MADAME ANCELOT.

Pour apprécier le mérite de madame Ancelot, il nous suffira de prendre

au hasard, dans ses oeuvres, les deux volumes de prose qu'elle a

intitulés _Gabrielle_. Ce roman, dont la fable n'est pas embarrassée de

l'attirail compliqué de faits et d'incidents, ressource ordinaire des

écrivains qui n'ont guère de ressources en eux-mêmes, attache à la fois

l'esprit et le coeur, et atteste chez l'auteur un véritable talent

d'observation. Le drame est tout intérieur; il se passe dans les

profondeurs de l'âme des personnages mis en scène, au lieu d'éclater en

faits tumultueux. Madame Ancelot n'a cherché l'intérêt que dans le

développement de certains caractères qu'on peut considérer comme des

types sociaux, et elle y a réussi. Ce genre de composition littéraire

est un des plus difficiles, mais aussi des plus glorieux: car, cherchant

toujours certains côtés de la nature humaine, il ne procure jamais un

plaisir à l'esprit sans lui apporter un enseignement, Il y a dans le

roman de _Gabrielle_ de la sensibilité sans fadeur, de la force sans

roideur et sans prétentions masculine. Le style en est large, coloré,

vigoureux et pur, dernière qualité que nous ne devons pas oublier de

constater chez toutes les dames écrivains en qui elle se rencontre.

Madame Ancelot a beaucoup écrit pour le théâtre, quoique ce genre, à

notre sens, convienne bien moins que le roman à la nature de son talent.

Ce n'est pas sa comédie de _Marie,_ par exemple, qui, malgré l'accueil

bienveillant qu'elle a reçu du public sur la scène du Théâtre-Français,

pourrait constituer en faveur de madame Ancelot un titre littéraire bien

sérieux. Cette pièce, vulgaire de conception, languissante d'allure et

pâle de style, n'a guère d'autre mérite que celui de l'intention

généreuse qui l'a inspirée, car, sous le fallacieux prétexte d'amuser le

public avec une comédie, Madame Ancelot ne s'est proposé évidemment que

de prêcher aux femmes dévouement sous trois aspects: le dévouement de la

fille, de l'épouse et de la mère.

Ce n'est pas non plus _Madame Roland, drame historique, en trois actes,

mêlé de chant,_ qui pourrait classer son auteur parmi les dramaturges

dont les noms méritent d'être cités. Ce drame historique mêlé de chant,

ragoût assez bizarre, on doit le pressentir au titre seul, et servi, on

ne sait trop pourquoi, aux habitués du Vaudeville, est moins un drame

qu'une pastorale assez froide, assez embrouillée, et, de plus, fort

maussade, puisque la scène, au lieu d'être un joli coin de paysage, est

une odieuse et froide prison. Si Cependant on s'obstinait à voir dans

_Madame Roland_ un drame, persuadé qu'il est des oeuvres sans caractère

et sans portée, que la critique doit avoir hâte d'oublier, nous

aimerions mieux n'en pas parler du tout que de dire, même sommairement,

notre opinion sur ce drame, où il n'y a rien à noter qu'une action

diffuse, une trame bien lâche, beaucoup d'invraisemblance, peu ou pas

d'intérêt, et une pauvreté d'idées en rapport avec la vulgarité du

style.

Il faut donc oublier les drames de Madame Ancelot, pour ne considérer

que ses livres; ou, si l'on ne peut pas tout à fait les oublier, il

faut, par exemple, se dédommager de la lecture de _Madame Roland_ par

celle de _Gabrielle._ Mais si les oeuvres du madame Ancelot ne sont pas

toutes également intéressantes au point de vue littéraire, elles sont

toutes également respectables par la noblesse de leurs tendances et la

pureté des sources de leur inspiration. Nul écrivain n'a un sentiment

plus vif que madame Ancelot de l'honnête, du bien et du beau. Cette

gloire est, à nos yeux, la première de toutes, et il nous semble que

l'indulgence est facile pour les peccadilles d'esprit de ceux dont le

coeur ne faiblit jamais.

L'Illustration, No. 0069, 22 Juin 1844 · 第 15 / 20 题