certaine idée. C'est là un de ces sujets que tu pourrais traiter au
sortir des écoles. Il demande une connaissance parfaite de l'histoire,
une critique fine et judicieuse, un raisonnement serré et lumineux:
tu possèdes ces qualités à un plus haut degré de moi. D'autre part,
un poète a une singulière façon de composer une poétique. Il commence
par faire son œuvre la plupart du temps sans règle arrêtée, au hasard
de l'inspiration, puis, son poème achevé, il le relit, voit le chemin
parcouru et de quel pas, et alors, dans une préface, il justifie
sa manière et donne comme règle ce qu'il n'a suivi lui-même qu'à
l'aventure. Je ne lui en fais pas un reproche; ce qu'il a établi,
après l'expérience, vaut peut-être mieux que ce qu'un prétendu bon
goût érige sans en avoir fait l'application. D'ailleurs, lorsque ses
raisons sont bonnes, il a pour lui que l'exemple à coup sûr suit le
précepte. Il est vrai qu'il n'a pour autorité que ses propres vers;
sa manière frise l'orgueil en ce qu'il se pose comme chef d'école. Il
est juge et partie à la fois: il se donnera donc raison. Cependant,
je le répète, sa préface peut être d'une grande utilité, on doit la
prendre en considération, mais n'accepter ses jugements qu'après
les avoir jugés. Toutefois, si le poète fait sa poétique, un homme
désintéressé peut faire la poétique. Il prendra les façons de voir de
tous les poètes, les comparera, les fondra en une seule, et en fera
sortir les principes éternels de la poésie. On me dira sans doute qu'il
faut un poète pour juger et diriger les poètes. Aussi je n'entends
pas confier cette œuvre à un maquignon, ou à un marchand de vin, mais
à un homme, amant du grand et du beau, à un poète par l'esprit et le
caractère et non par des vers plus ou moins bons; surtout à un homme
qui n'ait pas à défendre quelques milliers d'hémistiches. Le volume
serait en prose; d'autant plus que s'il était en vers, l'auteur, devant
prêcher d'exemple, gâterait les meilleurs préceptes par de méchants
alexandrins; d'autre part, la prose est plus maniable et, voulant avant
tout faire un traité littéraire et non un poème, l'auteur s'en servira
en tout avantage. Je prendrai comme exemple les arts poétiques d'Horace
et de Boileau; ils renferment de bons et beaux vers; mais celui
qui chercherait autre chose, n'y trouverait que quelques préceptes
généraux, fort bons en eux-mêmes, mais qui traînent partout; des lois
qui sont en quelque sorte les lois naturelles de la poésie et qui sont
innées chez le poète de goût. Par ce que j'ai dit plus haut, tu vois
que telle ne doit pas être ma nouvelle poétique.--Toutes ces raisons me
font répéter et conclure que tu seras très apte à un pareil travail.
J'ai parcouru dernièrement _la Légende des siècles_, dernier ouvrage
édité de Victor Hugo. Mais je n'ai pu avoir que le second volume
et j'étais si pressé que je ne peux t'en parler avec assurance.
Toutefois, je puis te dire ceci: les défauts du grand poète, ces
défauts qui sont presque des qualités, sont encore plus marqués dans
ses derniers poèmes. Le vers est plus dur, plus coupé, plus saccadé,
mais aussi plus vigoureux, plus serré, plus expressif. Tu connais
d'ailleurs ce vers sobre, nettement frappé, se détachant comme à
l'emporte-pièce. Seulement, ici, il exagère encore ses qualités, que
l'on est parfois tenté d'appeler défauts. Les images sont toujours
bizarres, mais singulièrement frappantes: on voit la chose plutôt
qu'on ne la lit. D'autre part, il fait un peu abus de la description;
mais ses descriptions sont tellement réelles dans leur poésie qu'on
ne s'en fatigue pas. Il me semble qu'il se trouve dans cette œuvre
moins de sensibilité, d'émotions jeunes, que dans les autres.--Je ne
formule rien; je n'ai lu qu'en courant quelques passages d'un côté et
de l'autre. Le poète a-t-il baissé depuis les _Feuilles d'automne_;
j'en ai peur, mais je ne puis le dire sciemment.--Je ne me rappelle
qu'un seul vers qui m'a frappé par sa singularité. Un certain faune
est introduit devant les dieux de l'Olympe assemblés. Le maraud est
fort laid, velu, difforme, etc. A son aspect les dieux et les déesses
sont pris de ce fou rire qu'Homère leur prête. Ce sont des éclats
formidables; tout rit dans le ciel. Or, dans son énumération des
rieurs, le poète commet ce vers-ci:
Le tonnerre n'y put tenir, il éclata.
