on ne saurait la feuilleter sans pleurer, sans éprouver des frissons
d'enthousiasme. L'action la plus simple, l'intrigue la moins
compliquée, et pourtant chaque phrase vibre, chaque mot vous émeut.
Jacques, le héros, épouse une jeune fille, Fernande. Cette Fernande
prend un amant, Octave, et Jacques a la grandeur d'âme--d'autres
diraient la sottise--de se suicider pour laisser sa femme vivre
heureuse avec son amant. C'est que ce Jacques est un être idéal, c'est
qu'il n'a pas les mille préjugés de notre sotte société; c'est que
Fernande n'est pas coupable à ses yeux; elle ne l'aime plus, en aime un
autre, mais n'est pas hypocrite avec lui et ne va pas lui offrir ses
lèvres chaudes encore des baisers de son amant. Quelle loi peut forcer
la femme à aimer toujours le même homme? Quelques mots balbutiés par
un maire et un prêtre sur la tête de deux époux, peuvent-ils enchaîner
leurs cœurs, comme ils enchaînent leurs corps? De quelle garantie
est le mariage en amour? et ne serait-ce pas l'institution la plus
monstrueuse, si on n'invoquait en sa faveur des raisons de famille et
de garantie matérielle? Le mariage ne saurait donc imposer l'amour à
la femme; la seule chose qu'il commande, c'est de garder sa couche
pure pour ne pas introduire de fils étrangers dans la famille. Mais
l'homme qui épouse une femme qui manque de sympathie, qui voit leur
amour faiblir, qui voit même sa femme aimer un autre homme, combattre
sa passion, sangloter et se tordre, lutter pour rester fidèle contre
nature; cet homme-là ne serait-il pas un lâche s'il courbait cette
malheureuse que la loi humaine lui livre comme une chose, mais que la
loi naturelle lui refuse; cet homme-là, s'il est grand et généreux, ne
doit-il pas lui rendre une liberté qui appartient à toute créature de
Dieu? Ne serait-il pas infâme s'il pressait encore dans ses bras un
corps dont l'âme n'est plus à lui? ne serait-ce pas un embrassement
de brute. Certes, le mariage est une chose inique, considérée ainsi,
surtout avec les préjugés qui s'attachent sottement à l'honneur
conjugal. On comprend qu'un grand esprit, tel que George Sand, ait
levé l'étendard de la révolte, tâchant de faire voir tout ce qu'il
y a d'ignoble et d'odieux dans cet enchaînement de deux existences,
tout ce qu'il y a à craindre pour ces pauvres cœurs humains, si
fragiles et si aimants.--Jacques est, comme je te le disais, une
nature exceptionnelle; Jacques est un grand cœur, plein d'amour, plein
d'abnégation, la plus sublime des vertus. Il aime toujours Fernande;
pour lui elle est restée pure malgré sa chute; elle a combattu tant
qu'elle a pu; il l'aimerait peut-être moins, si elle n'avait pas
succombé. Il l'aime toujours, il l'aime assez pour préférer son bonheur
à elle à sa propre vanité, à son propre égoïsme. Il méprise la société,
ses institutions, ses préjugés; il part laissant ignorer à sa femme
qu'il sait tout et va se tuer, mettant même sa mort sur le compte d'un
accident, pour éviter le moindre remords à sa Fernande adorée. Grande
figure que l'on ne peut contempler sans être ébloui, qui, parmi tous
ces vains qui nous entourent, nous semble tellement sublime que nous
nions son existence. Puis, quelle ardente passion, quel dédain pour
tout ce qui nous attire, quelle fierté dans ce silence qu'il garde
sur ses sentiments et sur ses pensées! Je ne pourrais t'analyser un
tel homme; lis le roman et tu pleureras peut-être comme moi; lis-le,
ou vraiment je t'en voudrais.--Quant à Fernande, elle est la femme
personnifiée: la femme pliant sous le premier souffle d'amour dont
rien n'égale la tendresse sinon la fragilité. Dévouée jusqu'au dernier
moment à Jacques, elle n'a plus pour lui que de l'amitié; elle repousse
ses caresses, mais lui presse toujours la main. Elle ne l'aime plus,
et, comme elle a besoin d'aimer, elle s'adresse au premier venu, mais
elle lutte, elle souffre et se briserait si son maître de par la loi
