Elle ne veut pas entendre parler de mariage; la chair est un

CORRESPONDANCE

--LETTRES DE JEUNESSE--

* * * * *

EMILE ZOLA

CORRESPONDANCE

--LETTRES DE JEUNESSE--

PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1907

Tous droits réservés.

* * * * *

AVIS DE L'ÉDITEUR

La _Correspondance_ d'ÉMILE ZOLA sera publiée en trois parties

distinctes:

La première qui fait l'objet de ce volume comprend les lettres de

jeunesse, celles que l'écrivain, alors à ses débuts, écrivait à trois

de ses amis et condisciples;

Les lettres touchant à des questions littéraires ou artistiques et

adressées pour la plupart à des confrères formeront la matière de la

deuxième partie;

La troisième comprendra la correspondance relative à l'Affaire Dreyfus,

et notamment des lettres écrites par ÉMILE ZOLA pendant son exil en

Angleterre.

E. F.

* * * * *

TABLE

Lettres à Baille

Lettres à Cézanne

Lettres à Marius Roux

* * * * *

CORRESPONDANCE

--LETTRES DE JEUNESSE--

* * * * *

LETTRES A BAILLE

I

Paris, 14 janvier 1859.

Mon cher Baille,

Je ne te ferai aucun reproche, cela est de fort mauvais ton et n'avance

à rien. Tu t'accuseras toi-même, en pensant que nous sommes au 14

janvier et que tu ne m'as pas encore écrit, malgré ta promesse. Tu ne

me feras jamais croire que le travail t'absorbe à ce point; j'ai de

sérieuses inquiétudes sur ta santé et sur ton intelligence; rien ne

donne plus de maux de tête, rien n'abrutit comme un travail prolongé,

et tu me sembles t'en donner à cœur joie.

Cézanne, qui n'est pas aussi paresseux que toi--je devrais dire aussi

travailleur,--m'a écrit une bien longue lettre. Jamais je ne l'ai vu

si poète, jamais je ne l'ai vu si amoureux; si bien que loin de le

détourner de cet amour platonique, je l'ai engagé à persévérer. Il m'a

dit qu'à Noël tu avais tâché de le ramener au réalisme en amour. Jadis,

j'étais de cet avis, mais je crois maintenant que c'est un projet

indigne de notre jeunesse, indigne de l'amitié que nous lui portons. Je

lui ai répondu longuement, lui conseillant d'aimer toujours, et le lui

persuadant par des raisons que je ne puis te dire ici. Si par hasard

tu t'étais fait l'apôtre du réalisme, si le conseil que tu as donné à

Cézanne n'était pas dicté par ton amitié pour lui, si tu désespérais

toi aussi de l'amour, je t'engage à lire ma réponse à Cézanne quand

tu le pourras, et je souhaite que cette lecture puisse rajeunir ton

cœur noyé dans l'algèbre et la mécanique. Je vais même te transcrire

quelques lignes que je pense adresser à Cézanne prochainement. C'est à

lui que je parle, mais cela te convient aussi; voici ces lignes:

«Dans une de tes dernières lettres, je trouve cette phrase: «L'amour

de Michelet, l'amour pur, noble, peut exister, mais il est bien rare,

avoue-le». Pas si rare que tu pourrais le croire, et c'est un point

sur lequel j'ai oublié de te parler dans ma dernière lettre. Il était

un temps où, moi aussi, je disais cela, où je raillais, lorsque l'on

me parlait de pureté et de fidélité, et ce temps-là n'est pas bien

ancien. Mais j'ai réfléchi, et j'ai cru découvrir que notre siècle

n'est pas aussi matériel qu'il veut le paraître. Nous faisons comme

ces échappés de collège qui se disputent entre eux pour savoir celui

qui aura commis le plus grand méfait; nous nous racontons nos bonnes

fortunes avec le plus d'égoïsme possible et nous nous noircissons à

qui mieux mieux. Nous semblons faire fi des choses saintes; mais, si

nous jouons ainsi avec les vases de l'autel, si nous nous appliquons

à démontrer à tous que nous ne valons rien, je crois que c'est plutôt

par amour-propre que par méchanceté innée. Les jeunes gens surtout ont

cet amour-propre, et comme l'amour est, si j'ose parler ainsi, une des

plus belles qualités de la jeunesse, ils s'empressent de dire qu'ils

n'aiment pas, qu'ils se traînent dans la fange du vice. Tu as passé

par là et tu dois le savoir. Celui qui avouerait un amour platonique

au collège--c'est-à-dire une chose sainte et poétique--n'y serait-il

pas traité de fou? Mais, je le répète, l'amour-propre joue là dedans

un grand rôle; de même qu'en religion un jeune homme n'avoue jamais

qu'il prie, en fait d'amour un jeune homme n'avoue jamais qu'il aime.

Crois que la nature ne perd pourtant jamais ses droits; au temps

des chevaliers, la mode était d'avouer son amour et on l'avouait;

maintenant la mode a changé, mais l'homme est toujours l'homme, il

ne peut se dispenser d'aimer. Je gagerais bien que l'on trouverait

l'amour au fond du cœur de ceux qui veulent passer pour les plus

grands scélérats: chacun a son heure, chacun doit y passer. Maintenant

il est vrai qu'il y a des amants plus ou moins poètes, plus ou moins

exaltés. Chacun aime à sa manière, et il serait absurde à toi,

l'amant des fleurs et des rayons, de dire que l'on ne peut aimer sans

faire des vers et sans aller se promener au clair de lune. Le berger

grossier peut aimer sa bergère; l'amour est chose bien élevée, bien

sublime, mais il entre dans chaque âme, même la moins cultivée, en s'y

modifiant selon l'éducation. Pour revenir, c'est donc à l'orgueil, un

bien sot orgueil, qu'il faut s'en prendre, suivant moi; c'est à la

société, aux hommes réunis et non à l'homme en particulier. L'homme

ne peut se passer d'aimer, ne serait-ce qu'une fleur, qu'un animal;

pourquoi donc alors ne voulez-vous pas qu'il aime la femme? Je sais

bien que la cause que je plaide ici est bien épineuse; nous sommes

enfants du siècle et l'on a eu soin de nous donner des idées arrêtées

sur ce sujet. On nous a tant fait d'aimables plaisanteries sur la

femme et sur l'amour que nous ne croyons plus à tout cela. Mais, si

tu y réfléchis bien, si tu consultes bien ton cœur, tu seras forcé

de convenir, en considérant que tu n'es pas d'une autre pâte que les

autres hommes, qu'il est faux d'avouer que l'amour est mort, que notre

temps n'est que matérialisme. Une tâche grande et belle, une tâche que

Michelet a entreprise, une tâche que j'ose parfois envisager, est de

faire revenir l'homme à la femme. On finirait peut-être par lui ouvrir

les yeux; la vie est courte, ce serait un moyen de l'embellir; le

monde est dans la voie du progrès, ce serait un moyen d'arriver plus

vite. Et ne va pas croire que ce soit le poète qui parle. Qu'importe

même l'exagération. Michelet fait un dieu de la femme dont l'homme

est l'humble adorateur. Aux grands maux, il faut les grands remèdes,

si l'on exécutait la moitié de ce qu'il demande, le monde à mon avis,

irait parfaitement.»

