sont sans doute inconnus. L'auteur est un poète, provençal, je crois,
et académicien depuis 1859; ces œuvres me serviront de matière pour
faire cette lettre.--Comme tous les poètes, de Laprade a son idéal,
seulement le sien est fort singulier. Adorant la nature comme Dieu
lui-même, lassé de nos passions et frappé de la superbe tranquillité
des végétaux, il désire leur ressembler, se dresser comme eux, sans
souci du monde et, comme il le dit lui-même, prendre vie au sein
même de la terre. D'autre part, ne reconnaissant jamais la devise:
«_Chanter pour chanter_», esprit beaucoup plus philosophe que poète,
il n'écrit pas deux lignes sans qu'elles aient un but moral avoué.
Enfin, ne s'adressant qu'à l'âme, il feint d'oublier que cette âme est
entièrement liée au corps, que l'homme n'est pas un ange seulement,
mais qu'il tient aussi à la brute par plusieurs côtés.--Ces quelques
raisons font que sa poésie n'est nullement vivante: amant des arbres,
êtres vivants il est vrai, mais immobiles, il ne met aucun mouvement
dans les tableaux qu'il trace; philosophe et toujours emporté dans
les nuages, il nous parle bien des destinées de l'âme, de la vie
future, mais il oublie la terre, et ses vers ne nous parlent pas de
la vie présente; enfin, ne considérant jamais que l'âme, ses poésies
ne nous présentent l'homme que comme un ange, ou plutôt elles ne nous
présentent jamais l'homme, il semble ignorer nos passions, nos travers;
en un mot, il n'est pas humain. Il s'en défend dans sa préface, mais
il n'est pas arrivé à me prouver qu'il était jeune et plein de vie.
Voici d'ailleurs son raisonnement: «On m'accuse de ne pas être humain,
parce que ma poésie n'est pas passionnée; mais on ne réfléchit pas
que la passion est ce qu'il y a de moins humain dans l'homme, que la
brute partage avec nous, que ce que nous pouvons revendiquer comme
nôtre, comme humain par conséquent, est la raison, l'intelligence, la
religion.» A cela, je répondrai: la passion, il est vrai, n'est pas en
propre à l'homme; il la partage avec la brute; mais l'intelligence,
la raison sont-elles donc des qualités que nous possédions seuls et
n'y a-t-il donc pas au-dessus de nous la raison, l'intelligence d'un
Dieu? L'homme tient donc de la brute et de l'ange, et c'est justement
ce mélange qui constitue ce que l'on est convenu d'appeler l'élément
humain, c'est justement de la lutte éternelle de l'âme et du corps que
naît la morale. Si vous me parlez d'un être marchant droit, s'élevant
toujours vers le ciel, sans être arrêté dans son vol, il est évident
que, ne livrant aucune lutte, votre héros bien que vivant n'aura
pas occasion de me montrer qu'il vit et ressemblera quelque peu à
ce végétal auquel vous voudriez ressembler. Nous présenter toujours
le ciel, c'est très beau; mais je suis un homme vivant avant tout
et, quoique le commerce des anges soit très agréable, je voudrais
rencontrer dans vos vers quelque figure de connaissance qui me repose
un peu des rayons célestes, quelques-uns de mes semblables dont les
sentiments, les joies et les douleurs m'intéressent et m'émeuvent.
Je ne prétends pas dire que votre psyché ait un mauvais but; tendre
à élever l'âme vers Dieu, lui rappeler toujours son principe et sa
fin, rêver un âge d'or, voilà qui va pour le mieux. Mais quatre mille
vers sur ce sujet, monsieur, c'est beaucoup; surtout lorsque j'ai
vainement cherché mon semblable dans vos vers, lorsque je n'y trouve
rien de mes sensations de chaque jour, mais seulement ce vague élan de
toute créature vers son Créateur. Expliquer la chute de l'homme, la
rédemption et enfin l'amour de l'âme à son Dieu, et se servir pour cela
de la fable grecque de Psyché, je n'y vois aucun mal et même je vous
approuve. Mais ce que je n'approuve pas, c'est le ton uniforme de votre
poème, c'est cette presque complète absence de tout écho de la terre.
