que sa petite sœur est malade et qu'il ne compte guère arriver à Paris
que vers les premiers jours du mois prochain. Tu pourras donc le voir
encore pendant tes vacances de Pâques. Buvez une dernière fois un bon
coup, fumez une bonne pipe, et jure-lui de venir nous retrouver au
mois de septembre prochain. Nous pourrons alors former une pléiade,
aux rares et pâles étoiles, il est vrai, mais brillante à force
d'union. Comme le dit notre vieux[2]: il n'y aura pas de rêves, pas
de philosophie comparables aux nôtres. Je vois s'avancer cette époque
comme une heureuse époque: et je crois ne pas me tromper.
Tu me demandes les points sur les _i_, quant à mon emploi, et je
veux bien satisfaire ton amicale et légitime curiosité. La place que
je cherche est tout simplement la première venue; comme je n'entre
pas dans une administration pour y faire mon avenir, peu m'importe
que cette administration présente oui ou non de l'avenir. Pourvu que
j'ai douze cents francs par an, c'est tout ce qu'il me faut et je ne
m'inquiète pas si je puis espérer de l'avancement. Je ne saurais trop
le répéter, cet emploi n'est pour moi qu'un moyen de manger, qu'un
moyen si mince qu'il soit de me suffire. Je n'y mets nullement mon
avenir. Comme si je m'adressais à la Muse seulement, je mourrais de
faim avant d'être connu, je suis obligé de demander mon pain ailleurs,
tout en continuant de me créer ma position future par la poésie.
--Il se peut que cette dernière partie de mes projets soit un rêve;
mais alors il me restera mon modeste emploi pour manger et j'aurai
suivi jusqu'au bout ma devise: _Tout ou rien_.--Comme autres détails,
je te dirai que je cherche cet emploi dans un service actif, par
exemple un service de surveillance; enfin que peut-être serai-je placé
dans quelques jours dans un chemin de fer, auprès duquel je suis en
instance.
J'attends une lettre de toi vers le commencement d'avril, c'est-à-dire
une lettre écrite pendant tes vacances à Aix. Je ne t'écrirai guère
qu'après, par là même à l'arrivée de Cézanne ici. D'ailleurs, cette
époque est fort rapprochée.--Tâche donc de me donner quelques détails
sur Aix et ses habitants.
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. Ton ami,
ÉMILE ZOLA.
Je te conseille de lire et d'étudier Montaigne. Pour moi, je goûte
fort sa philosophie, et je suis persuadé qu'elle te plaira de même.
Lis surtout son chapitre: _De l'institution des enfants_. Quel rude
soufflet à notre enseignement classique!
VIII
Paris, 2 mai 1860.
Mon bon vieux,
Je trouve que les poètes, les romanciers ont un peu beaucoup abusé
du drame dans l'amour. Ils ne semblent s'occuper que de l'instant
critique, que de l'instant ou la passion éclate, sauvage, échevelée.
On dirait une montagne à deux versants, l'un, pente douce et fleurie,
n'a que vallons délicieux, que ruisseaux murmurant sous l'herbe, que
fauvettes babillant dans les buissons; on le gravit sans fatigue
aucune, bien au contraire en sentant sa poitrine se dilater de se
rapprocher ainsi du ciel. On va, on va toujours, pressé de se perdre
dans les nuages; mais lorsqu'on est au sommet, lorsqu'on croit se
sentir pousser des ailes, voilà je ne sais quelle fatalité qui vous
entraîne à descendre l'autre versant. Et quelle descente, bon Dieu!
