malgré son génie, il peut se tromper, dépenser follement l'étincelle,
comme Alfred de Musset, de qui on peut dire heureusement que plus
tard il brûla ce qu'il avait adoré et adora ce qu'il avait brûlé. Ou
bien, comme V. Hugo, se mêler de politique, écrire sur l'événement
présent une pièce qui n'aura plus de sens demain. Ou enfin, comme
Lamartine, ne parler que de l'âme, de l'humanité en général; et c'est
là le poète usant bien de la flamme sacrée. L'artiste doit planer sur
les misérables considérations d'un jour; il ne doit pas plus se faire
chantre du vice que le héraut politique d'une époque. L'humanité, voilà
son livre, voilà sa vaste carrière; qu'il considère l'homme et non
les hommes; qu'il soutienne le faible et encourage le fort; surtout,
qu'au-dessus de nous, il nous montre un Dieu, et nous donne avec une
âme immortelle l'espérance du ciel. L'Évangile est un livre éternel,
par cela même qu'il s'adresse à l'humanité tout entière, et non à
quelques hommes seulement. Tel doit être le livre du poète: vrai pour
tous, consolant et améliorant chacun; non par l'image de telle ou telle
société, mais par celle du genre humain, non par l'enthousiasme sur une
action, sur un sentiment particulier, mais par le chant immortel de la
vertu, de la liberté, de l'amour, etc., etc.; et, pour revenir à mon
point de départ, non par la peinture de tel siècle corrompu, mais par
celle de la splendeur éternelle des cieux.--Voilà, selon moi, la vraie
poésie, le vrai poète moderne, l'homme du progrès, l'artiste sublime se
servant dignement de la lyre que Dieu lui a confiée.
Je parle en général, ne t'y trompe pas. Un poète écrivant, comme V.
Hugo, _le Dernier jour d'un Condamné_ ne sort pas de la voie tracée,
puisqu'il s'occupe d'une question particulière. Il n'y a pas de règle
sans exception même nécessaire.--D'un autre côté, c'est l'idéal du
poète que je trace et non peut-être le poète réel; la fantaisie
règne toujours plus ou moins dans une cervelle humaine; chacun a ses
égarements, chacun ses heures de doute.
Maintenant tu pourras me demander, puisque je m'occupe de l'art,
quelle forme je crois la meilleure pour arriver au but, quel genre
je choisirai. Je te répondrai que je cherche encore ma voie, que la
meilleure forme est celle dont on se sert le mieux. L'idée, voilà
le principal; le reste n'est qu'une question d'étude et d'aptitude.
D'ailleurs, ne crois pas, après avoir exalté l'artiste, que j'ose
prendre ce titre; je tâche, rien de plus, je tâtonne, je cherche
à arriver au mieux dont je suis capable, et alors seulement je me
déciderai à élever la voix.--Le drame est un puissant mobile, il
s'adresse aux masses, les étreint, les corrige toujours un peu, mais
il a aussi un grand inconvénient: écrit pour la scène, il perd son
prestige à la lecture; sans acteur, il ressemble à une arme sans
poudre; en un mot, il est incomplet et ne dure qu'un instant. D'un
autre côté, mon esprit ne se prête pas à ce genre; ce n'est donc pas
le moyen que je peux choisir. Je préfère le poème, au roman ou vers;
_Paolo_, ma dernière œuvre, serait en quelque sorte mon essai. Dans
une série d'ouvrages semblables, j'idéaliserai tour à tour tous les
nobles sentiments; bien entendu, je tâcherai d'être plus correct, plus
artiste, même plus réel. Ce ne sont encore que des projets; peut-être
une meilleure idée viendra-t-elle les chasser. Nous en parlerons.--Je
te dirai plus tard ce que je pense du vers, cet outil est à tous, cette
matière terne ou brillante, selon la main qui l'emploie. Le vers est le
corps d'un ouvrage et l'idée l'âme.