Dans _la Divine Comédie_, dans _le Paradis perdu_, on nous entretient
aussi beaucoup du ciel, beaucoup des anges, beaucoup de l'âme, mais,
que diable! nous y sentons parfois l'homme palpiter, souffrir, aimer,
haïr, etc., etc., et nous palpitons, nous souffrons, nous aimons, nous
naissons avec lui; en un mot, ces poèmes sont vivants et humains, ont
une morale aussi élevée que la vôtre, sont plus poétiques, et enfin
ont un intérêt que le vôtre n'a pas; d'où cela vient-il, je vous prie,
sinon qu'ils ont été écrits par des hommes et pour des hommes, tandis
que le vôtre n'est que le produit d'un rêve, qui se réalisera, je le
crois comme vous, mais où le corps certainement jouera un plus grand
rôle que celui qu'il joue dans votre poème.
--On peut expliquer la poésie de Victor de Laprade par des causes
toutes historiques, venue un peu après le mouvement littéraire de
1830; succédant aux romantiques qui avaient épuisé tous les sanglots,
toutes les passions, il aura voulu suivre un sentier à part, poussé
peut-être, d'ailleurs, par sa propre nature. Las de voir toutes
les héroïnes se tordre les bras, las de tant de cris et de tant de
délire, il se sera retiré à l'ombre et se sera juré, par réaction,
de ne pas mettre le moindre petit sanglot dans ses vers. La poésie
devient alors un véritable cri de guerre, paisible il est vrai,
contre l'école romantique, je dis contre les furieux transports de
cette école seulement. Avide de paix et de silence, il est tombé dans
l'excès contraire, et, craignant de mettre trop de vie, trop de passion
dans ses poèmes, il n'en n'a plus mis du tout. Il a quitté la terre
pour le ciel, si bien que s'il amuse quelquefois les dieux, il finit
souvent par ennuyer les hommes.--Lorsque je lis un auteur quelconque,
surtout un poète, je rapporte toujours sa méthode à ma méthode, son
idéal à mon idéal, je compare et juge si je suis le bon sentier. Il
est peu d'auteurs qui m'aient autant troublé que M. Victor de Laprade.
Moi aussi, j'ai eu cette pensée de réaction contre le romantique;
moi aussi, las de sanglots et de passions désordonnées, j'ai rêvé un
ciel pur et paisible: _Paolo_ est un fils de ces pensées. Maintenant
encore, je crois fermement que l'école romantique est morte et qu'il
faut absolument réagir contre elle. Mais de voir l'écueil opposé qui
m'attendait de lire des vers incolores et sans vie, cela m'a effrayé.
Cependant, peu à peu, j'ai repris mon calme habituel; tenté un moment
d'accepter la poésie de Victor de Laprade, je l'ai ensuite repoussée;
et, fort de cette lecture, j'ai ainsi formulé ma conduite à venir. Oui,
il faut réagir contre ces élans passionnés qui sont ridicules quand ils
ne sont pas sublimes; oui, il faut laisser là les Muses de l'égout, les
effets violents, les couleurs criardes, les héros dont la singularité
physiologique fait toute l'originalité. Non, il ne faut pas se jeter
dans un excès contraire, non, il ne faut pas qu'une poésie manque de
vie, ne soit écrite que pour les poètes seuls et n'ait pour résultat
que l'amour.--D'ailleurs, de Laprade a de la verve, de la puissance,
mais il manque de ce quelque chose que Musset possédait à un si haut
point, l'intérêt.