celui-là n'est que ronces, qu'abîmes sans fond; la pente est roide,
et l'on roule plutôt qu'on ne marche. Messieurs les romanciers font
gravir cette montagne à chacun de leurs héros, qui la monte plus ou
moins vite, qui la descend plus ou moins rapidement. Mais tous doivent
la subir, c'est la règle commune. Ils me diront: c'est la réalité qui
le veut; nous ne faisons que peindre les hommes, et tant pis pour
eux, s'ils se ressemblent tous, si tous ont la folie de trop aimer
avant pour ne plus aimer ensuite. Et ils auront quelque raison, les
braves gens. Il est certain que ce sont nos rêves insensés, nos désirs
impossibles à satisfaire qui font le plus souvent notre malheur, quand
nous nous heurtons à la vie réelle. Mais le roman n'a pas que le but
de peindre, il doit aussi corriger, et c'est une pauvre correction
que celle de peindre un peu pour corriger un jour. Il est beaucoup de
gens, je l'affirme, qui s'estimeraient heureux d'avoir les qualités
d'un héros de roman, quittes à avoir ses défauts. Moi, je crois que ce
n'est pas en montrant brutalement son mal à un homme qu'on le guérit;
mais, au contraire, en lui faisant voir le bonheur qu'il goûterait s'il
avait suivi la bonne voie. Donc point de montagne à gravir, point de
montagne à descendre; une grande plaine bien unie, bien fertile, moins
agréable, il est vrai, que le premier versant, mais ne présentant pas
les gouffres horribles du second. C'est-à-dire que l'amour ne sera plus
la félicité d'un instant détruite par la désolation du reste de la vie;
que ce sera, en un mot, un bonheur paisible, ne demandant pas trop
pour obtenir beaucoup, une amitié passionnée, si je puis m'exprimer
ainsi. Une telle étude manquerait-elle d'intérêt? certes non, _Paul
et Virginie_ est là pour le prouver; il est vrai que l'auteur finit
par faire mourir Virginie; c'est un tort à mes yeux, et je ne vois pas
pourquoi ces frères amants n'auraient pas continué leur idylle dans le
mariage; ce n'eût plus été de l'amour _ingénu_--et c'est là ce qui a
déterminé l'auteur à noyer son héroïne,--mais c'eût été un amour tout
aussi plaisant. On me criera de nouveau: «Vous ne peignez pas, vous
êtes dans le faux; cet amour-là n'existe pas.» O bons auteurs, de quoi
vous inquiétez-vous? Vous pensez donc ne dire que des vérités, ne rien
inventer et nous montrer le cœur humain à nu. Vraiment! j'ai moins
d'orgueil que vous, et j'avoue même que je n'ai jamais réussi à bien
comprendre un seul exemplaire de la race humaine. D'ailleurs, vous
m'accorderez que, dans vos livres, vous faites la part de l'invention;
eh bien, moi, cette part, je vais l'employer à faire, non pas du
terrible dans la passion, mais du simple, du terre à terre, du tous
les jours. Et croyez-vous que si tous les hommes ressemblaient à mon
héros, à cet être qui, dites-vous, n'existe pas, et qui aime bonnement,
sans trop rêver, sans trop pleurnicher, croyez-vous que le monde irait
plus mal? Sûrement non. Qu'importe alors que je fasse la peinture de
ce qui n'existe pas, si je le puis faire exister? Mon héros sera-t-il
plus mauvais et moins utile que le vôtre, si mon héros fait naître des
sages, lorsque le vôtre n'est que le calque des fous? Non, dix fois
encore non! J'ai donc raison et vous avez tort.
Je taisais ces réflexions hier au soir, en lisant _Lucrezia Floriani_,
de George Sand; non pas pour critiquer cet écrivain, plutôt pour me
révolter contre une mode si générale qu'on ne peut lire au premier
chapitre sans deviner le dernier. Critiquer George Sand! à Dieu ne
plaise! Ses romans champêtres sont de trop délicieuses idylles pour
qu'on l'accuse de rechercher le terrible. Il est vrai cependant que
presque tous les amours qu'elle raconte sont malheureux; et j'avouerai
que je préfère son roman rustique, _la Mare au Diable_, à _Lucrezia
Floriani_, dont je te parlais tantôt. _La Mare au Diable_, quelle
perle! voilà réellement qui vous fait souhaiter d'aimer une femme;
point de sanglots d'amour, point de sanglots de tristesse, un bonheur
souriant et calme. Cela plaît bien plus qu'une passion exaltée; on
pose la brochure, le cœur paisible et léger, rempli de tendresse et de
charité. Bien au contraire, cet autre livre, où l'on vous montre un
de ces amours dévorants, trouble, éveille le plus souvent des pensées
charnelles, et donne toujours le cauchemar pour plusieurs nuits.--Loin
de moi la pensée de vouloir restreindre l'art à l'églogue seule;
j'exprime mon goût et rien de plus.
Revenons au roman de George Sand, que je t'ai promis, dans ma dernière
lettre, d'apprécier d'après mes faibles mérites. Je me hâte de te dire
que ce n'est pas une analyse en règle que je vais le donner, mais
seulement quelques observations générales.--J'entendais s'élever autour
de moi un concert de louanges sur cet écrivain, et je l'admirais sur la
foi des autres, n'ayant pas encore eu le temps de la juger moi-même.