n'avait pas pitié d'elle. Si Jacques est une exception, un personnage
idéal, création de poète, Fernande est une réalité. Rien de plus
strictement vrai que cette situation d'une femme n'aimant plus son
mari et ne pouvant s'empêcher d'aimer un autre homme. La malheureuse,
qui n'a pas un Jacques pour époux, doit finir par tomber dans la bouc
et partager son lit avec deux hommes à la fois. C'est sans doute
pour nous montrer quelle rare grandeur d'âme, par conséquent l'homme
étant généralement petit, pour nous faire voir quel nombre de femmes
le mariage mène à la dégradation, que l'auteur nous a donné cette
œuvre.--George Sand a nié, je crois, son hostilité au mariage, et
cependant cette hostilité ressort de chacun de ses romans.--Lorsqu'on
indique une maladie, on est forcé de donner en même temps le remède,
surtout si l'on veut faire une œuvre bonne et utile. C'est ce que
George Sand ne fait pas; elle démontre que le mariage est la chose la
plus monstrueuse qui existe, elle y nie le bonheur et l'amour, mais
elle ne dit pas quelle institution elle voudrait voir à la place de
ce lien éternel. Veut-elle le divorce? Veut-elle qu'on change d'amour
comme on change de chemise? Ou bien a-t-elle conçu une nouvelle manière
de vivre entre amants, garantissant la famille, faisant disparaître
l'adultère, etc., etc. C'est ce qu'elle ne nous dit pas; et alors son
roman peut être vrai, mais d'une désolante vérité. C'est une mauvaise
action, une torture inutile, une lecture trop forte pour les cœurs de
vingt ans.--Quant à moi, je crois que le bonheur peut exister dans
le mariage. Si Jacques n'est pas heureux avec Fernande, c'est que
Jacques est un rêve et Fernande une réalité. Dans un roman, une étude
de passions humaines, dès qu'un personnage est purement idéal, ce
personnage devient une exception, il ne saurait sympathiser avec les
autres qui ne sont que des hommes. Ses relations avec eux ne peuvent
manquer un jour de se rompre violemment, leurs suites seront son propre
malheur et celui des êtres qui l'entourent. Comme la baguette que
l'on plie et qui reprend brusquement sa première position, dès qu'on
la lâche, il remontera au ciel, d'où il vient, laissant les humains
s'entendre avec les humains. Ainsi le stoïque, le sublime Jacques
ne peut vivre avec la frêle, l'humaine Fernande. Nulle sympathie
entre eux, c'est un ange aimant une mortelle qui demande à grands
cris que le divin amant éteigne le feu de ses regards pour ne pas la
consumer.--Mais, au contraire, vous réunissez deux êtres de ce bas
monde d'une égale faiblesse, je ne vois pas pourquoi ils ne seraient
pas heureux. Je n'ignore pas que l'orgueil de la femme doit se révolter
d'un esclavage relatif, je comprends tout ce qu'a d'horrible, comme je
te le disais, la position d'une épouse honnête qui aime un autre homme
que son époux; mais cette passion ne lui viendra pas, si son mari ne
lui est ni supérieur, ni inférieur, si l'harmonie règne entre eux. Et
même si elle aimait, elle oserait avouer sa faiblesse à celui qui est
aussi faible qu'elle; en un mot, ces deux êtres s'appuieraient l'un sur
l'autre, chancelant quelquefois mais se redressant toujours par une
mutuelle condescendance.--Ce n'est pas que j'approuve fort le mariage;
bien au contraire, j'y apporterais de notables changements, si l'on me
laissait libre. Mais tel qu'il est, ce mariage qu'on ne peut attaquer
sans entendre hurler autour de soi les bégueules et les petits esprits,
il peut devenir une source de bonheur et d'amour entre deux êtres
sages, exempts de préjugés. Si l'on appelle amour la passion échevelée,
certes le mariage ne le donne pas; si l'on entend par bonheur un ciel
sans nuages, allez encore chercher plus loin. Mais, si vous n'êtes pas
trop exigeant, si l'amour auquel vous aspirez est profond et calme,
si vous entendez par bonheur des jours de soleil et des jours de
pluie, mariez-vous, mes enfants, mariez-vous.--Je sais que les esprits