J'interromps cette analyse trop rapide et trop indigne, pour m'écrier:
«J'ai vu Paul!!!» J'ai vu Paul, comprends-tu cela, toi; comprends-tu
toute la mélodie de ces trois mots.--Il est venu ce matin, dimanche,
m'appeler à plusieurs reprises dans mon escalier. Je dormais d'un
œil; j'ai ouvert ma porte en tremblant de joie et nous nous sommes
furieusement embrassés. Puis il m'a rassuré sur l'antipathie de son
père à mon égard; il a prétendu que tu avais un peu exagéré, par zèle
sans doute. Enfin il m'a annoncé que son père me demandait, je dois
aller le voir aujourd'hui ou demain. Puis nous sommes allés déjeuner
ensemble, fumer une foule de pipes, à une foule de jardins publics, et
je l'ai quitté. Tant que son père sera ici, nous ne pourrons nous voir
que rarement, mais dans un mois nous comptons bien loger ensemble.--A
mon autre lettre pour les détails de ma vie matérielle. Depuis ma
dernière épître, j'ai écrit les deux premiers chants de _l'Aérienne_.
Dis-moi encore que je suis paresseux.
Écris-moi quand tu pourras. Pour moi, dans une quinzaine de jours, nous
te serrons la main, Cézanne et moi.
Ton ami.
ÉMILE ZOLA.
XXIII
Paris, 1er mai 1861.
Mon cher ami,
Ton silence dure depuis si longtemps que je viens d'être obligé de
regarder ta dernière lettre pour savoir au juste le nombre des jours
écoulés. Elle est datée du 13 mars. Voici donc six grosses semaines que
tu n'as pensé à moi. Je sais que tes examens approchent et que tu dois
être accablé de travail. Aussi ne t'accuserai-je pas d'oubli complet,
mais seulement d'un peu de paresse.
J'ai terminé depuis quelques jours le poème de _l'Aérienne_. Je ne sais
trop ce qu'il vaut. Comme toujours, je me suis laissé emporter par
l'idée première, écrivant pour écrire, ne faisant aucun plan à l'avance
et me souciant assez peu de l'ensemble. Je sais bien que ce n'est pas
là le chemin des chefs-d'œuvre. Mais que m'importe! je fais surtout à
présent des vers pour vaincre la forme, pour acquérir le mécanisme.
Puis, c'est là ma façon de voir; je marche beaucoup mieux lorsque
je marche en liberté, j'ai confiance dans l'inspiration du moment;
j'ai même reconnu que les vers qui arrivaient spontanément étaient
de beaucoup supérieurs à ceux que je ruminais des jours entiers. Je
jette donc mes sourires et mes pleurs au hasard. D'ailleurs, mon grand
secret est celui-ci: lorsque mon œuvre est presque terminée, je la
relis attentivement, je pèse toutes les pensées, tous les incidents;
et alors, dans une sorte de dénouement basé sur le commencement de
l'œuvre, je donne un air de famille entre mes derniers et mes premiers
vers. Ce n'est pas à dire que, lorsque je traite un sujet quelconque,
je n'aie pas un certain plan dans la tête. Mais ce plan est si vague,
je le change tant et tant de fois devant l'exécution, que rien ne
ressemble moins que ce que j'ai fait à ce que je voulais faire.
Je voudrais pouvoir te donner une certitude sur ma position matérielle.