L'autre soir je me trouvais entre un protestant et une vieille dame
catholique et dévote. Je ne sais trop pourquoi, j'étais plus expansif
que de coutume; je me laissai aller à avancer quelques-unes de mes
opinions sur la vie, surtout sur la religion. Mes deux auditeurs ne
tardèrent pas à se récrier, chacun prêchant pour son saint, puis
ils se réunirent et conclurent également que je n'étais d'aucune
secte religieuse. Je fus obligé de conclure tout bas qu'ils avaient
raison.--Quelles que soient leurs religions, les peuples s'accordent
sur l'idée de Dieu; chez tous, c'est toujours le même être puissant,
juste et bon; chez tous, jusqu'à un certain point, c'est l'idée
d'une vie future de peines ou de récompenses, selon les mérites.
Étrange bizarrerie! les juifs, les protestants, les catholiques ont
la même base religieuse: la Bible. Leurs dogmes, leur morale sont
puisés à la même source; la loi écrite est la même; d'où vient donc
l'énorme différence qui les sépare? Des commentateurs évidemment,
des différentes manières d'expliquer le texte. Si ce n'est pas une
pitié! leur Dieu est le même, la manifestation la même, et les voilà
s'entre-tuant pour un mot mal défini. Chacun d'eux convient de l'être
suprême, mais chacun veut avoir le sien; bataille de mots plutôt que
d'idées, puérilités qui font hausser les épaules. Dieu a-t-il demandé
qu'on l'adore de telle ou telle manière? ne lui suffit-il pas qu'on
se prosterne, qu'on le reconnaisse, lui et l'âme, son souffle divin.
Que lui importe le nom dont on l'appelle? Jéhovah, Dieu, Allah, etc.,
etc.? n'est-ce pas toujours le Créateur, l'intelligence qui régit le
monde? Son temple est l'univers, et la prière la plus fervente est
pour lui la plus agréable, n'importe le nom sous lequel on la lui
adresse.--Outre les commentateurs, le clergé, la classe sacerdotale:
voilà la plaie, l'homme qui sert d'intermédiaire entre son semblable et
le ciel, faire de son Dieu, à sa propre image, un être jaloux, petit et
mesquin.--«Hors de l'église, crie-t-il, point de salut!»--c'est-à-dire
hors des prêtres.--«Le Seigneur n'écoute que moi, je suis infaillible,
et, lorsque je parle, c'est le ciel même qui parle. Vous avez beau
être vertueux, croire en Dieu, croire à l'âme, si vous ne vous courbez
pas sous ma loi, si vous n'accomplissez pas les pratiques que je vous
impose, vous n'en irez pas moins en enfer. J'ai tout pouvoir sur vous,
moi le ministre du Tout-Puissant. Je puis m'occuper de politique comme
de religion, comprimer la pensée et la liberté la croix à la main. Et
si vous bougez, si vous vous révoltez, je vous excommunie de par le
paradis et de par tous les saints.»--Et ce n'est pas d'un clergé en
particulier que je parle, c'est de tous. Il vient toujours un moment
dans chaque société où la théocratie règne, où l'homme faillible et
fragile gouverne ses semblables au nom du ciel, et met ses vices, ses
mauvaises actions sur le compte de Dieu. Point de clergé donc, je n'en
ai que faire; la prière, voilà le seul intermédiaire que j'accepte
entre le Seigneur et moi. Point de commentateurs; j'ai l'idée d'une
Puissance éternelle et je l'adore, sans vouloir subtiliser. Dans nos
temps d'examens philosophiques, ce qui a tué la foi, ce sont et les
prêtres et les commentateurs: les prêtres, surtout les catholiques,
mensonges nouveaux, êtres à part dans la société, êtres impossibles
et contre l'esprit divin; les commentateurs, les uns démolisseurs
stupides, comme les appelle Musset, renversant tout sans rien
réédifier, les autres fanatiques forçant les mots et les phrases du
bec et des ongles pour créer une Divinité de fantaisie. Mais, si l'on
eut été tolérant, si l'on eut laissé à chacun son Dieu, le même pour
tous sans exalter le sien, sans surtout démolir celui du voisin, je
le demande, la foi serait-elle morte? Et d'ailleurs, la foi en Dieu
est-elle bien morte? Chacun ne reconnaît-il pas une suprême Puissance,
chaque cœur généreux ne sent-il pas son âme tendre vers le ciel? Je le
dis en vérité, ce qui est mort, ce qui se meurt, ce sont les prêtres,
les faiseurs de systèmes, les stupides fanatiques, les commentateurs.
