Je ne sais si tu ignores que mons. Chaillan est ici depuis environ un

mois. Il fait canne, le beau jeune homme! il va peindre au Louvre, le

grand artiste! Vraiment, il n'y a que les imbéciles qui soient contents

d'eux, qui s'admirent de bonne foi, jurent que rien n'est plus facile

que de faire un chef-d'œuvre. Chaillan au Louvre! qu'en penses-tu? ô

toi qui le connais. N'est-ce pas une verrue sur un joli visage, un

tas d'ordures sur un parquet ciré? Chaillan au Louvre! que le diable

m'emporte, si ce n'est du talent, je lui accorde du toupet.--L'autre

soir, m'ennuyant grandement, je me dirigeais vers le nouvel appartement

qu'il a choisi pour son auguste personne. Dans une rue étroite, une

grande coquine de maison, haute, froide, dégoûtante. Je passe par une

sale boutique, je gravis quatre étages d'un sale escalier. Je frappe.

Il était neuf heures du soir; un beau dimanche qui, par hasard, avait

vu briller le soleil et voyait scintiller les étoiles. Je frappe donc:

silence complet, puis un _Qui est là?_ suivi d'un _Je commençais à

m'endormir_. Dormir à cette heure, un jour de fête, lorsque la nuit

était si claire et si douce! Je manquai de dégringoler les quatre

étages d'étonnement. Enfin, le beau Chaillan vint m'ouvrir, coiffé d'un

superbe bonnet de coton et la bouche fendue par un incommensurable

sourire. Il me fit voir une copie de la _Descente de Croix_ de Rubens.

Du Chaillan-Rubens, c'est triste, je t'en réponds, bien triste à voir.

Heureusement il faisait nuit et je n'ai pas aperçu toute l'horreur

de cette petite toile. Avec un air modeste: «C'est une ébauche, me

disait-il, à grands coups, sans prétentions, je finirai cela plus

tard, je le corrigerai». L'innocent! je connais cette comédie que

chacun joue devant son œuvre, cette œuvre qu'il a tant soignée, qu'il

a si souvent revue, et qu'il donne ensuite comme une simple ébauche,

un simple canevas qu'il a jeté en quelques minutes sur la toile, sur

le papier.--Une autre copie se balançait à un clou; mais celle-là,

véritable ébauche, offrait un tel mélange informe de couleurs que je

n'ai pu comprendre ni ce que c'était, ni de quel tableau elle était

tirée.--Il m'a fort amusé, ce grave garçon, par ses réflexions, ses

étonnements, sa _bonhomie_. J'aurais plus ri encore, si nous avions

été deux; ne te souviens-tu pas de sa chambre à Aix, et de ce portrait

qu'il avait fait _gratis?_ Ce mot-là le peint tout entier.--Je fus

chassé de sa mansarde par une odeur peu agréable qui s'exhalait; je

suis encore dans une grande perplexité au sujet de ladite vapeur âcre,

d'une puanteur _sui generis_. Était-ce un pot? était-ce la chambre

elle-même? était-ce ...? Vraiment, voilà le problème le plus ardu que

je connaisse.

Il est un autre Aixois à Paris en ce moment, c'est ton cousin, Coupin

Albert. Ayant su son adresse, rue du Plâtre, 13, je m'y suis rendu le

samedi de Pâques. Il reste là, chez un négociant, dans une fabrique

de chapeaux, et je le trouvai tapant de tout son cœur sur du poil de

lapin. Malgré la promesse que nous fîmes de nous revoir, je n'y suis

plus retourné; un de ces jours cependant je compte aller lui serrer la

main.

Le temps est fort inégal, un jour de beau temps, un jour de pluie.

Je suis allé pourtant m'égarer sous les ombrages de Saint-Cloud, de

Saint-Mandé et de Versailles; ces sites-là sont charmants, sauvages

parfois, même pittoresques. Une bonne pipe à la bouche, un rêve doré

dans la cervelle, et l'on peut encore y passer de doux instants. Nous

irons visiter ces bois l'année prochaine, alors que tu seras ici, et

que mercredis et dimanches t'appartiendront; ce sera pour moi un temps

de joie folle, en comparaison du temps présent. Je t'aurai près de moi;

je ne désespère pas d'entraîner Cézanne. Oh! la belle vie, la belle vie

que nous mènerons!