Malheureusement, rien n'est moins certain que cette partie de mon
avenir. Depuis plus d'un an, je fais une chasse féroce aux emplois;
mais si je cours bien, ils courent mieux encore. J'ai adressé demande
sur demande; je me suis présenté à une foule d'administrations: partout
des longueurs, jamais un résultat.--Tu ne saurais croire combien je
suis difficile à placer. Non pas que j'impose des conditions, que je
veuille faire ceci plutôt que cela; dans le commencement, j'avais cet
orgueil, rien n'en reste aujourd'hui. Mais parce que je sais une foule
de choses inutiles et que je ne sais précisément pas celles qu'il
faudrait savoir. Rien n'est plus rare que de trouver une place nous
convenant, à nous, qui sortons des lycées. Inaptes dans la pratique,
chevauchant sur des mots, sur des chiffres et des lignes, nous ignorons
par excellence les menus détails de la vie, les combinaisons pourtant
si simples qui peuvent se présenter dans un milieu social. Il nous faut
un apprentissage plus ou moins long, partant un surnumérariat plein
d'ennui et vide de gain.--C'est bien pis quand l'échappé de collège me
ressemble; qu'il est plus ou moins poète et plus ou moins philosophe,
qu'il se soucie de la société et de la richesse comme d'une paille,
et ne réserve ses caresses, son adoration que pour la liberté. Alors
l'impossibilité de le placer prend des proportions extravagantes; les
portes s'épaississent, les directeurs deviennent plus hargneux; puis la
voix intérieure se révolte et gourmande le corps de ce qu'il a besoin
de travailler pour vivre.--Souvent cette scène s'est répétée pour moi:
J'adresse une demande à une administration; on me répond de passer chez
le chef. J'entre, je trouve un monsieur tout de noir habillé, courbé
sur un bureau plus ou moins encombré; il continue d'écrire sans plus
se douter de mon existence que de celle du merle blanc. Enfin, après
un long temps, il lève la tête, me regarde de travers, et, d'une voix
brusque: «Que voulez-vous?» Je lui dis mon nom, la demande que j'ai
faite, et l'invitation que j'ai reçue de me rendre auprès de lui.
Alors commence une série de questions et de tirades, toujours les
mêmes et qui sont à peu près celles-ci: Si j'ai une belle écriture? si
je connais la tenue des livres? dans quelle administration j'ai déjà
servi? à quoi je suis apte? etc., etc., puis: qu'il est accablé de
demandes, qu'il n'y a pas de vacance dans ses bureaux, que tout est
plein et qu'il faut me résigner à chercher autre part.--Et moi, le cœur
gros, je m'enfuis au plus vite, triste de n'avoir pu réussir, content
de n'être pas dans cette infâme baraque. Je sens tressaillir en moi
tous mes bons instincts, tous mes amours, tout ce que Dieu m'a accordé;
je maudis la société qui n'emploie de l'homme que les plus misérables
facultés; j'éprouve un immense dédain pour ce rôle de machine que
j'allais être réduit à jouer et j'entends comme une voix qui me murmure
à l'oreille mes rêves chéris où vibrent doucement les noms de Liberté,
d'Amour, de Paix et de Dieu.--N'importe! je continuerai ma chasse
jusqu'à ce que je réussisse. Ma proie sera de la pire espèce, quelque
corbeau dur et indigeste; mais une impérieuse nécessité me pousse en
avant.--Tu es mon ami, mon frère, et sans doute tu t'inquiètes de
mon avenir matériel. Sois sans crainte, j'ai un fond de philosophie
stoïque, je me plierai à tout et je ne serai jamais par trop misérable.
Je suis allé dimanche dernier à l'exposition de peinture avec Paul.
Quoique j'aime les arts, je ne pourrais guère te parler de cette
dernière manifestation de nos artistes. Tu ignores leurs noms, les
différences d'école qui les séparent, leurs œuvres précédentes, et
ainsi le moindre compte rendu serait sans intérêt pour toi. Attends
d'être à Paris, de le passionner pour tel ou tel maître, et alors
nous pourrons admirer, si notre dieu est le même, discuter, si nous
sommes dans des camps opposés.--Je vois Paul fort souvent. Il travaille
beaucoup, ce qui nous sépare parfois; mais je ne me plains pas de ce
genre de paresse à me voir. Nous n'avons pas encore fait de parties, ou
plutôt celles que nous avons ébauchées ne valent pas l'honneur de la
plume. Demain dimanche, nous devions aller à Neuilly passer la journée
au bord de la Seine, nous baigner, boire, fumer, etc., etc. Mais voilà
que le temps s'assombrit, le vent souffle, il fait froid. Adieu notre
belle journée; je ne sais trop comment nous l'emploierons.--Paul va
faire mon portrait.
Tu te plaindras peut-être du peu de longueur de cette lettre. J'avais
la pensée de t'en écrire une fort longue, mais le temps et le courage
m'ont manqué. Attendons le mois de septembre.--Quant à toi,--pour
terminer comme j'ai commencé,--je t'accuse d'un peu de paresse.
