soucieux du contenu, écrivant pour écrire. C'est là une louable
habitude; je me traîne bien des mois, je bâtis des romans, puis un beau
matin, las de rêver, je me remets au travail, jetant sur le papier les
premières pensées venues. Causons donc de ceci et de cela; te rappeler
mon souvenir, me rappeler le tien, tel est mon but; et je l'atteindrai
quel que soit mon sujet, le ciel, l'enfer, l'idéal ou la réalité.
Voici ma transition trouvée, puisque transition il faut, prétendent
les classiques. Tu me parles justement de l'idéal et de la réalité, et
tu me proposes de recommencer notre ancienne discussion sur ce sujet,
seulement en changeant les positions, toi devenant l'idéaliste et moi
le réaliste. Une telle idée ne saurait me plaire; j'ai écrit selon
ma façon de voir et, si je m'examine, je ne trouve aucun changement
dans ma pensée. Je me mentirais à moi-même si je t'adressais à cette
heure les lettres que tu m'as adressées anciennement. Je ne puis
devenir réaliste dans le sens que tu donnais à ce mot et, me faisant
une loi des nécessités matérielles, étouffer tous les nobles élans de
la créature. Mais, comme je ne cessais de te le répéter, je me suis
souvent heurté à la réalité; je la connais et, si tu désires, je puis
te la montrer, quitte à te parler ensuite du ciel et à te découvrir
une étoile dans chaque bourbier que je sonderai. Ce qui m'irritait
profondément autrefois était cette persistance de ta part à ne pas
vouloir comprendre ma philosophie. J'avais beau te crier: «La réalité
est triste, la réalité est hideuse; voilons-la donc sous des fleurs;
n'ayons de commerce avec elle qu'autant que notre misérable humanité
l'exige: mangeons, buvons, satisfaisons tous nos appétits brutaux, mais
que l'âme ait sa part, que le rêve embellisse nos heures de loisir.»
Tu me répondais invariablement que je me perdais aux nues, que je ne
voyais pas ce qui m'aveuglait. Ne pas le voir, bon Dieu! Je détourne
les yeux du fumier pour les porter sur les roses, non pas que je nie
l'utilité du fumier qui fait éclore mes belles fleurs, mais parce
que je préfère les roses, si peu utiles pourtant. Tel je me montre à
l'égard de la réalité et de l'idéal. J'accepte l'une comme nécessaire,
je m'y soumets selon la nature; mais, dès que je puis m'échapper de
cette ornière commune, je cours à l'autre et je m'égare dans mes
prairies bien-aimées.
Quant à toi, je ne t'ai pas soupçonné un instant de mauvaise foi dans
la proposition que tu me fais. Je te crois incapable de parler contre
ton opinion et de t'amuser à un misérable jeu en défendant aujourd'hui
ce que tu as attaqué hier. Laissons cela à une science si improprement
appelée le droit. Au contraire, je me réjouis d'une chose; puisque
tu défends l'idéal, je t'ai donc converti et tu as donc enfin jeté
aux orties ces raisonnements puérils sur la nécessité du boire et du
manger. Nous avons nos rayons et nos ombres, nous, pauvres humains.
Nos ombres sont ces liens matériels et vitaux qui nous attachent à la
terre; nos rayons, ces ailes qui nous emportent aux cieux. Lorsque le
laboureur, la sueur au front, a passé la journée à féconder son champ,
il rentre et goûte de douces heures près du foyer domestique. Soyons
ce laboureur, mon pauvre vieux, et sachons faire habilement succéder
les rayons aux ombres. Que le corps se repaisse, puis que l'âme ait son
tour.
Parmi les réalités navrantes qui viennent assombrir notre jeunesse,
il en est une contre laquelle se brise chaque cœur généreux, la
désillusion de l'amour. A seize ans, nous faisons de beaux rêves; notre
sang bout dans nos veines, et nous brûlons de les réaliser. Aussi nous
jetons-nous en aveugle à la poursuite de notre chimère; la première
femme rencontrée est celle que nous cherchons; notre poésie nous la
montre telle que nous l'avons rêvée, et, en fous que nous sommes, nous
plaçons en elle tout un avenir de bonheur! Hélas! ce beau ciel ne
tarde pas à s'obscurcir; un jour nous avouons avec angoisse que nous
nous sommes trompés. Mais nous sommes jeunes encore; nous poursuivons
de nouveau notre idéal, nous aimons de nouvelles maîtresses, et ce
n'est que lorsque nous avons parcouru tous les rangs, depuis la fille
publique jusqu'à la vierge, que brisés, nous déclarons que l'amour
n'existe pas. C'est là ce que les vieux appellent de l'expérience,
c'est là ce qu'ils regardent comme une qualité et nous jettent à la
face pour dominer. Veuille le ciel que je reste toujours fou à ce prix
et que, vieillard, j'aie encore toutes ces illusions qui nous font
traiter d'écervelés!
