tâche, surtout pour la remplir dignement. Le génie se sent, mais ne
s'explique pas. Te répéter tout ce qu'on a dit sur lui, et dire sur
la foi des autres que nul n'a mieux connu le cœur humain, pousser des
oh! et des ah! avec force points d'exclamations, cela ne me sourit
nullement. N'importe, je vais tâcher de te dire le mieux possible la
sensation que fait naître en moi ce grand écrivain. Si je le juge mal,
si je me rencontre avec d'autres critiques, je n'en puis mais; tout
ce que je te promets, c'est de parler d'après moi, et non d'après
tel ou tel livre.--Il faudrait presque un volume pour chaque drame
et j'aimerais mieux apprécier ainsi longuement, scène par scène, que
résumer en quelques lignes. Quoi qu'il en soit, parlons d'abord de la
forme.--Je ne puis lire Shakespeare que dans une traduction, ce qui ne
permet guère d'apprécier le style. Telle comparaison qui me paraît de
mauvais goût, extravagante, déplacée, est peut-être à sa place dans
l'original; les Italiens disaient _traduttore, traditore_,--traducteur,
traître.--Néanmoins, comme je suis obligé de juger d'après ce que je
lis, j'avoue que je trouve bien des choses qui me choquent, les phrases
ici précieuses, là trop crues. Dieu me garde d'être bégueule; tu sais
combien je désire la liberté dans l'art, combien je suis _romantique_,
mais avant tout je suis poète et j'aime l'harmonie des idées et des
images. Maintenant que j'ai fait cette petite chicane, il ne me reste
plus qu'à admirer. La charpente du drame est toujours un chef-d'œuvre;
les scènes sont courtes et nombreuses; la décoration change chaque
fois et ce perpétuel va-et-vient qui nous choquerait peut-être, nous
habitue à la vieille unité du lieu, sert merveilleusement le poète, en
lui permettant de nous montrer toute l'action. Rien de plus habilement
tissé; le drame se déroule de lui-même, sans secousse, avec le tableau
de la vie elle-même; ici les pleurs, là le rire; ici le terrible, là
le grotesque. Mais rien de heurté; nous rentrons en nous-mêmes, nous
voyons dans nos rues les contrastes se coudoyer ainsi, et nous ne
pouvons nous empêcher d'avouer que la vérité a conduit la plume de
l'écrivain. Tout en restant réel par excellence, Shakespeare n'a pas
rejeté l'idéal; de même que dans la vie l'idéal a une large place, de
même dans ses drames nous voyons toujours flotter une blanche vision:
_Ophélie_, et sa folie si poétique; _Juliette_, et son amour si pur.
Parfois l'idéal n'est plus l'ange de lumière, mais l'ange des ténèbres,
c'est _Caliban_, le démon de la _Tempête_, ce sont les trois sorcières
de _Macbeth_. D'ailleurs, comme bien des poètes, Shakespeare se sert
souvent de comparaisons prises dans le monde mystérieux pour peindre
l'épouvante, l'amour, etc. Ou bien encore il tire de l'horrible des
effets magnifiques, comme dans le monologue de Juliette, prête à boire
le narcotique. On doit la descendre dans le tombeau d'où elle fuira
avec son amant. Mais, au moment de porter la coupe à ses lèvres, elle
se demande si ce n'est pas là du poison; elle a peur de s'éveiller
seule dans les entrailles de la terre; elle voit les cadavres de ses
ancêtres, entend leurs gémissements, leur arrache leurs linceuls, se
joue de leurs ossements et, folle de terreur, s'en frappe le crâne.