* * * * *

Mes respects à tes parents. Je te serre la main.

Ton ami dévoué,

ÉMILE ZOLA.

II

Paris, 23 janvier 1859.

Mon cher ami,

Je t'annonçais dans ma dernière lettre mon intention d'entrer au plus

tôt comme employé dans une administration; c'était une résolution

désespérée, absurde. Mon avenir était brisé, j'étais destiné à pourrir

sur la paille d'une chaise, à m'abrutir, à rester dans l'ornière.

J'entrevoyais vaguement ces tristes conséquences, et j'avais ce frisson

instinctif qui vous prend lorsque l'on va se plonger dans l'eau froide.

Heureusement que l'on m'a retenu sur le bord de l'abîme; mes yeux se

sont ouverts, et j'ai reculé d'épouvante en sondant la profondeur du

gouffre, en voyant la fange et les roches qui m'attendaient au fond.

Arrière cette vie de bureau! arrière cet égout! me suis-je écrié,

puis j'ai regardé de tous côtés, demandant un conseil à grands cris.

L'écho m'a seul répondu, cet écho railleur qui répète vos paroles, qui

vous renvoie vos questions sans les satisfaire comme pour vous faire

entendre que l'homme ne doit compter que sur lui. J'ai donc placé

ma tête entre mes mains, et je me suis mis à réfléchir, à réfléchir

sérieusement. «La vie est une lutte, me suis-je dit, acceptons la

lutte et ne reculons pas devant la fatigue, ni devant les ennuis.» Je

puis passer mon examen du baccalauréat ès sciences, me faire recevoir

à l'École Centrale, devenir ingénieur. «Ne fais pas cela, m'a crié

une voix dans l'espace; la tourterelle ne niche pas avec l'épervier,

le papillon ne butine pas sur les orties. Pour que le travail ait de

bons résultats, il faut que le travail plaise: pour faire un tableau,

il faut d'abord des couleurs. Ton horizon, au lieu de s'élargir, se

rétrécit; tu n'es pas plus né pour faire des sciences que tu n'es né

pour être employé. Toujours ton esprit quittera l'algèbre pour aller

voltiger ailleurs; ne fais pas cela, ne fais pas cela!» Et comme je

demandais avec angoisse quel chemin je devais choisir... «Écoute, a

repris la voix, mon avis va te paraître absurde, insensé: tu vas dire

que tu reculerais au lieu d'avancer. Dans ce monde, mon enfant, il est

des idoles auxquelles chacun sacrifie, il est des degrés que chacun

monte en se fatiguant parfois bien inutilement. Crie à haute voix

que tu es littérateur, on te demandera ton diplôme de bachelier ès

lettres. Sans diplômes, point de salut; ce sont les portes de toutes

les professions, on n'avance dans la vie qu'à coups de diplômes. Si

vous êtes un sot portant cet engin formidable, vous avez de l'esprit;

si vous êtes un homme de talent et que la Faculté ne vous ait pas donné

un certificat de votre intelligence, vous êtes un sot. A l'œuvre,

à l'œuvre, mon cher enfant! Recommençons nos études: _rosa_, la

rose, _rosæ_, de la rose, etc. A l'assaut du précieux talisman! à la

rescousse, Virgile et Cicéron! ce n'est qu'un an, six mois, peut-être

d'un travail acharné; puis, un Homère et un Tite Live à la main,

debout sur la brèche, entouré de versions et de thèmes domptés, tu

pourras crier glorieux et en agitant le bienheureux parchemin: «Je suis

littérateur, je suis littérateur!»

Et la voix de l'air se tut, en poussant un dernier cri de guerre.

Mon cher Baille, je quitte le ton épique, et je te répète en prose

prosaïque que je vais faire _mes lettres_, une fois que je tiendrai mon

diplôme, je veux faire mon droit: c'est une carrière (puisque carrière

il y a) qui sympathise beaucoup avec mes idées. Je suis donc décidé à

me faire avocat; tu peux être assuré que l'oreille de l'écrivain se

montrera sous la toge. Or, j'en voulais venir à ceci: à te demander, à

toi, qui as fait tes études littéraires tout seul, dans quelle mesure

dois-je apprendre le grec et le latin, en un mot, le strict nécessaire

pour passer mon examen. Ainsi par exemple, dois-je faire des vers

latins, des thèmes grecs, etc.? Je travaillerai chez moi (ne ris pas,

je veux travailler), et je ne prendrai qu'un maître répétiteur pour

corriger mes devoirs. Tu vois donc parfaitement ma position et tu peux

me tracer en quelques mots ce que j'aurai à faire; j'attends ta réponse

avec impatience, quitte un instant ton livre, dis-moi ce que tu as

fait toi-même de latin et de grec, et je t'en aimerai mieux.--Quant à

mon baccalauréat ès sciences, je ne l'abandonne pas; dès que je serai

reçu pour les lettres, je pense bien me livrer au second combat à la

Sorbonne.

Tu m'approuveras, j'en suis certain. Il n'est qu'un moyen d'arriver, et

je l'ai toujours dit, c'est le travail. Le ciel m'a envoyé mon bon ange

pour me réveiller et je ne me rendormirai pas. C'est une tâche pénible,

mais je dis adieu pour quelque temps à mes beaux rêves dorés, certain

de les voir accourir en foule lorsque ma voix les rappellera dans une

époque meilleure.

Je te souhaite un carnaval plus gai que le mien, qui sera, je le

présume, des plus paisibles. Je me porte bien, ma pipe se culotte;

je te souhaite une santé et une _bouffarde_ qui jouissent des mêmes

avantages.

Mes respects à tes parents. Je te serre la main.

Ton studieux ami,

ÉMILE ZOLA.

III

Paris, le 3 décembre 1859.

Mon cher Baille,

Je suis depuis huit jours à Paris; huit jours pendant lesquels, je ne

sais pourquoi, j'ai été pris d'une grande mélancolie. Certes, ce n'est

ni Aix, ni l'_Aérienne_ que je regrette; j'ai si peu d'amis en Provence

que je finirai par la détester. Je crois que c'est l'avenir qui me

tourmente; j'ai vingt ans et je n'ai pas de profession. Bien plus, si

par hasard il me fallait gagner ma vie, je m'en sens fort peu capable.