Il est, il me semble, une question que le jeune homme devrait se poser
avant tout, question, il est vrai, qui n'empêcherait pas son rêve de
s'évanouir, mais au moins qui pourrait le guider et le faire agir en
connaissance de cause. Cette question est celle-ci: Dans quelle sorte
de femmes vais-je choisir mon amante? Sera-ce une fille de joie, une
veuve, une vierge?--Tu me demandais de la réalité; le sujet vient de
lui-même et je ne puis le refuser. Fouillons donc la fange, mon ami,
et montrons la presque impossibilité de rencontrer celle que nous
cherchons.
Je puis te parler savamment sur la fille à parties. Parfois il
nous vient, à nous autres, cette folle idée de ramener au bien une
malheureuse, en l'aimant, en la relevant du ruisseau. Nous croyons
remarquer en elle un bon cœur, une dernière lueur d'amour, et, sous
un souffle de tendresse, nous tâchons d'activer l'étincelle et de
la changer en un brasier ardent. D'une part, notre amour-propre
est en jeu, de l'autre, nous répétons de belles pensées telles que
celles-ci: que l'amour lave toute souillure, qu'il suffît à lui seul
pour contrebalancer tous les défauts. Hélas! que toutes ces formules
sont belles, mais combien elles sont menteuses! La fille à parties,
créature de Dieu, a pu avoir en naissant tous les bons instincts;
seulement l'habitude lui a fait une seconde nature. Je ne dis pas que
son cœur soit toujours corrompu par caractère, mais toujours la trace
des débauches y demeure, toujours le bien y a été effacé par le mal.
D'une légèreté sans exemple, due sans doute à son instabilité, elle
passe d'un amant à un autre, sans regretter l'un, sans presque désirer
l'autre. D'une part, rassasiée de baisers, fatiguée de volupté, elle
fuit l'homme quant au corps: de l'autre, sans nulle éducation, sans
aucune délicatesse de sentiment, elle est comme privée d'âme, et ne
saurait sympathiser avec une nature généreuse et aimante. Voilà celle
qu'il nous prend parfois la fantaisie d'aimer, créature détournée du
sentier, intermédiaire en quelque sorte entre la femme et la femelle.
Maintenant, suppose un jeune homme désirant ramener cette misérable
enfant. Il l'a rencontrée dans un bal public, ivre, appartenant à
tous. Quelques mots prononcés sans suite l'auront touché; il l'emmène
et commence immédiatement la cure. Il lui prodigue mille caresses,
lui remontre doucement combien la vie qu'elle mène est maudite, puis,
passant de la théorie à la pratique, veut qu'elle change sa toilette
affichante contre des vêtements plus simples, plus décents, et surtout
qu'elle l'aime, s'attache à lui et oublie peu à peu ses habitudes de
bal, de café. J'entends que notre jeune homme ne soit ni un sot, ni un
jaloux: qu'il s'y prenne avec habileté et ne lui demande pas une vertu
parfaite dès le premier jour. Mais, quel que soit son amour, quelle que
soit sa finesse, je puis jurer qu'il n'arrivera qu'à se faire détester.
On le nommera tyran, on le froissera de mille façons, lui parlant de
tel ou tel ancien amant plus beau, plus généreux que lui, lui racontant
mille et mille fredaines, plus sales les unes que les autres, ne
l'entretenant que de débauches, que de sottises, que de niaiseries. Si
bien que, las de frapper sur chaque fibre sans rien en tirer, las de
prodiguer des trésors d'amour et de n'éveiller aucun écho, il laissera
faiblir sa tendresse et ne demandera plus à cette femme qu'une belle
peau et de beaux yeux. C'est ainsi que finissent tous les rêves que
nous faisons sur les filles perdues. Par bonheur, nous relirons de
cet amour trompé un excellent résultat. Nous nous sentons pris d'une
horreur profonde pour la débauche, et si nous cherchons encore le vice,
ce n'est qu'à contre-cœur et en sachant que nous agissons mal. Tu crois
peut-être que ce n'est ici qu'un cas particulier, et qu'en te racontant
cette histoire, je ne saurais parler de la généralité. J'ai bien
peur, pour un seul échantillon, de connaître l'espèce entière. Règle
générale: toute lorette adore ces poseurs de café qui le leur rendent
en les méprisant, en les traitant encore plus mal qu'elles ne le
méritent. Pourvu qu'on leur jette de la soie, des pièces de cent sous,
qu'on ne les fatigue pas trop d'amour ni de morale, elles poursuivent,
persuadées que vous êtes un fripon, un imbécile, que vous les insultez!