Hier soir, j'étais à ma fenêtre du premier, fenêtre qui donne sur

la rue. Je regardais la foule, qui s'écoulait bruyante et pressée;

il pouvait être dix heures. Voici venir deux hommes ivres, criant

et gesticulant: «Vois-tu, disait l'un, je te donnerais dix mille

francs,--si je les avais. Tu es un homme d'honneur, et je suis ton

ami.» Et là-dessus, ils s'embrassèrent, larmoyant et se serrant à

s'étouffer. N'est-il pas étonnant que l'ivresse, chez la plupart,

éveille les bons sentiments? N'as-tu pas remarqué que, dans ces

moments, l'égoïsme, les calculs d'intérêt disparaissent, que ce sont

des moments d'effusion, de générosité?--On perd sa raison, me diras-tu.

C'est vrai; mais il semble que la partie de raison que l'on perd soit

la partie méchante, celle que donne le contact des hommes. On est

tout cœur, on est franc, rieur; en un mot, l'homme ivre, perdant le

sentiment des dangers, perdant sa dissimulation, fruits des rapports

entre hommes civilisés, revient à l'état nature, tel que l'a créé Dieu,

sinon que sa pensée est obscurcie. Buvons donc, et du meilleur!

Je termine cette lettre, qui n'est pas des plus intéressantes, en

t'accusant une dernière fois de paresse. Je veux, au mois d'août, te

montrer le nombre de lettres de Cézanne, et te faire rougir en le

comparant à celui des tiennes.

N'importe, je te serre la main très affectueusement.

Ton ami,

E. ZOLA.

X

Paris, 2 juin 1860.

Mon cher Baille,

Je n'ai encore pu retrouver ton avant-dernière lettre, égarée sans

doute par la poste. Je me contente donc de répondre à celle du 24 mai;

c'est déjà une tâche assez lourde.

Quant aux reproches que je t'adressais, je suis bien forcé d'en

rétracter une partie, et pour ton indisposition, et pour cette missive

perdue. J'ai toujours maudit de bon cœur les exercices gymnastiques;

mais, depuis ton accident, je suis encore plus courroucé contre eux.

Se donner une blessure, une souffrance de toute la vie, et cela en

grimpant à un trapèze! Mon pauvre vieux, je te plains et, en même

temps, je suis un peu en colère contre toi.

Tu me parles d'_Indiana_, tu m'en donnes une courte analyse, puis tu

tâches de voir la pensée qui a donné naissance à cette œuvre. Je crois

que tu l'as lue trop rapidement pour bien la comprendre. J'étais bien

jeune lorsque je l'ai dévorée, comme toi; mais, autant que je puis m'en

souvenir, elle ne m'a laissé qu'une impression pénible. George Sand

y reconnaît que le bonheur ne peut exister dans le mariage, et qu'un

amant est aussi incapable de le donner qu'un mari. Quel est donc le

sort de cette Indiana, de la femme dont elle est la personnification?

Malheureuse en ménage, malheureuse en amour, qu'elle reste fidèle,

qu'elle devienne adultère, elle ne trouve partout que larmes et

sanglots. N'est-ce pas décourageant? Pas une oasis où se reposer, deux

abîmes aussi profonds, aussi noirs l'un que l'autre, et, pour comble

d'infortune, presque toujours les deux à la fois. Chacun sait que

George Sand n'est pas partisan du mariage; aussi, rien de plus terrible

pour moi que de voir cet auteur niant l'amour hors du mariage, c'est le

nier partout, c'est à décourager les cœurs de vingt ans. Comme je n'ai

plus bien présent à la mémoire le livre dont je te parle, il se peut

que je me trompe. Cependant, je crois résumer la pensée de l'écrivain

en répétant que, nous montrant d'abord la jalousie du mari et ensuite

l'égoïsme de l'amant, nous faisant voir combien les hommes sont petits

auprès des femmes, il exalte ces dernières et conclut qu'elles seules

savent aimer. Seulement,--et c'est là le drame pénible,--en mettant la

femme sur un haut piédestal, en l'élevant au-dessus de la foule, il

l'isole par là même et la fait pleurer sur sa solitude. Je crois me

rappeler maintenant qu'Indiana finit par trouver un amant digne d'elle;

mais ce dénouement, donné peut-être aussi pour contenter le lecteur, ne

saurait vous faire oublier ce qu'a souffert Indiana avec Raymond; on

n'en reste pas moins triste et découragé.--D'ailleurs, je relirai ce

volume et je t'en reparlerai.