Un bon goût pointilleux s'offenserait de cet alexandrin; et, en effet,
ce n'est que l'esprit qui parvient à en sauver la bizarrerie. Pour moi,
il m'a fait rire et je serai content de le retrouver plus tard; c'est
une de ces pointes dont le génie lui-même ne peut se défendre; elle
tremble au bout de notre plume, il faut absolument que vous l'écriviez;
puis, on n'a plus le courage de l'effacer.
Tu me demanderas peut-être pourquoi cette lettre vide d'intérêt, vide
de détails sur ce qui pourrait t'intéresser. J'ai deux raisons: La
première, c'est que ma mère devant quitter d'un jour à l'autre son
logement, je désire te donner une adresse plus stable. Adresse-moi
désormais tes lettres rue Saint-Nicolas-du-Chardonnet, n° 3. La
seconde,, c'est que les détails que tu désirerais sont tellement
insignifiants qu'on ne saurait les écrire. Pourtant, les voici en trois
mots:
Depuis quelque temps je vois Cézanne assez rarement. Il travaille
chez Villevieille, va à Marcoussis, etc. Pourtant rien n'est brisé
entre nous.--Je pense toujours entrer en place bientôt. Ce qui est
certain, c'est que je tiendrai mon emploi quand tu viendras ici.--Je
suis lié avec un économiste dont je retouche les ouvrages, quant au
style. De son côté, il me cherche un éditeur et compte me présenter
à certains écrivains.--Enfin, et malheureusement, ma santé est fort
mauvaise. Voici longtemps que je n'ai passé un jour sans douleurs.
Organes digestifs affaiblis, oppression de la poitrine, éruptions de
sang, etc.; j'hésite à me mettre entre les mains des médecins; je
préférerais qu'une bonne et belle maladie se déclare; au moins je
serais débarrassé; mais comme le mal ne se dessine pas, je laisse faire
la nature.
Je compte beaucoup sur toi. Il me semble que ton arrivée ici sera pour
moi le sujet d'un mieux moral et physique. Travaille et arrive; et pour
cela, courage!--Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. Ton ami,
ÉMILE ZOLA.
Aussitôt ton examen passé, écris-m'en le résultat.--N'oublie pas la
nouvelle adresse que je te donne et dis-moi où je dois t'adresser mes
lettres à l'avenir.
Ne lis cette lettre que pendant une récréation; elle est complètement
littéraire et sans intérêt direct.
XXV
_Sans date_. Elle a dû être écrite en août 1861.
Mon cher Baille,
J'ai reçu tes deux dernières lettres, celle adressée chez Paul, et
celle adressée chez moi. Quant à celle que tu dis m'avoir envoyée vers
le milieu de mai, elle se sera égarée.--Je te donnais ces détails dans
une lettre qu'un de mes oncles allant à Marseille a dû te remettre
dernièrement, ainsi qu'une copie de mon proverbe, _Perrette_. Dès
que tu pourras me répondre, dis-moi si l'on a fidèlement rempli ma
commission.
Tes deux dernières lettres m'ont causé la plus douce émotion. Ton
amitié s'y montre à chaque ligne; j'y lis l'intérêt que tu me portes.
Je te remercie de me rester fidèle dans mon malheur et de ne pas me
serrer la main par égoïsme et par calcul. Crois-moi, mon pauvre vieux,
confondons-nous le plus possible; tu auras tes peines comme j'ai les
miennes, et alors tu comprendras tout ce qu'il y a de consolant dans
la pensée d'avoir un ami, c'est-à-dire de n'être pas entièrement seul,
de sentir un cœur battre à l'écho du vôtre et nous aimer en dépit des
calomnies, de la sottise et de la fortune.--C'est à ces deux lettres
que je veux répondre aujourd'hui.
