Je vois Cézanne rarement. Hélas! ce n'est plus comme à Aix, lorsque

nous avions dix-huit ans, que nous étions libres et sans souci de

l'avenir. Les exigences de la vie, le travail séparé, nous éloignent

maintenant. Le matin Paul va chez Suisse, moi je reste à écrire dans ma

chambre. A onze heures nous déjeunons, chacun de notre côté. Parfois

à midi, je vais chez lui, et alors il travaille à mon portrait. Puis

il va dessiner le reste du jour chez Villevieille; il soupe, se couche

de bonne heure, et je ne le vois plus. Est-ce là ce que j'avais

espéré?--Paul est toujours cet excellent fantasque garçon que j'ai

connu au collège. Pour preuve qu'il ne perd rien de son originalité,

je n'ai qu'à te dire qu'à peine arrivé ici, il parlait de retourner à

Aix; avoir lutté trois ans pour son voyage et s'en soucier comme d'une

paille! Avec un tel caractère, devant des changements de conduite si

peu prévus et si peu raisonnables, j'avoue que je demeure muet et que

je rengaine ma logique. Prouver quelque chose à Cézanne, ce serait

vouloir persuader aux tours de Notre-Dame d'exécuter un quadrille. Il

dirait peut-être oui, mais ne bougerait pas d'une ligne. Et observe

que l'âge a développé chez lui l'entêtement, sans lui donner des

sujets raisonnables de s'entêter. Il est fait d'une seule pièce, raide

et dur sous la main; rien ne le plie, rien ne peut en arracher une

concession. Il ne veut pas même discuter ce qu'il pense; il a horreur

de la discussion, d'abord parce que parler fatigue, et ensuite parce

qu'il lui faudrait changer d'avis si son adversaire avait raison. Le

voilà donc jeté dans la vie, y apportant certaines idées, ne voulant

en changer que sur son propre jugement; d'ailleurs, au demeurant

le meilleur garçon du monde, disant toujours comme vous, effet de

son horreur pour la discussion, mais n'en pensant pas moins selon

sa petite tête. Lorsque ses lèvres disent oui, la plupart du temps

son jugement dit non. Si, par hasard, il avance un avis contraire

et que vous le discutiez, il s'emporte sans vouloir examiner, vous

crie que vous n'entendez rien à la question et saute à autre chose.

Allez donc discuter, que dis-je? converser seulement avec un garçon

de cette trempe, vous ne gagnerez pas un pouce de terrain et vous en

serez quitte pour avoir observé un caractère fort singulier. J'avais

espéré que l'âge aurait apporté quelques modifications en lui. Mais

je le retrouve tel que je l'ai laissé. Mon plan de conduite est donc

bien simple: ne jamais entraver sa fantaisie; lui donner tout au plus

des conseils très indirects; m'en remettre à sa bonne nature pour la

continuation de notre amitié, ne jamais forcer sa main à serrer la

mienne; en un mot, m'effacer complètement, l'accueillant toujours

avec gaieté, le cherchant sans l'importuner, et m'en remettant à son

bon plaisir pour le plus ou le moins d'intimité qu'il désire entre

nous. Mon langage t'étonne peut-être, il est cependant logique. Paul

est toujours pour moi un bon cœur, un ami qui sait me comprendre et

m'apprécier. Seulement, comme chacun a sa nature, par sagesse je dois

me conformer à ses humeurs, si je ne veux pas faire envoler son amitié.

Peut-être pour conserver la tienne emploierais-je le raisonnement; avec

lui ce serait tout perdre. Ne crois pas qu'il y ait quelque nuage entre

nous; nous sommes toujours très unis, et tout ce que je viens de dire

vient assez mal à propos de circonstances fortuites qui nous séparent

plus que je ne le voudrais.

J'ai une véritable indigestion d'alexandrins. Le poème de _l'Aérienne_

que je viens de terminer a environ douze cents vers. Tu ne saurais

croire l'effet que me produit ce travail achevé; c'est comme une

lassitude mêlée de désenchantement. Je hais l'écriture; mon rêve une

fois sur le papier n'est plus à mes yeux qu'une rapsodie. Ah! qu'il

est préférable de se coucher sur la mousse, et là, de dérouler tout

un poème par la pensée, de caresser les diverses situations sans les

peindre par tel ou tel mot. Que ce récit, aux contours vagues, que

l'esprit se fait à lui-même, l'emporte sur le récit froid et arrêté que

raconte la plume aux lecteurs! Dans l'un, l'idée règne seule, légère

et lumineuse; dans l'autre, la matière pèse sur les ailes du poète et

dispute l'espace à son vol. Par malheur, on veut se faire entendre

et, dès lors, il faut écrire; il est peu de poètes assez sages pour

consentir à n'être poète que pour eux; et pourtant c'est le seul moyen

de conserver sa poésie fraîche et gracieuse. La matière, voilà ce qui

tue, voilà l'éternel antagoniste de l'idée, ce qui met un frein à toute

inspiration. Que de fois on pense bien, tout en disant mal.