Mais tant que l'humanité vivra elle pensera à son Créateur et l'adorera
en levant les yeux vers le ciel. Chaque secte religieuse a sa
profession de foi, je veux faire ici la mienne: «Je crois en un Dieu
tout-puissant, bon et juste. Je crois que ce Dieu m'a créé, qu'il me
dirige ici-bas et qu'il m'attend dans les cieux. Mon âme est immortelle
et, me donnant le libre arbitre, le Maître s'est réservé le droit de
peines et de récompenses. Je dois faire tout ce qui est bien, éviter
tout ce qui est mal, et compter surtout sur la justice et sur la bonté
de mon Juge.» Maintenant je ne sais si je suis juif catholique, juif
protestant ou mahométan, je sais que je suis créature de Dieu, et cela
me suffit.
Si l'on me demandait si je reconnais Jésus-Christ comme Dieu, je
l'avoue, j'hésiterais à répondre. Jésus est plutôt pour moi un
législateur sublime, un divin moraliste; s'il n'est pas Dieu, c'est un
de ses saints envoyés. Car, si je le devine, je perds dès lors l'idée
si nette que je me fais du Très-Haut. Je reconnais bien qu'avec sa
puissance le Créateur peut tout faire; même se dédoubler, venir sur
la terre et rester dans les cieux. Mais voici en foule les prêtres et
les commentateurs tiraillant Jésus sur sa croix, les uns le déclarent
infâme, scélérat, les autres Dieu, et donnent chacun à ses paroles
un sens opposé. Je chancelle, ma raison humaine ne suffit plus; il
me faut tout rejeter, ou m'incliner stupidement devant un Christ de
convention et subir en son nom des pratiques instituées par les hommes.
La raison, me disait souvent l'aumônier du lycée Saint-Louis, la raison
est suffisante en matières religieuses, et je ne suis pas de son avis;
la foi a été inventée pour les femmes et pour les enfants. Je ne veux
donc considérer le Christ que comme le devineur des prophètes, comme
un homme marqué du doigt de Dieu, comme le réel prêtre infaillible,
parlant véritablement en son nom. En tout cas, s'il est vraiment fils
de Dieu--remarquez que ce titre qu'il s'est donné devant Pilate et
devant Hérode, tu pourrais également le prendre en qualité de créature
de Dieu,--s'il est fils de Dieu, dis-je, je l'adore dans son père. Ce
n'est pas que j'ai plaisir à nier sa divinité; si chrétien veut dire
disciple du Christ, je prends hautement ce nom; ses préceptes sont les
miens, son Dieu le mien. C'est que cette divinité me paraît inutile,
c'est qu'elle a été exploitée par mes cauchemars, les prêtres et les
commentateurs, c'est que je n'en ai aucun besoin pour l'aimer et le
vénérer. Il n'en est pas moins glorieux pour moi dans le ciel, il n'en
a pas moins accompli sa sublime mission. Je le prie comme un saint,
comme le bras du Seigneur sur la terre, comme son révélateur. N'est-ce
pas assez, et mes paroles sont-elles des blasphèmes? D'ailleurs,
je suis aussi ignorant en théologie qu'en toute autre science.
Peut-être, si j'étudiais, je reviendrais sur ces opinions: peut-être
aussi nierais-je plus fortement: doute et science sont frère et sœur.