d'élite sont ceux-là mêmes qui demandent trop. Je ne parle pas pour
eux. Que les fous aillent, comme tu le disais, mourir à l'hôpital. De
quel poids sont dans la balance humaine ces êtres rares et sublimes,
ces Don Juan qui se prennent d'amour pour un idéal, qui courent le
monde en sanglotant, ou se heurtant le front à la réalité. Je parle
pour les masses, même pour ces poètes qui mettent leurs rêves dans
leurs ouvrages, mais qui savent accepter la réalité dans la vie, en la
colorant, il est vrai, de quelques rayons de leur imagination.--Mon
mariage, je ne saurais le répéter, n'est pas cette bonne affaire que
l'on nomme de ce nom. C'est un mariage à moi, un mariage d'amour, de
sympathie, basé sur une réciproque connaissance de caractères, un
mariage dont je t'entretiendrai quelque jour.--Je veux te parler encore
de deux personnages du roman de George Sand; premièrement d'Octave,
ce jeune amoureux auquel le voisinage de l'héroïque Jacques nuit
singulièrement. Noble cœur d'ailleurs, mais égoïste, mais faible, en un
mot, Octave est un homme. On comprend parfaitement que Fernande l'aime;
tous deux pensent de même, tous deux sont fils de la terre. Le second
personnage est une nommée Sylvia, la femme idéale, comme Jacques est
l'homme idéal. Il y a donc sympathie entre eux. Malheureusement cette
Sylvia, fille illégitime, est _peut-être_ la sœur de Jacques, la mère
de cette jeune fille ayant eu pour amants et le père de Jacques et un
autre individu lors de sa naissance. Ces deux êtres créés l'un pour
l'autre ne peuvent donc s'aimer. Le roman, envisagé ainsi, conclut dans
mon sens. La fatalité a tout fait; si Jacques avait pu épouser Sylvia,
si Octave avait épousé Fernande, jamais couples plus heureux n'auraient
vécu sous le ciel, Dieu ne l'a pas voulu et c'est la cause de tous
ces sanglots.--Je ne saurais d'ailleurs trop te conseiller de lire
ce roman; c'est un chef-d'œuvre où le cœur vibre à chaque page. Jugé
comme œuvre d'art, comme drame, on ne saurait trop l'admirer; mais,
comme œuvre de philosophie pratique, tu vois que je blâme l'auteur.
Pour me résumer et faire disparaître les contradictions que tu croirais
remarquer dans cette lettre, je conclurai en disant: que, poète, je
n'ai jamais rien lu d'aussi beau, mais que, homme, je me refuse à ce
désolant mélange d'idéal et de réalité.--Je ne le dirai rien du style
de l'auteur, tu l'as apprécié toi-même. Seulement le roman est par
lettres. Comme j'ai déjà assez babillé sur ce sujet, je le dirai plus
tard ce que je pense de ce genre.--Ne prends ces appréciations que
pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire écrites sous l'impression encore
brûlante de l'ouvrage, et fort confusément sans doute.
Je lis _Shakespeare_, ce sera pour un autre jour.
Je suis raisonnable dans cette lettre, et je regrette de m'être trop
emporté dans la dernière sur le mot: _position_. Je ne sais si tu l'as
remarqué, la raison chez moi est vivace, et si je parais en manquer,
c'est que j'en fais un mauvais usage, que je m'en sers pour justifier
mes folies. Oui, je le reconnais, c'est sagesse d'accepter la société
telle qu'elle est, de se plier à ses usages, tout en sachant que ses
usages sont sots et ridicules. Ce qui m'irrite, c'est lorsque je crois
remarquer que celui qui plie la tête, la plie comme une brute sans
conscience de ce qu'il fait, en léchant la main de celui qui le réduit.
Voilà ce qui faisait ma colère. Suis la pente de la foule, je ne t'en
estimerai que plus, mais dis avec moi que le monde est méprisable et
petit, que la nécessité te force à vivre aussi sottement que lui, que
tu frémis sous le joug.
Je relis quelquefois tes anciennes lettres. Hélas! que nous sommes loin
de ce temps où j'écrivais _Ce que deviennent les pions_, où tu raillais
dans _les Chandelles autrichiennes_. Une année seulement s'est écoulée,
et pourtant que de changements dans nos caractères, dans nos pensées!
