non pas pour trouver des arguments qui détruisent les tiens, mais
pour voir si je suis loin de cette raison que tu me refuses, pour
m'expliquer ce que tu entends par ce mot, pour te juger toi-même.
Je ne saurais le cacher, ce que tu dis est sage; pourquoi donc mon
esprit se révolte-t-il? pourquoi cette sagesse me semble-t-elle plus
folle que ma folie? Je vais tâcher de te le dire.--Le mot _position_
revient plusieurs fois dans ta lettre, et c'est ce mot qui excite le
plus ma colère. Ces huit lettres ont une tournure d'épicier enrichi
qui me porte sur les nerfs. Ce n'est rien de les voir écrites, il
faut les entendre dans la bouche de certains individus, d'un parvenu,
par exemple; elles s'allongent, s'enflent, roulent; chacune semble
surmontée d'un accent circonflexe.--Avoir une position, c'est, si je
ne me trompe, faire un commerce quelconque, vivre d'un emploi, sous la
dépendance de quelqu'un. A côté de cette idée, je veux te transcrire
quelques vers, bien que tu les connaisses:
Jacque était grand, loyal, intrépide et superbe.
L'habitude, qui fait de la vie un proverbe,
Lui donnait la nausée.--Heureux ou malheureux,
Il ne fit rien pour elle, et garda pour ses dieux
L'audace et la fierté, qui sont ses sœurs aînées.
Il prit trois bourses d'or, et, durant trois années,
Il vécut au soleil sans se douter des lois;
Et jamais fils d'Adam, sous la sainte lumière,
N'a, de l'est au couchant, promené sur la terre
Un plus large mépris des peuples et des rois.
Quelle grande et belle figure que ce Rolla! Combien est petit auprès
de lui l'homme qui court après une position! Lui ne cherche qu'une
chose, la sainte Liberté, et ce seul amour suffit à le grandir.--Te
citerai-je encore l'invocation qui précède _la Coupe et les Lèvres_? Te
montrerai-je le Tyrolien sur ses montagnes, qui soupe quand il tue? et,
par contraste, ferai-je venir ensuite ce marchand qui vend tout le jour
de la cannelle dans une boutique obscure? «Pardieu, le pauvre fou, te
dis-tu, le voilà qui divague avec les poètes; mais moi, je suis pour la
réalité, que diable!»
C'est vrai, dès qu'une chose est grande, on en rit, on crie à
l'impossibilité, à la poésie. Le siècle est tellement à la prose
que les pauvres poètes se cachent; on a tant dit et redit qu'ils
n'avançaient que des songes creux qu'eux-mêmes ont fini par le croire.
Cependant, selon moi, le rôle du poète n'est pas tel; c'est celui du
régénérateur, celui de l'homme qui se dévoue au progrès de l'humanité.
Ce qu'il avance, ce sont bien des rêves, mais des rêves qui doivent
recevoir leur accomplissement.
Lorsque la race humaine sortit des mains du Créateur, elle vécut sons
le soleil, libre et sans lois. Leurs descendants jouirent longtemps
du cette liberté; peuples de chasseurs et de cultivateurs, n'ayant
encore pas besoin les uns des autres, nos rêves ne s'imposèrent aucun
lien qui les unît entre eux. Chaque homme n'avait pour toute position
que celle d'être un homme; chacun fournissait à ses besoins, sans
aller chercher l'huile chez son voisin de droite et du vinaigre chez
son voisin de gauche. En un mot, ce que l'on nomme la Société n'était
pas encore constitué; la liberté régnait grâce à l'individualité.
Mais à mesure que les hommes se multiplièrent, de nouveaux besoins
naquirent; d'un autre côté, l'union faisant la force, des masses
d'individus se réunirent pour former des nations et mettre en commun
leur courage, leur intelligence. Dans cette fusion, féconde d'ailleurs
en bons résultats, l'individualité devait malheureusement disparaître,
entraînant inévitablement la liberté. La race humaine n'était plus
qu'une grande machine où chaque rouage est un homme; chacun doit
tourner dans un sens prescrit, chacun dépend d'un autre. L'un entrait
le fer dont l'autre fera le mortier, où le troisième pilera le sel
que vendra le quatrième. Ainsi tout s'enchaîne; l'homme n'est plus un
entier, il n'est plus libre.--Maintenant, jette dans cette société, qui
est celle de notre temps, un être dont l'esprit est un et indépendant;
jette un Rolla, par exemple. Il aimera mieux se laisser briser que
se soumettre à devenir une partie, lui qui est un tout; il rira
dédaigneusement de ce que tu nommes une position et qu'il appelle lui
un esclavage. Il ne voudra avoir rien de commun avec des êtres qu'il
méprise; il vivra trois ans libre et fier, puis il se suicidera.