Écris-nous au plus tôt, ne serait-ce que pour me dire que tu as reçu
mes deux lettres et pour me rassurer sur ta santé.
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main.--Ton ami,
ÉMILE ZOLA.
XXIV
Paris, 18 juillet 1861.
Mon cher ami,
Ce serait d'aventure un bien gros livre que celui qui aurait pour
titre: _Le poète_; et certes l'homme qui entreprendrait un pareil
ouvrage avec quelque talent ne ferait pas une œuvre médiocre. Pour
moi, voici quels seraient mes sujets d'étude, ou plutôt ce que devrait
renfermer le volume.
D'abord, de l'histoire comparée des littératures, déduire d'après
quelle loi se manifeste le grand poète. Je suis certain qu'on
arriverait à une formule presque mathématique, ayant sans doute des
exceptions, mais exacte dans la plupart des cas. Ainsi nous avons deux
genres de poètes; les uns, peintres fidèles des mœurs de leur époque,
aussi grands qu'on voudra d'ailleurs, ne nous attirent plus que par une
curiosité de savant; les autres prennent de l'homme, non la mode d'un
instant, mais la manière d'être éternelle, non les ridicules et les
splendeurs d'une époque, mais les travers et les qualités de l'humanité
à tous les âges; de sorte que le livre est celui de tous les temps.
Évidemment, ces derniers l'emportent. On pourrait donc dire dès lors
au poète: Ne voyez, ne voyez pas les hommes, mais l'homme; peignez les
siècles et non votre siècle.--Je ne veux pas pour cela que le poète
vive en dehors du temps; an contraire, qu'il étudie ses contemporains,
leurs faits et leur parole; qu'il les mette même en scène, non qu'il
n'en fasse pas des êtres à part, et que dans mille ans le lecteur
puisse se reconnaître dans ses héros.
D'ailleurs, je compte peu sur le progrès social, sur la civilisation,
pour amener un progrès quelconque en poésie. Je m'explique; on pourrait
me dire qu'il serait profitable au poète d'étudier et de peindre un
siècle comme le nôtre; la science s'élève chaque jour et les rapports
entre les hommes sont de moins en moins barbares; à cela je répondrai
par Homère qui vivait dans les premiers siècles et qui cependant, au
dire de tous, est le plus grand des poètes. Il faut se représenter la
nymphe Poésie assise sur une roche solitaire et regardant, immobile,
le flot des âges s'écouler devant elle; depuis six mille ans elle
chante l'homme, le combat éternel de l'âme et du corps, sans jamais se
préoccuper des hommes; et six mille ans pourront passer encore qu'elle
fera vibrer les mêmes refrains sur sa lyre. On ne s'aperçoit pas du
peu de sens en poésie de ces mots: Science, civilisation.--A quoi bon
aller dire en méchants vers ce que tant de manuels et de traités vous
expliquent en bonne prose? d'autre part, que peut importer à la Muse
les dehors plus ou moins policés de l'homme, elle qui ne veut être que
la peinture de son âme? Nous sommes fort polis, nous ne mangeons plus
avec nos doigts, nous n'allons plus tout nus; c'est fort bien; mais la
déesse s'en soucie peu, elle à qui plaît parfois un peu de barbarie.
Je sais bien, pour la science, qu'on ne me demande pas de rimer une
algèbre, et qu'on me prétendra que, cette algèbre, que je lirai en
prose, m'ouvrira le jugement et me servira indirectement dans mes
vers; en un mot, on m'observera que les sciences, surtout les sciences
naturelles, me donneront une connaissance plus intime de l'homme et
des choses et qu'ainsi leur influence devra faire de moi un plus grand
poète que je ne l'aurais jamais été il y a deux siècles. Je ne nie
pas cette influence; mais elle m'éclaire si peu sur cette énigme qui
s'appelle l'homme, elle féconde mes pensées d'une façon si indirecte
que je la subis peut-être, mais sans m'en douter. D'ailleurs, si j'ai
tort théoriquement, l'expérience est pour moi. Je citerai de nouveau
Homère, j'ajouterai la Bible et, dans toute notre génération d'hommes
savants et policés, je cherche vainement un tel homme et un tel livre.