N'importe, je me résume et je conclus que j'adore le Dieu que le Christ
nous révéla.
Je te signalais dernièrement un mot qui m'agaçait, le mot _position_;
aujourd'hui c'est une expression qui jouit du même avantage, celle de
_un homme comme il faut_. Un homme comme il faut porte un habit noir,
une cravate blanche, parfois une épingle et une chevalière d'or; il
s'exprime à peu près en français; il prise, prend toujours le haut du
pavé et se gonfle à crever toutes les fois qu'il dit _mon argent_.
D'ailleurs, c'est peut-être le plus insigne coquin, le fripon le plus
impudent; mais que diable!--inclinez-vous,--c'est un homme comme il
faut. Un homme comme il ne faut pas, c'est cet ouvrier qui habite ce
taudis; sa blouse est noire de travail, sa cravate pend, déguenillée;
il ne sait rien, le malheureux, pas même lire; il se glisse comme une
chose immonde dans la fange des rues, et porte, ainsi que Bias, toute
sa fortune sur lui. Il est vrai qu'il est honnête homme, que la misère
ne l'a pas encore conduit au vol, qu'il sait souffrir et se taire; mais
pouah!--écartez-vous--c'est un homme comme il ne faut pas. Si ce n'est
pas pitié! si cela ne crie pas vengeance!
Il m'est échappé une faute grossière dans mon _Paolo_, que Cézanne me
dit t'avoir remis. Dans la prière qui termine le poème se trouve ce
vers:
Et lancer de ton pied dans l'hyperbole immense...
Je voulais dire parabole, figure géométrique, et non hyperbole, fleur
de rhétorique. Aie donc l'obligeance de remplacer cet infâme alexandrin
par celui-ci:
Et lancer de ton pied dans son ellipse immense...
Le dernier hémistiche est un peu sifflant, tant pis! Remarque générale:
chaque fois que je veux faire de la science ou de l'histoire, je
commets des énormités. Je n'ai pour moi que mes rêves, mes imaginations
et mon amour de l'harmonie; chacun son lot--et, sans vanité, je ne me
plains pas du mien.
Cette lettre faite depuis longtemps attendait ta réponse pour partir.
Je viens de la recevoir et de la lire tout en fumant ma pipe.--Je
ne puis donc y répondre que dans ma prochaine missive: permets-moi
seulement que je me disculpe de quelques accusations graves.--Ce n'est
pas S... que j'ai aimée, que j'aime peut-être encore; c'est l'Aérienne,
un être idéal que j'ai moins vu que rêvé. Que m'importe qu'une fille
d'ici-bas que j'ai courtisée une heure ait un amant. Me crois-tu assez
fou pour empêcher la rose d'aimer chaque papillon qui la caresse?--Ne
me fais pas l'injure de penser que je rejette la forme en poésie. Tu as
fait quelque cauchemar, rien de plus. Moi, renier la forme! où diable
as-tu pêché cela? Quant à la critique de _Paolo_, si tu l'as écrite,
garde-la; nous la discuterons au mois de septembre. Crois seulement une
chose: c'est que je n'ai pas écrit un seul vers sans intention; il sera
bien difficile de retrancher et d'ajouter; je te ferai voir pourquoi et
tu te rendras à mes raisons.
Mes respects à tes parents. Je te serre la main.
Ton ami,
ÉMILE ZOLA.
XIX
Paris, 21 septembre 1860.
Mon pauvre vieux.
J'ai reçu ta lettre avant-hier matin et, dans l'espérance de te donner
une réponse décisive, j'ai attendu jusqu'à ce jour. Je me décide enfin
à t'écrire, bien que mon voyage ne soit pas encore certain et que je
ne puisse t'en fixer la date.--Tu dois en être persuadé: les obstacles
ne dépendent nullement de moi, ma volonté n'y est pour rien, et je
désire peut-être plus que toi d'aller m'égayer quelque temps, sous
votre beau ciel. Si je pouvais partir aujourd'hui, je partirais; je
travaille du bec et des ongles pour aller vous serrer la main, et si
vous ne me voyez pas venir, dites-vous que j'ai tout fait et que rien
n'a réussi.--D'ailleurs, j'espère fortement et, si je ne craignais de
vous causer une fausse joie, je vous dirais de compter sur ma venue.
