Marguery est à Paris. J'ai déjà passé deux journées avec ce grand

dramaturge, ce célèbre vaudevilliste. Que vous dirai-je que vous ne

sachiez déjà. L'enfant grandit, mais ne change que rarement; notre

ancien compagnon est toujours ce garçon excellent, cet impuissant

romancier qui s'admire avec tant de bonne foi et de naïveté qu'on ne

saurait lui en vouloir. Après vous, je l'estime mon meilleur ami; je

préfère sa naïveté enfantine à la fatuité superbe des De Julienne et

des Marquezi.--Nous avons couru ensemble la capitale, ingurgitant çà

et là quelques cafés. Puis je l'ai mené à l'administration du _Journal

du Dimanche, la Provence musicale_. Enfin je lui ai lu un proverbe que

j'ai écrit cet hiver et dont j'ai dû vous parler. Il a applaudi et m'a

conseillé fortement de le présenter au théâtre de l'Odéon. Il est vrai

que cela me rapporterait peut-être quelque argent; mais je ne veux m'y

décider qu'après vous avoir consultés, ce que je me propose de faire si

je vais à Aix.

Tu m'assures que Cézanne viendra ici au mois de mars.--C'est à Baille

que je parle, et non à Paul auquel je me suis promis de ne plus parler

de cela.--Puisses-tu dire vrai; j'ai de longues journées d'ennui. Vous

avoir près de moi serait une suprême consolation et un encouragement

dans la tâche ardue que je me suis imposée. Je ne suis pas de ces êtres

qui peuvent s'atteler impunément à leur travail comme à une charrue et

traîner péniblement la charge imposée. Il me faut des distractions,

des rires et du sérieux. Ah! si vous étiez ici! Je n'y compte pas, je

l'espère; c'est tout ce que peut dire un homme.

Je reçois à l'instant votre lettre et je reprends ces feuilles,

abandonnées et reprises souvent.--Je ne puis que vous remercier des

dispositions que vous avez cru bonnes pour notre tableau de famille et

les papiers de ma mère. Quand même vous eussiez agi contre mon vouloir,

je ne saurais encore que vous en rendre grâce, puisque votre amitié

seule vous a conduit. Heureusement que ce déménagement partiel était

dans mes vues, et que le plaisir que je trouve à vous voir prendre

mes intérêts n'est obscurci par aucun nuage. Merci donc encore une

fois.--Quant aux autres objets, misérable mobilier s'il en fut, vous

pouvez parfaitement les laisser en place. Ce que vous avez enlevé

m'est cher et je n'aurais voulu aucunement les laisser aux hasards des

événements et aux mains crochues dont parle Cézanne. Mais le reste,

je le livre de bon cœur aux vautours et aux tigres; je le répète, ne

touchez plus à rien.

D'ailleurs, j'ai un reproche à vous faire. Vos lettres sont obscures

et je ne saurais y trouver rien de certain. Vous m'accusiez naguère de

manquer de franchise, je puis vous renvoyer ce reproche avec plus de

droit. Quels sont les objets disparus? Quelles sont les personnes que

vous soupçonnez? Si vous avez pris cette mesure extrême de me déménager

sans que j'en aie manifesté le désir, il est logique de penser que vous

y avez été poussés par de graves événements. Mais, encore une fois,

quels sont ces événements? Craindriez-vous par hasard de m'offenser

en me les racontant? Dites toujours, mes pauvres amis, je commence à

connaître le monde et, si rien ne m'étonne de la part des autres, rien

ne m'offense de la vôtre.--Ainsi donc dans votre prochaine lettre,

soyez explicites pour que je puisse remédier au mal s'il en est temps

encore.

Cézanne a la clef de la maison; qu'il la garde religieusement et

tâche de faire oublier qu'il l'a en son pouvoir. Si même on la lui

demandait, _n'importe qui_, qu'il la refuse tout net et dise, s'il veut

se débarrasser, qu'il l'a égarée. Enfin, pour dernière recommandation,

je vous dirai d'aller le moins possible à ma mansarde, de ne point

vous en occuper et de laisser les choses en repos jusqu'au jour de

mon arrivée--si ce jour doit luire toutefois.--Quant à mes cachets,

soyez sans inquiétude. Ce sont de ces choses que je n'oublie pas et

auxquelles je remédie longtemps à l'avance.