Enfin, sorti des bancs du lycée, je me suis décidé à lire ses œuvres;
trois de ses ouvrages m'ont déjà passé par les mains, _la Mare au
Diable, André, Lucrezia Floriani:_ ce n'est donc que sur ces romans
seuls que porte mon appréciation. Je crois, d'ailleurs, avoir eu la
main heureuse. Une certaine gradation dans le style, les situations,
les sentiments, se fait remarquer dans ces trois écrits; entre _la Mare
au Diable_, idylle simple et gracieuse, et _Lucrezia Floriani_, drame
où l'amour éclate, échevelé, _André_ sert comme de transition par son
heureux mélange de passion et de poésie champêtre. D'ailleurs, dans
tous, l'amant et l'amante, quel que soit leur entourage, quel que soit
leur caractère propre, sont, quant au fond, toujours à peu près les
mêmes, l'amant n'ayant pour faire excuser ses gros et nombreux défauts
qu'une seule qualité, celle d'aimer, de trop aimer; l'amante moins
passionnée, moins ardente, mais plus raisonnable, plus parfaite. Chez
elle l'amour n'est jamais, dans les commencements, un délire; elle
aime de toute son âme, simplement, sans rêver les étoiles, ni leur
adresser des exclamations. Ce n'est qu'au contact de son amant, qu'en
écoutant ses divagations plus ou moins poétiques, qu'en recevant ses
baisers muets et terribles, qu'elle devient folle de lui. Mais elle
ne s'aventure qu'avec crainte sur cette mer inconnue; elle agit comme
malgré elle, sans bien se rendre compte de ses nouvelles sensations,
étonnée, emportée par une force fatale. On dirait qu'elle pressent que
ce délire n'est qu'une crise, une maladie morale, âpre et voluptueuse,
un état anormal, comme un flambeau qui éblouit soudain pour s'éteindre
ensuite. Et ce n'est pas là un vain pressentiment. Bientôt l'amant,
l'ange des cieux, redevient homme; sa faiblesse, son égoïsme, son
défaut, quel qu'il soit, reposait, et la pauvre malheureuse pleure
des larmes de sang, regrettant ce moment d'ivresse étrange. Elle se
réveille comme d'un mauvais songe dont on se souvient confusément,
elle se demande ce qu'elle a fait de sa raison; elle n'a plus pour
celui qu'elle aimait tant que de la haine ou du mépris. Son rêve, à
elle, était une vie heureuse, un amour paisible; dans la droiture de
son esprit, elle s'était dit que rien n'est plus fatal au bonheur
que le tumulte de la passion. Son seul crime est d'avoir joué avec
le feu, de s'être trop confiée; sa seule punition est de souffrir,
grande et belle. Mais lui, comme il est petit, comme il fait pitié;
ce qui cachait toutes ses misères, son exaltation est tombée; il aime
peut-être encore son amante, mais le charme est rompu; il n'est plus
pour elle qu'un être comme les autres, inférieur peut-être. Elle le
domine; elle se voit meilleure, plus courageuse, plus aimante que lui;
je l'ai dit, elle ne l'aime plus, elle le méprise parfois.
Ainsi donc, en résumant, tous deux sont malheureux pour s'être laissé
emporter par un rêve insensé. Mais dans cette faute commune, combien la
femme est moins coupable. Elle n'a cédé qu'à une sorte de fascination,
et son penchant, sa pensée n'y ont été pour rien. L'homme, au
contraire, a tout fait; c'est lui le tentateur, c'est Adam présentant
la pomme à Eve. Elle rêvait une mer paisible, une Méditerranée, bleue
et embaumée; et c'est lui qui l'a fait monter dans une frêle nacelle,
sur un Océan rugissant, soulevé par un vent terrible. Tous deux ont
péri: mais la justice de Dieu les a frappés selon leur faute. La femme
qui, avant la tourmente, n'était que qualités, reste après parfaite,
plus sublime dans sa douleur: l'homme, au contraire, dont le seul
mérite était son exaltation, se traîne avec ses mille défauts, n'est
plus qu'un sujet de larmes, et pour lui, et pour les autres.
Ce que je viens de dire s'applique surtout à _André_ et à _Lucrezia_.