Ce qui me répugne le plus au monde est de porter un jugement définitif
sur un homme. Qu'on me présente une œuvre d'art, un tableau, un poème,
je l'examinerai avec soin et je ne craindrai pas de me prononcer; si
je me trompe, j'aurais pour excuse ma bonne foi. Ce tableau, ce poème
sont choses sur lesquelles on ne doit pas revenir; ils ne présentent
qu'une force; s'ils sont bons, ils resteront éternellement bons, s'ils
sont mauvais, éternellement mauvais. Qu'on me raconte même encore une
action d'un homme, je la jugerai, sans hésiter s'il a bien ou mal agi
dans cet acte séparé de sa vie. Mais si l'on vient ensuite à me poser
cette question générale: «Que pensez-vous de cet homme?» je tâcherai
de m'esquiver poliment pour ne pas répondre. Et, en effet, quel
jugement porter sur un être qui n'est plus matière, comme un tableau,
ni chose abstraite comme une action? Que conclure de ce mélange de
bien et de mal qui compose une existence? quelle balance prendre pour
peser exactement ce que l'on doit louer et ce que l'on doit blâmer? et
surtout où aller prendre tous les actes d'un homme?--car si vous en
omettez un seul, votre jugement sera injuste. Enfin, si cet homme n'est
pas mort, quelle bonne ou mauvaise conclusion pourrez-vous tirer d'une
vie qui peut encore faire du mal ou du bien? C'est ce que je me disais
en pensant à ma dernière lettre où je te parle de Cézanne. J'avais
essayé de le juger, et, malgré ma bonne foi, je me repentais d'en avoir
tiré une conclusion qui, après tout, n'est pas la véritable.--A peine
arrivé de Marcoussis, Paul est venu me trouver, plus affectueux que
jamais; depuis ce temps, nous passons six heures par jour ensemble;
notre lieu de réunion est sa petite chambre; là, il fait mon portrait;
pendant ce temps, je lis ou nous bavardons tous les deux, puis,
lorsque nous avons du travail par-dessus les oreilles, nous allons
ordinairement fumer une pipe au Luxembourg. Nos conversations roulent
un peu sur tout, particulièrement sur la peinture; nos souvenirs y
occupent aussi une large place; quant au futur, nous l'effleurons d'un
mot, en passant, soit pour désirer notre complète réunion, soit pour
nous poser la terrible question de la réussite. Parfois Cézanne me
fait un discours sur l'économie, et, pour conclusion, il me force à
aller prendre une bouteille de bière avec lui. D'autres fois, il me
chante des heures entières un couplet stupide et par les paroles et
par la musique; alors je déclare hautement préférer les discours sur
l'économie. Nous sommes peu dérangés; quelques intrus viennent de loin
en loin se jeter entre nous; Paul se remet à peindre avec acharnement;
moi, je pose comme un sphinx égyptien; et l'intrus, tout déconcerté de
tant de travail, s'assoit un instant, n'ose bouger et s'éloigne avec un
bonjour bien bas et en fermant la porte tout doucement.--Je désirerais
te donner encore plus de détails. Cézanne a de nombreux accès de
découragement; malgré le mépris un peu affecté qu'il fait de la gloire,
je vois qu'il désirerait parvenir. Lorsqu'il fait mauvais, il ne parle
rien moins que de retourner à Aix et de se faire commis dans une maison
de commerce. Il me faut alors de grands discours pour lui prouver la
sottise d'un tel retour; il en convient facilement et se remet au
travail. Cependant cette idée le ronge; deux fois déjà, il a été sur le
point de partir; je crains qu'il ne m'échappe d'un instant à l'autre.
Si tu lui écris, tâche de lui parler de notre réunion prochaine et avec
les plus séduisantes couleurs; c'est le seul moyen de le retenir.--Nous
n'avons pas encore fait de partie, l'argent nous retient; il n'est pas
riche et moi encore moins. Cependant, un de ces jours, nous espérons
prendre notre volée et aller rêver quelque part.--Pour te résumer tout
ceci, je te dirai que, malgré sa monotonie, l'existence que nous menons
n'est pas des plus ennuyeuses; le travail nous empêche de bâiller; puis
quelques souvenirs échangés dorent le tout d'un rayon de soleil.--Viens
et nous nous ennuierons moins encore.