Maintenant reste à parler de la probabilité de mon voyage. Baille m'a

écrit qu'il devait rester jusqu'aux premiers jours de novembre. Ainsi

donc, voulant passer quinze jours près de vous, rien ne sera désespéré

jusqu'au 15 octobre. Mon voyage n'est pas qu'un voyage d'agrément,

j'ai certaines affaires qui réclament ma présence à Aix et qu'il

serait trop long de vous expliquer ici; c'est ce qui me fait encore

espérer fortement de vous voir.--La proposition de Baille me prouve

son affection et je l'en remercie; mais je ne saurais l'accepter et

lui-même dirait comme moi si je pouvais lui expliquer mes raisons.

J'aurais toujours grand plaisir à passer une nuit avec lui, à déjeuner

parfois à sa table, mais m'installer dans sa maison, que dis-je,

dans la maison de ses parents, c'est-à-dire une maison où doit venir

une foule de personnes, je ne puis y songer, sans songer en même

temps aux bonnes langues d'une ville de province. D'ailleurs, si je

pouvais me décider à devenir ainsi parasite, croyez-vous que cela

allégerait beaucoup ma bourse. En allant à Aix, il me faut emporter

une forte somme et ce n'est pas cent francs qui l'augmenteraient de

beaucoup.--D'ailleurs nous serons économes, c'est entendu. Aussi,

lorsque vous aurez la gracieuseté de m'inviter à dîner, j'accepterai de

grand cœur; seulement vous accepterez de même mes invitations.

Je ne saurais trop le répéter, vos lettres m'ont causé une grande

joie. J'y lis votre bon cœur et je vous remercie de nouveau de tout ce

que vous faites et pensez pour moi, quand bien même votre amitié vous

aveugle.

Tâchons donc d'être clair et de ne pas vous donner un désespoir ou une

espérance inutile. _Rien ne dit encore que mon voyage ne se fera pas:_

espérons jusqu'au 15 courant. Cette date passée, ne comptez plus sur

moi. Nous tâcherons de nous en consoler, comme dit Cézanne, en songeant

à notre prochaine réunion et au malheur de ces amis qui sont séparés

pour jamais.

Je vous écrirai prochainement et vous enverrai sans doute un conte

badin que je termine: il est un peu grivois, mais qu'importe! Quant à

vous, écrivez-moi plus souvent que vous ne le faites, et surtout pas

de bégueulerie, soyez francs avant tout.--Pour moi, je compte vous

expliquer ma position et mes projets de vive voix, et, si je ne le

puis, de le faire plus tard par lettre. Je suis jeune, l'avenir est à

moi et je n'ai qu'à avoir du courage pour parvenir.

Buvez et fumez à mon intention. Riez surtout, s'il est possible.

Rabelais dit que le rire est le propre de l'homme; suivez donc les

préceptes de ce maître passé en joyeuseté.

A bientôt sans doute. Mes respects à vos parents.

Je vous serre la main. Votre ami,

ÉMILE ZOLA.

On prie Baille d'écrire un peu plus lisiblement.--Vous avez de la bien

belle cire bleue, messieurs les économes, et sans doute elle doit

coûter gros.--Je ne sais trop comment j'écris.

Je suis en train d'apprendre la pâtisserie et la cuisine, le tout

pour concilier l'économie que Baille prêche et ne pratique pas et la

gourmandise qu'il pratique et ne prêche pas. J'ai la recette d'un

certain punch aux œufs dont vous me direz des nouvelles.--Ne faut-il

pas savoir un peu de tout ici-bas.

XXI

Paris, 31 octobre 1860.