J'aborde maintenant la partie capitale de ta lettre. Je me tairais

peut-être s'il ne s'agissait que de moi, chétif; mais me juger comme

tu le fais, c'est juger toute l'école lyrique moderne; non pas que

je me compare un instant à nos maîtres, je n'ai d'ailleurs rien

produit,--mais parce que tu sembles plutôt t'attaquer à la poésie

lyrique en général, qu'à mes méchants vers en particulier.--Lorsqu'on

juge un homme, on doit nécessairement avoir égard à l'époque sous

laquelle il vit, aux idées qui l'ont accueilli au sortir du berceau.

Tu as parfaitement compris cela et tu traces de moi un portrait un peu

de fantaisie, le portrait du poète du XIXe siècle.--Comment, vas-tu

dire, avec tous les blâmes que je t'adresse, tu prétends que j'ai

fait là le portrait d'un Musset, d'un Lamartine, d'un Victor Hugo?

Certes oui; ce que tu me dis, on le leur a dit fort souvent, et plus

durement encore. Pour ma part, je trouve que ta critique à mon égard

n'est nullement sévère; toute mon excuse est dans le temps où je vis.

Notre siècle est un siècle de transition; sortant d'un passé abhorré,

nous marchons vers un avenir inconnu. Comme nous sommes Français,

c'est-à-dire impatients par excellence, nous nous hâtons, nous nous

hâtons. Ainsi donc, ce qui caractérise notre temps, c'est cette fougue,

cette activité dévorante; activité dans les sciences, activité dans le

commerce, dans les arts, partout: les chemins de fer, l'électricité

appliquée à la télégraphie, la vapeur faisant mouvoir les navires,

l'aérostat s'élançant dans les airs. Dans le domaine politique, c'est

bien pis: les peuples se soulèvent, les empires tendent à l'unité. Dans

la religion, tout est ébranlé; à ce monde nouveau qui va surgir, il

faut une religion jeune et vivace. Le monde se précipite donc dans un

sentier de l'avenir, courant et pressé de voir ce qui l'attend au bout

de sa course. Que fera donc le poète? sera-t-il ce romancier du XVIe

siècle flagellant sans pitié les vices de son temps, buvant frais et

se moquant de Dieu et de Satan? Sera-t-il ce tragique du XVIIe siècle,

portant perruque et rangeant mathématiquement ses alexandrins deux par

deux? Sera-t-il enfin ce philosophe du XVIIIe siècle, niant tout, afin

de nier le droit divin qu'invoquaient les rois, ébranlant l'ancienne

société pour en faire germer une nouvelle sur ses débris? Non, ce qui

s'est fait dans ces temps passés a eu sa raison d'être; mais nous

serions parfaitement ridicules de nous lever comme des momies de leur

tombeau, et de venir déclamer à la foule béante des railleries qu'elle

ne comprendrait pas. Et, quand même nous voudrions renier la date de

notre naissance, nous ne le pourrions pas; le poète peut emprunter la

forme de Rabelais, de Corneille, de Voltaire; mais l'idée sera toujours

moderne. Ce seront toujours ces élans vers Dieu, ces cris d'une âme

qui demande avec des pleurs la sainte croyance des temps évangéliques,

le saint amour de la femme; ce seront ces blasphèmes d'un cœur ulcéré

par le doute et qui, en reniant tout ce qu'il y a de pur et de saint,

recherche avec angoisse à recevoir un démenti. Ce sera toujours ce

poète saisissant la plume au berceau, ne faisant plus de la littérature

avec un traité de rhétorique, mais avec les blessures de son cœur; se

sauvant des pédagogues, qui ne sont pas de son temps, et, dans une

sublime ignorance, racontant ses chères visions. Ce sera toujours ce

poète interrogeant le futur, divaguant et se perdant dans la nue pour

aller demander le grand mal au Seigneur, bâtissant utopies sur utopies,

toujours dévoré par sa fiévreuse activité. Même, j'irai plus loin, la

paresse rêveuse, ces moments où l'on sommeille à demi, regardant les

nuages glisser, qu'est-ce, sinon un résultat de l'activité dont je

te parle? Il serait trop long d'écrire ce qu'on ressent, on préfère

le rêver,--j'en parle sciemment. Voilà ce que sont les poètes de

notre siècle, voilà notre école lyrique. Je parle de tous, des bons

comme des mauvais, de ceux qui écrivent comme de ceux qui n'écrivent

pas.--Vous autres, lycéens, vous avez ce grand défaut, c'est que vous

n'êtes pas de votre temps. Vous ne vivez pas dans le passé; puis,

lorsque vous sortez des bancs, vous restez tout étonnés de notre

manière de faire. Vous savez bien ce qu'on faisait sous François Ier;

mais, sous Napoléon III, c'est une autre chanson. Les esprits jeunes

suivent bientôt la pente commune; mais les esprits encroûtés dans un

travail bestial grondent toujours comme des ours en mauvaise humeur,

blâmant ceci, blâmant cela, et s'écriant toujours: «. Ah! jadis!»