Quant à _la Mare au Diable_, malgré son titre, rien n'est moins
tragique. Mais l'amante y est encore bien supérieure à l'amant; et, au
fond, toujours la même pensée: «L'homme est un grand fou qui n'a jamais
compris la femme, et qui, s'il veut marcher droit, doit se laisser
conduire par elle». Sans doute, l'écrivain étant une femme, on dira
que chacun prêche pour son saint. Cependant, si je suis à te donner
une idée du héros et de l'héroïne de George Sand, ils le sembleront
vivants comme ils le semblaient à mes yeux, lorsque je les suivais dans
leurs aventures et leurs passions. Ce sont, je le crois, de véritables
portraits dont les originaux ne sont pas rares dans ce bas monde.
Tu le vois, George Sand, elle aussi rêve un amour paisible, et si
elle décrit une passion délirante, ce n'est que pour en faire voir
les suites inévitables et terribles. C'est sans doute pour cela
qu'on l'a accusée d'avoir un esprit positif; comme si ce qu'elle
rêve, un bonheur tranquille, n'était pas jusqu'à présent à l'état
d'idéal.--Elle est peut-être un peu trop longue dans les descriptions,
surtout dans la peinture des caractères. J'aime mieux voir un héros
agir, que d'entendre l'écrivain me dire: il était ceci, il était cela.
George Sand fait trois chapitres pour m'expliquer l'homme qu'elle met
en scène; je me perds, et pour bien comprendre, je suis obligé de
résumer ce que je viens de lire. Pourquoi diable alors, l'auteur ne se
contente-t-il pas de me donner ce résumé. D'ailleurs, l'auteur de _la
Mare au Diable_ possède un style clair, simple et vif. On la comprend
toujours, et jamais on n'y rencontre de ces mots prétentieux, de ces
phrases torturées. J'ai lu quelque part que George Sand pèche par sa
philosophie. Jusqu'à présent, dans les livres que j'ai lus, je n'ai
découvert qu'une douce tolérance, qu'un grand esprit de charité. Elle
relève, ainsi que Jésus, la femme coupable, la vierge folle, lorsque
cette pécheresse a _beaucoup aimé_. Elle voudrait que le monde entier
fût peuplé de riches et de joyeux, que tous soient frères, s'aiment
et s'entr'aident. De plus, ce n'est pas un de ces esprits qui se
consument en de vaines larmes. Elle a, si je puis parler ainsi, une
charité militante. Elle propose de marcher au-devant des maux, d'aller
trouver le misérable en sa mansarde, et là de lutter corps à corps avec
la misère; point de larmes inutiles, point de vains attendrissements
sur les pauvres, mais une lutte patiente, un combat de chaque jour,
d'où tous les hommes sortiront frères, formant une seule république
riche et forte. Hélas! ce n'est peut-être qu'un rêve, et pourtant cela
serait bien.--Je m'arrête; pardonne-moi ce long bavardage qui ne prouve
pas grand'chose, si ce n'est, peut-être, que j'ai lu George Sand sans
la comprendre. J'aurais voulu t'en dire plus long, mais je me suis
embrouillé, et n'ai pu trouver une transition convenable.
Je te disais dans ma dernière lettre que mon bonheur à moi était une
immense tranquillité, et au dehors, et dans mon être. Comme ce rêve
pourrait te paraître en désaccord avec mon autre rêve, celui d'une
gloire littéraire, j'ajoutais que je reviendrais sur ce sujet. C'est
que, sans doute, tu ne sais pas les idées qu'éveille en moi le nom
d'auteur. Ce n'est pas la tribune de l'homme politique, les haines
et les applaudissements qui grondent autour d'un chef d'école. C'est
la mansarde de la grande ville, le chalet de la montagne; une vie
douce peuplée de mes rêves; aucun souci matériel; deux ou trois amis
pour rêver et divaguer avec moi, une tâche non imposée, un travail
d'inspiration. Puis, il est vrai, le murmure flatteur de la foule,
non tant pour contenter mon orgueil, que pour faire grincer mes
ennemis--(hélas! j'en ai). L'estime de tous, l'aisance pour me moquer
de la richesse.--Je sais bien que cela n'arrivera jamais, que si
même je me faisais un nom, il y aurait bien des sifflets parmi les
applaudissements, bien du vacarme, bien du trouble. Je sais que je
ne serai peut-être pas heureux, que je m'éloignerai d'autant plus du
bonheur que je rêve.--Mais quel est celui qui peut se vanter de marcher
plus droit que moi, d'avoir si bien déchiré le voile de l'avenir, qu'il
tende à son but sans craindre les bornes du chemin. Toi-même, qui a
mis ton espoir dans le travail, qui crois parvenir au bonheur avec ce
puissant levier, sais-tu si une paille, une plume, un rien, ne le fera
pas voler en éclats, t'écrasant sous l'énorme bloc que tu tâchais de
soulever.--Crois-moi, nous marchons en aveugles; nous jurons dix ans
que nous agissons avec sagesse, puis un jour nous nous apercevons que
nous sommes de grands fous. Tu auras l'aisance, l'estime, j'aurais
_peut-être_ un peu de renom; est-ce assez pour être assuré de vivre
heureux, lorsqu'un caprice enfantin nous plonge dans la douleur, si
nous ne pouvons le satisfaire? En vérité, je le le dis, ne vendons pas
la peau de l'ours avant de l'avoir tué; ne rions pas avant d'éprouver
une cause de joie. Ou plutôt, morbleu! rions, rions à perdre haleine,
rions des autres, rions de nous, rions de l'univers entier. Au moins,
on s'étourdit.