Nos esprits sont peut-être plus élevés, nos horizons plus larges, mais
nous avons perdu notre joyeuse insouciance; nous désirons résoudre les
problèmes de la vie, et avec ces recherches commencent nos doutes et
nos pleurs. Cette lettre fut pénible pour moi, je ne la faisais que
dans mes moments de tristesse; nous étions alors des enfants moqueurs,
nous ne sommes plus que des railleurs désolés.
Puisque je suis en train de gémir, continuons par un
sanglot.--J'arrivais au monde, le sourire sur les lèvres et l'amour
dans le cœur. Je tendais les mains à la foule, ignorant le mal, me
sentant digne d'aimer et d'être aimé; je cherchais partout des amis.
Sans orgueil, comme sans humilité, je m'adressais à tous, ne voyant
autour de moi ni supérieur, ni inférieur. Dérision! on me jeta à la
face des sarcasmes; j'entendis autour de moi murmurer des surnoms
odieux, je vis la foule s'éloigner et me montrer du doigt. Je pliai la
tête quelque temps, me demandant quel crime j'avais pu commettre, moi
si jeune, moi dont l'âme était si aimante. Mais lorsque je connus mieux
le monde, lorsque j'eus jeté un regard plus posé sur mes calomniateurs,
lorsque j'eus vu à quelle lie j'avais affaire, vive Dieu! je relevai
le front et une immense fierté me vint au cœur. Je me reconnus grand à
côté des nains qui s'agitaient autour de moi, je vis combien mesquines
étaient leurs idées, combien sots leurs personnages, et frémissant
d'aise, je pris pour dieux l'orgueil et le mépris. Moi qui aurais
pu me disculper, je ne voulus pas descendre jusque-là, je conçus un
autre projet: les écraser de ma supériorité et les faire ronger par ce
serpent que l'on nomme l'envie. Je m'adressai à la Muse, cette divine
consolatrice, et si Dieu me garde un nom, c'est avec volupté que je
leur jetterai à mon tour ce nom à la face, comme un sublime démenti
de leurs sots mépris.--Mais, si j'ai de l'orgueil avec ces brutes,
je n'en ai pas avec vous, mes amis; je reconnais ma faiblesse, et je
ne me trouve pour toute qualité que celle de vous aimer. Je me suis
cramponné à vous comme le naufragé à sa planche de salut, dans la
débâcle générale de mes amitiés. Dieu vous envoya pour me retirer du
gouffre où je tombais désespéré.--L'ivraie étouffe les plus beaux épis,
et l'on maudit l'ivraie; dès mon enfance, la société m'est apparue
comme une mauvaise plante étouffant les plus nobles cœurs, et je maudis
la société. Et pourtant quelques bleuets brillent dans les mauvaises
herbes; vous êtes mes bleuets, mes amis, mes fleurs bien-aimées, vous
n'avez rien de commun avec les racines parasites et dévorantes; je
puis vous aimer et les détester, sans vous confondre, quoique le même
terrain vous ait donné naissance.
Je reçois ta lettre à l'instant. Je termine cependant celle-ci sans y
répondre, je remets cela à ma prochaine missive. Seulement, je crains
que sur certains points nous ne nous entendions jamais. Tu juges en moi
le poète en homme et je juge en toi l'homme en poète. Tu veux appliquer
mes rêves à ta réalité et je veux appliquer ta réalité à mes rêves.
Dans tout cela tu es le plus raisonnable, mais, franchement parlant, tu
es le plus mesquin. Je te déclare formellement, ce n'est pas parce que
tu es un _homme_ que je t'en veux, c'est parce que tu n'es pas assez
_poète_, c'est parce que tu laisses étouffer l'âme par le corps. Tu
reviendras sur tes pas, me dis-tu; je le souhaite, mais je crains que
tu ne puisses plus. Tu pourras peut-être penser que c'est parce que tu
travailles, parce que tu veux te faire une position, que je m'irrite.