Une période de douze syllabes, coupée en deux membres égaux par une

césure et de plus terminée par une rime, voilà le vers, voilà l'outil,

toujours le même, donné au poète pour exprimer toutes les harmonies

possibles, l'éclat de rire et le sanglot, les bruits des mers, des

vents, des forêts. Certes, la matière est ingrate, la lyre n'a qu'une

corde et que d'habileté il faut pour en tirer plusieurs sons. L'école

romantique, qui a tout osé, n'a pas cependant augmenté ni diminué

le nombre des syllabes d'un alexandrin. C'est dire qu'on ne l'osera

jamais, pas plus moi qu'un autre. Quant à la césure, elle a été fort

maltraitée par ladite école romantique. Ils se sont plu à qui mieux

mieux à la rejeter qui au commencement, qui à la fin du vers; la

place où on la voit le plus rarement dans certaines pièces de Musset

est justement le milieu du vers où elle trônait depuis des siècles.

Le vers qui est né de ces espiègleries, coupé et ne marchant que par

saccades, a eu son temps et ses applaudissements. Mais il serait

maladroit de vouloir le faire revivre; outre qu'on encourrait à juste

titre le reproche de pastiche, on rééditerait une singularité qui, pour

être originale, n'en est pas moins d'un certain mauvais goût. Ce que

l'on supporte dans les écrivains de 1830, en raison de la puissante

impulsion qu'ils ont imprimée en littérature, on le blâmerait dans un

poète de nos jours. Ces vers-là ont pour excuse leur acte de naissance;

puis on les pardonne à un auteur qui a fait ses preuves ailleurs et

qui, dans un jour de boutade, semble dire au public: «Je te fais de

mauvais vers, mais je pourrais en faire de bons, si je voulais».

L'étude des romantiques est certes une des plus importantes pour les

grands poètes. Ils ont semé les germes de l'avenir; seulement, comme

ils réagissaient contre un autre principe, ils ont tout exagéré. Les

classiques étaient d'une rigide exactitude à l'égard de la césure, ce

qui coupait mathématiquement leurs vers et produisait à l'oreille le

bruit monotone de six syllabes revenant toute la durée du morceau;

il faut joindre, pour bien comprendre cet effet, l'absence entière

des rejets. La jeune école, impatientée de cette lourde musique, se

lève en masse et casse les vitres; alors tombe un véritable déluge

de vers estropiés, on abolit la césure et l'on proclame le règne du

rejet. Bizarre manifestation, entièrement vicieuse chez le poète

sans talent, mais revêtant une allure décidée et originale lorsqu'un

Musset la produit. Que fera donc le poète de nos jours devant les

classiques si lourds et les romantiques frisant de si près le mauvais

goût. Évidemment, il prendra un juste milieu, il déplacera la césure

lorsque son idée le demandera et lorsque l'harmonie y gagnera au lieu

d'y perdre; il emploiera le rejet sobrement, surtout il ne l'emploiera

jamais sans raison, mais comme La Fontaine pour produire un effet de

style. Telles sont mes opinions sur le rejet et la césure.--Si je

passe maintenant à la rime, j'avouerais que dans un vers c'est elle

dont je prendrai le moins de souci. Je la prends comme elle vient;