Mon cher ami,

Ta dernière lettre est bien courte, bien sèche. Moi, qui m'attendais

à une longue épître, bourrée de détails et répondant au moins en

partie à tout ce que je te demandais, pense quelle déception! Tu ne

me parles ni de ce que tu fais, ni de ce que tu rêves, on dirait que

tu te bats les flancs pour écrire trois petites pages, et quelles

pages: rien sur toi, rien sur les autres.--Tu dis que tu t'ennuies;

raison de plus pour m'écrire longuement et souvent. Est-ce la matière

qui te manque: parle-moi alors de la première chose venue et dis-moi

ce que tu en penses. Mais n'as-tu pas la fontaine de la rotonde à

critiquer; n'as-tu pas à me dire si le nom de mon père a été oublié

dans les inscriptions. Ne dois-tu pas me renseigner sur les filles à la

mode, sur les changements survenus dans le caractère de ceux que nous

appelons nos amis. Que font les Marquezi, les De Julienne, les Seymard

et _tutti quanti?_ Quelles nouvelles conquêtes, quels nouveaux déboires

à enregistrer dans l'ère de leur vie. Quelles nouvelles prouesses,

quelles nouvelles fanfaronnades? Pas de matière! Pas de détails!

Quand tu n'as qu'à sortir un matin et te coudoyer une heure avec un

de ces Don Juan bavards pour me défrayer un mois entier avec leurs

histoires plus ou moins historiques. Les chers enfants ignorent que la

discrétion est la mère des amours durables, et tu peux aller récolter

parmi eux bon nombre d'anecdotes que tu me narreras ensuite.--D'autre

part, si ce genre d'épître te déplaît, si tu préfères ne pas parler

de ces écervelés, de ces vantards que la mode seule rend vicieux,

parle-moi de toi, du monde de pensées qui doit s'agiter dans ton âme,

de tes aspirations et de tes souvenirs. Ou bien encore entame de ces

discussions comme celle que nous avons abandonnée et remise à des temps

meilleurs. Mais, par le ciel! écris-moi, écris-moi le plus souvent et

le plus longuement possible.

Moi, si je me tais sur ma vie présente, c'est que j'attends une très

prochaine solution à ce problème: savoir ce que je ferai. Je ne suis

pas aussi déraisonnable que tu m'as jugé parfois, je sais parfaitement

qu'il faut vivre, et que pour vivre il faut manger, et que pour manger

il faut de l'argent. Or ce raisonnement conduit tout de suite à cette

combinaison: le travail, le travail qui donne le pain, qui nourrit le

corps et qui n'est qu'un moyen pour permettre à l'âme, à l'intelligence

de se développer et d'agir. Parfois, le plus souvent même, ce travail

qui pourvoit aux besoins du corps est en même temps le champ où

s'exerce l'intelligence. C'est-à-dire que toi, sortant des écoles

ingénieur, le pain que tu manges est le fruit de tes longues études, de

l'ouvrage que tu as toujours fait, que tu fis et que tu feras toujours.