--Je ne veux pas soutenir ici de paradoxes; je serais désolé que tu
visses dans mes paroles un parti pris de crier après la science et
la civilisation. Je veux donc être aussi tolérant que possible à
leur égard et les reconnaître en poésie autant qu'elles peuvent y
entrer. J'accorde qu'elles ouvrent des horizons nouveaux au poète;
elles peuvent être une source d'inspiration. En un mot, la poésie vit
parfaitement sans elles; mais elle peut les employer comme tout autre
élément. Quant à savoir si cet élément est préférable aux autres, je
suis dans le doute, de même que j'ai douté qu'un progrès en science
et en civilisation puisse en apporter un en poésie. On pourrait
résoudre la question en s'appuyant encore sur les histoires comparées
des littératures. Ainsi nous voyons à mesure que Rome se civilise la
littérature latine baisser, de même que l'art grec s'altère aux temps
les plus policés d'Athènes. Que conclure de là? Sinon que grande
civilisation et grande poésie ne sont pas synonymes. Et, en effet,
ce mot civilisation, comme je te le disais jadis, a son bon et son
mauvais sens; des mœurs efféminées, un mensonge perpétuel des dehors,
ce sont là les mauvaises qualités des hommes policés; évidemment, de
telles choses n'enfantent pas de grands poètes. Au contraire, une
religion mieux entendue, une science lumineuse et solide, une liberté
sociale sans désordre, sont les bonnes qualités des temps civilisés,
qui doivent élargir les ailes de la poésie. Si la civilisation de
Rome et d'Athènes a nui à la littérature et à l'art, c'est que les
mauvaises qualités l'emportaient sur les bonnes. De nos jours, je
ne sais trop où en est la balance. Mais si nous voulons encourager
nos poètes, disons-leur, sans employer les grands mots de science et
de civilisation: «Voyez: l'astronomie compte et mesure les étoiles;
l'histoire naturelle a sondé le corps humain, fouillé la terre et
classé chacune de ses productions; la physique et la chimie nous
ont appris, l'une les phénomènes que produisent ou que subissent
les corps, l'autre la composition et les propriétés des corps; les
sciences exactes sont l'échelle de toutes les autres connaissances.
D'autre part, la justice, la religion s'épurent; la liberté grandit;
les hommes marchent vers une fusion générale d'où naîtra sans doute
une seule nation libre et selon l'esprit de Dieu. Voilà ce que vous
offre le siècle; puisez à pleines mains. Soyez grands avec cette
matière.»--Alors peut-être, avec de tels éléments, naîtrait une œuvre
sublime qui ferait bon marché de mon dédain de poète pour notre siècle
de lumière. Peut-être aussi le poète préférera se retirer sous les
grands arbres et chanter tout simplement l'homme tel que l'ont chanté
ses pères. Mais, je m'aperçois que je me suis diablement écarté. Je
traite ici en courant la matière d'un second livre ou du moins d'un
long chapitre qui pourrait avoir pour titre: _De la science et de la
civilisation à l'égard de la poésie._
Comme tout ceci est fort diffus et que j'exprime mes pensées, sans trop
savoir si elles se contredisent dans le cours de mes jugements, je veux
me résumer ici. J'ai dit que je comptais peu qu'un progrès scientifique
et social amenât un progrès en poésie; que la poésie peut vivre grande
et forte, en dehors d'une science et d'une civilisation avancées; que
cependant ce sont là deux éléments qui s'offrent au poète et qu'il peut
en faire jaillir le sublime, comme il l'a fait jaillir quelquefois de
la barbarie et d'ignorantes hypothèses.--Tout cela ne porte pas sur
mon idée première, qui est de considérer comme le plus grand poète
celui qui se détache des hommes de son temps pour nous peindre l'homme
de tous les âges. On peut évidemment être tel, tout en étant un poète
savant et civilisé.