Je reprends cette lettre pour appuyer ce que je te dis plus haut d'un
fait arrivé hier dimanche. J'allais chez Paul qui me dit avec un
grand sang-froid qu'il était en train de faire sa malle pour partir
le lendemain. En attendant nous allâmes au café. Je ne lui lis aucun
sermon; j'étais si étonné et si persuadé que ma logique resterait
inutile que je ne hasardai pas la moindre objection. Cependant je
cherchai une ruse pour le retenir, enfin je crus l'avoir trouvée et je
lui demandai de faire mon portrait. Il accepta cette idée avec joie, et
pour cette fois il ne fut plus question de retour. Ce maudit portrait,
qui devait, selon moi, le retenir à Paris, à manqué hier de le lui
faire quitter. Après l'avoir recommencé deux fois, toujours mécontent
de lui, Paul voulut en finir et me demanda une dernière séance pour
hier matin. Hier donc je vais chez lui; lorsque j'entre, je vois la
malle ouverte, les tiroirs à demi vides; Paul, d'un visage sombre,
bousculait les objets et les entassait sans ordre dans la malle. Puis
il me dit tranquillement: «Je pars demain.--Et mon portrait, lui
dis-je?--Ton portrait, me répondit-il, je viens de le crever. J'ai
voulu le retoucher ce matin, et comme il devenait de plus en plus
mauvais, je l'ai anéanti; et je pars.»--Je m'abstins encore de toute
réflexion. Nous allâmes déjeuner ensemble et je ne le quittai que le
soir. Dans la journée, il revint à des sentiments plus raisonnables,
et enfin, me quittant, il me promit de rester.--Mais ce n'est là qu'un
méchant raccommodage; s'il ne part pas cette semaine-ci, il partira la
semaine prochaine; tu peux t'attendre à le voir partir d'un instant à
l'autre.--Même je crois qu'il fera bien. Paul peut avoir le génie d'un
grand peintre, il n'aura jamais le génie de le devenir. Le moindre
obstacle le désespère. Je le répète, qu'il parte, s'il veut s'éviter
beaucoup de soucis.
Mes pauvres amis, vous me donnez bien peu de courage; l'un succombe
dès le début, l'autre maudit la carrière qu'on lui fait entreprendre.
Vous ne sauriez croire combien je me ressens de votre faiblesse dans
la lutte; je pense à notre jeunesse, à ce lien que nous nous plaisions
à voir entre nous; je me dis que votre réussite devait entraîner la
mienne; et lorsque je vous vois douter de votre intelligence et nous
juger incapables, je me demande s'il n'y a pas de l'orgueil à avoir
encore confiance en la mienne et à tenter ce que vous désespérez de
faire. Quel méchant vent souffle donc sur nous? Ne sommes-nous pas
comme hier forts tous les trois, pleins de bonne volonté? Avons-nous
assez lutté pour désespérer de la victoire, et nous faut-il reculer
avant même d'avoir avancé? Je vous le dis, vous êtes sans courage et
vous me découragez moi-même; je n'ai pas comme vous renié ma jeunesse,
je n'ai pas dit adieu à mes rêves de gloire; je suis ferme encore
et cependant je suis le plus misérable, le plus entravé; et ceci,
je l'avance sans orgueil, mais pour rendre une force nécessaire et
puiser à mon tour dans cette force commune le reste de courage que
m'enlèverait votre faiblesse. Je fais appel à nos souvenirs; soyons
toujours confiants et enthousiastes comme dans le passé; soutenons-nous
mutuellement et marchons sans nous inquiéter des obstacles. N'importe
la carrière entreprise, n'importe l'idéal rêvé, si nous n'avons pas
communauté d'instincts, ayons communauté d'espérance et d'amitié. Je
voudrais vous communiquer ici ce que je ressens; ce n'est pas une
vaine soif de renommée, c'est en quelque sorte un désir d'intelligente
satisfaction; je voudrais nous voir grands par la pensée, non pas pour
les autres, mais pour nous, je voudrais nous voir meilleurs que les
autres hommes et n'ayant pour guides que le bon, le beau et le juste.
Oh! courage.
C'est surtout pour toi que je dis tout ceci. Paul, excellente nature et
plein de dons naturels, ne peut cependant pas souffrir une remontrance,
quelque douce qu'elle soit. Je le laisse aller à sa fantaisie, espérant
dans le ciel. Mais toi qui m'écouteras sans doute, je te crierai
toujours: courage! Les sciences exactes telles qu'on les apprend
au collège te pèsent, regarde alors un horizon supérieur, vois les
mathématiques comme les voit le philosophe, conduisant à la seule
vérité possible. Ne pense plus aux murs qui t'emprisonnent, oublie les
trois années qui vont encore s'écouler pour toi dans les écoles; mais
considère la vie, ton intelligence développée et ta liberté d'action;
dis-toi qu'un homme de talent se révèle partout, qu'il peut tout
entreprendre et réussir en tout; si l'idée existe, la forme viendra; si
tu as de vagues aspirations, un jour elles deviendront certaines et tu
seras toi, en dépit des pédants, de l'algèbre et de ses grandes mais
froides compagnes. Courage! nous sommes deux encore à espérer; ce que
nous avons fait jusqu'ici n'est rien; nous étions des enfants et nous
allons devenir des hommes. Réussis dans tes examens, et viens près de
moi; ce que je finis par te dire dans mes lettres, je te le dirai pour
t'encourager lorsque tu seras ici. Nous nous réunirons souvent et nous
parlerons de l'avenir; nous confondrons nos intelligences, et nous
tâcherons d'en faire jaillir la vérité. Non, nous ne sommes pas encore
usés; non, notre orgueil ne nous a pas égarés. Viens, et courage!