Moi, au contraire, il n'en est pas ainsi. La littérature, les vers

ne rapportent rien dans les commencements et souvent demeurent des

années sans rien rapporter. Si bien que le poète mourrait de faim,

s'il n'avait des avances, ou s'il ne travaillait à toute autre chose

qui donne un gain quelconque. Ma position est donc nettement dessinée,

ne pas quitter la poésie et pourtant gagner mon pain en faisant autre

chose. Mais si un tel projet est facile à faire, combien il est

difficile de l'exécuter. Quel métier, quel emploi choisir et surtout

trouver? Comment faire accorder la lyre soit avec l'outil de l'ouvrier,

soit avec la plume de l'employé. Ce travail en second, fournissant aux

besoins matériels, travail où l'intelligence n'est pour rien, travail

de la fange pour la fange, voilà mon enfer à moi, mon souci de chaque

jour, mon ennui éternel. Ta carrière est de cent fois préférable; ce

que tu fais ton intelligence y a part, et ton corps aussi y trouve

la satisfaction de ses besoins.--N'importe, telle est, je le répète,

ma ligne de conduite: ne pas quitter la lyre qui peut-être un jour

pourra devenir une source d'honneur et de gain et, en attendant ce jour

bienheureux, subvenir au besoin de la vie par un travail, n'importe

lequel.--J'espère une prochaine solution et je te jure de marcher

droit dans mon sentier, fermement et audacieusement, dès que j'aurai

pu découvrir ce maudit sentier.--«Du courage!» me cries-tu vers la fin

de ta lettre, et tu ajoutes que peut-être tu en as encore plus besoin

que moi. Le crois-tu réellement? Lorsque ta voie est tracée, lorsqu'il

te suffit d'y marcher, toujours tout droit, presque en aveugle, tu

viens me dire que cette voie est plus pierreuse que la mienne, la

mienne où tout n'est que buissons et rochers, où la chance seule peut

me conduire, où ma volonté, mon intelligence, mon travail sauraient

m'empêcher de chanceler! Et moi aussi, je te crie courage! je te le

crie parce que je sais qu'en marchant fermement tu parviendras. Mais

parfois, en pensant à mon avenir, je me dis: A quoi bon le courage,

lorsque le hasard est tout.--Ce sont là de ces découragements que par

bonheur je n'éprouve que rarement.

Tu me parles ensuite d'un vide que tu sens en toi, d'un besoin

d'épanchement. Parfois tu cherches autour de toi quelque chose qui te

manque; un malaise, une oppression te prend et tu es près de pleurer.

Je croirais que je me moque si je te comparais, toi vigoureux et barbu,

à une blonde jeune fille, frêle et mignonne. Cependant c'est là la

seule comparaison possible. Il est un âge pour les jeunes filles où le

couvent oppresse, où les nuits d'été sont terribles. La musique, le

temple plein de cierges et de parfums ne sont alors que des prétextes,

des moyens pour le trop plein du cœur. Cet âge existe aussi pour

l'homme; seulement, comme ce dernier est libre, comme il n'amuse pas

ses passions et qu'il les assouvit à mesure qu'elles parlent, il ne

s'aperçoit pas même de leur rapide passage. Toi peut-être, ainsi que

la jeune fille, tu as voulu étouffer tous les amours qui palpitent

en toi, tu as cru qu'on pouvait les remettre à plus tard, et voici

qu'aujourd'hui ils insistent et crient davantage. Que te dire, et

que te conseiller, surtout moi qui me laisse emporter par le premier

souffle qui passe? Je ne saurais d'ailleurs te plaindre, tu te sens

vivre, et tous ne sauraient en dire autant. Sois jeune fille encore

des années et crois que rien n'est plus triste au monde que de se dire

blasé.

Je me contente de ces quatre pages aujourd'hui. Écris-moi une

lettre--longue, bien entendu--avant de rentrer au lycée, puis nous

réglerons notre correspondance.--J'écris en même temps à Cézanne.--Mes

respects à tes parents.

Je te serre la main. Ton ami,

ÉMILE ZOLA.

XXII

Paris, 22 avril 1861.

Mon cher ami.