Les sots! dédaignant notre époque si belle, si sainte! Lorsque la

mère porte encore son enfant dans son sein, on s'incline devant elle;

inclinez-vous donc, brutes, devant notre siècle plein de promesses pour

vos petits-neveux.--Je ne dis pas cela pour toi, au moins, et tu ne

serais pas mon ami si tu ressemblais à certains quadrupèdes savants que

j'ai connus.

Tu vois donc que tes blâmes ne m'ont blessé en aucune façon: tu m'as

dit que je suis de mon temps, c'est juste, et je t'en remercie;--non

pas que je me drape dans mon ignorance comme un gueux espagnol dans

son manteau troué; non pas que je pense que Musset ignorait comme

moi le français et l'orthographe; ce serait d'un sot orgueilleux. Au

contraire, j'ai toujours eu l'idée d'étudier la grammaire à fond,

l'histoire, etc. Mais un sot savant est plus sot qu'un sot ignorant et

si, sottise il y a chez moi, j'aime mieux qu'elle soit ignorante que

savante. D'ailleurs, la science n'est pas mon affaire; c'est un lourd

fardeau, très difficile à mettre sur les épaules. Je le répète, toute

mon ambition est de connaître la grammaire et l'histoire. Que ferais-je

du reste? j'aime mieux tout tirer de moi que de le tirer des autres.

Quant à ton reproche si souvent répété de ne pas aimer les classiques,

je ne le mérite en aucune façon. Je t'ai déjà dit souvent que

j'admirais beaucoup ces messieurs, j'aime le beau partout où je le

trouve. Je les lis même quelquefois, je vais voir jouer leurs œuvres.

Tu m'accuses de systèmes et tu as tort; rien n'est moins systématique

que mon esprit, et c'est bien pour cela que je n'ai jamais pu souffrir

les pédants, reproche, je dirai louange, que tu me fais aussi et que je

mérite pleinement.

Tu m'accuses de manquer de sang-froid, de bon sens et de raison.

Ces mots sont fort élastiques et je ne les comprends pas trop bien;

d'ailleurs, je te renvoie à ce que je te dis plus haut sur nos poètes.

Ensuite tu quittes le poète et tu t'adresses à l'homme. Tu m'accuses

de ne pas envisager la réalité avec courage, de ne pas me créer une

position qu'on puisse avouer. Mon pauvre vieux, tu parles comme un

enfant. La réalité, mais ce n'est qu'un mot pour toi! Où l'as-tu

rencontrée, où t'es-tu heurté contre elle, toi, toujours enfermé dans

un lycée, sûr le matin d'avoir du pain pour le soir, toi qui marches

droit à un but réel, et que le rêve n'égare plus depuis longtemps. La

réalité! vraiment oui, je la connais, et tu n'as que faire de m'en

parler. Tu ressembles à cet aveugle qui indiquait les bornes du chemin

à son compagnon, possédant deux bons yeux. D'ailleurs, pourquoi t'en

vouloir, tu ne peux me juger que par mes lettres, que par ces lettres

si chères où je rêve, où je vis. Tu ne sais pas la lutte que je souffre

intérieurement, tu ne sais pas le parti que je vais prendre. Le rieur,

le poète, voilà celui que vous voyez, ô mes amis, mais l'homme s'est

caché jusqu'ici, peut-être par amour-propre, peut-être par d'autres

raisons. A toi, mon meilleur ami, à toi et à Cézanne, je vous dirai

tout un jour, mais croyez bien l'un et l'autre que je ne suis pas cet

étourdi que vous pensez, que je ne prends un parti qu'après y avoir

longtemps réfléchi, que la réalité m'occupe tout le jour et que je ne

rêve que pour me délasser. D'ailleurs, je ne te le cacherai pas, je ne

veux une position que pour me permettre de rêver à l'aise. Tôt or tard

j'en reviendrai à la poésie; ce que je désire, c'est de pouvoir m'y

livrer sans être à charge à personne et de pouvoir manger un morceau

de pain et boire un verre d'eau. Tu me parles de la fausse gloire

des poètes; tu les appelles fous, tu cries que tu ne seras pas aussi

sot qu'eux, d'aller pour un applaudissement mourir dans un grenier.

