Madame Tastu s'appelait, avant son mariage, mademoiselle Amable Voïart.
Sa mère, soeur du ministre Bouchotte, la laissa orpheline à sept ans.
Heureusement, quelques années plus tard, la seconde épouse de M. Voïart
venait comme nous l'avons dit, consacrer à la jeune fille tous les soins
qu'on peut attendre d'une véritable mère. Mademoiselle Amable Voïart fut
très-précoce: des l'âge de neuf ans, elle s'exerçait déjà à rimer, et
elle avait à peine dix-sept ans lorsque _le Mercure_ publia une idylle
anonyme qui lui avait été surprise, et qui fut remarquée par madame de
Genlis, par MM. de Ségur, Tissot et de Jouy.
En 1816, elle épousa M. Testu, qui encouragea de tout son pouvoir le
développement du talent qui s'annonçait chez sa femme. A partir de 1820,
madame Tastu envoya successivement aux concours de l'académie des jeux
floraux quatre pièces de vers: _la Veille de Noël, l'Étoile et la Lyre,
le Retour à la Chapelle et le Dernier Jour de l'Année_, qui obtinrent
les honneurs du lis d'argent, de l'amarante d'or et du souci d'argent.
En 1821, elle publia sa _Chevalerie française_, volume de prose mêlée de
romances où elle essayait de décrire la vie des Chevaliers d'autrefois;
en 1826, elle recueillit en un volume les poésies qu'elle avait
composées depuis son mariage; en 1829 elle entreprenait la tâche un peu
rude, pour une femme surtout, de résumer, dans ses Chroniques de France
(1 vol. de vers in-8º) la physionomie de cinq siècles de notre histoire;
en 1835, un nouveau volume paraissait sous le titre de _Poésies
nouvelles._ Outre ces ouvrages, madame Tastu a encore produit deux
volumes de nouvelles en prose, plusieurs livres d'éducation et plusieurs
traductions, parmi lesquels nous citerons un _Cours d'Histoire de
France; l'Éducation maternelle; la Suite d'une Fanide_, ouvrage
commencé par madame Guizot, et une traduction de Robinson, accompagnée
d'une notice sur Daniel Defoe. Pour n'omettre aucun des titres de madame
Tastu, nous devons ajouter à l'énumération de ses triomphes académiques
le prix décerné par l'Académie française à son éloge du madame de
Sévigné.
Madame Tastu n'est pas une femme supérieure, sans doute; mais quand nous
lui auront reproché la manie raisonneuse par laquelle elle s'est laissé
égarer dans une nouvelle intitulée _Fabien le Rêveur,_ l'érudition en
matière d'économie politique et de philosophie dont elle fait étalage
dans le même opuscule, nous pourrons dire que c'est une femme d'un
talent simple, vrai, chaste et châtié. Peu de femmes écrivent avec
autant du pureté et de lucidité qu'elle notre langue; bien peu surtout
oublient aussi rarement qu'elle leur sexe quand elles écrivent. Aux yeux
de madame Tastu, la littérature doit être, pour une femme, un
passe-temps et non une carrière, un délassement et non une occupation
exclusive. Elle parle des devoirs imposés à son sexe avec une modestie
qui lui ferait trouver grâce devant le juge le plus sévère:
As-tu réglé dans ton modeste empire
Tous les travaux, les repas, les loisirs,
Tu peux alors accorder à la lyre
Quelques instants ravis à tes plaisirs.
Nous ne doutons pas que, malgré la fécondité de sa plume, madame Tastu
soit toujours restée fidèle à ce principe de sagesse et de bonté, dont
l'observation est le litre le plus honorable d'une femme.
Pour donner une idée de la manière large, vigoureuse et sévère dont
madame Tastu sait quelquefois se servir d'une plume, nous extrairons de
son étude sur _le Dante_ les quelques vers suivants, où elle essaie
d'esquisser le portrait du poète:
Que vois-je là?... C'est lui! sa taille haute et droite
Dessine sa maigreur sous une robe étroite;
Narguant de sa roideur nos tissus assouplis,
De ses épaules tombe une chape à longs plis;
Du chaperon pendant sa tête enveloppée
S'incline quelque peu, grave et préoccupée
Et sur son front se courbe un laurier desséché,
Que le feu de l'abîme a peut-être touché.
Lent et fier dans son geste, et calme dans sa pose...
Le repos du lion, alors qu'il se repose.
Madame Tastu est un de ces écrivains heureux qu'on aime sans les
connaître autrement que par leurs écrits. Elle est de ces écrivains que
le respect d'eux-mêmes et de leur public n'abandonne jamais, et dont les
livres, intéressants pour tous les âges, peuvent passer des mains de
l'adolescent à celles de la jeune fille, sans que le père ou la mère de
famille aient à exercer sur ces livres d'autre contrôle que la
vérification du nom d'auteur. Dans tout ce qui émane de la plume de
madame Tastu, il y a de la décence, du coeur, de la sagesse, du bon
goût, une douce et simple philosophie, le reflet d'une belle âme, pour
résumer notre sentiment en un mot. Il n'y aurait jamais trop
d'écrivains,--hommes ou femmes,--si l'on pouvait dire avec vérité, de
chacun d'eux, ce que nous sommes heureux de pouvoir dire ici de madame
Tastu.