Puis l'amour l'emporte, et dans un sublime mouvement elle boit en
s'écriant: «Je viens, Roméo! je bois à toi!» Ce morceau est des plus
beaux, et on ne peut préférer que l'entretien des amants, lorsqu'ils
se séparent à l'aurore naissante.--Pour mieux faire comprendre ma
pensée, je dirai que souvent dans Shakespeare la forme idéale recouvre
une pensée réelle, un être humain; qu'il faut fouiller au fond et ne
voir dans les mots que des exclamations arrachées par leurs passions
à des êtres réels, mais grands par ces mêmes passions. C'est même cet
emportement dans la parole qui me choque parfois, cette extravagance
dans les actions; mais ces taches sont si rares, et les beautés si
nombreuses qu'on n'a que le temps d'admirer.--Victor Hugo, a-t-on
dit, a imité Shakespeare. Bien peu, selon moi. Le poète français ose
moins que le poète anglais: l'alliance de la comédie à la tragédie
qu'on lui a tant reprochée, règne à un bien plus haut point chez son
devancier. Ainsi Shakespeare ne craint pas de faire suivre par des
musiciens une conversation joyeuse et bouffonne près du lit de mort de
Juliette. On serait choqué si on ne réfléchissait. En effet, la garde,
femme qui veille un cadavre, se soucie peu de lui, babille et rit. On
passe en chantant auprès du malheur d'autrui. C'est cette vérité que
peint Shakespeare, et au lieu de critiquer, on admire.--Aussi chez
lui, à chaque instant, de petites digressions; deux mots seulement,
et une grande lumière se fait. Ce qui est particulier à son génie,
c'est que cela ne nuit en rien à l'action principale. _Hamlet_ est
surtout un prodige en ce genre; mille incidents surviennent ne semblant
appartenir au sujet, et cependant en les retranchant on n'aurait plus
qu'une froide et pâle tragédie. Une remarque singulière encore sur ces
digressions: d'ordinaire, les drames sont courts, et l'on s'étonne
après les avoir lus qu'ils puissent contenir tant de choses. C'est
grâce, je crois, à ces scènes épisodiques.--Le poète prend donc un
sujet très simple par lui-même, seulement il le retourne sous toutes
les faces, le soumet à toutes les nuances du prisme, le met en présence
de toutes les lentilles. De là, je te l'ai dit, ce grand nombre de
petites scènes, n'entravant nullement la marche de l'action, la
grandissant et l'éclairant plutôt. Mais qu'un poète médiocre ne s'avise
pas de suivre un tel procédé, il faut être Shakespeare pour coordonner
ces morceaux divers, pour les lier solidement et faire un tout homogène
de parties hétérogènes, pour mêler ainsi les couleurs les plus
disparates, faire un monde de ce chaos et en tirer la vie humaine avec
ses rires et ses sanglots, ses blasphèmes et ses prières, sa grandeur
et ses misères. Le sentier est étroit et l'abîme est profond; si vous
n'êtes pas sublime, vous allez être diffus et détestable.--D'ailleurs,
la digression ne semble pas volontaire; elle vient naturellement et
devrait plutôt se nommer alors développement. Surtout, et c'est là ce
qui la fait accepter, elle est fondée sur l'observation, et n'apparaît
que pour révéler un des côtés de l'action tragique ou comique. Ne la
condamnez pas avant d'avoir pensé longuement: souvent l'idée est cachée
sous la forme. Réfléchissez, et le sens véritable ne peut manquer de
vous éblouir.--Je voudrais résumer ma trop courte et trop indigne
appréciation dans quelques mots saillants; j'adore les conclusions
lumineuses qui mettent à nu la pensée entière sous les yeux.
Shakespeare me semble donc voir dans chacun de ses drames une matière
à peindre la vie. Une action quelconque n'est pour lui qu'un prétexte
à passions, non à caractères. Elle n'est que secondaire; ce qui lui
importe, c'est de peindre l'homme et non les hommes. Chaque drame est
comme un chapitre séparé d'une œuvre d'humanité; il y peint un de nos
côtés, quelquefois plusieurs, largement soucieux de ne rien omettre,
introduisant tout ce qui peut lui servir.