Je te remercie de ta lettre; elle est désespérante, mais utile et

nécessaire. La triste impression que j'en ai éprouvée a été en quelque

sorte diminuée par la connaissance vague que j'avais des soupçons

qui planaient sur moi. Je me sentais un adversaire, presque un

ennemi dans la famille de Paul; nos différentes manières de voir, de

comprendre la vie, m'avertissaient secrètement du peu de sympathie que

devait éprouver pour moi M. Cézanne. Que te dirai-je? tout ce que tu

m'apprends, je le savais déjà, mais je n'osais me l'avouer. Surtout je

ne croyais pas que l'on pût à ce point me taxer d'infamie et ne voir

dans ma fraternelle amitié qu'un odieux calcul. Je suis franc, je dois

avouer qu'une accusation venue d'une telle bouche m'a plutôt surpris

qu'attristé. Je commence tellement à m'habituer à ce monde mesquin et

jaloux, qu'une insulte me paraît chose ordinaire, indigne de m'irriter,

seulement plus ou moins susceptible de m'étonner, selon celui qui me

la jette au visage. Ordinairement je me juge moi-même, et, fort de ma

conscience, je souris du jugement des autres; je me suis fait toute

une philosophie pour ne pas me créer mille chagrins dans mes rapports

avec autrui; je marche, libre et fier, m'inquiétant peu des clameurs,

m'en servant quelquefois avec un amour d'artiste pour étudier le cœur

humain; c'est là, je crois, la plus grande sagesse, être vertueux,

doux, aimant le bien, le beau et le juste, sans vouloir prouver à tous

sa vertu, sa douceur, sans se révolter lorsqu'on vous accuse de vice

et de méchanceté. Dans le cas présent, il m'est cependant difficile de

suivre la voie que je me suis tracée: ami de Paul, je veux être sinon

aimé de sa famille, du moins estimé; si un être indifférent, que j'ai

coudoyé et que je ne verrai plus, écoutait complaisamment des calomnies

sur mon compte et y ajoutait foi, je le laisserais faire sans seulement

tâcher de le dissuader. Mais ici le cas n'est plus le même; désirant

malgré tout rester le frère de Paul, je me trouve obligé d'avoir des

rapports fréquents avec son père, je suis forcé de paraître parfois

devant les yeux d'un homme qui me méprise, et auquel je ne puis rendre

mépris pour mépris; d'autre part, je ne veux à aucun prix mettre le

trouble dans cette famille; tant que M. Cézanne me croira un vil

intrigant et tant qu'il verra son fils me fréquenter, il s'irritera

contre ce fils. Je ne veux pas que cela soit; je ne peux garder le

silence. Si Paul ne consent pas lui-même à ouvrir les yeux à son père,

il faut que je songe à le faire. Mon superbe dédain serait ici mal

placé; je ne dois laisser planer aucun doute dans l'esprit du père de

mon vieil ami. Ce serait, je le répète, rompre notre amitié ou rompre

toute affection entre le père et le fils.

Il est un autre détail que je crois deviner et que tu me caches sans

doute par affection. Tu nous enveloppes tous deux dans la réprobation

de la famille Cézanne; et je ne sais ce qui me dit que je suis le plus

accusé des deux, peut-être même le seul. S'il en est ainsi--et je ne

crois pas me tromper,--je te remercie d'avoir pris la moitié du pesant

fardeau et d'avoir tâché d'atténuer par là la triste impression de ta

lettre. Ce sont mille détails, mille raisonnements qui m'ont amené à

cette pensée; d'abord mon peu de fortune, puis mon état presque avoué

d'écrivain, mon séjour à Paris, etc. Enfin, pour dernière raison, celle

qui l'emporte: lorsqu'il y a une tuile à tomber, c'est toujours sur ma

tête qu'elle tombe; lorsqu'il y a un pavé plus haut que les autres,

c'est toujours celui-là que je rencontre. Je finirai par croire à la

fatalité.

La question me paraît celle-ci: M. Cézanne a vu déjouer par son fils

les plans qu'il avait formés. Le futur banquier s'est trouvé être

un peintre, et se sentant au dos des ailes d'aigle, veut quitter le

nid. Tout surpris de cette transformation et de ce désir de liberté,

M. Cézanne, ne pouvant croire qu'on préfère la peinture à la banque

et l'air du ciel à son bureau poudreux, M. Cézanne s'est mis en

quête pour découvrir le mot de l'énigme. Il n'a garde de comprendre

que cela était parce que Dieu l'avait voulu ainsi, parce que Dieu,

l'ayant créé banquier, avait créé son fils peintre. Mais ayant bien

cherché, il comprit enfin que cela venait de moi; que c'était moi

qui avais créé Paul, tel qu'il est aujourd'hui, que c'était moi qui

enlevais à la banque son espoir le plus cher. Les mots de mauvaises

fréquentations furent sans doute prononcés, et voilà comme quoi

Émile Zola, homme de lettres, devint un intrigant, un faux ami, et

que sais-je encore.--C'est d'autant plus triste que c'est ridicule.