J'ai rêvé jusqu'à présent, j'ai marché et je marche encore sur un sable

mouvant: qui sait si je ne m'y enfoncerai pas? Tout cela n'est pas fait

pour vous rendre gai.

J'ai appris des détails sur l'affaire de De Julienne et Abel. Il paraît

que ces messieurs ne parlaient rien moins que d'un duel. Les témoins du

_blond_ étaient Seymard et _Antic_ (voilà un nom que je dois écorcher)

et ceux du _brun_ étaient Ronchon et Paul Rigaud. Ils se sont réunis

tous les quatre chez Seymard, et là, après un long débat, on a fait

comparaître les parties adverses. Le blond accusait le brun de félonie;

le brun se fondait sur le droit du premier occupant; après avoir dûment

constaté qu'ils avaient tort tous les deux, les témoins ont érigé

une réconciliation, ce que mes deux chevaliers ont accepté avec un

empressement tout à fait belliqueux.

Et qu'en sort-il souvent?

Du vent.

Je me suis demandé qui pouvait pousser Abel à tout ce tintamarre, et

il m'a semblé que c'était un ricochet de ton coup de canne sur le

chapeau de Marguery. Nul doute pour moi qu'il n'ait été le conseiller

du guerrier Abel dans cette affaire-là, et qu'il n'ait fait du courage

à l'abri d'un autre. Tout cela est triste, comme dit Hamlet: nous

avons été bien enfants au commencement de l'aventure et la fin en a

été encore plus enfantine.--J'ai commencé le feuilleton sur ce sujet,

mais je suis si abattu et la matière en est tellement peu morale et peu

digne, qu'il n'est pas près d'être fini.

Je t'ai promis de te dire les nouvelles littéraires de Paris. Alexandre

Dumas fils vient de faire représenter un drame intitulé: _le Père

prodigue_. J'irai au premier jour voir ce que c'est. De plus, Michelet

vient de faire paraître un volume: _la Femme_. Ce doit être un pendant

à _l'Amour_, que tu n'as sans doute pas lu, et que je te conseille

de lire.--J'ai acheté les œuvres d'Hégésippe Moreau, et voici mon

sentiment sur cet auteur. Il y a deux hommes en lui: l'un doux, timide,

d'une âme exquise et d'une délicatesse de sentiment peu commune; on

le trouve tel dans les contes en prose, et dans quelques pièces de

vers telles que: _Un quart d'heure de dévotion, Élégie à la Voulzie,

Romance de la Fermière_. L'autre Hégésippe Moreau est un homme aigri

par le malheur et l'indifférence; il crie après les riches, il se vante

d'être un cynique, il se jette à corps perdu dans la politique: c'est

un satirique moins cru que Barbier, mais aussi bien plus emporté que

Boileau. Quant à ses chansons, les unes sont politiques, les autres

badines, pleines d'espièglerie et quelquefois même de polissonnerie. Je

t'en envoie une de ces dernières, qui m'a paru charmante comme toutes

les autres, d'ailleurs. Comme dit Sainte-Beuve à qui j'emprunte cette

appréciation littéraire. Moreau était un grand poète, mais il n'avait

pas eu le temps de se débarrasser de l'imitation et il est mort au

moment où il allait devenir véritablement original.

Puisque nous en sommes aux hommes de génie, je te dirai sous le

sceau du secret, que _Marguery!_ est devenu un des rédacteurs de

_la Provence_. Il y prend ses ébats sous le pseudonyme de Ludovico.

Prochainement paraîtra de lui un grand roman intitulé: _Roman et

Réalité_. Hélas! hélas! il me l'a lu, et je m'abstiens de le juger,

il y prouve tout le contraire de ce qu'il veut prouver. Hélas! hélas!

habitants d'Aix, prenez garde que _la Provence_ ne tombe sous les

yeux de vos femmes; un Marguery doublé d'un Marguery ne peut produire

que des monstres capables de faire avorter les quatre-vingt-six

départements.

Réponds-moi quand tu en auras le temps. Pour moi, je t'écrirai souvent,

soit pour me distraire, soit pour te dire les nouvelles.

Je te serre la main. Ton ami,

E. ZOLA.

IV

29 décembre 1859.

Mon cher Baille,

Je t'écris à Aix, pensant que tu seras allé passer tes vacances de Noël

dans ta chère patrie.

Je ne me plains pas de ton long silence: je sais que tu travailles

comme un malheureux. Seulement ne m'oublie pas tout à fait.

J'ai fort peu de choses à te dire. Je ne sors presque pas et je vis

dans Paris comme si j'étais à la campagne. Je suis dans une chambre

retirée, je n'entends pas le bruit des voitures et, si je n'apercevais

dans le lointain la flèche du Val-de-Grâce, je pourrais me croire

encore à Aix. Nous avons eu ici un froid excessif, quelque chose comme

15°. Une malheureuse fauvette est venue tomber sur la neige, devant

ma porte. Je l'ai prise et je l'ai portée devant le feu; la pauvrette

a ouvert un instant les yeux, je l'ai sentie palpiter dans mes mains,

puis elle est morte. J'en ai presque pleuré; toi qui m'appelais l'ami

des bêtes, tu comprendras peut-être cela.

Je ne vois personne et les soirées me paraissent bien longues. Je fume

beaucoup, je lis beaucoup et j'écris fort peu. J'ai cependant achevé

_les Grisettes de Provence_; j'ai ressenti comme un certain plaisir en

racontant ces folies. Mais je suis loin d'être content de mon œuvre:

la matière était excessivement pénible; les événements couraient les

uns après les autres, il n'y avait pas de nœud, pas de dénouement.

De plus, cela manquait de dignité et de moralité; nos rôles étaient

aussi bien loin d'être des rôles de héros de roman. Je me suis donc

contenté de dire les faits tels qu'ils se sont passés, faisant le plus

court possible, retranchant certains détails inutiles et n'altérant

pas la vérité que pour les événements tout à fait insignifiants. J'ai

composé ainsi une espèce de nouvelle d'un intérêt médiocre pour les

indifférents; tu comprends qu'il ne sera pas facile de placer cela,

mais cependant je ne désespère pas. Je vais m'en occuper et, dès que

cela paraîtra, je t'en préviendrai.

Tu vas voir Cézanne ces jours-ci. Je ne souhaite qu'une chose,

c'est que vous puissiez oublier un instant ensemble le temps si

long quelquefois à s'écouler. Si tu vois l'Aérienne, souris-lui de

ma part. Tu vas sans doute te mêler un peu à la jeunesse dorée--De

Julienne, Seymard, Marguery, etc. S'ils te racontent quelques nouveaux

événements, je te prie de me les narrer à ton loisir. Tu as sans doute

appris que Marguery est un des rédacteurs de _la Provence_; je l'engage

à lire son dernier feuilleton où il plaide en faveur du réalisme, où il

rend l'amour ridicule et fait triompher la coquetterie: tu me diras ton

avis sur ce petit roman qui d'ailleurs a certains mérites.