Nullement. Je comprends cette liberté de pensée que tu me vantes, et
c'est la mienne; je reconnais même jusqu'à un certain point que c'est
la seule possible. Mais tu te tromperais étrangement en croyant la
posséder, du moins dans tes lettres. Tu obéis à la pente de la foule,
tu défends les théories de la foule. Tu n'inventes rien, tu ne rejettes
rien; la vie telle qu'elle est te semble fort belle et tu n'as pas même
un sanglot pour protester.--Comment suis-je libre, sinon de penser? Que
fais-je, sinon des rêves? Tu conclus donc dans mon sens, je jouis de
toute l'indépendance permise. Mais, puisque tu me contredis, puisque
tu n'es pas même libre dans tes lettres, ai-je tort de vouloir un peu
d'originalité, de liberté dans ton esprit. La réalité est la réalité,
et c'est déjà beaucoup; mais si de plus la réalité nous empêchait
de rêver, le plus court serait d'aller voir ce que nous garde le
ciel.--Comme tu l'as dit, tu n'as pas compris ma dernière théorie sur
l'amour; il est curieux qu'en cette matière tu sois le poète et moi le
réaliste. D'ailleurs, nous reparlerons de tout cela plus longuement.
J'ai envoyé mon poème à Cézanne, ainsi que je te l'avais annoncé.
Cette dernière œuvre pèche beaucoup par les détails; même une faute de
prosodie m'est échappée dans la copie que je vous ai envoyée. J'attends
toutefois ton jugement pour comparer les défauts que tu me signaleras à
ceux que je connais déjà.
Jeudi dernier, j'ai soupé chez une famille provençale en compagnie
de M. Bevançon, garçon fort gai, que je ne connais pas assez pour me
permettre de le juger, mais vers lequel aucune sympathie ne m'autorise.
Il m'a prié de te présenter ses amitiés, et c'est pour cela que je te
parle de lui. De plus, j'ai appris que Matheron me cherchait. Ayant
découvert son adresse, je me propose d'aller lui serrer la main.--Quant
à Raoul, je dois chaque jour le voir. Je partage ton jugement sur
lui.--Tu me parles de De Julienne, de Marguery, marionnettes, cerveaux
vides, qui viennent un instant parader ici-bas dans leurs habits de
fête, puis s'endorment dans l'oubli du tombeau, bons garçons peut-être,
mais d'un horizon borné, mais cœurs étouffés sous de sottes vanités.
Laissons-les: voilà l'ivraie dont je te parlais tantôt.--Tu as
raison d'aimer Marguery, excellent garçon dans toute l'acception du
terme.--Quant au silence que garde Cézanne, il faudrait aviser. Je lui
ai dit de t'envoyer mon poème; tu pourrais de ton côté lui écrire que
je t'ai averti de cet envoi et lui indiquer un moyen pour te le faire
parvenir. Cette lettre serait inoffensive; tu te tiendrais à l'écart,
ne parlant que de moi ou d'autre chose, et cela renouerait sans doute.
A bientôt.
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. Ton ami,
É. ZOLA.
XV
Paris, 25 juillet 1860.
Mon cher Baille,
Je m'étais promis de ne plus revenir sur notre dernière discussion;
mais la lettre que je reçois m'oblige à me parjurer.
Je suis peiné de la façon dont tu a pris mes paroles. Moi, te traiter
de crétin! As-tu pas rêvé? Serai-je ton ami, te dirai-je toutes mes
pensées, ces pensées que je cache de peur qu'on en rie? Mon talent
d'observation est peut-être médiocre, cependant jette un regard sur
ceux que j'aime, et tu verras que j'ai trié de la foule les plus grands
cœurs, les plus grandes intelligences. Paul, dont le caractère est
si bon, si franc, dont l'âme est si aimante, si tendrement poétique;
toi, l'énergique, l'opiniâtre, qui aime comme il travaille, toi la
belle intelligence qui n'a pas la petitesse de dédaigner l'étude parce
que l'étude lui est facile. Puis, en descendant, Houchard que j'ai
vu à l'œuvre, ami sur les bras, sur la bourse duquel on peut compter
à toute heure, en tout lieu; Marguery, le naïf, l'excellent garçon,
médiocre, il est vrai, sous bien des rapports, mais qui n'en sort pas
moins du vulgaire. Je pourrais encore te citer Pajot, jeune Parisien
que tu connaîtras sans doute à l'école, imagination poétique, mais sans
goût, intelligence supérieure.--Et je ne vante personne; certes, vous
avez vos défauts, mais, je l'affirme, ce sont là vos qualités.--Ceux
que j'appelle du nom d'amis doivent donc en être fiers, non à cause
de moi, mais à cause de ceux qui m'entourent, non pour mon faible
mérite, mais pour les mérites que je trouve en eux. Et c'est toi qui,
pour résumer mon jugement, trouves alors le beau nom de crétin! et
c'est toi qui crois réellement que c'est bien là ma pensée! Puis, tu
me demandes naïvement pourquoi cette malencontreuse épithète, qui,
heureusement, n'a jamais été prononcée.--J'ai dit que tu n'étais plus
jeune, que ton esprit était souvent systématique. Ce n'est ni parce
que tu ne fais pas de vers, mais bien des mathématiques dans un lycée,
ni parce que tu songes à ton avenir. Bien des poètes n'écrivent pas,
bien des mathématiciens sont des poètes; l'avenir appartient à tous:
tous, surtout les enfants, y songent chaque jour, ce ne peuvent être
ces raisons qui m'ont conduit. Tu t'étais fait le champion d'une laide
cause, tu trouvais tout bien ici-bas; je cherchais en vain le moindre
élan dans tes lettres, le moindre éclair d'une légitime indignation.