Othello, ce n'est pas un homme jaloux, c'est la jalousie; Roméo,
l'amour; Macbeth, l'ambition et le vice; Hamlet, le doute et la
faiblesse; Lear, le désespoir. Point de mesquines ou d'étranges
exceptions, une généralité grandiose, point de tendances réalistes ou
idéalistes, une conception vraie, contenant comme la vie et du réel et
de l'idéal.--Quant au style, je le répète, je ne puis le juger.--Je
voulais parler d'abord de la forme, puis apprécier deux ou trois
drames pour arriver à la pensée. Je m'aperçois que j'ai mêlé les deux
sujets. Tant pis, ou plutôt tant mieux! N'ayant pas lu Shakespeare, tu
ne m'aurais pas compris si j'étais entré dans les détails. Je préfère
t'avoir dit mon jugement sans avoir eu recours à l'examen de tel ou tel
drame. Cela d'ailleurs m'eût entraîné fort loin. Un de ces jours je ne
désespère pas de faire une étude consciencieuse sur Shakespeare; pour
l'instant, contente-toi de ces quelques lignes. D'ailleurs, tu feras
mieux de l'étudier en le lisant, qu'en lisant mes pâles et peut-être
fausses appréciations. Je le juge tel que je l'ai compris à une
première lecture; je puis me tromper.
Si tu étais libre, je te dirais: «Lis-le à ton tour et dis-moi ce que
tu penses; peut-être la lumière se fera du choc de nos deux jugements.
Mais il faut forcément remettre cela à plus tard.--J'ai babillé et
c'est tout ce qu'il me fallait. Que mes erreurs me soient légères, si
grosses qu'elles puissent être.
Je lis dans les journaux de province--par exemple dans le _Mémorial
d'Aix_--de fréquents articles sur la décentralisation littéraire. A
quoi bon tant de paroles, un seul fait plaiderait mieux la cause.
Qu'un auteur de département fasse un chef-d'œuvre, qu'il se résigne à
n'être admiré que dans sa petite ville, qu'il laisse là Paris, qu'il
en dédaigne les applaudissements, et cet auteur, ce chef-d'œuvre,
cette abnégation seront des arguments bien plus forts que toutes les
déclamations possibles. Pour moi, je suis bien loin d'être partisan
de cette décentralisation. Lorsque j'examine ceux qui la prêchent,
je vois que ce ne sont pas les lecteurs, surtout intéressés dans la
question, mais de petits écrivains que la fortune a jetés loin de
Paris, qui ont romans et comédies dans leurs tiroirs et qui voudraient
écouler doucement ces produits; la capitale n'en veut pas, la province
n'imprime pas: vive donc la décentralisation! Quel mal cela fait-il,
je le demande, que Paris soit le foyer intellectuel; il n'y a qu'un
soleil pour toutes les contrées de la terre, et il les éclaire et les
réchauffe toutes. Paris est l'astre de l'intelligence, il envoie ses
rayons jusque dans les provinces les plus reculées. Paris est la tête
de la France; plus la tête s'élève, plus le corps grandit; plus elle
pense, plus tout s'améliore.--La décentralisation politique a été
rejetée, pourquoi la décentralisation littéraire ne le serait-elle
pas de même? On a redouté, avec raison, la naissance des tribunes
secondaires, où de secondaires journalistes viendraient faire les
grands bras. Mais ne doit-on pas redouter aussi d'éparpiller les
hommes de talent, de créer dans chaque bourg une académie où les sots
ne peuvent manquer d'être en majorité?. Ne vaut-il pas mieux que
chaque ville envoie à Paris son grand homme, et que toutes ces lueurs
éparses se réunissent pour former un splendide flambeau?--D'ailleurs,
la décentralisation est chose impossible et je ne sais trop pourquoi
je l'attaque. Le papillon vient toujours voltiger autour de la lampe
lumineuse; le génie viendra toujours se faire applaudir à Paris. Ce
n'est pas que l'on ne puisse bien écrire en province, c'est qu'il n'y a
que la capitale pour mieux juger et distribuer des couronnes durables.
Voici quel serait mon système: composer en province et publier à Paris.
