Lorsqu'on a à exprimer un jugement sur les femmes de lettres, il est
fort difficile, de concilier les devoirs de la critique avec les égards
qu'on doit à un sexe auquel nul n'accorde plus de respect sincère que
nous. Pour trouver le courage nécessaire à l'accomplissement d'une
pareille tâche, nous avons besoin de nous répéter sans cesse que les
femmes qui écrivent pour le public renoncent, pour ainsi dire,
volontairement à leur sexe, et qu'en parlant de chacune d'elles ici,
nous faisons entièrement abstraction de la femme, pour ne considérer que
l'écrivain.
Madame de Girardin, alors mademoiselle Delphine Gay, commença à écrire
dans les premières années de la restauration. Nous pouvons, sans trop
d'indiscrétion, et peut-être même devons nous dire qu'elle était belle;
car il n'y avait dans le monde qu'une voix pour proclamer, chez la jeune
débutante, une beauté et un talent qu'elle-même chanta en vers
harmonieux, et qui se rendirent de mutuels services. Ce n'était pas trop
de ce double don du ciel pour réaliser les grandes choses que
mademoiselle Delphine Guy s'était imposées de bonne heure, et dont elle
traçait en ces termes le programme à sa jeune ambition:
Mes yeux entrevoyaient la gloire sans effroi,
D'un orgueil inconnu je me sentais saisie:
Guide-moi, m'écriai-je, ô toi qui m'as choisie;
Protège de mon coeur la pure ambition;
Je jure d'accomplir ta sainte mission!
Elle aura tous mes voeux, cette France adorée!
A chanter ses destins ma vie est consacrée.
Dusse-je être pour elle immolée à mon tour,
Fière d'un si beau sort, dusse-je voir, un jour,
Contre mes vers pieux s'armer la calomnie;
Dût, comme les hauts faits, _ma gloire être punie,_
Je chanterais encor sur mon brûlant tombeau!
Oui, de la vérité rallumant le flambeau,
J'enflammerai les coeurs de mon noble délire;
On verra l'imposteur trembler devant ma lyre;
L'opprimé, qu'oubliait la justice des lois,
Viendra me réclamer pour défendre ses droits;
_Le héros me cherchant, au jour de sa victoire,
Si je ne l'ai chanté doutera de sa gloire
Les autels retiendront mes cantiques sacrés,
Et fiers, après ma mort, de mes chants inspirés.
Les Français me pleurant comme une soeur chérie,
M'appelleront, un jour, muse de la patrie._
Ce passage est extrait d'une ode intitulée _la Vision,_ où mademoiselle
Delphine Gay célébrait, avec une exaltation de sentiment monarchique
vraiment religieuse, le sacre de Charles X. Pour bien comprendre ce
passage, il est indispensable de savoir que l'invocation qu'il renferme
s'adresse à Jeanne d'Arc, vis-à-vis de laquelle notre jeune muse ne s'en
tenait pas à l'hommage d'une admiration banale, mais qu'elle avait prise
si sérieusement pour modèle, qu'elle voulait, au risque d'expier même
gloire par même supplice, accomplir avec la plume la mission remplie
avec l'épée par la pure et sublime héroïne qui sauva la France.
Heureusement, si les beaux dévouements sont de tous les temps, le
martyre brutal qui a terminé la carrière de Jeanne d'Arc n'est plus
guère dans les moeurs du nôtre; en sorte que, si jamais la France peut
associer Jeanne d'Arc et madame de Girardin dans sa reconnaissance, nous
pouvons espérer qu'elle n'aura pas à les associer dans l'amertume de ses
regrets.
Madame de Girardin a abordé tous les genres; prose et vers, romans,
contes, odes, élégies, poèmes épiques, romances, théâtre, politique,
etc.; quoique, dans plusieurs de ces genres, elle ait eu des succès de
nature à tenter l'ambition de bien des hommes de lettres, nous citerons,
comme une des choses les plus jolies, les plus simples et le mieux
senties, qu'elle ait jamais écrites, quelques vers à son neveu O'Donnel,
à qui elle a dédié le conte intitulé la _Tour du prodige_. Madame de
Girardin a un talent souple et délicat. Elle a beaucoup vécu dans le
monde et l'a observé avec fruit, ce qui donne à son esprit une tournure
de scepticisme finement railleur, dont elle abuse quelquefois, mais
qu'on lui pardonne volontiers, parce que, en général, elle est amusante.
Quoique nous ne soyons guère partisans des travestissements de femmes en
hommes, nous ne nous sentons pas le courage nécessaire pour critiquer le
ton frondeur, les airs un peu évaporés du vicomte de Launy, parce que
nous pourrions bien nous attirer sur les bras tout l'auditoire habituel
des causeries du noble vicomte, ce qui ne serait pas une petite affaire.
Les lectrices de _la Presse_ surtout ne nous pardonneraient pas de
toucher à l'écrivain bien-aimé qui, dernièrement envoie, dans son
feuilleton hebdomadaire, plaidait avec tant de verve comique la cause de
l'esprit des françaises contre celui des Français; et, quand même la
paix avec tout le monde ne serait pas un des premiers besoins de notre
nature débonnaire, nous n'aurions jamais la témérité de nous exposer à
encourir les colère de ces dames.