Voici trois pages écrites, et tu me crois bien loin de ce que je dois
expliquer; à savoir pourquoi ta sagesse me semble plus folle que ma
folie. Au contraire, j'en suis à la conclusion.--Dieu m'a pétri d'une
argile assez semblable à celle de Rolla, quant à l'amour de la liberté,
du moins. Je ne puis souffrir ce rôle passif d'instrument, ce travail
de brute que nous impose la société. Je préfère la vie du sauvage
d'Amérique, se suffisant à lui-même, à cette vie d'homme civilisé où
nous avons chaque jour besoin de nos misérables semblables. On a dit
que l'homme a été créé pour vivre en société; c'est possible, mais
du moment que le bien qui en résulte doit être acheté au prix de ma
liberté et de mon individualité, c'est un bien dont la source est trop
amère et que je refuse. Toi, au contraire, tu sembles accepter ce
sacrifice fort paisiblement; tu consens à acheter le bonheur à quel
prix que ce soit. Étrange bizarrerie! je ne conçois pas de bonheur
sans liberté; toi, au contraire, pour arriver au bonheur, c'est la
première chose que tu sacrifies. Dis-moi donc en quoi il consiste,
ton bonheur, ou sans cela nous ne nous entendrons jamais. Pardieu, je
t'entends rire encore ici. La poésie m'emporte toujours, n'est-ce pas?
la liberté, quel rêve insensé! Je le jure devant Dieu, si je n'avais
pas de famille, je m'exilerais, j'irais je ne sais où; mais il faudrait
que je la trouve, cette liberté, soit dans la plaine, soit sur la
montagne.--J'ai peut-être tort; je ne sais que conclure. Mais je le
dis en vérité, tu t'es fait le champion d'une bien laide cause. Cette
lettre que tu m'as écrite n'est pas la lettre d'un jeune homme de vingt
ans, du Baille que j'ai connu. J'ajouterai: j'aime mieux mon rêve si
grand, si sublime, que la mesquine et désolante raison.--D'ailleurs,
puis-je changer? Dieu m'a créé tel: je marche dans mon chemin, quitte
à m'ensanglanter les pieds.--Es-tu de bonne foi? est-ce vrai que tu ne
rêves plus la liberté? est-ce vrai que tu acceptes la réalité, la vie
sans murmurer, sans en créer une plus belle dans tes songes? est-ce
vrai que tout est mort en toi, que tes aspirations se bornent à un
bonheur matériel? Alors, mon pauvre ami, je te plains; alors, tout ce
que je viens d'écrire te semblera, comme tu me l'as dit, dépourvu de
raison, de sang-froid et de bons sens.
Tu voudrais, me dis-tu, me voir considérer un peu plus en homme les
choses humaines. Que crains-tu pour moi? Crois-tu qu'il ne sera pas
toujours assez temps que la réalité me vieillisse? Je pèche par mauvais
vouloir, et non par ignorance; je connais parfaitement le réel; si
je ne m'y soumets pas, c'est que je ne le veux pas. Veux-tu que je
te dise: je voudrais, moi, te voir rêver plus que tu ne le fais. On
revient toujours à la réalité, mais on ne revient jamais à l'idée;
une fois blessé, l'ange remonte au ciel, sans prêter l'oreille à
vos sanglots. Tu es enfoncé dans le matérialisme jusqu'au cou; sous
prétexte que tu cherches le bonheur--je ne sais quel bonheur,--tu dis
adieu au rêve. Le bonheur de la brute est de manger et de dormir;
ce n'est pas le tien, je présume, et pourtant tu prends le chemin
qui y conduit. Qu'on ne te parle pas de poésie, qu'on ne te parle
pas de liberté; que ces fous meurent à l'hôpital; toi, tu cultives
les intérêts matériels, tu veux te faire une position.--Est-ce
vrai, Seigneur, que vous nous avez créés pour promener notre misère