riche, suffisante, pauvre, ce m'est tout un; c'est une rime et c'est ce

qu'il me faut. J'aime mieux un mot naturellement amené par la pensée

et rimant vrai, qu'un mot rimant bien et couchant avec la pensée

elle-même. D'ailleurs, je ne me suis jamais expliqué la religion de

la rime riche. On allègue, je crois, l'harmonie qu'elle met dans le

vers. C'est tout bonnement une grossière erreur; Victor Hugo, qui a

perdu la césure dans l'esprit des honnêtes gens, ne s'est pas aperçu

qu'en proclamant l'excellence de la rime riche, il créait une autre

césure de beaucoup plus tyrannique et monotone. Est-il rien, en effet,

qui endorme l'esprit comme la répétition de deux ou trois syllabes

identiques. Je prendrai pour exemple la pièce de ce poète intitulée

_Navarin_. Tu te souviens sans doute des petits vers: «Où sont, enfants

du Caire...» Appelle-t-on cela de l'harmonie? Pour moi, ce n'est qu'une

succession de mêmes sons, un chant monotone, fort propre à bercer

un enfant. D'ailleurs, il est complètement faux de faire résider la

musique du vers dans la dernière syllabe; selon moi, les onze autres

pieds ont le droit de réclamer. Pour conclure, si l'on me demandait de

quoi dépend l'harmonie du vers, je répondrais: D'abord de l'arrangement

des syllabes longues ou brèves, ouvertes ou fermées, puis de la

position habile de la césure; enfin des rejets que l'on se permet en

chemin. Je ne veux pas dire par là que la rime est inutile et que peu

importe qu'elle existe. Au contraire, je reconnais sa nécessité, sans

elle le vers ne serait pas. Mais ce qui m'exaspère, c'est de voir des

poètes, hommes de génie d'ailleurs, mettre une cheville pour avoir le

plaisir de rimer richement. Eh! rimez richement, lorsque votre pensée

le voudra, mais lorsqu'il vous faudra changer votre pensée, pour obéir

à l'harmonie qui n'est que dans vos cervelles, rimez pauvrement. On me

dira peut-être que je crie après les rimes riches, parce que je n'en ai

que de pauvres à mon service. Si mes raisons ne te semblent pas bonnes,

pense ce que tu voudras.--J'ai une sainte horreur de la cheville.

C'est, à mon avis, la lèpre qui ronge le vers. Un vers est-il mauvais,

cherchez bien, c'est qu'il cache une cheville. Cette hideuse chose ne

se présente pas toujours sous l'aspect d'un adjectif malencontreux.

Quelquefois, une épithète bien choisie n'est qu'une heureuse cheville.

D'autres fois, elle se dissimule sous l'apparence d'un hémistiche, d'un

vers tout entier. C'est dans ces deux cas surtout que je la déteste,

d'autant plus qu'elle échappe à la foule, qu'on ne peut la montrer du

doigt et la faire huer, mais si elle ne s'étale pas aux yeux, on la

sent, le vers est mou, filandreux, il y a longueur dans le sujet, rien

ne se détache et tout vous crie: Cheville! Cheville! Cheville! Elle

m'irrite encore, lorsque, pour se faire supporter, elle choisit quelque

joli petit mot qui ne signifie rien, mais après lequel on n'a pas le

courage de crier, tant il est grêle et menu. Telles sont les épithètes,

fleurs, frais, parfumé, etc., etc. Tu pourrais croire, d'après ce que

je te dis, que mes vers sont exempts de toute cheville. Hélas! que

tu te trompes. Mon vers idéal est sobre, nerveux, sans exclure la

grâce; mais combien mon vers pratique est encore bavard, mou et plein

d'afféterie.--Je voulais te donner mes opinions sur la forme en poésie,

mais je suis obligé de m'arrêter avant la fin et après avoir omis une

foule de choses, crainte de manquer de papier.

Tu gardes un silence tant soit peu égyptien. Le travail t'accable,

c'est fort bien; mais tu oublies que tu as des amis à Paris que

pourrait inquiéter la mauvaise santé. Je t'ai écrit trois lettres

depuis ta dernière épître. Une, de huit pages, répondant à ces soupçons

que M. Cézanne avait eus sur nous, les deux autres plus courtes et

contenant chacune quelques lignes de Paul. Les trois ont été adressées

chez M. de Battini. Comme ton silence pourrait me faire croire que

notre intermédiaire est infidèle, je t'envoie celle-ci chez tes

parents, assuré qu'elle te parviendra toujours. D'ailleurs, même si tu

n'as pas reçu mes lettres, ce ne serait pas une raison pour garder le

silence pendant deux mois. Ainsi donc vite une réponse me rassurant

sur ta santé et me donnant des nouvelles de ton travail. Dis-moi

aussi si tu as reçu mes trois lettres. Je ne t'écrirai qu'après ta

réponse.--Courage.--Mes respects à tes parents.