Dans ma dernière lettre, celle que je crois perdue, je te demandais
plusieurs choses. Des nouvelles d'Aix, dont Cézanne s'obstine à ne
point me parler; tes espérances sur tes examens écrits; ton jugement
sincère sur mon poème, que tu as dû lire. L'épître que je viens de
recevoir ne peut me contenter; il faut que tu m'écrives de nouveau,
et au plus tôt. D'ailleurs, je te l'ai dit, je veux savoir avant
tout si mes lettres te sont fidèlement remises. Un mot donc dans la
première semaine d'août, et réponds-moi sur tout ce que je te demande.
Indique-moi aussi l'époque à laquelle tu comptes venir à Paris; j'ai
besoin de cette date pour fixer mon voyage.
Le temps est assez maussade ici; ce qui fait que je ne sors pas. Je
n'ai donc vu ni Matheron, ni Raoul.
Courage, et à bientôt.
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. Ton ami,
ÉMILE ZOLA.
Le bonjour à Raynaud Jules.--Viendra-t-il cette année à l'École
polytechnique?
XVI
Juillet 1860.
Mon bon vieux,
Je ne sais vraiment pas que t'écrire pour remplir trois à quatre pages,
je vais toujours commencer par te copier une longue tartine que j'ai
écrite dernièrement en lisant Victor Hugo. Voici la susdite tartine:
Dans la préface du _Dernier jour d'un Condamné_, il est deux ou trois
points sur lesquels l'auteur n'a pas assez insisté.
Et d'abord la justice humaine étant faillible, elle ne saurait infliger
un châtiment sur lequel elle ne peut revenir. Mettez l'homme en prison
parce que, son innocence reconnue, vous pouvez en tirer les verrous;
mais ne le mettez pas dans un tombeau dont la porte est close à jamais.
Il n'y a que Dieu qui puisse punir éternellement, parce que Dieu ne
saurait se tromper; c'est une insulte à ce Dieu de lui disputer ce
droit de suprême justice, de disposer en créateur de ses créatures,
d'ôter ce que l'on ne peut donner. La peine de mort est un blasphème,
un sacrilège.
D'autre part, vous enlevez au criminel le remords, c'est-à-dire la
rédemption. Cet homme qui a mal fait, vous ne lui laissez pas le temps
de bien faire pour se racheter. Et ici encore j'invoquerai la religion;
vous désobéissez au Christ, qui releva la Madeleine, vous qui ne savez
punir le crime qu'en l'écrasant du talon. La pécheresse eut la seconde
moitié de sa vie passée dans les larmes et le repentir, pour effacer
les péchés de la première. Votre criminel à vous n'a que quelques
heures, et encore, dans l'état de trouble terrible où il se trouve, il
ne saurait en profiter. Cet homme est donc damné par votre faute et,
s'il y a une justice au ciel, cette damnation retombe sur votre tête,
sur l'humanité tout entière. Je conclus donc une seconde fois que la
peine de mort est un blasphème et un sacrilège.
Victor Hugo me semble ne pas réfuter entièrement les grands arguments
des amants de la guillotine, celui de l'exemple. Il ne paraît pas
l'attaquer franchement; on dirait qu'il feint d'ignorer que l'idée
est celle-ci: l'homme sur le point de commettre son crime n'est-il
par arrêté par l'idée de la mort, cette loi du talion qui fait dans
sa réalité terrible pâlir les plus courageux. L'exemple, pour moi,
n'est pas dans le hideux tableau; le couperet, le bourreau, la foule
accourue, n'ont rien à voir là dedans; il est dans cette pensée
du misérable, avant le crime: «Si tu tues, il est des lois qui te
tueront». Certes, envisagé sous ce point de vue, cet argument est
formidable; que sont les bagnes, que sont les prisons cellulaires
auprès de la mort? Tous vous crieront: «La prison, la prison éternelle,
mais laissez-moi vivre!» Ainsi, la peine capitale par son atrocité même
semble devoir arrêter tous les crimes. En est-il ainsi? Hélas! non, et
la réalite est là pour nous prouver que l'échafaud, loin d'arrêter les
assassinats, n'en est qu'un de plus, juridique, il est vrai. Alors,
pourquoi ce sinistre épouvantail; religion, morale, tout est contre
lui, utilité même, et vous persistez à l'agiter vainement comme un
lambeau ensanglanté. C'est une atrocité inutile, et fut-elle utile
d'ailleurs, il faudrait la rejeter puisque tout vous le défend. Que ne
cherchez-vous une autre peine? je sais qu'il est plus facile d'amputer
une jambe que de soigner des années, mais cette amputation sera
d'autant plus odieuse que la jambe pourrait être guérissable. Ne venez
donc plus me dire que tous ont peur de la mort, ce qui est une naïveté;
que cette menace de mort arrête les assassins, ce qui n'est pas vrai;
qu'enfin vous vous servez de la guillotine parce que vous n'avez pas
d'autre châtiment aussi terrible, et aussi aisé, ce qui est à la fois
un aveu d'impuissance, de cruauté et de paresse.