d'esclavage en esclavage? est-ce vrai que cette âme que vous avez
partagée avec nous, doive se plier comme un vil métal sous l'étreinte
du premier venu? est-ce vrai que la liberté n'est qu'un mot? Je sais
bien, mon cher Baille, que la majorité est pour toi, que mes lettres
feraient rire. Et pourtant, tu dois me comprendre; n'est-ce pas que
je ne suis pas complètement fou? n'est-ce pas que ce rêve est un beau
rêve? Marche dans ton sentier; moi, je ne sais ce que Dieu me garde,
mais je mourrai content si je meurs libre. + Quittons cette question
brûlante. Je te transcris ci-dessous trois pages d'une lettre que j'ai
envoyée à Cézanne. Je te les envoie parce qu'elles sont, en quelque
sorte, la conclusion de tout ce que je t'ai écrit jusqu'ici sur l'amour
et sur les amants. Les voici:
«L'autre soir je rêvais, me promenant sous les ombrages du Jardin des
Plantes. La nuit tombait; un doux parfum s'échappait des mille fleurs
qui ornent les parterres. J'allais, fumant ma pipe, le nez au vent,
admirant les blanches jeunes filles qui se lutinaient autour de moi,
dans les allées. Soudain, j'en vis une qui ressemblait à l'Aérienne;
et voilà mon esprit qui court en Provence, qui divague.--J'ai lu
quelquefois cette phrase dans les romans: «Ils se virent, une étincelle
jaillit, ils comprirent qu'ils étaient faits l'un pour l'autre, et
ils s'aimèrent.» Je ne m'étonne plus alors si des amours, commencées
ainsi, finissent toujours misérablement. L'âme n'y est pour rien,
dans ce simple coup d'œil; vous n'avez pu apprécier que la beauté
du corps. Ou, si votre amour est pur, si ce n'est pas le seul désir
qui vous entraîne, ce n'est pas la femme que vous venez de voir si
rapidement que vous aimez, c'est un être que crée votre imagination,
qu'elle doue de mille qualités morales. Tu vois, dès lors, les deux
écueils inévitables de ces amours si subites; de deux choses l'une, ou
vous n'aimez que le corps, et cela est infâme, ou vous aimez un être
fictif qui n'est pas celui avec lequel vous allez vivre; et c'est vous
exposer à perdre toutes vos illusions, à trouver un diable, quand vous
rêviez un ange.--Ne vaudrait-il pas mieux suivre une autre marche,
connaître avant d'aimer, passer par l'estime pour arriver à l'amour;
voir en un mot sa passion, faible d'abord, croître ensuite chaque
jour.--Voilà qui est fort sage, me diras-tu, mais le moyen de mettre
ces maximes en pratique lorsqu'on a vingt ans? Patience donc! c'est
pour arriver justement à la pratique que je viens de faire ce bout de
théorie.--Encore quelques mots. A notre âge, ce n'est pas la femme que
l'on aime, c'est l'amour. Nous avons besoin d'une maîtresse, n'importe
laquelle. La première femme qui nous sourit, c'est elle que nous
voulons posséder; nous nous jetons en aveugle à sa poursuite; si elle
nous résiste, nous n'en sommes que plus épris, nous déclarons que nous
allons mourir pour elle; si elle nous cède, hélas! nous perdons bien
vite nos belles illusions. O mes amis, écoutez-moi attentivement: j'ai
trouvé un remède pour tous: pour vous qui désespérez de ne pas avoir,
pour vous qui désespérez d'avoir eu.--Je me promenais dans le Jardin
des Plantes, rêvant à l'Aérienne. J'examinais ma conduite passée, et je
la trouvais si sotte à son égard que je cherchais celle que j'aurais dû
tenir. De ces réflexions jaillit le moyen pratique annoncé ci-dessus.