voire même que vous prenez un bâton. Mais qu'elles rencontrent un
cœur noble, qui tâche de les relever par l'amour, et qui, avant tout,
voulant pouvoir les estimer, cherche à les rendre honnêtes femmes,
ah! celui-là, elles le bafouent, le gardent parfois pour son argent,
mais ne l'aiment jamais, même dans le singulier sens qu'elles donnent
à ce mot. De sorte qu'on arrive par cette observation à cette bizarre
formule: «Aimez la lorette, elle vous méprisera; méprisez-la, elle vous
aimera.»
Notre jeune homme trompé une première fois s'adressera-t-il à une
veuve? Ici l'expérience me manque et je ne puis que deviner et dire
mon propre goût. Il est pourtant une remarque que je fais: d'où vient
qu'à vingt ans, lorsque nous rêvons une amante, cette amante n'est
jamais une veuve? c'est-à-dire une femme faite, passée maître en fait
d'amour et dont nous ne serions, à coup sur, que les écoliers peut-être
maladroits. Cela ne viendrait-il pas de cette pensée que notre amante
doit tout tenir de nous et, d'autre part, de cette timidité d'enfant
qui recule devant une expérience plus grande, de cette exquise jalousie
de l'amant qui veut la rose dans tout son parfum pour l'effeuiller
facilement? Quoi qu'il en soit, je constate le fait; la veuve n'est
pas l'idéal de nos rêves: cette femme libre, plus âgée que nous, nous
effraye. Je ne sais quel pressentiment nous avertit que, honnête, elle
nous amènera prosaïquement et sans amour au mariage, et que légère,
elle fera de nous un jouet qu'elle jettera ensuite pour un autre. Nous
préférons tenter la femme entretenue, tenter le vice, comme je le le
disais tantôt, que de nous heurter à une vertu fardée. Nous préférons
la femme libre par une émancipation volontaire que celle à qui un
triste accident vient de rendre une liberté, peut-être désirée; nous
préférons enfin, emportés par nos jeunes cœurs, essayer une bonne
action, nous battre au nom du bien contre la débauche, que d'aimer une
femme déflorée aussi, et dont l'amour ne présente ni les difficultés,
ni la poésie de l'autre. Effet de nos cerveaux fêlés, me dira-t-on.
C'est possible; non, je le répète, une veuve nous effraye et nous ne la
choisissons que rarement pour première maîtresse. Je suis d'ailleurs
peu au courant de ces dames, et je n'affirme pas pour réel ce que je
viens de dire.