A l'œuvre donc, législateurs; refaites le Code pénal, si le Code pénal
est mal fait, mais ne souffrez pas qu'il soit dit que la justice
humaine est impuissante, paresseuse et cruelle. Que dis-je? immorale,
sacrilège, offensant les hommes et Dieu lui-même.
Je crois que tu as lu _le Dernier jour d'un Condamné_. C'est bien
l'œuvre la plus étrange qu'on puisse lire; un frisson d'épouvante
vous prend dès la première ligne; on subit toutes les angoisses du
misérable, on monte sur l'échafaud avec lui. Je ne fais pas un crime
à l'auteur de vous briser ainsi; il n'avait qu'un but, rendre odieuse
la peine de mort; voulez-vous donc qu'il fît une idylle? Il a pris
le chemin le plus court, s'adresser à vos cœurs, à vos nerfs, faire
dresser les cheveux, vous apitoyer, mêler en vous l'épouvante à la
pitié. Quand on veut la fin, il faut vouloir les moyens.
Il se sera dit, sans doute: «Plus ma peinture sera horrible, plus je
gagnerai ma cause, qui, après tout, est une cause grande et belle».
Ce reproche d'horreur est donc un éloge; il ne peut lui être adressé
que par ceux-là mêmes qui condamnent et que son roman vient troubler
chaque nuit par de troublantes visions. Faites disparaître la peine
de mort, faites de ce livre, terrible réalité, un vain rêve, et tous
dormiront tranquilles, et l'on ne verra plus qu'une question d'art là
où s'agite affreusement une question morale. Qu'on ne me demande pas
surtout de quel droit l'auteur a employé toute sa poésie à rendre plus
terrible cette idée, de quel droit il a choisi et traité cet atroce
sujet.--Du droit de tout honnête homme, répondrai-je, du droit de
celui qui découvre hardiment une plaie dévorante que des gens que je
ne qualifierai pas croient plus prudent de cacher. Voici le mal, voici
le cancer, guérissez-le au plus tôt, ne le laissez pas s'étendre et
ronger le corps tout entier.--Mais, me dira-t-on, ce poète n'a pas été
condamné à mort; il parle au hasard des souffrances des criminels, il
se trompe sans doute, il invente. Eh! qu'importe! Croyez-vous qu'ici
l'imagination puisse dépasser la réalité? croyez-vous que les tortures
réelles le cèdent à ces tortures inventées? Vous tremblez devant ces
sanglots que rêve le poète, que serait-ce donc si vous entendiez de
véritables cris, si vous voyiez de véritables pleurs? Je le dis avec
vous, l'auteur se trompe sans doute; ce ne sont peut-être pas là
les sensations du condamné, mais si éloignées de l'horrible réalité
qu'elles soient, elles suffisent pour soulever un coin du rideau
sanglant et nous faire entrevoir la vérité mille fois plus hideuse. Je
m'épouvante, je pleure de pitié, je crie presque au martyre, et c'est
ce que veut le poète.--La religion s'est cru attaquée dans différents
chapitres. Ainsi, l'aumônier des prisons, présenté comme habitué à ces
sortes de scènes et incapable d'émouvoir, de consoler, de convertir,
a soulevé bien des cris. Peut-être y a-t-il d'honorables exceptions;
mais dans cette question de vie ou de mort, de salut et de damnation,
si l'on avoue un seul cas où le poète soit dans le vrai, la peine de
mort devient aussitôt une chose impie. On ne se contente pas alors de
tuer le corps, on tue l'âme. Il est d'ailleurs des pages charmantes
dans ce chaos de râles et de sanglots. Le chapitre XXXIII, par exemple,
où le condamné, quelques heures avant sa mort, se souvient de son
premier amour. Cette Pépa qui vient lire par-dessus son épaule, dans
le grand jardin, aux dernières lueurs du crépuscule; ce baiser de deux
enfants de quinze ans, cette naïveté de jeune fille, c'est un de ces
doux rayons qui vous reposent et vous font sourire. Et cette scène
d'une navrante tristesse, où la fille du condamné vient le voir une
dernière fois, quelle est la mère qui ne pleure, qui ne maudisse alors
l'échafaud, ce couperet stupide qui frappe l'innocent comme le coupable.