Que te dirai-je encore pour te rendre plus ferme dans les épreuves
que tu vas prochainement subir? Te parlerai-je de moi, non pas du
misérable, mais du poète? Je veux tenter l'impression, non pas que je
me pense arrivé à un degré de perfection quelconque, mais parce que je
suis las de silence; comme je te le disais tantôt, tout ce que j'ai
fait jusqu'ici n'est rien, je suis le premier à sourire de mes œuvres;
j'ai en vue une idée et une forme plus grandes; chaque jour m'élève
davantage et chaque jour il me semble voir un horizon plus lumineux.
Cependant, j'aime mes premiers vers si maladroits; malgré leurs
défauts, ils ont pour moi un parfum de jeunesse; je ne puis me résoudre
à les condamner à une ombre éternelle. Je veux donc réunir, sous le
titre général de _Trois Amours_, les trois poèmes suivants: _Rodolphe,
l'Aérienne, Paolo_. Un certain lien existe entre eux; une certaine
gradation leur fait parcourir presque toute l'échelle de la passion,
depuis la passion sensuelle et brutale, jusqu'à la passion idéale et
angélique. Le premier est l'amour pour l'amour, aimant sans raisonner
et ne distinguant jamais l'âme du corps. Le second est la lutte du
corps et de l'âme, l'ange essayant d'abattre la brute sans pourtant y
parvenir. Le troisième enfin est la victoire de l'ange, l'hymne pur de
l'amour dégagé de la terre et se perdant dans le sein de Dieu. Dans
la forme même, la gradation existe; enfin tout me pousse à les réunir
et à tenter un premier pas. Je sais que tu me conseilleras d'attendre
encore; je te donnerai de vive voix les raisons qui m'empêchent de me
rendre à tes avis. D'ailleurs, il me faut chercher un éditeur et il
n'est pas croyable que je vais en trouver un tout de suite. Sans doute
tu seras arrivé avant que j'aie découvert un de ces messieurs.--Paul
m'a dit que tu avais écrit une critique de _Paolo_. Elle me serait très
utile dans ce moment, quoique j'aie déjà corrigé ce poème à plusieurs
reprises. Si ces feuilles ne pesaient pas trop lourd, je te dirais de
me les envoyer. Consulte leur poids et ta bourse; seulement il faudrait
te hâter.
Parlons maintenant du misérable. Sans doute je serai placé vers le 15.
Je retardais même cette lettre, pour te donner une certitude. J'aurai
cent francs par mois pour sept heures de travail chaque jour. Avec cela
on ne meurt pas de faim et l'on peut encore être poète.--D'ailleurs, ne
t'inquiète pas trop sur ma position. Tu vois les choses un peu en noir,
et je ris encore peut-être plus souvent que tu ne le penses.
J'irais sans doute dans le Midi, si Paul ne partait qu'au mois de
septembre, mais jamais il n'attendra jusque-là. Ce sera quinze jours de
plus de séparation entre nous. Quand tu verras Paul, juge-le sévèrement.
Je ne t'écrirai sans doute plus jusqu'au 20, et comme à partir de cette
époque je ne saurai où t'adresser mes lettres, j'attendrai une lettre
de toi avant tout. Or donc, écris-moi vers le 20, ainsi que tu me le
promets, indique-moi où je dois t'adresser mes lettres, à Aix ou à
Marseille, et je te répondrai.--Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. Courage!
Ton ami,
ÉMILE ZOLA.
Décidément, Paul reste à Paris jusqu'au mois de septembre; mais est-ce
là sa dernière décision; j'ai pourtant l'espérance qu'il n'en changera
pas.
XXVI
Paris, 18 septembre 1862.