Reste la vierge, cette fleur d'amour, cet idéal de nos seize ans,
vision qui sourit à nos chevets, amante pure du poète qui le console
dans ses rêves dorés. La vierge, cette Ève avant le péché: dernier
rayon du ciel sur la terre, suprême manifestation du beau, du bien, de
la divinité elle-même. Hélas! où est-elle cette créature divine, si
innocente que la fange des hommes ne saurait la souiller, libre comme
l'oiseau, n'agissant que par elle-même et agissant toujours bien? Je
vois çà et là de petites pensionnaires, des jeunes filles fraîches du
couvent. On me les donne comme vierges; je veux bien le croire; mais
c'est une mauvaise raillerie de me parler de la virginité physique
lorsque je demande la virginité morale. Que me fait que ces demoiselles
sachent bien faire la révérence, qu'elles sachent ceci et cela; que
même on ait pu les cloîtrer si étroitement que nulles lèvres d'homme
ne se soient encore posées sur les leurs. Ce que je voulais en elles,
c'était la chasteté de l'âme, l'amour du grand et du beau, la liberté
d'action, sans laquelle on n'arrive qu'à l'hypocrisie et qu'au vice. Et
encore ces prétendues qualités dont je n'ai que faire, on me les vend
au poids de l'or; on fait sonner haut à mes oreilles les yeux baissés,
l'air enfantin et niais de la jeune poupée; puis, lorsqu'on m'a bien
détaillé ses mérites, sans seulement qu'il soit question de mon amour
et du sien, sans qu'on me permette de la connaître et de sympathiser
avec elle, on me crie, au nom des mœurs: «Monsieur, cela coûte tant;
mariez-vous d'abord, vous vous aimerez ensuite, si faire se peut». On
l'a dit avant moi, nous étalons la prostitution en plein soleil, mais
nous cachons à tous les yeux la virginité. De sorte que, ne pouvant
pénétrer jusqu'au sanctuaire, dégoûtés par la vénalité des vendeurs du
temple, nous nous adressons au ruisseau. La vierge pour nous n'existe
pas; elle est comme un parfum sous triple enveloppe que nous ne pouvons
posséder qu'en jurant de le porter toujours sur nous. Est-il donc si
étonnant que nous hésitions à choisir ainsi en aveugle, tremblant de
nous tromper de sachet et d'en acheter un d'une odeur nauséabonde.
Ma vierge idéale est libre avant tout; ce n'est qu'à cette condition
que son âme est pure, exempte de feinte; ce n'est surtout qu'à cette
condition que je peux sympathiser avec elle, l'estimer et enfin l'aimer.
Telle est pour moi la navrante réalité: la noceuse est à jamais perdue,
la veuve m'effraye, la vierge n'existe pas. Tu nies donc l'amour? me
diras-tu, et tu as renoncé à trouver sur la terre une amante. Je ne nie
point l'amour et je ne désespère de rien: seulement j'attends quelque
bon ange, quelque rare exception aux règles que je viens de poser.
Je sais parfaitement que je rêve tout éveillé, que mon désir ne se
réalisera peut-être jamais; mais il y a un peut-être et c'est là ma
branche de salut. Je me cramponne à cette idée de possibilité, et je
pars de là pour bâtir de longs romans où tout est pour le mieux et où,
près de ma compagne, je me couronne de roses et m'enivre de volupté
céleste. Puis, lorsque mon rêve s'évanouit, je doute parfois que ce
soit un rêve, je crois réellement avoir été le héros de ce poème. Je
n'en demande pas plus au ciel qui m'a doué d'une imagination assez
vive pour m'illusionner ainsi. Dans mes heures de réalité, je suis
d'ailleurs bien moins absolu qu'autrefois. Je demande à ma maîtresse
de m'aimer seulement pendant la minute que je la tiens dans mes bras;
d'être gracieuse avec moi, surtout de feindre plus d'amour qu'elle
n'en a et de ne jamais me désabuser des rêves que je puis faire. Mais,
à te vrai dire, toute cette réalité présente me semble hideuse; je ne
l'accepte que parce qu'elle s'impose. Combien je préfère mes instants
d'espérance et de rêverie!
J'ai changé de demeure et ma nouvelle adresse est rue
Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, n° 21. J'habite là un petit belvédère,
occupé autrefois par Bernardin de Saint-Pierre et où il a, dit-on,
écrit presque toutes ses œuvres. Une mansarde de bon augure pour un
poète.--Ne m'en veux pas trop si je garde de longs silences. J'ai de
grosses occupations, d'abord à paresser, puis à travailler à un long
poème que je viens de commencer, puis à faire un petit acte en prose
pour un nouveau théâtre qui se monte aux Champs-Élysées, puis enfin à
courir de côté et d'autre pour un emploi que je sollicite et que je
compte obtenir bientôt. Tu vois que je songe à une _position_.
--Voici Cézanne qui va venir me retrouver. Et toi, mon pauvre vieux, à
quand ton bien heureux voyage? Je t'attends toujours au mois d'octobre;
et je serai charmé de cesser cet échange de lettres, si plates le plus
souvent et où nous disons si peu. Que cela ne t'empêche pourtant de
me répondre au plus tôt. Quant à moi, je ne resterai pas un mois sans
t'écrire, et je pourrai sans doute te parler plus sûrement sur ma
situation matérielle et morale.
Je te serre la main. Ton ami,
ÉMILE ZOLA.
Mes respects à tes parents.