Mais rien de cela: des systèmes de conduite froids, raisonnés. Puis,
pour mieux m'irriter, une théorie sur les passions qui me semblait
la plus absurde du monde: les ranger comme une stupide addition,
froidement, méthodiquement, en disposer en maître et seigneur, comme
des choses matérielles; les exclure sans lutte aucune de la première
moitié de la vie, puis, plus tard les appeler, t'y livrer à l'heure
convenue. Dis avec moi qu'une telle théorie est au moins étrange;
que surtout elle ne saurait être appliquée aux passions humaines,
ces élans spontanés et irrésistibles. Tu as marché fier et calme
jusqu'ici, mais pour te faire perdre ce bel équilibre, quelle montagne,
quel vent terrible crois-tu donc qu'il faudrait? Un regard de femme,
peut-être un rien, une pensée dévorante et de chaque jour. Je le
répète, si tu peux te contenir ainsi, retenir ou lâcher les rênes à
ta fantaisie, c'est que tu n'as pas de passions, c'est que tu n'es
plus jeune.--Et ici, distinguons. Je ne connais de toi que deux faces:
le compagnon de nos parties, gai, rieur; puis l'ami qui m'écrit ces
lettres d'une sagesse, d'une réalité désespérantes. Ces deux hommes,
malgré leurs dissemblances, ont bien des rapports entre eux; le lycéen
échappé n'est fou qu'à la surface; sa folie n'est qu'une fusée, elle
brille, s'éteint, et l'enfant opiniâtre et travailleur ne tarde pas à
reparaître. Maintenant sont-ce là les deux seuls aspects sous lesquels
on puisse te voir? Te montres-tu complet, ou bien ne sont-ce que deux
parties d'un tout plus divisé? Je l'ignore; mais tu comprends que,
te jugeant, je ne puis juger que sur ce que je vois. Jadis, tu m'as
parlé d'un idéal perdu et que tu ne m'as jamais fait connaître. As-tu
aimé, aimes-tu? Je ne sais. Je te connais depuis sept ans, je cherche
en vain dans mes souvenirs une folie, une passion qui ait troublé ton
équilibre; est-ce ignorance, est-ce cécité, je n'en vois aucune. Tu
m'apparais toujours tel que tu es, marchant droit au but, avec une idée
fixe: parvenir par ton travail, sans jamais te heurter aux obstacles,
riant de bon cœur, mais dans tes moments perdus, et mesurant ton
sourire, comme tu mesures toute chose. Est-ce donc blesser la vérité,
est-ce blesser notre amitié de te dire franchement que ton caractère
est raisonnable et froid, que tu n'as pas les élans, les folies,
les passions de la jeunesse? Est-ce t'outrager que de te donner ces
qualités-ci: raison, sagesse, prévoyance. Loin de moi de te conseiller
d'imiter ces jeunes fous qui s'enlèvent pour une idée, ces caractères
faibles qui ne sauraient suivre sagement une route, qui s'amusent à
chaque fleur du sentier; loin de moi de me proposer pour exemple,
moi le fragile, le rêveur. Tu es raisonnable, sage, prévoyant; je le
constate, rien de plus. Tu devrais plutôt m'en remercier et ne pas voir
une insulte dans un portrait fidèle, tout à la louange de l'original.