Puisque nous parlons feuilleton, je te dirai que j'en ai envoyé un à

_la Provence_. C'est un conte de fée: _La Fée Amoureuse_[1]. C'est

un long rêve poétique, une ronde joyeuse que j'ai vu passer dans mon

foyer. Mais les quelques lignes qui vont paraître ne sont en quelque

sorte qu'un canevas. Je veux parler plus longuement de ma belle

Sylphide, je veux en faire une véritable création. Je vais entreprendre

un volume de nouvelles, et ce conte qui n'occupe maintenant que

quelques colonnes, occupera la moitié du livre. Je changerai tous les

personnages, excepté la fée; je démontrerai qu'il est un dieu pour les

amants, et que ni l'enfer, ni les hommes, ni les prêtres avec leur

mauvaise doctrine, ne peuvent détruire un amour pur. Tu ne comprendras

bien ce que je veux dire que lorsque tu auras lu mon conte; si je le

fais paraître, c'est que, voulant en changer complètement la forme

dans celui que je veux faire prochainement, je ne suis pas fâché de le

faire connaître tel qu'il s'est d'abord présenté à mon esprit. Je te

serais reconnaissant, quand tu l'auras lu, si tu m'indiquais dans une

courte appréciation ce qui te semble bon, et ce qui te semble mauvais:

je conserverai alors ce qui serait à conserver.--Peut-être a-t-il paru

jeudi dernier.

Je t'ai déjà dit que je ne me plaignais pas de ton long silence.

Cependant voici un mois que je t'ai écrit et je n'ai pas encore reçu

de réponse; tu as beau avoir du travail, cela ne saurait t'empêcher de

m'écrire. Si tu étais un enfant, s'il te fallait des heures pour écrire

une lettre, je comprendrais cela. Mais dans un quart d'heure tu peux me

contenter, tu vois donc que tu es un peu coupable.

Tu m'as bien promis de venir l'année prochaine à Paris, et je compte

sur toi; je te verrais au moins deux fois par semaine et cela me

distraira un peu. Si ce diable de Cézanne pouvait venir, nous

prendrions une petite chambre à deux et nous mènerions une vie de

bohèmes. Au moins nous aurions passé notre jeunesse, tandis que nous

croupissons l'un et l'autre. Dis-lui (à Cézanne) que je lui répondrai

un de ces jours.

Mes respects à tes parents. Je te serre la main.

Ton ami dévoué,

ÉMILE ZOLA.

V

Paris, le 14 février 1860.

Mon cher ami,

Et d'abord quelques mots sur ta réponse à mes idées sur _l'Amour_.

Tu t'écries dans un beau mouvement: «Arrière les pensées charnelles!»

Prends garde; ne va pas jouer le personnage d'Armande dans _les Femmes

savantes:_

Ne concevez-vous point ce que, dès qu'on l'entend,

Un tel mot à l'esprit offre de dégoûtant,

De quelle étrange image on est par lui blessée,

Sur quelle sale vue il traîne la pensée?

Elle ne veut pas entendre parler de mariage; la chair est une chose

immonde, l'esprit seul peut lui plaire; elle est parfaitement ridicule.

Dans un sentiment tel que l'amour, où l'âme et le corps sont si

intimement liés, on ne peut, sous peine de sottise, écarter ni l'un

ni l'autre. Qui écarte l'âme est une brute, qui écarte le corps est

un exalté, un poète que le caillou du chemin attend. Ceci étant posé,

voyons si la société est bien comme tu me la dépeins. Je t'avouerai

qu'au premier coup d'œil, elle paraît telle; mais ce que tu n'as pas

voulu comprendre et ce que pourtant je tendais à te démontrer, c'est

qu'au fond du cœur de chacun tu trouveras l'amour; c'est que même le

plus dépravé a son heure d'aimer véritablement. En un mot, la plante a

perdu ses feuilles les plus vertes, ses rameaux les plus robustes; tout

ce qui était hors du sol, visible à l'œil, est mort, mais la racine est

encore puissante et tôt ou tard on verra de nouvelles tiges s'élever,

vigoureuse végétation. Oui, ce n'est que la surface qui est ainsi

impure; oui, les germes de l'amour sont et seront toujours dans le cœur

de l'homme. Que demandes-tu de plus? pourquoi pleurer et désespérer?

Si le médecin que l'on appelle auprès d'un malade se mettait à

sangloter, le guérirait-il? Qu'il gémisse, s'il le trouve mort; mais,

s'il remarque en lui une étincelle de vie, qu'il garde son sang-froid

et agisse au plus vite. Eh bien! l'amour chez l'homme est malade et

non pas mort; chaque homme doit être pour soi un véritable médecin,

et même pour les autres, s'il en a la volonté et le courage. Et sache

bien que ce rôle te consolera; voyant la maladie de près, on ne la

grandit plus, ayant trouvé un remède, on pense à la guérison et l'on

se console. Mais pour Dieu! n'allez pas crier sur les toits que tout

est perdu, que le monde n'est plus qu'un bourbier, où restent tous les

jeunes cœurs. Pour ta propre tranquillité, je te conseille d'examiner,

sans parti pris, l'état présent et ce que pourra être l'avenir. Notre

siècle n'est pas plus mauvais qu'un autre, ce qui prouve qu'il n'y en a

pas eu de bon et que le futur nous en garde sans doute. Mais revenons:

puisque j'ai parlé de maladie, il faut bien que je précise et que je

parle de remède. La maladie, à mon avis, dépend surtout de ceci: les

jeunes gens mènent une vie polygamique. Je disais tantôt que, dans

l'amour, le corps et l'âme sont intimement liés, le véritable amour

ne peut exister sans ce mélange. C'est en vain que tu veux aimer avec

l'esprit, il viendra un moment où tu aimeras avec le corps, et cela

est juste, naturel. Or, la vie polygamique exclut entièrement l'amour

avec l'âme, par conséquent l'amour. On ne possède pas une âme comme on

possède un corps: la prostituée te vend son corps et non pas son âme,

la jeune fille qui te cède le second jour ne peut t'aimer avec l'âme.

Il faudrait pour cela qu'elle te connût depuis longtemps, qu'elle ait

été frappée par une de tes bonnes qualités, et dès ce jour, je t'en

réponds, elle t'aimera de tout son corps, de toute son âme. Tu vois que

la vie polygamique ne peut s'accommoder avec l'amour: ce n'est pas en

voltigeant de femmes en femmes, comme on le fait à cette époque, qu'on

peut avoir le temps de se faire connaître et de se connaître soi-même.