Tout ce que je redoute, c'est un retard plus ou moins long, c'est de
laisser passer les jours de vacances. Écris-moi donc la date de votre
rentrée, combien tu comptes passer de temps à Aix, afin que je fixe le
dernier jour possible de mon départ. Je pense rester au moins quinze
jours auprès de vous, et tant que tu auras ce laps de temps libre, je
ne désespère de rien.--Je ne saurai trop me plaire à te le répéter:
pour moi, mon voyage est presque une certitude. Vous pouvez chaque jour
recevoir une lettre vous annonçant définitivement ma venue. Mais ce qui
me désespère aujourd'hui, ce qui nous chagrine, vous et moi, c'est de
ne pouvoir vous dire: allez tel jour m'attendre à la gare.--N'importe,
tâchons de tuer le temps en attendant cette bienheureuse lettre que
j'aurai autant de plaisir à vous écrire que vous à la recevoir.
Écris-moi au plus tôt ce que je te demande: la durée de ta liberté. Ta
lettre me trouvera encore à Paris, et dans le cas contraire, que vous
importe.
Dis à mon vieux Cézanne que je suis triste et que je ne saurais
répondre à sa dernière épître; cette lettre est pour vous deux. Il est
presque inutile qu'il m'écrive, jusqu'à ce que la question du voyage
soit résolue. Qu'il attende une lettre de moi, soit pour lui annoncer
nos longues causeries, soit pour lui dire de reprendre notre banale
conversation écrite.
J'ai à te blâmer d'une chose, blâmer n'est pas le mot, mais n'importe.
Il y a cinq à six semaines, tu m'annonçais tes examens écrits et tu
ajoutais: «Je n'ai aucune espérance.» Moi, je te crois et j'en gémis.
Mais point du tout, te voilà bel et bien déclaré admissible. Voilà donc
que j'ai poussé des gémissements en vain. Aujourd'hui tu m'écris que tu
as passé tes examens oraux et, comme la première fois, tu me dis être
très mécontent et désespérer entièrement. Donc, dois-je m'attrister
de nouveau? ce ne serait ni logique, ni raisonnable. D'une première
expérience, je déduis qu'il ne faut nullement me fier sur les jugements
que tu portes sur toi-même, et qu'il est sage d'attendre les résultats
pour pleurer ou sourire.--Ne te serais-tu pas fait le raisonnement
suivant: «Je viens de me présenter à l'École polytechnique,
c'est-à-dire de subir des épreuves redoutables. De deux choses l'une:
ou je suis refusé, ou je suis accepté. Disons alors que je compte être
refusé et le profit est clair des deux côtés. En effet, si je suis
réellement refusé, la mauvaise impression est diminuée d'autant qu'elle
est préparée depuis plus de temps; si au contraire, je suis accepté, la
bonne impression est d'autant plus grande qu'elle est moins attendue.»
Merveilleuse tactique que celle-là, et si vraiment tu la suis avec
conscience, elle le fait honneur. En tout cas, si ce n'est qu'une de
mes inventions, je te conseille d'en user sciemment après en avoir usé
par hasard.--Quant à moi, je compte donc sur ton admission tout comme
avant ta lettre; ce n'est qu'après avoir lu la liste des vainqueurs que
je prendrai le deuil ou que j'ingurgiterai en ton honneur un liquide
quelconque.