Quelque chose peut bouillonner en toi, c'est ce que je ne puis savoir,
et je t'en crois sur parole. Ton tour viendra sans doute, ton équilibre
se rompra. Mais, en attendant, tu es tel que je te peins, et tu es tel,
non parce que je le veux, mais parce que cela est, parce que Satan ou
Dieu n'a pas encore placé dans toi quelque grosse roche.
--Je veux en rester là sur ce sujet; j'ai dit ce que je pensais, ce que
j'ai cru voir, je ne saurais me démentir. Si ce jugement te blesse, ce
qui me semble impossible, tu as grand tort. C'est un ami qui te parle
sans amertume, sans autre intérêt que le tien, qui use du premier fruit
de l'amitié, la franchise; un ami tout disposé à se reconnaître quand
tu le peindras--ou du moins, s'il se défend, n'accusant jamais ton
cœur, ni ta loyauté, mais tes erreurs d'observation.
--Tu me fais un étrange portrait d'un poète libre penseur de ton lycée:
«_Amour-propre étroit et grossier, vanité enflée et ride, égoïsme bas
et vif._» Voilà de tout petits défauts. Et c'est cet être-là qui, me
dis-tu, sort de l'ornière commune! Par ses vices alors, mais jamais
par sa supériorité. As-tu réellement l'original d'un tel portrait
sous les yeux: «_hypocrite, franc, niais_ par _calcul_»? Comment
fais-tu alors pour me vanter la société, les hommes en général, quand
tu en observes de si tristes échantillons, quand surtout tu me les
donnes comme supérieurs aux autres? L'homme parfait est un monstre,
si monstre veut dire être hors nature; il n'existe pas, Diogène l'a
cherché en vain. Mais, heureusement, l'homme complètement vicieux est
tout aussi extraordinaire. Nous avons tous de grands défauts, mais
nous nous relevons tous par une grande qualité. C'est Lucrèce Borgia,
l'empoisonneuse, se rachetant par son amour maternel; c'est Marion
Delorme, la fille de joie, sanctifiée par son pur amour pour Didier;
c'est Quasimodo, c'est Triboulet, êtres difformes au physique comme au
moral, mais rendus lumineux par leurs âmes aimantes. Fouille donc bien
ton poète, tâche de mettre son âme à nu, et ne la rejette que lorsque
tu seras assuré qu'elle ne contient rien de grand.--Non, certes, je ne
voudrais pas que tu ressembles à cet être-là. J'ai de la fierté, de la
faiblesse, mais je me croirais perdu si tu disais de telles choses de
moi. Laissons la lyre de côté; la Muse, a dit Musset,
La Muse est toujours belle,
Même pour l'insensé, même pour l'impuissant;
Car sa beauté pour nous, c'est notre amour pour elle.
Et moi je disais naguères,--pardon de me citer après un grand
poète,--dans une épître adressée à Cézanne:
Allez, allez, mes vers! bons ou mauvais, qu'importe!
Si du monde idéal vous m'entr'ouvrez la porte,
Si vos grelots bruyants me rappellent parfois
Le bal mystérieux des sylphides des bois.
Mais s'il est facile de juger une pièce de vers, de la déclarer
mauvaise, combien il est difficile de juger un homme, de le déclarer
vicieux. Dans les poètes, je parle en général, il y a deux êtres,
les rêveurs et l'homme réel; l'âme et le corps, l'ange et la brute.
Jugez-les séparément, sinon vous allez les condamner tous deux.