Les couples heureux sont rares: c'est vrai. Mais c'est alors que les

époux n'ont connu l'amour qu'à sa surface; ils sont encore étrangers

de cœur, et, s'ils le restent, ils seront toujours malheureux. Mais

mettez ensemble un jeune homme et une jeune fille, les premiers venus.

Ils sont beaux, ils s'aiment avec le corps; ce n'est pas encore

l'amour. Bientôt ils découvrent réciproquement leurs qualités (et qui

n'en a pas) et pour peu que les caractères ne soient pas opposés, pour

peu qu'ils n'aient pas de gros défauts, ils s'aiment avec l'âme; ils

s'aiment véritablement, entièrement. Comprendre celle que l'on aime et

s'en faire comprendre, voilà le grand point; voilà pourquoi il faudrait

s'attacher à une femme et non pas à toutes, l'étudier et s'en faire

étudier, passer des années s'il le fallait pour arriver à ce bonheur

qui, dis-tu, est si rare. A qui la faute si tu n'es pas heureux? à toi,

qui connais la maladie, son remède, et qui ne veux pas guérir.--Ce

n'est pas l'amour qui est rare, c'est le bon sens et la raison. Les

eaux du ciel s'écoulaient, inutiles; mon père construisit un barrage,

et maintenant toutes ces gouttes perdues se rassemblent et forment

un lac qui féconde les prairies. Nous éparpillons notre amour: nous

en jetons un lambeau à la première sultane de nos ignobles sérails,

lorsque nous pourrions l'amasser et le verser dans un seul cœur où

il germerait et produirait de beaux fruits. Et des hommes comme des

femmes.--Je le répète encore, l'amour n'est pas rare; ce qui est rare,

c'est la raison.

Tu m'écrivis jadis une lettre de sanglots où tu criais, désespéré:

«J'ai perdu mon Eurydice, j'ai perdu mon idéal!»,--je me souviens même

t'avoir adressé à ce sujet de bien méchants vers.--Je ne m'étonne plus

de ces pleurs, en lisant ce que tu penses de la société. A la ville, tu

ne vois que débauche, à la campagne qu'abrutissement. Partout le sexe,

me dis-tu, nulle part la femme. Ainsi, l'âme n'existe pas. Pleurez,

mes yeux, pleurez; j'ai senti le frisson dont parle Job courir sur mon

épiderme; la terre n'est qu'une vallée de douleur, qu'on m'enterre,

et n'en parlons plus... Et tu dis que c'est d'après tes observations

que tu parles, tu as vécu à la campagne, dis-tu, et tu avances des

certitudes. Permets-moi de te dire que tu te mens à toi-même; tu as

vu bien des jeunes filles, tu n'en as pas connu une seule. Tu as fait

comme le papillon qui va sur chaque fleur et qui, lorsqu'il voit leurs

corolles se faner, ne comprenant pas le divin mystère qui s'accomplit

dans leurs seins, s'enfuit et déclare qu'elles ne sont plus bonnes

à rien. Lis Michelet, il te dira bien mieux que moi ce que je ne

puis te dire ici; et, lorsque tu auras lu son livre consolateur,

tu ne pousseras plus de hauts cris et tu jugeras moins sévèrement,

moins injustement les femmes de ce temps-ci.--Deux mots encore, et

j'abandonne ce sujet: je n'ai jamais su quel était ton idéal, celui que

tu as perdu; mais maintenant je t'en connais un monstrueux, l'idéal

du vice. Tu as retourné la lorgnette, et cette fange, qui te semblait

si lointaine, à peine visible, se trouve tellement rapprochée, bien

plus près qu'elle ne l'est réellement, que tu en distingues les plus

effrayantes pourritures. Perds-toi dans la nue, mais ne descends pas

plus bas que la terre; le mieux serait encore d'y rester, sur cette

terre, et de ne pas exagérer, ni en bien, ni en mal.

Mais je me laisse emporter par mon sujet, et je ne vais plus pouvoir te

parler d'autre chose. C'est que la question demanderait des volumes,

et que je désirerais te dire tout à la fois. Il est possible que je

viole la logique à chaque pas; j'avoue humblement que je ne l'ai jamais

étudiée.

Tu m'annonces la mort de Toselli; je n'ai pas connu ce jeune homme,

et cependant cette nouvelle m'a affecté. Toutes les fois qu'une âme

jeune quitte le banquet avant la fin, je gémis, peut-être aurait-il été

grand, et bon pour ses semblables. Il ne connaîtra pas les douleurs

de la vie, mais il n'en connaîtra pas les joies. Maintenant, il sait

le grand mot, le mystère insondable, le mystère qui vous fait reculer

d'épouvante. Lorsque l'esprit pense à cela, les cheveux se dressent, et

l'on ne sait si l'on doit plaindre ou envier les morts.

Je te remercie des conseils que tu me donnes. Je suis plus indécis

que jamais. La vie se présente à moi avec son effrayante réalité, son

avenir inconnu. Personne pour me soutenir, ni femme, ni ami auprès

de moi. Et ce n'est pas ma faute, si je chancelle, si ma résolution

du jour efface celle de la veille. Qui me donnera un chemin droit,

sans trop d'épines, pour que mes pieds ne soient pas déchirés avant

d'arriver au but? Toi, tu marches, les yeux fixés sur un point, sans te

laisser distraire par la mouche qui passe; tu arriveras, j'en suis sûr.

Mais moi, avec mon caractère, avec ma paresse (nommons les choses par

leur nom)! mon intelligence se perd dans de vains rêves, et, lorsque

je me réveillerai, je me trouverai sans métier, sans fortune, sans

talent.--Un peu de courage, mon Dieu!

Tu me feras grand plaisir en me parlant de De Julienne et de

Baptistine. Je veux connaître les folies du cher Edgard et les faits et

gestes de la fillette. «Moi, je fais mon bas.»--O naïveté! où vas-tu te

nicher.

Je t'ai déjà dit que cette intrigue me répugnait; mais ne nous faisons

pas plus saints que nous ne le sommes. Nous sommes pleins de défauts

et, pour mon compte, je confesse une grande curiosité.

Tu m'écriras tout de suite après le carnaval. Ce sera ton carême,

puisque tu parais éprouver tant de fatigue à tenir une plume. Ne me

néglige pas, ou je me fâcherai; et si tu le peux, écris-moi plus

lisiblement, je te comprendrai et te répondrai mieux. Parle-moi d'Aix,

de mes rares amis, de toi surtout.

Je te répète que je me fâche tout rouge si tu ne m'écris pas. Je fais

double-six pour la binette de toi.

Ton ami,

E. ZOLA.

VI

Paris, 20 février 1860.