Cézanne me parle de toi. Il confesse son tort et m'assure qu'il va
changer de caractère. Puisqu'il a entamé ce chapitre, je compte lui
dire mon avis sur sa manière d'agir; je n'aurais pas commencé, mais je
crois qu'il est inutile à présent d'attendre le mois d'août pour tenter
votre rapprochement
J'attends chaque jour une lettre de toi. Voici plus de quinze jours que
tu me fis la promesse d'être plus exact; j'en attends les effets. Quant
à moi, si je suis en retard, ce n'est nullement de ma faute; je me
suis trouvé indisposé, et pour ne pas te faire attendre j'achève cette
lettre à mon bureau; on fait un tapage épouvantable autour de moi, sois
donc indulgent pour la seconde partie de cette missive.--Le temps se
remet. Dimanche, je suis allé m'égarer dans le bois de Vincennes, le
rossignol chantait, le ciel était bleu, sans nuage. Hélas! ce n'était
pas là pourtant ma belle Provence,--beau pays, sales habitants. Ne va
pas te fâcher, au moins. Mes respects à tes parents.
Je le serre la main. Ton ami,
E. ZOLA.
IX
Mon cher Baille,
Aux Docks, 14 mai, 3 heures.
Rien ne vient.--je me décide à t'envoyer cette lettre.
J'ai attendu vainement jusqu'à ce jour une lettre de toi, pour répondre
sur ce dont tu me parlerais, et rendre par là-même ma lettre plus
intéressante pour toi. Mais ne voyant rien venir, ne voyant que la
nature qui verdoie et la route qui poudroie, j'ai pensé qu'il était
bon de ne pas attendre davantage une chose aussi rare, aussi peu sûre
qu'une de tes lettres. Vraiment, je finirai par me mettre en colère;
tant que tu ne m'avais rien promis, passe encore! mais du moment
que tu me traces un beau programme, où tu m'annonces une avalanche
de missives, n'ai-je pas raison de t'en vouloir, lorsque tu restes
un grand mois silencieux comme un Turc accroupi. Je suis sûr que tu
t'accuses toi-même. Que diable! les _meà culpà_ sont bons pour les
jolies pécheresses qui ne se frappent la poitrine que pour pécher
ensuite avec plus de liberté. Toi, un homme raisonnable, un savant,
n'es-tu pas honteux, connaissant ta faute, d'y retomber sans cesse.
Baille, Baille, mon doux ami, je vais me fâcher.
Aux choses sérieuses d'abord.--Ainsi, je te l'ai dit, j'ai écrit à
Cézanne au sujet de la froideur avec laquelle il t'avait reçu. Je ne
puis mieux faire que de te transcrire ici, textuellement, les quelques
mots qu'il m'a répondus à cet égard; les voici:
--«Tu craindrais, d'après ta dernière lettre, que notre amitié avec
Baille faiblit. Oh! non, car, morbleu, c'est un bon garçon; mais tu
sais bien qu'avec mon caractère comme ça, je ne sais trop ce que je
fais, et donc si j'avais envers lui quelques torts, eh bien, qu'il
me les pardonne: mais autrement, tu sais que nous sommes très bien
ensemble, mais j'approuve ce que tu me dis, car tu as raison. Donc
nous sommes toujours très amis.»