Je te serre la main. Ton ami,

ÉMILE ZOLA.

XII

Paris, 15 juin 1860.

Mon cher Baille,

Je viens de lire André Chénier. Tu m'as promis une lettre sur le

style--lettre que je verrai Dieu sait quand,--et en attendant de

connaître tes idées à cet égard, je vais, à propos de ce poète, te

communiquer ma manière de voir. Bien entendu que Chénier est hors de

cause; que je reconnais toute la grâce de ses vers, que je m'incline

devant son génie. Je ne veux plus te faire une critique de ses poésies,

te dire ce que tu liras partout; je le répète, je ne veux que te donner

les réflexions générales que j'ai faites en lisant.

Chénier a fait des poèmes, des idylles, des élégies.

Parmi ses poèmes, le seul qui soit terminé est celui de _l'Invention_.

Étrange bizarrerie, cet homme de génie qui passe sa jeunesse à étudier

les anciens pour les imiter, est emporté, comme malgré lui, à se

révolter contre les imitateurs. C'est qu'on n'est pas impunément

un grand homme, c'est que le véritable poète, après s'être dans

sa jeunesse inspiré d'un modèle quelconque, finit par vouloir et

par marcher seul. Il est vrai que Chénier ne secoue pas le joug

entièrement. Il ne l'ose pas, peut-être même ne le voit-il pas; cette

antiquité qui lui paraît si belle, dont les productions lui semblaient

si douces aux lèvres, ces études de toute son enfance, cet Homère, ce

Virgile sur lesquels il a passé tant de veilles, il ne peut se décider

à ne plus les imiter, à leur dire un dernier adieu. Que fait-il alors?

il concilie son amour du grec et son génie qui se révolte, en gardant

la forme, le style antique, et en lui faisant exprimer des idées

modernes. Il consacre son projet dans ce vers fameux de son poème:

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

Je comprends parfaitement une chose: un poète qui n'a encore rien

produit sent un monde de pensers en lui; seulement, pour fixer ces

idées encore vagues, il lui faut une forme, un style dignes d'elles.

Le voilà donc à la recherche de cette forme, de ce style; si le jeune

poète a fait ses études classiques, la mythologie païenne, les dieux

d'Homère et de Virgile se présenteront les premiers. Voilà non pas un

style, mais des matériaux pour embellir le style. Le vent ne sera plus

que Zéphir, le rossignol que Philomèle, etc., etc. Ensuite, toute la

bande des allusions: les demi-dieux, les naïades, les satyres, que

sais-je? Voilà donc une forme, ayez du génie comme André Chénier et

l'on dira que vos vers ont un parfum suave d'antiquité. Certes, nul ne

serait assez fou pour ressusciter ces vieilles fables. Phébus et sa

Diane ne sont plus que le soleil et la lune; on partirait de rire si

quelqu'un s'avisait de faire revivre ces vieilles défroques. Chénier

est le dernier homme de talent qui ait parlé sur ce ton, et encore,

si je puis m'exprimer ainsi, ce n'est pas l'antiquité qui l'a servi,

c'est lui qui a servi l'antiquité. Son vers est si gracieux, que je lui

passe toutes les allusions possibles, même celles que je ne comprends

pas, moi l'ignorant, moi qui n'ai entendu parler de Virgile que par

ouï-dire. Tu penses peut-être, mon cher ami, que je fais ici un procès

au classique pour exalter ensuite le romantique. Tu te trompes fort,

et voici la part de la nouvelle école: je t'ai tantôt représenté un

jeune poète cherchant une forme pour rendre ses idées, et prenant la

poésie d'Homère pour animer ses tableaux. Voici maintenant un autre

jeune inspiré; au lieu d'un Homère, c'est un Ossian qui tombe dans

ses mains. Il est jeune, la nouveauté l'attire; cette poésie vague du

barde, ces gracieuses légendes du Nord, ces fées, ces sylphides, ces

farfadets le captivent. Voilà ce qu'il cherchait: un coloris pour son

style, un merveilleux pour ses poèmes. Ce jeune homme devient alors un

romantique, de même qu'on a nommé l'autre un classique. Il n'a qu'un

mérite sur ce dernier, c'est que sa mythologie n'est pas si ancienne,

c'est-à-dire pas aussi connue, usée, rebattue. Les deux Parnasses ont

chacun leurs charmes; qui le nierait serait fou. Seulement on a tant

abusé de l'un que quiconque se respecte n'en parle plus, tandis que

l'autre est encore couvert d'une verdure assez fraîche.--Mais, me

diras-tu, ce n'est pas là le style, tu me parles du merveilleux, des

allusions, des images, des descriptions. Eh! en quoi consiste le style

si ce n'est en cela, surtout chez les poètes. Je te l'ai dit tantôt,

celui qui veut exprimer ce qu'il pense n'a besoin que d'une mythologie.