Je n'ai jamais eu les yeux malades et je ne sais trop qui a pu mettre
en circulation un tel canard. Mes entrailles seules me font souffrir de
temps en temps.
XVIII
Paris, le 10 août 1860.
Mon cher Baille,
Le poète a deux armes pour corriger les hommes: la satire et le
cantique, l'éclat de rire de Satan, et le sourire de Dieu; l'une, jouet
qui corrige en déchirant, l'autre, baiser qui rend meilleur en faisant
entrevoir le ciel. Je m'explique: le poète satirique met à nu l'homme
et ses perversités, il les fait rougir et combat son vice par sa honte;
le chantre lyrique, au contraire, crée une chimère, un homme idéal, le
présente à l'homme réel et ramène ce dernier à la vertu par la sublime
couleur dont il l'a peint. Ainsi donc, d'un côté fouiller la fange,
en faire exhaler tous les miasmes, de l'autre, ouvrir les cieux, les
montrer pleins de rayons et de parfums. Le but, me dira-t-on, est le
même; c'est possible, mais puisque l'expérience n'a pas encore conclu
pour tel ou moyen, puisque le choix est permis entre le cantique et la
satire, je préfère de beaucoup le cantique. Je crois même, laissant là
mon goût, que les splendeurs célestes sont plus capables de ramener
les pécheurs que l'enfer; que l'on me peigne dans ma fange, il est
possible que j'en sorte, mais que l'on me montre mon voisin, l'auréole
au front, j'en sortirai plus vite encore. D'autre part, la satire mène
à l'hypocrisie; on m'accuse de tel défaut, je le cache sans moyen de
le cacher; c'est la peur qui me fait agir, et non l'envie de bien
faire. Le cantique ne saurait avoir ce résultat: il me montre le bien
dans tout son idéal, j'admire, je me sens emporté vers Dieu, pour Dieu
lui-même; mes vices s'effacent, d'autant plus que j'approche de la
Divinité. Ainsi donc le chantre lyrique agit, selon moi, avec bien plus
d'efficacité et de puissance.
Si maintenant, laissant l'humanité, je considère le poète et les
résultats qu'auront sur lui-même ses propres chants, je préférerais une
seconde fois le cantique. Quand on remue la fange, il reste toujours
quelques souillures aux mains; quand à l'aurore on s'égare dans les
champs, on rentre parfumé de fleurs et de rosée. Le poète satirique,
voyant toujours l'homme par ses mauvais côtés, finit par le prendre en
pitié, en mépris, en haine; son rire, d'abord railleur, devient amer;
son désir de corriger se change en celui de flageller; plus il va, plus
la vase est profonde, plus il devient dur, impitoyable; son dernier cri
est un blasphème. Il est d'une naïve évidence de dire que le chantre
lyrique n'a pas à craindre ces terribles effets; ne chantant que le
bon, le juste et le beau, ne présentant à l'homme que des spectacles de
lumière, il se relève lui-même en tâchant de relever autrui. On peut,
me dira-t-on, rester honnête homme tout en faisant des satires. Je n'en
disconviens pas; mais si l'on est artiste consciencieux, si l'on se
pénètre bien de son sujet, et surtout si l'on croit ce qui est écrit,
il est clair que la satire n'est nullement apte à faire aimer les
hommes, il est clair que le poète deviendra morose et misanthrope.
Pour me résumer et te faire même mieux comprendre ma pensée, je te
dirai que, selon moi, une lecture de Lamartine est de beaucoup plus
fertile en vertus qu'une lecture de Juvénal; l'un vous emporte d'un
coup d'aile jusqu'au trône de Dieu, l'autre, comme Dante, vous fait,
d'abord passer par l'enfer. J'ajouterai--ce ne peut être ici qu'une
hypothèse, mais une hypothèse basée sur le bon sens, sur une stricte
déduction,--j'ajouterai que Lamartine doit être meilleur que Juvénal,
si du moins on les juge d'après leurs écrits, si l'on veut bien se dire
que l'œuvre laisse toujours sa trace dans l'âme du poète; chez l'un,
la morale chrétienne fécondée par ses chants d'amour, chez l'autre,
l'intolérance et la misanthropie qui ont dû faire naître nécessairement
ses sanglantes satires.