Si, voulant apprécier l'homme réel, vous vous servez du rêveur, et
réciproquement, vous direz comme tu le dis toi-même «_qu'il emploie de
grands mots, des mots sacrés tels que l'amitié, la vertu, l'âme, le
cœur, et qu'il s'en sert de bouclier pour couvrir ses actions quelles
qu'elles soient_». Vous pécherez par excès et par défaut tout à la
fois. Vous voulez que l'homme réel soit aussi fou que le rêveur et
que le rêveur soit aussi matériel que l'homme réel; ce qui est une
absurdité. Il est évident qu'il faut les séparer pour rester dans le
vrai, penser que nous avons une âme et un corps, et que cette âme et
ce corps règnent tour à tour. Jugez le poète, jugez l'homme, voyez
l'âme, voyez le corps, et ce n'est qu'en pesant les qualités et les
défauts séparément, en les comparant ensuite, que vous pouvez vous
prononcer justement.--L'homme vraiment vil est celui dont le corps
seul règne; celui-là flétrissez-le de toute votre indignation. Mais
si, sous les égarements de la chair et des passions, vous découvrez
une âme aimant le beau, le bon et le juste, par pitié suspendez votre
anathème, considérez-vous vous-mêmes avec votre fragilité et vos
bassesses: alors, pris d'une soudaine miséricorde, vous pardonnerez
peut-être.--Il est vraiment bizarre que je prenne contre toi la défense
de l'homme, moi qui naguères maudissais la société. C'est que, si je
suis âpre et emporté en théorie, je suis aussi doux et conciliant en
pratique. J'aime tout ce qui est faible et petit, tout ce qui souffre;
j'aime les animaux, parce qu'ils ne peuvent exprimer par la voix leurs
souffrances, leurs besoins. J'aime l'homme comme un pauvre blessé, et
si je m'emporte en considérant qu'il est l'auteur de ses blessures, je
trouve pourtant des larmes pour le plaindre. Je rentre en moi-même, je
vois mon égoïsme, mon orgueil, ma folie, et je pardonne leurs défauts
aux autres. Je n'ai jamais eu cette sensiblerie religieuse des vains
simulacres de religion; cependant, je m'efforce de suivre les préceptes
de Jésus-Christ, ces maximes morales et sublimes. Je suis voluptueux,
méchant, que sais-je? mais je pense fermement n'être pas tout à fait
mauvais. Je désire le bien, je cherche la vérité; et parmi tous mes
égarements, je suis persuadé que Dieu comptera pour beaucoup mes
faibles efforts. ---Nous, enfants du siècle, nous doutons de tout; si
tu doutais de ma sincérité, j'en gémirais. La déclamation a tué tous
les élans de l'âme; puisses-tu ne voir ici rien de pareil, et ne pas
croire qu'à l'exemple de ton camarade le poète, je calcule l'effet de
mes paroles et celui de mes actions.
Quant à la régénération de la société, tâche devant laquelle tu
recules, je n'ai jamais eu l'orgueil d'essayer même de l'entreprendre.
Je ne suis qu'un atome; si ma lyre était d'airain, si ma voix avait
assez de retentissement, j'essayerais peut-être. Le rôle du poète est
sacré: c'est celui de régénérateur. Il se doit au progrès; il peut
pousser très loin l'humanité dans la voie du bien. Que Dieu me prête le
souffle et je suis prêt.--Quant à mon bonheur futur, à mon avenir, je
suis loin de ne pas y songer. D'ailleurs, si je succombe en route, ce
ne sera qu'un malheureux de moins.
Tu te plains de mon silence, et je ne suis vraiment pas coupable. Je
t'ai écrit la semaine dernière, chez M. Maubert; la lettre a dû arriver
à Marseille le 17. Je dois conclure qu'elle ne t'a pas été remise,
et j'en ressens un véritable chagrin. Je tenais singulièrement à ce
qu'elle te parvienne, je parlais de la famille, de la civilisation,
de l'amour, et j'essayais de te faire comprendre ma manière de voir
sur ces trois sujets. Il y aurait lacune dans mes arguments, dans
mes pensées, la victoire te resterait aisée et facile. Tâche donc de
te procurer cette lettre, dans le cas que tu ne l'aurais pas reçue.
Je le répète, je tiens beaucoup à ce que tu la lises.--Peut-être
excédait-elle le poids et M. Maubert aurait-il refusé de la recevoir?
Que sais-je? Enfin, fais de promptes recherches.--Cette lettre-ci est
la troisième que je t'envoie à ta nouvelle adresse. Je crains qu'elle
ne s'égare encore. Aussi écris-moi au plus tôt, et dis-moi le nombre
de missives que t'a remises M. Maubert. J'attendrai jusque-là, sans
t'expédier une seule ligne; je tiens à pouvoir compter sur la fidélité
de notre intermédiaire.