Là, il trouvera mille comparaisons pour donner du relief à sa pensée;

il trouvera le merveilleux, ce grand ressort poétique, etc., etc. Tu

parles toujours des poètes. Je puis me tromper, mais après une lecture

soit d'Homère, soit d'Ossian, un homme d'un talent même médiocre, s'il

écrit, aura une espèce de style, grâce au larcin qu'il fera au poète

qu'il vient de lire.--Je sais bien que ce coloris dont je parle, puisé

aux sources païennes, n'est pas tout dans le style, qu'il n'en est que

le vernis, et que le fond en est bien autrement important. Mais ce

fond, je crois, naît avec nous; c'est un don de la nature, que l'étude,

il est vrai, développe et bonifie. On a chacun son style, comme on a

son écriture; mais quant aux ornements, ils sont à tous. Le génie sait

faire tout accepter, les naïades d'Homère comme les ondines d'Ossian.

Maintenant, ne serait-il pas beau de créer une poésie à part, n'imiter

pas plus le chantre de la Grèce que le barde du Nord, laisser les avis

de l'âme s'épancher librement dans les vers sans faire intervenir les

sylphides ou les nymphes? Certes, une poésie qui ne parlerait ni de

Phébus, ni de Phébé, qui ne se pâmerait pas comme celle de nos jours

devant un ruisseau, ou un clair de lune, une poésie forte et aimante,

ce serait le sublime de l'art. L'homme de génie qui se lèvera un jour

et dira

Sur des pensers nouveaux faisons des vers nouveaux

sera acclamé par la foule, et, s'il ne reste pas au-dessous de son

projet, une gloire immortelle l'attend.

Revenons à Chénier. Ses idylles sont ce qu'il a laissé de mieux et de

plus parfait. Gracieuses, elles plaisent plutôt qu'elles n'élèvent

l'âme; c'est d'ailleurs le genre qui le veut. Lis-les, je ne doute pas

qu'elles te fassent grand plaisir.

J'ai hâte d'arriver à ses élégies, sur lesquelles j'ai réfléchi

longtemps. Elles sont adressées à une amante, Camille; ce sont donc

les peintures des joies et des douleurs de l'amour. Je me suis promis

depuis longtemps de faire une certaine étude, celle de l'expression

de l'amour chez les poètes de tous les temps. Rien ne serait plus

curieux de comparer Horace, Pétrarque, Molière (dans quelques scènes),

Lamartine. Je ne veux t'en nommer que quatre; bien entendu que chaque

siècle aurait son représentant.--La manière d'aimer une femme, de faire

l'amour a toujours, dû être la même, du moins à peu de chose près.

J'entends que lorsque l'on est auprès de la femme aimée sur tout le

globe, on doit à peu près lui tenir le même discours; et ce discours

depuis la création du monde a dû varier fort peu. D'où vient donc

que dans chaque siècle les poètes ont eu une manière différente de

parler à leurs beautés, de leur parler en vers, bien entendu; car je

ne m'imagine pas qu'ils s'amusaient à leur débiter ces sornettes quand

ils se trouvaient à leurs genoux. Horace l'épicurien ne peut aimer sa

maîtresse sans se rouler sur le gazon, en buvant du falerne,--c'est

encore le plus sage. Pétrarque semble s'envoler à chaque vers. Avec

Molière et avec tout le siècle de Louis XIV naît un attirail d'arcs,

de flèches, de fers, de chaînes, que sais-je? tout un appareil de

torture dont les belles dans leur cruauté tourmentaient leurs amants.