S'il y a bonne foi, c'est bêtise; s'il y a calcul, c'est la pire des

méchancetés.--Heureusement que Paul a sans doute gardé mes lettres;

on pourrait voir en les lisant quels sont mes conseils, et si je

l'ai jamais poussé dans une mauvaise voie. Au contraire, à plusieurs

reprises, je lui montrai tous les inconvénients de son voyage à Paris

et lui recommandais surtout de ménager son père.--D'ailleurs, je n'ai

que faire de me justifier ici. Si une ombre des soupçons qui pèsent

sur ma tête m'accusait dans ton esprit, tu ne pourrais avoir pour moi

la moindre affection. La légèreté pourrait seule être mon crime, et je

n'ai pas même eu cette légèreté. Dans les conseils que j'ai parfois

donnés à Paul, je mettais toujours des restrictions. Voyant que son

caractère s'accommoderait difficilement d'une position quelconque, je

lui parlais des arts, de la poésie, plutôt d'ailleurs par caractère

que par calcul. Je désirais l'avoir auprès de moi, mais jamais en

lui manifestant ce désir je ne lui ai conseillé la révolte. En un

mot, toutes mes lettres n'ont eu pour principe que mon amitié et pour

contenu que des paroles telles que me les dictait ma nature. Il ne

peut m'être imputé à crime l'effet de ces paroles sur la carrière de

Paul; sans le vouloir, j'ai excité son amour pour les arts, je n'ai

sans doute fait que développer des germes déjà existants, effet que

toute autre cause extérieure aurait pu produire. Je m'interroge et je

me réponds que je ne suis coupable de rien. Ma conduite a toujours été

franche et exempte de tout blâme. J'ai aimé Paul comme un frère, rêvant

toujours son bonheur, sans égoïsme, sans intérêt particulier: relevant

son courage quand je voyais qu'il faiblissait, lui parlant toujours

du beau, du juste et du bon, tendant toujours à élever son cœur, et à

le rendre un homme avant tout. Tels ont été mes rapports avec lui; je

montrerais mes lettres avec orgueil et les écrirais si elles n'étaient

pas écrites. Voilà ce que je veux que la foule sache, et toi tout le

premier, si tu ne le savais déjà.--Il est vrai que je ne causais guère

argent dans ces lettres; que je ne lui indiquais pas tel ou tel négoce

où l'on gagne des sommes folles. Il est vrai que mes lettres ne lui

parlaient tout simplement que de mon amitié, de mes rêves et de je ne

sais quelle quantité de beaux sentiments, monnaies qui n'ont cours dans

aucun commerce du monde. Voilà sans doute pourquoi je suis un intrigant

aux yeux de M. Cézanne.

Je raille, et je n'en ai pas envie. Quoi qu'il en soit, voici quel est

mon projet. Après m'être concerté avec Paul, je compte voir M. Cézanne

en particulier et d'aborder franchement une explication. N'aie aucune

crainte sur ma modération et sur la mesure des termes que j'emploierai.

Ici, je puis exhaler en ironie mon amour-propre blessé; mais devant

le père de notre ami, je ne serai que ce que je dois être, d'une

logique serrée et d'une franchise appuyée sur des preuves. D'ailleurs,

tu parais toi-même me conseiller cet entretien; je ne sais si je me

trompe, mais quelques phrases vagues de ta lettre semblaient me prier

de faire cesser ces calomnies, par une explication.

Je te dis tout cela, et je ne sais encore trop ce que je ferai.

J'attends Cézanne, et je désire le voir avant que de rien décider.

Son père sera tôt ou tard forcé de me rendre son estime; si les faits

passés sont ignorés de lui, les faits futurs le convaincront.

Je me suis peut-être un peu trop appesanti sur ce sujet et j'avoue que

je le quitte à regret, tellement je suis désireux de montrer mon peu

de tort et le côté ridicule de ces calomnies.--Consolons-nous de ces

misères en parlant de la Muse.

Correspondance: Lettres de jeunesse · 第 10 / 19 段