Mes amis,
Le soleil luit, et je suis enfermé. Je regarde depuis une heure des
maçons qui travaillent en face de ma fenêtre; ils vont, viennent,
montent, descendent et paraissent très heureux. Moi, je suis assis; je
compte les minutes qui me séparent encore de six heures. Ah! maudite
tristesse! c'est là le refrain de toutes mes chansons.
J'ai commencé, pour mon très grand souci, un poème sur Jeanne d'Arc.
Jamais sujet ne m'a présenté pareille difficulté; d'autant plus que je
l'ai pris sous un point de vue qui exclue les banalités ordinaires. Je
veux créer une Jeanne simple et parlant comme doit parler une jeune
fille; point de grands mots, de points d'exclamation, de lyrisme
plus ou moins à sa place; un récit grand dans sa simplicité, un vers
sobre et disant nettement ce qu'il veut dire. Ce n'est pas là une
petite ambition, plus je vais et plus Molière devient mon maître; le
soleil, la lune, les fleurs, etc., c'est fort beau, mais une pensée
vraie dite sans emphase a bien son mérite. Je crois décidément que je
tourne au vers comique; je travaillerai sans doute pour le théâtre,
mais je ne veux rien écrire pour la scène avant vingt-huit ou trente
ans. Jusque-là, achevons de nous dégoûter des épithètes oiseuses, des
tirades à effet, des antithèses hurlant dans leur accouplement. Faisons
des poèmes lyriques, en attendant mieux.
--Jeanne me tourmente sûrement, je finirai par tirer quelque chose de
cette idée; mais je me prépare des soirées orageuses.--Quand Baille
viendra, peut être pourrai-je lui soumettre quelques fragments terminés
du poème; je marche très lentement. Je suis dans un jour d'espérance.
Il y a tant de sots qu'il est facile de sortir de la foule, si peu
intelligent que l'on soit. Ayons du courage et travaillons.
Puis, ce matin, comme je fumais une pipe au soleil en venant à mon
bureau, il m'est venu une joyeuse pensée. Un jour, me suis-je dit,
peut-être dans un an, peut-être dans dix, il me sera permis d'aller
faire un tour en Provence. Avec quel plaisir je reverrai l'arbre à
l'ombre duquel je me suis assis, le sentier où nous avons rêvé nos
rêves de seize ans, mes vieux amis et moi. Nous serons encore ensemble
et ce sera fête pour nous. Vieux peut-être, tout au moins entrés dans
la vie d'action, nous vivrons pendant un mois la vie d'autrefois; ah!
les belles parties, les longs bavardages; et comme nous nous reposerons
dans ce passé des fatigues du présent. Ce jour viendra, allez, nous
aurons peut-être marché de longues heures, nous serons séparés, vivant
dans des mondes différents, inégalement favorisés par le sort, pourtant
nous n'aurons qu'une âme pour sentir le parfum vague de notre jeunesse.
Oh! le beau jour, et que nous sommes heureux d'avoir des souvenirs!
Décidément, je suis joyeux dans ma tristesse d'aujourd'hui. Je vais
travailler jusqu'à minuit, ce soir, et si je fais encore un bon vers,
comme j'en ai fait un hier, me voilà en provision de gaieté pour
demain. Pauvre fou que je suis!
Je suis bien un peu seul. Décidément, en novembre, il faut que mon cœur
se marie, une vision est bonne à seize ans; à vingt ans et lorsqu'on a
vécu ma vie, il faut une réalité. Le travail âpre et acharné ne suffit
pas pour faire oublier. Je suis d'avis que rien n'apaise l'appétit
comme de manger beaucoup. J'ai grand faim.
Je ne sais ce que je viens d'écrire et je m'en soucie peu. Je
voulais vous dire simplement que vous me négligez et, j'ai bien été
forcé d'emplir les quatre pages, puisque le papier était blanc et
que j'avais une plume. Que faites-vous? et pourquoi ce silence? En
amitié il ne faut pas se presser lentement, mais bien se presser
vivement.--J'attends une lettre; me la ferez-vous longtemps attendre!
J'attends toujours aussi la copie de Paul.--Hier un oiseau venant du
Sud a passé sur ma tête, et je lui ai crié: «Oiseau, mon petit ami,
n'as-tu pas vu là-bas sur la route un tableau vagabond.--Je n'ai rien
vu, m'a-t-il répondu, que la poussière du chemin. Va, sois bien triste,
on t'oublie.» Il mentait, n'est-ce pas?
ÉMILE ZOLA.
* * * * *
LETTRES A CÉZANNE
XXVII
Paris, 30 décembre 1859.
Mon cher ami,