J'aurais dû te dire plus tôt que mon livre est un art poétique; non
pas l'art poétique de Boileau, se bornant à classer les différents
genres et à donner quelques conseils nus et froids sur la forme
et quelques règles générales que tout le monde sait; mais un art
poétique universel, embrassant la forme et l'idée, donnant en un
mot la philosophie de l'histoire littéraire. Celui que je nommerais
le poète serait en quelque sorte tous les grands poètes du passé,
comparés et fondus en un seul, autant qu'ils le permettraient. Après
avoir étudié ses manières d'être, ses formules d'existence, après
avoir reconnu les milieux dans lesquels il se manifeste, on passerait
à l'étude de ses rapports avec les différents éléments qui se sont
présentés à lui. Ainsi on chercherait ce qu'il y a en lui d'idéal et
de réalité, par quels points il touche au ciel et par quels points
à la terre; on verrait quel emploi il a fait des passions humaines,
surtout de l'amour; quel emploi de la science, de la philosophie, de
la religion, de la politique. On pourrait ensuite, connaissant ce qui
l'a amené, chercher ce qu'il a produit; je veux dire que, sachant
le milieu sur lequel il a paru, sachant de plus quels ressorts le
meuvent, on étudierait l'effet produit par lui sur son époque, sur ses
contemporains.
Puis on passerait en revue les grandes qualités qui dominent en lui;
par exemple, l'originalité, etc., etc.; et encore l'harmonie, la grâce,
le sublime, etc., etc. En étudiant ainsi le poète par excellence, on
étudierait par comparaison les poètes de second et de troisième ordre;
de sorte que l'étude serait complète.
Enfin on arriverait à la forme. Après avoir comparé rapidement les
différentes langues et les différents rythmes, on verrait quel usage en
a fait le poète, etc.
Tout ceci ne serait évidemment qu'une étude préparatoire. Ce que je
veux, ce n'est pas faire une histoire des littératures, mais m'appuyer
sur elles pour fonder une nouvelle poétique. Je veux dérober aux grands
poètes les raisons de leur grandeur, et dans l'idée et dans la forme,
pour établir des règles qui puissent faire naître des grands poètes.
Le poète à qui je donnerais toutes les qualités des anciens chantres,
serait le poète à suivre.
Après avoir suivi le poète dans les âges, je le poserais au milieu de
la génération actuelle. C'est là où j'en voulais venir: demander à
l'histoire quel rôle il doit jouer de nos jours, demander si les temps
lui sont favorables. Ainsi, pour ne m'occuper que de la littérature
française que je connais un peu, j'y remarque trois époques nettement
déterminées. La première, le moyen âge, présentant les caractères
suivants: des poètes vivant de leur propre imagination, sans modèles
véritablement nationaux; cette littérature naît dans les chants
celtiques, brille un instant dans les chansons de geste et dans
les poésies légères des troubadours, puis s'éteint. La seconde, la
renaissance, se caractérise ainsi: une violente réaction contre le
moyen âge, si violente qu'elle dépasse le but et tombe dans l'absurde
avec Dubartas; puis Malherbe règle la nouvelle école; le dix-septième
siècle la fait briller et le dix-huitième la mène tout doucement au
tombeau. Enfin la troisième, le romantisme, notre époque elle-même,
dont le mouvement n'est pas achevé; nous n'avons eu encore que la
réaction violente; nous attendons un Malherbe. Il faut observer que
cette troisième époque réagit, comme la seconde, contre celle qui la
précède et que, par analogie, on doit supposer que toutes les phases en
seront les mêmes. Tu vois comme je prétends me servir de l'histoire:
chercher par la comparaison des siècles passés au nôtre quel doit être
le poète de nos jours, son rôle; et quelles, ses aspirations, ses
matières. Bien entendu, par l'exemple ci-dessus, je n'entends rien
formuler. Je jette mes idées au courant de la plume; ce n'est pas même
un plan que j'écris ici, c'est la matière telle qu'elle me vient, sans
ordre, d'un plan que je pourrai faire quelque jour.