Mon cher ami,

Je t'ai écrit dernièrement une lettre qui a dû arriver à Marseille le

mercredi des Cendres, lettre qui s'est croisée avec la tienne. J'espère

que M. Maubert te l'a remise fidèlement; toutefois, je t'adresse

celle-ci chez le nouvel intermédiaire que tu me désignes, et, pour plus

de sûreté, je t'annonce de nouveau que j'ai changé de demeure, et que

tu dois m'écrire désormais: rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, n° 21.

Je ne puis que te donner peu de temps, et je m'attacherai surtout,

d'abord à te convaincre que ma paresse est la seule cause de mon

silence, et ensuite à me blanchir de l'accusation de discrétion outrée.

Tu sembles croire que tes lettres m'ennuient, et que c'est pour cette

raison que je n'y réponds pas. Vraiment, c'est moi qui devrais me

fâcher d'une telle supposition. Lorsque je t'écrivais lettre sur

lettre, vers le printemps dernier, et que je recevais, tous les mois

à peine, dix lignes de réponse, t'ai-je jamais dit une aussi grosse

sottise? Depuis le jeudi de la Toussaint, je te le répète, un grand

changement s'est opéré en moi. J'étais bien paresseux auparavant, mais

paresseux, dirai-je, par rêverie, par sentiment artistique. Maintenant,

ce n'est plus cela; je suis bêtement paresseux comme tout le monde,

parce que le travail me fatigue, et que je lui préfère même l'ennui. Ce

n'est pas que je n'aie mon soleil et ma pluie, mes bons et mes mauvais

jours; mais, lorsque je suis gai, je ris et je cours, fuyant plume et

papier; lorsque je suis triste, je boude, je fais l'ours, je m'enfonce

en un coin, prenant plaisir à m'ennuyer et à ennuyer les autres. Ce

n'est pas alors que je songe à vous, mes amis, ou, si j'y songe, c'est

pour vous regretter, pour penser à nos parties qui peut-être, hélas!

ne se renouvelleront plus. De telle sorte que je remets une lettre

de jour en jour, ayant trop de choses à vous dire pour vous en dire

une seule, et reculant devant une de ces banalités que je vous sers

depuis trois ans. Voilà toute la raison de mon silence, et tu es fou

de douter de mon amitié pour le retard de mes sottes maximes, de mes

digressions plus ou moins puériles sur l'amour, sur l'idéal et la

réalité. Toutes ces écritures commencent à me fatiguer. Je remarque

de plus en plus que ma plume ne peut exprimer que bien imparfaitement

mes idées et mes sensations. Je lui en veux de cette imperfection, et

je la jette souvent avec colère. Je vous écris, et je trouve le moyen

de vous parler de tout, excepté de ce dont je voudrais vous parler.

Je désirerais vous ouvrir mon cœur, vous dire tout ce que j'y sens

tressaillir de grand et de noble, l'amitié, l'amour, le sentiment du

beau, et, par là même, augmenter votre estime à mon égard, et vous

attacher pour toujours à moi par les liens d'une étroite sympathie. Je

ne puis: la phrase cherchée glisse et, en son lieu, vient se placer

quelque sottise; tantôt c'est l'amour de la forme qui l'emporte et me

fait, pour une tournure aimée, omettre les mots partis du cœur; tantôt

c'est le paradoxe, l'affectation d'une gaieté que je ne ressens pas.

Alors, je maudis ce métier d'écrivassier; je me dis que ce qui est bon

pour la foule ne peut me contenter avec vous. Je repousse le papier, je

ne me soucie plus de vous écrire, et je pense qu'un long serrement de

main à votre arrivée en dira plus que toutes les belles choses que je

pourrais vous écrire jusque-là.

Quant à ma trop grande discrétion, elle n'est ni un faux orgueil, ni

un manque de confiance. Lorsque nous nous sommes rencontrés au début

de la vie et que, réunis par une force inconnue, nous nous sommes

pris la main, jurant de ne jamais nous séparer, aucun de nous ne

s'est enquis de la richesse ni de l'intérieur de ses nouveaux amis.

Ce que nous cherchions, c'était la richesse du cœur et de l'esprit,

c'était surtout cet avenir que notre jeunesse nous faisait entrevoir si

brillant. En un mot, nous nous connaissions mutuellement, et cela nous

suffisait. Puis, nous avons grandi et, ignorant toujours les besoins

matériels, nous avons continué comme par le passé à échanger nos âmes,

sans seulement penser que nous avions un corps. Enfin, aujourd'hui,

voilà que nous nous apercevons qu'en nous il y a deux êtres: l'un qui

est tout sentiment, l'autre, au contraire, qui n'est que matière; le

premier, notre ami, celui que nous connaissons depuis longtemps; le

second, qui n'a conscience de son être que d'hier, qui crie famine et

nous pousse au travail pour avoir du pain. Cette partie de moi-même,

qui était inconnue à mes amis, j'ai continué à la leur cacher plutôt

par habitude que par toute autre raison. D'ailleurs, je comprends

parfaitement ton désir de me connaître dans mon entier, et moi-même

j'aurai cette curiosité lorsque tu commenceras à vivre par toi-même ta

vie matérielle. Pour te mettre au courant de tout, je n'ai que deux

mots à dire: j'ai vingt ans, et je suis encore à la charge de ma mère,

qui peut à peine se suffire à elle-même. Je suis obligé de chercher

un travail pour manger, et ce travail, je ne l'ai pas encore trouvé,

seulement j'espère l'avoir bientôt. Telle est donc ma position: gagner

mon pain n'importe comment et, si je ne veux pas dire adieu à mes

rêves, m'occuper la nuit de mon avenir. La lutte sera longue, mais elle

ne m'effraye pas; je sens en moi quelque chose et, si en réalité ce

quelque chose existe, tôt ou tard il doit paraître au grand jour. Donc,

point de châteaux en Espagne; une logique serrée, manger avant tout,

puis voir ce qu'il y a en moi, peut-être beaucoup, peut-être rien, et

si je me suis trompé, continuer à manger avec mon emploi obscur et

passer comme tant d'autres, avec mes pleurs et mes rêves, sur cette

pauvre terre.

Il est une question délicate que je veux cependant approfondir. A

plusieurs reprises, et dans ta dernière lettre encore, tu sembles

mettre ta bourse à ma disposition. Pauvre bourse, sans doute! bourse

de lycéen servant à suffire à peine aux menus plaisirs! D'ailleurs, je

trouve le nécessaire chez ma mère, et si ce n'était que le superflu

est parfois une nécessité, je ne me plaindrais pas du manque d'argent.