(_Fin de la tartine._)
Je suis fort occupé en ce moment. Je termine une nouvelle intitulée _Un
Coup de vent_, style simple et gracieux.
Quand je serai à Aix, je te la ferai lire, et tu me diras ton avis.
Je compte en composer cinq ou six pareilles et les faire éditer
ensemble sous le titre général de _Contes de Mai_. Mon rêve est de
faire paraître avant deux ans d'ici, deux volumes, un de prose et un
de vers. Quant à l'avenir, je ne sais; si je prends définitivement la
carrière littéraire, j'y veux suivre ma devise: _Tout ou rien!_ Je
voudrais par conséquent ne marcher sur les traces de personne; non
pas que j'ambitionne le titre de chef d'école,--d'ordinaire, un tel
homme est toujours systématique,--mais je désirerais trouver quelque
sentier inexploré, et sortir de la foule des écrivassiers de notre
temps. Le poème épique--j'entends un poème épique à moi et non une
sotte imitation des anciens--me paraît une voie assez peu commune. Il
est une chose évidente, chaque société a sa poésie particulière; or,
comme notre société n'est pas celle de 1830, comme notre société n'a
pas sa poésie, l'homme qui la trouverait serait justement célèbre. Les
aspirations vers l'avenir, le souffle de liberté qui s'élève de toutes
parts, la religion qui s'épure: voilà certes les sources puissantes
d'inspiration. Le tout est de trouver une forme nouvelle, de chanter
dignement les peuples futurs, de montrer avec grandeur l'humanité
montant les degrés du sanctuaire. Tu ne peux nier qu'il y ait là
quelque chose de sublime à trouver. Quoi? je l'ignore encore. Je sens
confusément qu'une grande figure s'agite dans l'ombre, mais je ne puis
saisir ses traits. N'importe, je ne désespère pas de voir la lumière
un jour; c'est alors que cette forme d'un nouveau poème épique, que
j'entrevois vaguement, pourra me servir. En attendant la maturité de
ces idées, en attendant d'être homme, je veux, comme je te l'ai dit,
préparer ma voie, faire deux premiers pas, c'est-à-dire jeter au public
un volume de vers et un volume de prose.
Il m'est poussé ces jours derniers une certaine idée dans la tête.
C'est de former une société artistique, un club, lorsque tu seras à
Paris, ainsi que Cézanne. Nous serons quatre fondateurs, vous deux,
moi, Pajot, jeune homme pour lequel je te demande ton amitié. Nous
serons excessivement difficiles pour recevoir de nouveaux membres;
ce ne serait qu'après une longue connaissance et du caractère et des
opinions que nous les accepterions dans notre sein. Nos réunions
hebdomadaires, par exemple, seraient employées à se communiquer les uns
aux autres les pensées que l'on aurait eues, les remarques que l'on
aurait faites durant la semaine; les arts seraient, bien entendu, le
grand sujet de conversation, bien que la science n'en soit nullement
exclue. Le but surtout de cette association serait de former un
puissant faisceau pour l'avenir, de nous soutenir mutuellement, quelle
que soit la position qui nous attende. Nous sommes jeunes, l'espace est
à nous, ne serait-il pas sage avant de nous élancer de nous serrer la
main, de former un nouveau lien entre nous, pour qu'une fois dans la
lutte nous sentions à nos côtés un ami, ce rayon d'espoir dans la nuit
humaine. Outre cet avantage futur, nous aurions celui de passer une
agréable journée, chaque semaine, de vivre et de fumer quelques bonnes
pipes.