Marguery est à Mâcon; il vient de m'écrire de cette ville en
m'annonçant sa prochaine arrivée à Paris. Si j'y suis malheureusement
encore, j'aurai donc le plaisir de bavarder une heure avec cet
excellent garçon. Il est en route pour les bords du Rhin: charmant
voyage que celui-là et que j'ai toujours rêvé. Ne pourrons-nous jamais
réaliser ce songe?
Je suis presque continuellement indisposé. L'ennui me ronge; ma
vie n'est pas assez active pour ma forte constitution, et mon
système nerveux est tellement ébranlé et irrité que je suis dans un
état perpétuel d'excitation morale et physique. Je suis incapable
d'entreprendre quoi que ce soit, et je sens combien les distractions
d'un voyage et la joie de vous voir seraient efficaces contre cette
longue insomnie.--La nuit dernière, comme je dormais à moitié d'un
sommeil fiévreux, il m'est venu une idée que je crois grande et belle.
Un long poème à faire hurler ou applaudir la foule à mes pieds.
La pensée est encore vague pour que je puisse la communiquer ici.
D'ailleurs, c'est une œuvre tellement sérieuse et d'une portée si
grande qu'on ne saurait trop la méditer et la soumettre à des amis.
Aussi je compte prendre tes conseils et tâcher de mettre un peu d'ordre
dans ce nouveau cahier.
Buvez et riez, mes bons amis. J'ai tant de choses à vous dire, à vous
demander: mes projets, les vôtres. J'ai tant de choses à voir: les
panneaux de Paul, la moustache de Baille. Puis, d'ailleurs, n'est-ce
donc rien que de fumer une pipe près de vous, même sans parler; d'aller
faire quelques lointaines courses, de revoir les objets, les personnes
qui me rappellent ma première jeunesse, qui me parlent de vous et de
nos rires enfantins.--Je _veux_ aller à Aix; je le jure sur ma pipe!!!
Je ne saurais t'en écrire davantage. C'est à regret que je t'envoie
cette lettre si vague et si pleine d'inquiétude; que ne puis-je me
plier en quatre comme ce flexible papier et m'expédier sous enveloppe
pour la modique somme de vingt centimes!
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. A bientôt cependant. Ton ami,
ÉMILE ZOLA.
Vous avez tort de m'accuser de manquer de cordialité et de confiance
à votre égard. Vous êtes les seuls à qui j'ose confier mes rêves,
bien insensés sans doute. Si je ne vous entretiens pas de ma vie
privée, si je ne mets pas par-devant vous mon intérieur, c'est que ces
détails matériels ne sauraient augmenter ou diminuer notre amitié, et
n'auraient pour résultat que de m'attrister.
XX
Paris, 2 octobre 1860.
Mes chers amis.
Puisque vous avez élu domicile cours Sextius, puisque c'est là votre
café, votre tabagie, votre tout, je crois donc devoir y adresser mes
lettres jusqu'à nouvel ordre. D'autre part, par raison d'_économie_,
la même épître servira pour vous deux: économie de temps, économie
d'argent.
Je remets à la fin de cette missive la question voyage. Comme je ne
compte vous l'expédier que dans quatre ou cinq jours, j'espère alors
pouvoir vous parler avec certitude. Si vous êtes pressés, interrogez
donc les dernières lignes.
Je ne veux aujourd'hui que me désennuyer en bavardant un peu avec
vous.--Baille me dit quelque part: «Passons le temps en lettres et en
souvenirs.»--C'est bien dit et j'applaudis. Dante se trompe lorsqu'il
écrit: «Rien n'est plus douloureux qu'un souvenir de bonheur dans
un jour de tristesse.» Je lui réponds hardiment: «Rien ne repose
mieux le cœur, et rien ne fait mieux briller le sourire parmi les
larmes que le parfum du temps passé.»--Vous me prêchez l'économie;
vous souvenez-vous de l'an dernier, lorsque l'argent de Paris se
faisait attendre, et que notre demi-tasse et notre partie de dames
nous réclamaient au divan. On se cotisait, on finissait toujours par
ramasser les quelques misérables sous qui devaient servir à tuer la
soirée. Baille tournait à l'économie; il prétendait comme aujourd'hui
faire de nous des thésauriseurs, des avares; pardonnables et prodigues
avares que ceux qu'il rêvait. Mais la franchise avant tout, et je dois
déclarer que le péché d'avarice trouvait en lui un terrible adversaire,
un autre péché capital, bien gros, bien damnable: la Gourmandise.