J'aurais dû, me dis-je, tâcher de la voir seule à tout prix, ou, si
cela eût été impossible, lui écrire une lettre contenant en abrégé ce
que je désirais lui dire verbalement. Voici en quelques mots les idées
qu'aurait contenues cette lettre: «Mademoiselle, ce n'est pas un amant
qui vous écrit, c'est un frère. Je me sens si isolé dans ce monde, que
j'éprouve le besoin de connaître un cœur jeune qui batte pour moi, qui
me plaigne et me console, me juge et m'encourage. Je n'ose ni ne veux
vous demander votre amour; ce serait profaner un tel sentiment que
de croire qu'il puisse naître dans deux cœurs qui ne se connaissent
pas encore. La seule chose que je désire est votre amitié, une amitié
augmentée par une connaissance réciproque de nos deux caractères. Si
vous me pensez digne un jour d'un sentiment plus tendre, ce jour-là,
nous interrogerons nos cœurs, et s'ils battent également tous les deux,
nous pourrons commencer un nouveau genre de vie. Mais jusque-là ma
main pressera votre main comme celle d'une sœur, mes lèvres ne vous
donneront un baiser que lorsque je serai certain que les vôtres me le
rendront, etc., etc. Votre frère».--Cette lettre développée habilement
ne manquerait pas son effet, surtout si la jeune fille était une âme
généreuse, poétique, exempte de préjugés. Admettant qu'elle accepte
cette amitié, soit à la suite de nouvelles lettres, soit par d'autres
moyens, tu vois les mille conséquences qui en découlent. D'abord, tu
n'aimes pas à l'aventure; si la jeune fille est réellement digne de
toi, si vos caractères sympathisent, ces titres de sœur et de frère
se changeront bientôt en ceux de bien-aimée et d'amant; surtout, et
c'est là le sublime, vous vous connaîtrez, partant vous vous aimerez
avec l'âme, _tels que vous êtes_, éternellement! Si l'amour ne vient
pas, si l'amitié même faiblit, c'est un signe certain que vous ne vous
convenez nullement; vous auriez beaucoup souffert si, croyant vous
aimer, tandis que vous n'aimiez que l'amour, vous vous étiez bientôt
séparés, niant l'amour, ce qui est une monstruosité. C'est donc un
bien que d'avoir essayé d'abord de l'amitié et de vous éloigner,
reconnaissant simplement que vous n'avez pas le crâne fait de même.
Si, au contraire, et c'est la dernière supposition possible, l'amitié
reste et que l'amour ne vienne pas, n'est-ce pas déjà charmant d'être
l'ami d'une jolie femme, d'avoir toujours l'espérance, cette douce
chose, d'être son amant un jour? L'amour où il mène n'est pas un de ces
amours romantiques qui s'enlèvent comme du lait et retombent flasques
et mornes. C'est un préservatif contre la désillusion, cet abîme où se
noient tous les cœurs de vingt ans. Enfin, c'est un adoucissement aux
peines qu'éprouvent les amants dédaignés.--Que diable! on ne fait pas
toujours d'une pierre trois coups.»
Voilà ce que j'ai écrit à Cézanne. Eh bien! mon cher Baille, ne suis-je
pas raisonnable? Ne dirais-tu pas lire la discussion d'une formule
d'algèbre? Ce n'est plus un rêve ceci, c'est de la pratique; j'avoue
que je ne donne pas mon moyen comme infaillible, tant que l'expérience
ne sera pas venue le démontrer.
Je ne sais que te dire pour t'exciter à m'écrire plus souvent. Je sais
que tu as toujours aimé la littérature, que tu te serais peut-être
fait homme de lettres, si tu ne t'étais imposé de prétendus devoirs.
Ne parlais-tu pas au mois d'août de prendre des leçons de littérature?
Mais la pratique n'est-elle pas la meilleure des leçons? Crois-tu que
ton style ne deviendrait pas plus facile, si tu m'écrivais une lettre
chaque semaine. Tu me diras que tu n'as pas de sujet; eh! mon Dieu,
prends le premier venu, la religion, nos vertus, la modestie, etc.; nos
penchants, l'amour, le jeu, l'ivrognerie, etc.; prends la science si tu
veux, la morale, que sais-je? Écris-moi quatre, huit pages n'importe
sur quoi; cela te déliera la main, je te répondrai et nous étudierons
ainsi réciproquement la domaine de nos pensées. Moi, j'attaque un peu
tous les sujets dans mes lettres; mais tu ne me réponds pas, et je
finis par me taire, faute de contradicteur.--Voici tes examens qui
approchent, tu me répondras que tu n'as pas le temps.--Je n'ajoute
qu'une chose: j'ai vingt lettres de Cézanne, dix de Marguery, et cinq
de toi. Ce n'est pas le temps qui te manque; c'est impossible. Tu es
donc un paresseux, et je jure devant Dieu que c'est la dernière fois
que je me plains,--mais, comme on dit, je n'en pense pas moins.
Je vais envoyer mon poème--sept cents vers--à Cézanne. Je lui dis de te
le faire remettre; tâche de ton côté de te le procurer. A bientôt.
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. Ton ami,
ÉMILE ZOLA.
XIV
4 juillet 1860.
Mon cher Baille,