Je t'ai déjà dit, dans une de mes lettres, une chose qui aurait dû

t'empêcher d'avancer de nouveau ce blasphème. Crois-tu donc que le

poète ne travaille que pour la gloire? crois-tu donc qu'il n'est poussé

à chanter que par ce mobile? Non, il prend sa lyre dans la solitude,

perd de vue ce monde, et ne vit que dans le monde des esprits. C'est sa

vie, pourquoi le railler, l'accuser de folie: il te dira que tu ne le

comprends pas, que tu n'es pas poète, et il aura raison. Je veux vivre

heureux: voilà ton éternel refrain. Eh! mon Dieu, tout le monde veut

vivre heureux; tu as ton bonheur, le poète a le sien: chacun marche où

Dieu l'appelle, le lâche est celui qui se plaint des épines et refuse

d'avancer.

Bien entendu, que nos différentes manières de voir ne fassent pas

faiblir notre amitié. Tu me connais et tu sais que je ne suis rien

moins que fat. Je sais ce que je veux; je n'ai jamais cherché à me

dresser sur la pointe des pieds. Aussi, si je combats quelques-unes des

idées contenues dans ta dernière lettre, ce n'est pas que je trouve ta

critique trop sévère, au contraire. Tu me vantes, tu m'appelles poète

et je ne suis qu'un pauvre rêveur. C'est tout simplement que nos idées

ne sont pas les mêmes. Je te réponds franchement en ami, ne craignant

pas de te blesser, et sur que ma franchise ne sera pas mise par toi sur

le compte de l'irritation.

Je suis pressé et suis obligé de quitter ce sujet. Je comptais répondre

phrase par phrase à ta lettre et je me vois forcé de garder le silence

sur bien des points. Je me contenterai d'ajouter que j'ai lu La Bruyère

et que je l'admire autant que toi.

Le vieux Cézanne me dit dans chacune de ses lettres de te souhaiter

le bonjour. Il me demande ton adresse, pour t'écrire fort souvent. Je

m'étonne qu'il ne la sache pas, et cela prouve, non seulement qu'il ne

t'écrivait pas, mais que tu gardais le même silence que lui. Enfin,

comme c'est une demande qui montre ses bons sentiments, je vais le

satisfaire. Voilà donc une petite brouille passée à l'état de légende.

Ma vie n'est pas aussi triste que cet hiver. Je ne suis pas aussi

seul, je sors un peu plus, enfin je suis plus actif et moins songeur.

Je crois que mon mauvais temps est fini: voici le mois de septembre

qui vient, mois où j'espère t'avoir à Paris; d'un autre côté, Cézanne

peut venir, et notre trio serait au grand complet. J'ai pris une ferme

résolution, je te la dirai dès que je l'aurai mise à exécution.

Chaillan te souhaite le bonjour. Il doit faire mon portrait, nu,

quelque peu drapé, tenant une lyre antique et les yeux au ciel: je

m'apprête à rire comme un bossu. Tu me proposes de m'écrire une lettre

sur le style, j'accepte de grand cœur, je t'en supplie même d'autant

plus que ce sont des questions auxquelles j'ai longtemps rêvé. En

attendant, pousse-toi de l'agrément, comme dit Cézanne: bois, ris,

fume, et tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Je te serre la main. Mes respects à tes parents.

Ton ami,

E. ZOLA.

Cette lettre est fort embrouillée, tant pis. J'avais préparé un nouvel

article sur l'amour, je te l'enverrai plus tard.

XI

Paris, 10 juin 1861.

Mon cher ami,

Je subis depuis quelques jours une rude attaque de spleen. Cette

maladie offre chez moi des caractères singuliers; abattement mêlé

d'inquiétude, souffrance physique et morale. Tout me semble couvert

d'un voile noir; je ne suis bien nulle part, j'exagère tout en

douleur comme en joie. De plus, d'une indifférence presque complète

du bien et du mal: ma vue troublée, incapable de juger. Et enfin

un ennui immense décolorant et déflorant toutes mes sensations: un

ennui qui me suit partout, changeant ma vie en fardeau, annulant le

passé et souillant l'avenir. Plus je vais, et plus je vois nettement

ma malheureuse position. Résolu de faire un travail quelconque pour

vivre, je ne puis pas même trouver ce travail. Ce n'est pas assez

de douleur d'avoir dit adieu à la vie que je rêvais, il faut encore

que la réalité ne veuille pas de moi, lorsque je me soumets à elle.