N'importe! je te le répète, j'ai cru que tu m'offrais de l'argent, et

c'est ce qui me fait te répondre en toute franchise: si tu en as, non

de trop, mais de manière à partager, si tu peux le partager sans pour

cela pressurer tes parents, je l'accepte à titre de prêt.--Mon silence

là-dessus aurait pu te peiner, et j'ai craint, d'autre part, que

refuser après t'avoir fait connaître ma position ne te parût venir d'un

orgueil mal placé.

Ma vie présente est celle-ci: je loge dans un hôtel garni, le logement

qu'a pris ma mère étant trop petit. Là je m'ennuie beaucoup, je

travaille un peu; et je lis parfois Montaigne dont je goûte fort la

douce et tolérante philosophie.

Si tu tardes trop à m'écrire, je t'enverrai une nouvelle épître.

J'attends Cézanne et j'espère recouvrer un peu de ma gaieté d'autrefois

dès qu'il sera ici.

Mes respects à tes parents. Je te serre la main.

Ton ami,

ÉMILE ZOLA.

VII

Paris, 17 mars 1860.

Mon cher Baptistin,

Parfois je m'en veux de mon ennui de chaque jour. Je me traite

d'imbécile, et je me prouve que je me crée moi-même mes tristesses. Je

possède la meilleure des mères et, de plus, j'ai eu la bonne fortune

de rencontrer sur cette fange de discorde deux amis avec lesquels je

sympathise. Que d'autres s'estimeraient bienheureux avec la moitié

de ces biens! Que d'autres se renfermeraient dans ces pures amitiés,

sans chercher plus loin, sans former des désirs peut-être impossibles

à contenter! Ma part est donc une large part; et cependant je la

dédaigne, je la considère comme une chose due, comme accordée à chacun

ici-bas. Je me retrouve seul; ma mère, mes amis disparaissent presque

à mes yeux, et je pleure sur mon isolement, je me demande quel est le

but de tous ces ennuis, et je me demande la raison de mon existence.

J'accuse le ciel de nous avoir créés de telle façon que le corps cache

toujours l'âme; mon voisin vient, le miel à la bouche, me saluer et me

sourire, et moi je pense qu'il a le fiel au cœur; mon chien me caresse

et je crois voir ses dents prêtes à mordre; ma maîtresse m'embrasse

et me jure tendresse éternelle, je me demande si elle ne prépare pas

alors même quelque infidélité. Que te dirai-je? C'est là mon tourment

de chaque jour; il me semble que ma félicité serait parfaite si les

âmes des personnes qui me coudoient m'étaient découvertes. Lorsque ma

maîtresse est près de moi, je mets l'oreille à ses lèvres et j'écoute

son haleine, son haleine ne me dit rien, et je me désespère. Je pose

ma tête sur sa poitrine, j'entends palpiter son sein, j'entends les

sourds battements de son cœur, parfois je crois surprendre la clef

de ce langage, mais ce n'est que le limon qui s'agite, et je me

désespère. Voilà la véritable cause de mon isolement; dans la foule

qui m'entoure je ne vois pas une seule âme, mais seulement des prisons

d'argile; et mon âme désespère de son immense solitude, s'attriste

de plus en plus. Que de fois j'ai maudit le ciel de nous avoir faits

ainsi, d'avoir permis le mensonge éternel en cachant l'être sous le

paraître. Que m'importe la beauté du vase, si le parfum qu'il contient

est nauséabond; et comment m'assurer de son odeur suave? J'adore

religieusement la forme, la beauté pour moi est tout. Mais que l'on

ne confonde pas; cet amour des lignes n'est qu'un amour d'artiste; un

tableau, une statue, objets inanimés, n'ont évidemment pour mérite que

leurs beautés matérielles; mais qu'une Vénus de Milo, en chair et en

os, vienne à passer, je me prosternerai peut-être devant cette copie

de la célèbre statue, mais je suis certain que mon âme divague! Cette

belle créature ment sans doute; autant la matière est belle, autant le

souffle qui l'anime est laid; ces grands yeux si doux mentent, cette

bouche mignonne ment, ces seins, ces contours divins, cet ensemble

parfait mentent.--C'est là mon ver rongeur, il n'est pas de douces

sensations qu'il ne m'ait flétries de sa bave immonde. Il n'est pas

jusqu'à vous, mes amis, qu'il n'ait parfois souillés; s'il ne s'est

pas attaqué à l'amitié que vous me portez, s'il n'a pas essayé de

m'éloigner de vous, du moins, par des détails insignifiants, il est

venu, comme toujours, me murmurer que vous me mentiez. Et surtout que

ma franchise ne vous chagrine pas; plaignez-moi plutôt, et, lorsque

vous serez ici, lâchez de me guérir. Se coudoyer les uns les autres,

ne jamais se connaître, sinon par un échange banal de banales paroles,

n'est-ce pas là la vie humaine. Jamais, jamais pouvoir mêler son âme à

une autre âme! Sentir des élans de tendresse, des palpitements d'amour,

mais ne jamais savoir si on les ressent avec vous! Presser sa maîtresse

dans les bras, unir son corps au vôtre, ses lèvres aux vôtres, faire

tressaillir les deux limons de concert, mais si votre âme a tressailli,

ne jamais comprendre si la sienne vous a répondu! Ah! que ne peut-on

ouvrir ce sein oppressé de volupté, que ne peut-on fouiller jusqu'au

cœur, et voir si ce cœur vous embrasse aussi dans son amoureuse

étreinte.--L'homme est seul, seul sur la terre. Je le répète, des

formes aux yeux, mais chaque jour me démontre de plus en plus le vaste

désert où vit chacun de nous.

Depuis quelque temps j'éprouve un autre tourment. Si, las de ma

solitude, j'appelle la Muse, cette douce consolatrice, la Muse, ne me

répond plus. Autrefois, lorsque je prenais la plume, il me semblait

qu'un être ami voltigeait autour de moi: cet esprit, ce souffle,

disais-je, était pour moi une âme que le corps ne cachait pas; je ne

doutais de lui, jamais je ne songeais à l'accuser de mensonge. Je

n'étais donc plus seul, j'avais donc trouvé enfin la vérité, et j'étais

consolé, et j'écrivais avec amour tout ce que mon démon familier me

dictait. Aujourd'hui, hélas! ce n'est plus cela; lorsque j'écris, je

suis seul, bien seul. La Muse m'a quitté pour un temps, ce n'est plus

que moi qui versifie et je déchire de dégoût tous les vers que je

fais. Vainement mon esprit se tend; je ne vois plus distinctement mes

pensées; on dirait qu'un voile couvre les idées que je veux rendre,

mon vers n'a plus de force ni de netteté, et si parfois j'ai quelques

éclairs, les transitions qui les relient sont longues, fastidieuses.

