tout est de trouver un marchand, ce qui n'est

qu'une question de recherche.--Viens hardiment, une fois le pain et le

vin assurés, on peut, sans péril, se livrer aux arts.

Voici bien de la prose, bien des détails matériels; comme elle

te concerne et que de plus elle est utile, j'espère que tu me la

pardonneras. Ce diable de corps est gênant parfois, on le traîne

partout, et partout il a des exigences terribles. Il a faim, il a

froid, que sais-je? et toujours l'âme qui voudrait parler et qui à son

tour est obligée de se taire et de rester comme si elle n'était pas,

pour que ce tyran se satisfasse. Heureusement qu'on trouve un certain

plaisir dans le contentement de ses appétits.

Réponds-moi au moins avant le 15, pour me rassurer et me dire les

nouveaux incidents qui peuvent se présenter. En tout cas, je compte

que tu m'écriras la veille de ton départ, le jour et l'heure de ton

arrivée. J'irai t'attendre à la gare et t'emmènerai sur-le-champ

déjeuner en ma docte compagnie.--Je t'écrirai d'ici là.--Baille m'a

écrit. Si tu le vois avant de partir, fais-lui promettre de venir nous

retrouver au mois de septembre.

Je te serre la main, mes respects à tes parents.

Ton ami,

ÉMILE ZOLA.

XXXII

25 mars 1860.

Mon cher ami,

Nous parlons souvent poésie dans nos lettres, mais les mots sculpture

et peinture ne s'y montrent que rarement, pour ne pas dire jamais.

C'est un grave oubli, presque un crime; et je veux tâcher de le réparer

aujourd'hui.

On vient de débarrasser de ses toiles la fontaine de Jean Goujon, que

l'on était en train de réparer. Elle est située sur l'emplacement qui

s'appelait jadis _la Cour des Miracles_, et entourée d'un délicieux

petit jardin.--ce qui, entre parenthèses, montre la versatilité des

choses terrestres. Cette fontaine genre Renaissance affecte une forme

carrée; elle est surmontée d'un dôme et percée de quatre ouvertures à

plein cintre, une pour chaque face. De chaque côté de ces ouvertures

se trouve un bas-relief fort étroit et fort long, ce qui fait deux

bas-reliefs par face, soit huit pour tout le monument. Chacun d'eux

représente une naïade, ainsi que l'indique une plaque de marbre noir

portant ces mots: _Fontinx nymphus_. Et je t'assure que ce sont de

charmantes déesses, gracieuses, souriantes, tout comme j'en désirerais

pour m'égayer dans mes moments d'ennui. D'ailleurs, tu connais le

genre de Jean Goujon: tu dois te rappeler ces deux baigneuses qui sont

dues à son ciseau et que je dessinais si maladroitement un jour chez

Villevieille. De plus, au-dessus des pleins cintres sont encore des

bas-reliefs, de petits Amours tenant des banderoles. Même grâce, même

finesse de lignes, même charme dans l'ensemble. Enfin, l'eau tombe en

nappe de bassin en bassin.--Je te parle de cette fontaine, parce que

je me suis oublié une grande heure à la contempler; qui plus est, je

me dérange souvent de ma route pour aller lui jeter un regard d'amour.

C'est que je ne puis t'exprimer, dans ma froide description, toute son

élégance, toute sa gracieuse simplicité! Aussi une de nos premières

courses, lorsque tu viendras ici, sera d'aller voir l'objet de mon

admiration.

L'autre jour, en me promenant sur les quais, j'ai découvert des

gravures de Rembrandt fort risquées. Comme dit Rabelais, j'y vis

derrière je ne sais quel buisson, je ne sais quels gens, faisant je

ne sais quoi, et, je ne sais comment, aiguisant je ne sais quels

ferrements, qu'ils avaient je ne sais où, et je ne sais en quelle

manière.--Les extrêmes se touchent; tout à côté étaient suspendues des

gravures d'après Ary Scheffer: _Françoise de Rimini_, la _Béatrix_ du

Dante, etc.

Correspondance: Lettres de jeunesse · 第 13 / 19 段