Pauvre oiseau qui consentirait à laisser couper ses ailes, puis qui,

le sacrifice accompli, chancellerait sur ses pattes et ne pourrait

marcher! D'ailleurs, si je trouvais un emploi, quel chemin de traverse

pour arriver à mon but! Quels obstacles à vaincre, quelle lutte de

chaque jour! Accomplir un rôle de machine, travailler le jour pour du

pain, puis dans les moments perdus revenir à la Muse, tâcher de se

créer un nom littéraire, certes, c'est le rêve le plus irréalisable que

j'aie fait! Je t'avouerai cependant, ce n'est pas cette existence de

lutte sourde qui m'effraye; il ne s'agit que d'avoir de la constance

et de l'espoir. Mon tourment de chaque jour est de voir mes recherches

vaines jusqu'ici; décidé à prendre la première place venue, je tremble

que cette place ne me cloître entièrement, qu'elle n'exige toutes mes

heures, même celles que je destine à la Muse. C'est cette vague terreur

de l'inconnu qui me trouble; c'est en quelque sorte la cause du spleen

dont je te parlais tantôt. Joins à cela, je ne sais quelle maladie

physique, sur laquelle aucun médecin ne m'a répondu d'une manière

satisfaisante. Mon système digestif est profondément troublé. J'éprouve

des pesanteurs dans l'estomac et les entrailles; tantôt je mangerais un

bœuf, tantôt la nourriture me dégoûte. Ce mal tout physique réagit sur

le moral; et on ne saurait trouver un garçon de plus maussade compagnie

que moi, lorsque, tout à la fois, mon ventre et l'avenir m'inquiètent.

Après tout, si ma position doit s'améliorer un jour,--et il faut

l'espérer,--je n'en veux pas trop au ciel de me faire connaître le

revers de la médaille. Au fond, ma gaieté est toujours vivace; un

mot, un geste, un rien la fait éclater, rieuse et bavarde. La surface

seule est triste chez moi; si quelquefois le découragement pénètre

plus loin, ce n'est que pour un temps; bientôt la moindre pensée

me distrait, le moindre plan de poème ou de nouvelle, je caresse

cette pensée, et, lorsque je reviens à la réalité, je la vois tout

différemment; les contours trop aigus se sont arrondis, les laideurs

ne sont plus repoussantes. Je la vois sans trop de chagrin, nous

finissons même par faire bon ménage. Et la conclusion est toujours que

je ne saurais être misérable, que je ne suis pas un imbécile et que

je parviendrai à me suffire.--D'ailleurs, j'ai fait grande provision

de philosophie; je lis et relis Montaigne; homme de grand sens, ne se

prononçant jamais pour telle ou telle secte, ou plutôt se prononçant

tour à tour pour le bien qu'il remarque en chacune d'elles, il possède

en quelque sorte une philosophie essence de toutes les philosophies.

Je me plais beaucoup avec lui. Il m'apprend une foule de choses, me

console et m'encourage toujours, enfin me fait supporter mes peines

avec un sourire et accepter mes joies sans éclats insensés. C'est là

l'homme qu'il me fallait: point de pédantisme, point de ces grands mots

qui m'effarouchent, une raison droite, parfois railleuse, toujours

élevée. Il n'est pas jusqu'à son style, ce bon vieux style français

qui ne m'attache à lui; j'aime cette allure libre, cette grammaire,

cette orthographe si peu stables; j'aime ces tournures singulières,

mais justes, ces phrases mal polies, contournées et bizarres, mais

puissantes et toujours vraies. En un mot, je suis son disciple, son

fervent admirateur; et c'est bien le moins de lui donner mon amour, à

lui, qui me donne sa fermeté, sa gaieté.

Je ne sais trop, à vrai dire, quel sera le résultat des mois qui

s'écoulent. Si je n'avais pas ma mère, je me serais fait soldat.

Ne crois pas que ce soit une pensée d'enfant né dans une heure de

tristesse; c'est tout simplement la conclusion de ce qui m'arrive en

idées et en faits depuis un an. Comme je n'ose seulement pas en parler

à ma famille, je continue donc à chercher un emploi. Je te l'ai souvent

répété: un travail pour vivre et pour me faciliter la littérature,

c'est là ce qu'il me faut trouver; c'est là en quelque sorte le pivot

sur lequel doit tourner mon existence, le but que je poursuis, tantôt

riant, tantôt pleurant.

Correspondance: Lettres de jeunesse · 第 3 / 19 段