Quant à Lamartine, il pleurniche sentimentalement sur un lac, prend

la lune et les étoiles à témoin, s'enfonce dans la Nature jusqu'au

cou.--Pourtant ces quatre hommes aimaient; y a-t-il donc différentes

manières d'aimer? Non, assurément. C'est qu'ils ont obéi à la mode de

leur temps, peut-être plus encore aux mœurs, aux penchants de leur

siècle.--Tu vois donc la curieuse étude qu'on pourrait faire; non pas

seulement comparer les diverses expressions, mais retrouver sous ces

expressions tout un peuple avec toutes ses coutumes. Je me trompais

peut-être tantôt lorsque j'avançais que de tout temps on a tenu les

mêmes discours à la femme aimée; mais dans ce cas, en admettant que

même dans la réalité, Horace fût plus matériel que Pétrarque, cela ne

diminuerait en rien la portée de cette étude. Au contraire, je viens de

le dire, on retrouverait dans les vers du poète les habitudes du peuple

contemporain.

André Chénier se ressent un peu du siècle de Louis XIV et, de plus,

il fait intervenir Homère et Virgile à chaque instant. Néanmoins, je

préfère ses élégies à bien des œuvres bâtardes de notre temps. Comme

je le disais tantôt à propos du style en général, comme il serait

beau de créer une expression de l'amour où le passé n'entrerait pour

rien. Faire de beaux vers où l'âme seule parlerait et n'irait pas,

pour peindre ses joies et ses tourments, emprunter de banales images,

pousser des exclamations à la Nature, etc., etc. En un mot, une poésie

amoureuse assez digne pour ne pas être ridicule, une poésie que l'on

oserait réciter aux pieds de celle que l'on aime sans craindre qu'elle

éclate de rire.

Cette lettre étant essentiellement littéraire, je vais terminer par

l'exposition du plan d'un petit poème qui roule depuis plus de trois

ans dans ma tête. Le titre est: _la Chaîne des Êtres_. Il aura trois

chants que j'appellerai volontiers le Passé, le Présent, le Futur. Le

premier chant (le Passé) comprendra la création successive des êtres

jusqu'à celle de l'homme. Là, seront racontés tous les bouleversements

survenus sur le globe, tout ce que la géologie nous apprend sur ces

campagnes détruites et sur les animaux maintenant engloutis dans

leurs débris. Le second chant (le Présent) prendra l'humanité à sa

naissance, dans l'état sauvage, et la mènera jusqu'à ces temps de

civilisation; ce que la physiologie nous apprend de l'homme physique,

ce que la philosophie nous apprend de l'homme moral, entrera, en résumé

du moins, dans cette partie. Enfin, le troisième et dernier chant (le

Futur) sera une magnifique divagation. Se basant sur ce que l'œuvre

de Dieu n'a fait que se parfaire depuis les premiers êtres créés, ces

zoophytes, ces êtres informes qui vivaient à peine, jusqu'à l'homme, sa

dernière création, on pourra imaginer que cette créature n'est pas le

dernier mot du Créateur, et qu'après l'extinction de la race humaine,

de nouveaux êtres de plus en plus parfaits viendront habiter ce monde.

Description de ces êtres, de leurs mœurs, etc., etc.

Ainsi donc au premier chant, savant; au second, philosophe; au

troisième, chantre lyrique; dans tous les trois, poète.--Magnifique

idée, on ne peut le nier, surtout si l'exécution répondait au projet.

Je ne sais si tu vois les horizons de ce poème, mais pour moi, ils

me paraissent si vastes, si lumineux, que j'en recule jusqu'à ce

jour devant la tâche formidable de rimer mes pauvres vers sur cette

grandiose pensée.

J'écris toutes mes lettres sans brouillon, tu ne dois pas y chercher

beaucoup de correction. Je me trompe sans doute fort souvent;

mais, que diable! nous ne faisons pas de la littérature ici; nous

parlons comme deux bons amis, nous communiquant nos pensées et nos

observations.--J'attends les lettres avec impatience; que les quelques

idées que j'ai émises dans cette lettre ne t'empêchent en rien de

me dire franchement les tiennes. Le premier lien de l'amitié est de

s'avouer, sans hypocrisie, ce que l'on pense.

Chaillan te serre la main. Je te prie de présenter mes compliments à

Raynaud Jules.

Mes respects à tes parents.

Je te serre la main.

Ton ami,

E. ZOLA.

Quant au poème que je suis en train de bâtir, il avance fort lentement.

J'ai encore tout le troisième et dernier chant à voir. Après peut-être

j'attaquerai celui de _la Chaîne des Êtres_.

Je suis fort souffrant depuis quelques semaines; cela t'explique le

retard survenu dans ma correspondance.

XIII

Paris, 24 juin 1860.

Mon cher Baille,

Correspondance: Lettres de jeunesse · 第 4 / 19 段