Tu le vois, mon cher Baille, j'avais bien jugé que ce n'était qu'un
nuage léger qui s'évanouirait au premier vent; je t'avais bien dit
que ce pauvre vieux ne sait pas toujours ce qu'il fait, comme il
l'avoue assez plaisamment lui-même; et que, lorsqu'il vous chagrine,
il ne faut pas s'en prendre à son cœur, mais au mauvais démon qui
obscurcit sa pensée. C'est une âme d'or, je le répète, un ami qui
peut nous comprendre, aussi fou que nous, aussi rêveur.--Je ne suis
pas d'avis qu'il connaisse les lettres échangées entre nous, au sujet
de votre paix; il faut même qu'il croie que j'ai agi à ton insu,
qu'il ignore, en un mot, que tu t'es plaint de lui, que vous avez été
brouillés un instant.--Quant à ta conduite envers lui jusqu'au mois
d'août, époque à laquelle nos belles parties recommenceront, elle doit
être celle-ci,--toujours selon moi, bien entendu:--tu lui écriras
régulièrement quelques lettres, sans trop te plaindre des retards
qu'il pourra mettre lui-même à te répondre; que ces lettres soient
comme par le passé, affectueuses, surtout exemptes de toute allusion,
de tout souvenir qui pourraient rappeler votre petite brouille; en un
mot, qu'il en soit entre vous comme si rien ne s'était passé. C'est un
convalescent que nous traitons, et si nous ne voulons pas de rechute,
évitons les imprudences.--Tu comprends ce qui me fait parler ainsi, la
crainte de voir se rompre notre amical triumvirat. Aussi tu excuseras
mon ton de pédant, mes craintes exagérées, mes précautions peut-être
inutiles, en mettant le tout sur l'amitié que je vous porte à tous les
deux.
Je voudrais te faire comprendre ma maladie morale.--Lorsque je jette
un regard à l'horizon, je me vois seul; rien ne m'attache à la vie,
ni haine, ni amour. Je me demande avec angoisse si je n'ai pas de
cœur, si le ciel m'a fait misérable, si je ne suis qu'un tas de boue
incapable de briller. La solitude, la solitude sans forme, voilà ce
qui m'effraye; et cette solitude, étrange chose, c'est moi qui me la
suis créée. Moi, qui ne croyant personne digne de ma confiance, suis
resté sans ami, sans maîtresse, dans cet immense Paris, moi qui, de
crainte de n'être pas compris, n'ai rien dit, rien confié. Suis-je
donc un sot orgueilleux? Je me juge sévèrement et pourtant je me juge
exempt d'orgueil. Si j'ai agi ainsi, si je me suis enfermé, en égoïste,
avec mes joies et mes douleurs; c'est que jusqu'à présent je n'ai pas
encore trouvé une âme qui sympathise avec la mienne; c'est que je me
suis agité dans un monde d'imbéciles, sans cœur pour la plupart. La
solitude, ô mon Dieu! la solitude peuplée de chères visions, est bien
calme, bien douce, mais il arrive un moment où le rêve du poète ne lui
suffit plus, où son âme ne peut plus se contenter d'ombres vaines.
Alors il cherche autour de lui ce qu'il a vu en songe, il ne le trouve
pas et il souffre. Il veut revenir à son rêve, mais le rêve ne veut
plus de lui; la solitude ne lui parait plus qu'un grand abîme noir, et
il souffre. Il souffre toujours et partout.--Parfois je vais dans un
théâtre, sur une place publique, pour m'étourdir; mais lorsque je me
retrouve, le soir, seul dans mon lit, mon cœur se serre affreusement,
je suis seul, seul de corps, seul d'âme. Je cherche en vain à me
cramponner à la vie; je voudrais avoir une espérance qui me fasse
vivre la veille pour le lendemain, je voudrais vivre, en un mot. Mais
toujours, là, devant moi, s'étend le grand désert; à quoi bon la joie,
à quoi bon la douleur, si cette joie, cette douleur n'est que pour moi,
si je ne puis pas la partager avec une âme sœur. Vraiment, mon pauvre
vieux, je suis bien malade, il me faut une suprême décision pour me
tirer de là. Aurai-je le courage de la prendre?
Je viens de dire que je n'avais rencontré aucune âme qui sympathise
avec la mienne. Tu sais bien le contraire, toi; Cézanne aussi. Mais
vous êtes si loin, les lettres sont un si faible moyen. Qui sait si
nous ne sommes pas destinés à passer notre vie les uns loin des autres.
Aussi, lorsque je pense à vous, à vous les seuls auxquels je me confie,
je souffre encore davantage: n'avoir rencontré que vous et vous perdre!
Docks, 16 mai, 1 heure.
J'ai encore attendu deux jours pour voir si rien ne venait--mais en
vain. Je vais donc finir cette lettre tant bien que mal--sans te dire
plus de sottise, mais n'en pensant pas moins.