Après ce que je viens de te dire, je n'ai pas besoin de conclure que
j'ai choisi le cantique. Ce n'est pas que la satire, l'ironie amère
n'éclatent parfois même chez Lamartine; chacun a ses heures de peine
et de découragement. L'âme se brise, ce ne sont plus des pleurs, ce
sont des sanglots et des cris. Ces rares coups de fouet ont alors
d'autant plus de résultats qu'ils tranchent sur la douceur habituelle;
d'ailleurs, n'en auraient-ils aucun, on ne peut empêcher de soigner
l'âme blessée. Mais tailler ma plume et me mettre à noircir l'homme
de parti pris, lui ôtant ses rares qualités et faisant ressortir ses
nombreux défauts, c'est ce que je ne saurais aimer. La société, je
te l'ai dit de trop, n'est certes pas telle qu'il la faudrait; mais,
puisqu'on a deux remèdes pour la ramener au bien, qu'on use au moins du
plus certain et du plus inoffensif pour soi-même.
Il est d'autres considérations plus élevées qui me feraient encore
choisir le cantique, je les puiserai dans l'idée que je me suis faite
du poète moderne. Qu'on ne s'y trompe pas, l'artiste est un soldat:
il combat au nom de Dieu pour tout ce qu'il y a de grand. Ce n'est
pas comme autrefois un vain rêveur, se laissant aller à sa fantaisie,
chantant pour chanter et se souciant fort peu des échos qu'éveille sa
lyre. Dans nos temps de matérialisme, dans notre siècle où le commerce
absorbe chacun, où les sciences si saines et si grandes déjà rendent
l'homme orgueilleux et lui font oublier le savant suprême, le poète a
une mission sainte: montrer à toute heure, en tout lieu, l'âme à ceux
qui ne pensent qu'au corps, et Dieu à ceux dont la science a tiré la
foi. L'art n'est autre chose; c'est un flambeau splendide qui éclaire
la voie de l'humanité, et non une misérable bougie dans le taudis d'un
rimeur. Il ne s'agit pas seulement de faire de beaux vers, il faut
que ces vers soient une sublime leçon de vertu; dans les deux cas, on
peut être un grand artiste, mais dans le premier, on se sert mal du
feu sacré donné par Dieu; dans le second, on devient un disciple, un
apôtre de la Divinité. En effet, qu'appelle-t-on art, si ce n'est la
perfection, la sublimité divine, la divinité elle-même; Dieu, poésie,
mots synonymes pour moi. Vous donc qui vous dites artistes, vous
qui vantez Dieu en vous, croyez-vous que vous n'aurez pas à rendre
compte de l'emploi de la sainte étincelle. Le Maître vous mit sur la
terre, comme il y mit autrefois les prophètes, qui étaient ses poètes
eux aussi; il vous mit, phares lumineux, dans la vie humaine, pour
indiquer le ciel à l'homme. Chantez donc, et que vos chants servent
à l'humanité; remplissez votre mission, soyez apôtres du progrès et
dites-vous qu'une lyre est une arme et non un jouet. Si l'art ne
sert à rien, si, comme on le dit souvent, les poètes ne sont que de
brillantes inutilités, disons à notre tour que Dieu n'existe pas, que
le grand et le beau sont des mensonges. La chose dont je voudrais
qu'on fût persuadé est celle-ci: que l'art doit être avant tout utile,
soit directement, soit indirectement; qu'il est aussi nécessaire à
une société que le manger et le dormir, surtout que c'est un bienfait
de Dieu, une étoile des mages placée sur le front du prédestiné
pour sortir du bourbier et guider vers la plaine fleurie l'humanité
chancelante. Dès lors, on ne hausserait plus l'épaule en parlant d'un
poète.
En plaçant l'art si haut, j'ai par là même élevé l'artiste;
plus le dieu est parfait, plus le pontife tend à la perfection.
L'artiste.--poète, peintre, sculpteur, musicien,--est un véritable
grand prêtre. Je l'ai tantôt comparé à un prophète; c'est la meilleure
comparaison possible. Avant la venue d'un Dieu, des hommes, et ce sont
les prophètes, annonçant le Messie futur; puis, après son ascension
glorieuse, d'autres hommes, et ce sont les artistes, le rappelant aux
siècles suivants; mais au fond, prophètes, artistes, mêmes fronts
marqués du doigt de Dieu. N'est donc pas artiste qui veut, l'étincelle
ne tombe que sur quelques élus. Mais il est toujours glorieux
d'essayer; si l'haleine vous manque, qu'importe! vous tombez grand
encore d'audace.