Il nous débauchait parfois, le saint prédicateur; t'en souviens-tu,
Cézanne? Il me poussait chez Illy, et t'expédiait chez Leydet; puis,
lorsque tu lui rapportais une fiole d'un liquide quelconque, lorsque
je pliais sous une charge de choux à la crème, il se frottait les
mains et nous guidait en se léchant les lèvres vers ma mansarde, lieu
de nos débauches gastronomiques. Parfois encore, après un long sermon
très pathétique, très larmoyant sur l'abstinence, le soir au café,
il rêvait une bavaroise, et, sans la commander pourtant, il parlait
d'un certain mal de gorge et tâchait de nous apitoyer sur son œsophage
irrité. Monstruosité! une bavaroise! ce liquide coûtait huit sous et
la demi-tasse n'en coûtait que cinq. Et voilà les économies! voilà
les sermonneurs! en paroles ils boivent de l'eau et mangent du pain
bis; mais en action ils ingurgitent des bavaroises et se bourrent de
brioches.--Je me souviens d'un autre méfait de Baille, et puisqu'il
est sur le banc des accusés, profitons-en pour faire contre lui un
réquisitoire foudroyant. C'était au barrage, le jour de l'agréable
hospitalité à nous offerte par messieurs les jésuites; nous avions
emporté, s'il m'en souvient, un gigot d'une certaine encolure. Or
donc, nous nous mettons à table, c'est-à-dire sur le gazon, près de
la fontaine. Je mange du jambon, puis je cherche le gigot: néant,
éclipse totale. Je cherche le gigot de plus en plus introuvable. Enfin,
j'entrevis le manche, puis, tout au bout, Baille suspendu encore à
quelques lambeaux de chair. Ah! monsieur l'économe, que vous en avez
mangé ce jour-là du mouton! Dénouement, je conclus qu'un gourmand
est l'antipode d'un avare, un économe même est l'antipode de notre
ami. Méfies-toi, Cézanne, pendant qu'il te prêchera, il séchera tout
doucement les bouteilles, fumera le tabac, et si tu as la bonhomie de
prêter les oreilles et les yeux, tu chercheras, après son discours,
vainement et tout effaré, les ingrédients indispensables à la vie d'un
honnête homme.--Or ça, Baille, mon ami, je veux, en allant à Aix,
n'être économe que si j'y suis forcé; sinon, je te promets des choux
et des bavaroises et des gigots,--le tout pour fondre ton éloquence de
pédagogue, comme la neige aux rayons de mai.--L'économie est un mythe
chez vous et je m'en réjouis. Ne serait-il pas curieux que deux jeunes
garçons de vingt ans calculent sou par sou leurs plaisirs. Vive Dieu!
rions aujourd'hui; demain viendra avec des pleurs ou des sourires, et
la grande sagesse est de le prendre tel qu'il se présentera. Voilà,
direz-vous, une bien vilaine morale; mais je la trouve sublime, bien
qu'un peu imprudente. Je me rappelle à ce sujet un mot profond de
Cézanne. Lorsqu'il avait de l'argent, il se hâtait ordinairement de
le dépenser avant de gagner son lit. Interrogé par moi sur cette
prodigalité: «Pardieu! me disait-il, si je mourais cette nuit,
voudrais-tu que mes parents héritent?»--O Baille, médite cette pensée
profonde, et ne prends mes accusations, mes épithètes et mes railleries
que comme le jeu d'un ami qui se berce doucement dans de lointains et
joyeux souvenirs.