Ce n'est pas que l'inspiration soit morte en moi; dans mes heures de

rêverie, mon esprit est aussi puissant qu'autrefois, mes conceptions

tout aussi grandes. Ce qui me fait défaut, ce sont les moyens matériels

de m'exprimer; l'arrangement du sujet et le mécanisme du vers. Ou

plutôt c'est la Muse, cet esprit qui me dictait autrefois et qui

me laisse seul aujourd'hui avec mes faibles moyens. Dieu merci! ce

n'est là, je le sens, qu'une époque de transition. Je ne sais même

parfois si je ne dois m'en réjouir. L'art me transporte toujours, je

comprends, je sens le beau, et si je déchire mes vers, c'est qu'ils

ne me contentent pas, c'est que je reconnais que je dois, que je

peux mieux faire. Le tout est de trouver ce mieux; avec du courage

on arrive toujours, surtout lorsque l'on a conscience de ce que l'on

cherche.--N'importe, ces heures où le poète doute de lui-même sont de

tristes heures. Cette lutte sourde qui s'établit entre lui et la Muse

rebelle a des désespoirs terribles. Il est des moments où tout ce que

j'ai écrit me paraît puéril et détestable, où toutes mes pensées, tous

mes projets pour l'avenir me semblent sans aucun mérite. J'aurais grand

besoin d'être encouragé, je ne mendie pas des éloges, mais si une de

mes pièces paraissait et qu'au milieu de justes blâmes on me dise de

poursuivre sans crainte et que je ne m'abuse pas sur les promesses

qu'il peut y avoir en moi, il me semble que je n'en travaillerais que

mieux. Être toujours inconnu, c'est arriver à douter de soi; rien

ne grandit les pensées d'un auteur comme le succès. N'importe, pour

être connu, il faut que je travaille encore; je suis jeune, et, si

les derniers mois qui viennent de s'écouler, pleins de trouble et de

désillusions, m'ont été nuisibles, ils ne sauraient avoir étouffé en

moi toute poésie. Je la sens qui y tressaillit; il ne faut qu'un beau

jour, qu'un événement heureux pour qu'elle s'épanouisse de nouveau. Je

compte beaucoup sur la venue de Cézanne.

Voilà longtemps que je parle de moi, et, malgré l'intérêt que tu

me portes, je ne veux pas me consacrer les huit pages entières. Je

suis depuis longtemps en toi le combat que se livrent l'art et les

mathématiques. Tantôt l'art t'exalte, tu maudis l'algèbre; tantôt les

mathématiques l'emportent, et l'art sans disparaître complètement

n'est plus dans tes lettres qu'une concession faite à mon titre de

poète. Cette lutte m'intéressait au dernier point, j'y prenais le

plaisir qu'éprouve un opérateur à expérimenter _in anima vili_, lorsque

je songeai tout à coup que mon _anima vili_ (je ne garantis pas mon

latin) était mon ami intime, l'un des deux seuls avec lesquels ce

titre a quelque sens à mes yeux. Je crois donc ne pas devoir pousser

plus loin mes observations et te dire ce que je pense de toute cette

lutte. Je n'irai pas discuter qui l'emporte des deux, de l'art ou des

mathématiques; mon but est de rendre un peu de paix à un ami et de

faire accorder les deux parties belligérantes. Un instant je te crus

sauvé; tu avais entrevu le moyen que je vais te proposer. Dans une de

tes lettres tu me disais: il faudrait pouvoir faire _des mathématiques

en poète, en philosophe;_ c'est-à-dire: j'ai enfin compris la poésie,

la philosophie de la science, je ne m'arrête plus à ces minuties

classiques, la joie des pédants; je considère l'esprit humain en lutte

avec les lois du monde et les découvrant à l'aide de la science; je

considère l'esprit humain en lutte avec la vérité et trouvant à l'aide

de la science; la science, dans son ensemble grandiose, a donc aussi

sa poésie et sa philosophie; et puisque je me sens tourmenté du besoin

du beau tout en ne pouvant me livrer à l'art proprement dit, je vais

demander à la science ce beau, cet idéal.--Le raisonnement était bon;

tout ce que tu y avançais était vrai; je voyais avec joie la lutte

assurée et aboutir à un dénouement aussi heureux lorsque ta dernière

lettre est venue de nouveau troubler ma tranquillité. La lutte durait

toujours et, qui plus est, te faisait douter de notre amitié; car

voici une de tes phrases: «_Quand vous me verrez incapable d'exprimer

l'art au dehors, soit par la peinture, soit par la poésie, ne me

croirez-vous pas indigne de vous?_» Comment peux-tu nous préjuger assez

systématiques pour te refuser notre main, par la seule raison que tu ne

seras pas un confrère! N'y a-t-il donc que les peintres et les poètes

qui soient d'honnêtes gens? C'est plutôt nous qui pourrions te dire:

«Quand tu nous verras incapables de nous créer une position, ne nous

croiras-tu pas indignes de toi, nous les pauvres bohèmes, le rapin et

l'écrivassier.» Et cette phrase, je le sais, va te mettre en colère,

effet semblable à celui que m'a produit la tienne, mais je te devais

bien cela pour une aussi grossière injure.--Voilà une digression qui

m'a distrait de mon sujet. Je disais donc qu'après avoir entrevu un

accommodement entre l'art et les mathématiques, tu avais ensuite passé

à côté. Mon conseil est donc celui-ci: pendant les six mois que tu dois

encore passer au lycée, suis la voie que tu avais d'abord découverte,

fais des mathématiques en poète et en philosophe. Puis, lorsque tu

seras libre, tu te consulteras et prendras la route qui te plaira:

seulement, je te conseille de mûrir bien ton projet, rien n'est plus

difficile que de reculer une fois qu'on s'est mis en marche.

Je viens de relire les six pages déjà écrites, et je retrouve dans ma

prose les défauts que je reproche à mes vers. Je dis ce que je veux

dire; mais je le dis mal. Selon moi, l'expression ne me sert pas, les

transitions sont lourdes.--Comme je me fais vieux, bon Dieu! Loin

d'être blasé--il n'y a que les sots qui le sont,--je vois pourtant ma

tête se courber sous mes observations de chaque jour. Mais, lorsqu'au

milieu de mes tristes pensées, il vient soudain un frais souvenir de

nos belles vacances, je sens comme une fraîche brise, un baiser au

front. Ah! c'est un ange aux ailes d'or, ce beau souvenir; comme il me

caresse doucement, et sait seul, de ses sourires, mettre en fuite les

idées noires. Il me semble que la Muse viendrait de nouveau à ma voix,

si je l'appelais pour retracer une de ces aventures que je revois si

plaisantes et si douces au cœur. Peut-être vais-je mettre cette pensée

à exécution, et tâcher de donner un pendant à _Paolo_, dans une poésie

de vers intitulée _l'Aérienne_.

Correspondance: Lettres de jeunesse · 第 1 / 19 段