--Si tu le désires, nous reparlerons de vive voix sur ce projet.
Cézanne a dû te parler de Chaillan, du fameux Amphyon qu'il a gâché
d'après mon académie. Ce Chaillan est un garçon fort curieux, bon homme
au fond, mais d'une surface tellement dépolie qu'on ne peut le prendre
d'aucun côté sans éprouver un désenchantement. Il n'est pas fat, et
c'est là ce qui fait que je l'aime presque; s'il n'a pas de talent, au
moins ne s'en croit-il pas, ce qui le rend très supportable. J'aime
mieux aussi me promener avec lui qu'avec un Marquezi; et il est pourvu
de plus d'une certaine dose de bon sens qui fait qu'on l'écoute sans
déplaisir. C'est le seul être avec Pajot que je fréquente ici; nous
avons vidé et nous vidons encore maintes bouteilles de vin blanc, voire
de Champagne; nous fumons, nous rions et une heure se passe sans trop
d'ennui.
Cette lettre est sans doute bien peu intéressante. Je ne veux plus
recommencer notre ancienne discussion, ni même en entamer une autre;
d'un autre côté, ma vie est des plus monotones, et, dès qu'il vient une
idée sous ma plume, je la rejette en me disant: «J'aime mieux la lui
dire de vive voix». Toutes ces causes réunies font donc que je ne sais
trop que te dire et que j'emplis cahin-caha mes huit pages de sottises.
Qu'elles te soient légères?
Enfin, finissons la page en parlant un peu de mon voyage. Je compte
aller à Aix le 20 et y attendre ton arrivée de Marseille. Si tout
marche selon mes désirs, je ne t'écrirai plus; c'est-à-dire que dès mon
arrivée à Aix je t'en préviendrai par une lettre datée de cette ville.
Autrement, si je ne puis être à Aix le 20, je t'écrirai encore une
lettre de Paris vers cette époque, lettre dans laquelle je te dirai si
tu peux m'écrire les résultats de ton examen et les dispositions que tu
prends pour les vacances. Ainsi donc, de toute manière, ne m'écris pas
avant de recevoir une lettre de moi, datée soit de Paris, soit d'Aix,
et le disant dans ces deux cas ce que je dois faire.
S'il faut te l'avouer, mon voyage n'est pas encore bien décidé,
c'est-à-dire j'espère tout et ne tiens rien. En tous cas, j'éprouve un
tel besoin de vous voir, de vivre un peu, que je suis disposé à mettre
Pélion sur Ossa (classique) pour arriver à mon but. Compte donc sur moi.
O jeune homme qui a pâli sur les livres! secoue, secoue la poussière
scientifique, bourre ta pipe et remplis ton verre; or, voici le mois
des folies!
Ma lettre est fort plate. Bonsoir. Je te serre la main. Mes respects à
tes parents.
Ton ami,
ÉMILE ZOLA.
Une charmante expression trouvée dans une lettre de Cézanne: «_Je suis
en nourrice chez les Illusions._» Ces trois dernières pages sont d'un
pitoyable français.
XVII
Mon cher ami,
Un peu d'indisposition et beaucoup de paresse m'ont empêché jusqu'à ce
jour de t'écrire. Qu'importe d'ailleurs notre correspondance, le vide
d'intérêt est si peu propre à échanger nos idées. Le grand point est
que nous n'oublions pas que nous possédons un ami dont nous connaissons
le cœur. Tu vois que je me range à tes silences si prolongés et que
je ne raille plus tes lettres aux rares apparitions. Attendons d'être
réunis, et alors nous chercherons à nous connaître de nouveau; je suis
certain que les changements survenus en nous ne seront pas un obstacle
à notre amitié.