MADAME GEORGE SAND.

A la tête des femmes de lettres contemporaines, et sans aucune intention

de comparaison (est-il besoin de le dire?), nous placerons un écrivain

qui, à n'envisager que son talent, n'est ni un homme ni une femme, mais

tout simplement, à notre sens, un des beaux génies littéraires: qui

aient lui sur le monde.

Nous savons combien cette opinion doit révolter la classe si nombreuse

des gens décidés à ne trouver rien de bon, de beau ni de grand dans le

temps où ils vivent; nous savons que les plus modérés ne la

considéreront pas autrement que comme un insignifiant paradoxe; mais le

premier devoir de la critique est une franchise sans réserve, et, dans

cette conviction, nous dirons notre pensée tout entière, au risque de

heurter violemment certains préjugés, ou, si l'on veut, certaines idées

qui ne seront plus peut-être les préjugés ou les idées de demain.

Madame Sand est, selon nous, un de ces poètes dont l'apparition fait

époque dans la vie des peuples. Nul n'aura reproduit avec plus de poésie

et de vérité qu'elle la physionomie de la société au milieu de laquelle

elle aura vécu. Cette société est à la fois railleuse, frivole et

sérieuse, sceptique et croyante, matérialiste et religieuse, positive et

rêveuse; elle passe facilement du désespoir à l'espérance, de

l'abattement aux élans enthousiastes; eh bien! madame Sand est à la fois

ou successivement tout cela; son esprit et son humeur se prêtent avec

une merveilleuse souplesse à toutes les fantaisies de cette étrange

mobilité. Parfois elle blasphème avec la sauvage énergie de Byron, et

rit comme lui de ce rire âpre et sardonique qui fait peur; d'autres fois

elle prie et chante comme Lamartine; puis elle pleure et rêve comme

l'auteur inspiré d'_Atala_ et de _René._ Au milieu de toutes ces

variations, elle ne cesse jamais d'être un grand poète. Nul n'a pénétré

plus avant qu'elle dans les mystérieuses profondeurs du coeur humain;

nul ne sait prêter aux passions un langage plus émouvant et plus vrai.

Nous n'avons rien à dire de la forme de madame Sand; tout le monde en a

admiré les beautés resplendissantes, et sa supériorité, sous ce rapport,

n'est pas contestable.

On peut constater dès aujourd'hui, ainsi que le remarquait dernièrement

un écrivain, deux phases bien distinctes dans la vie littéraire de

madame Sand; la première a produit _Indiana, Valentine, Lélia, Jacques,

André, Leone-Leoni, Mouprat, l'Uscoque_, etc; à la seconde

appartiennent: _Spiridion, les Sept cordes de la lyre, le Compagnon du

tour de France, Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt. Ce qui distingue

profondément ces deux phases, entre lesquelles les _Lettres d'un

voyageur_ servent pour ainsi dire d'anneau de transition, c'est la

différence de tendances des deux séries d'ouvrages qui les constituent,

et le changement notable qui, de l'une à l'autre, s'est opéré dans la

manière de l'auteur. Essayons de préciser notre pensée.

Dans les livresque nous avons rapportés à la première phase, les

personnages de madame Sand ne dogmatisaient jamais; souffrant ou

jouissant, ils sentaient vivement, agissaient de même, en un mot, ils

vivaient d'une vie dont le charme poétique vous enivrait. Ces livres

étaient pleins de passion, d'émotions entraînantes; le raisonnement, la

dialectique, qui n'ont rien de commun avec la poésie, en étaient bannis.

Femme et poète, madame Sand était là sur son terrain naturel; elle était

reine. Un jour arriva pourtant où ce rôle parut ne plus lui suffire;

après avoir remué, avec la puissance qu'on lui connaît, des sentiments

et des passions, elle se laissa aller à la fantaisie de remuer ce qu'on

appelle des idées; elle voulut monter en chaire, de poète devenir

raisonneuse; elle s'attaqua aux plus hautes, nous voulons dire aux plus

nébuleuses questions de la métaphysique de la religion, de la politique,

et dès lors la dissertation envahit ses romans. Nous aurons le courage

de dire, quoi qu'il nous en coûte, qu'en entrant dans cette voie, madame

Sand nous semble y avoir fourvoyé une partie de son talent.

Dans ses premiers ouvrages, madame Sand prenait généralement parti pour

la faiblesse contre la force, pour la femme contre l'homme, pour la

nature humaine contre la compression sociale. Nous savons qu'elle a

démenti quelque part, dans ses _Lettres d'un voyageur_, si notre mémoire

est fidèle, cette tendance qui n'avait échappé à personne. Là, madame

Sand a déclaré, avec une inadmissible modestie, qu'il n'y avait jamais

eu _l'ombre d'une idée dans sa tête ni dans ses livres_; qu'en

conséquence, ses livres ne pouvaient faire ni bien ni mal, qu'ils _ne

pouvaient rien conclure_. Il est impossible d'accepter, dans ses termes,

une pareille protestation; tout ce qu'on peut lui accorder, en égard à

la bonne foi manifeste qui l'a inspirée, c'est que l'auteur ne s'était

peut-être pas rendu un compte exact de la portée de ses écrits, chose

assez concevable d'ailleurs, si l'on pense à la fougue passionnée qui

devait l'entraîner, lorsqu'une fois il avait pris la plume; mais, pour

dire avec le poète que ces écrits ne concluent rien, il faudrait faire

un effort de bonne volonté semblable à celui que ferait un homme qui,

dans la crainte de contrarier un aveugle, fermerait les yeux en plein

midi, pour lui accorder qu'il fait nuit. Incapable du pousser la

complaisance à ce pont, nous dirons que madame Sand n'a pas visé sans

doute à déposer dans ses premiers ouvrages des conclusions

philosophiques contre lesquelles elle proteste; mais que ces

conclusions, résultent du mécanisme et des effets des passions mises en

jeu dans les créations du poète, y ont été déposées instinctivement,

sinon volontairement, et s'y trouvent si bien que les moins attentifs

les déduiraient, si elles ne se déduisaient d'elles mêmes.

En harmonie avec le fond, la forme de ces premiers ouvrages était vive,

pétulante, fantasque, riche de nuances variées; elle avait une certaine

âpreté sauvage, qui, la marquant au coin d'une piquante originalité, lui

prêtait un charme nouveau.

Une fois entrée dans sa seconde phase, madame Sand semble avoir voulu

faire amende honorable pour tout ce qu'elle avait hasardé de hardiment

beau dans la première. Les croyances qu'elle avait si audacieusement

sapées d'abord, sans s'en douter (puisqu'elle tient à n'avoir pas eu

conscience de ce qu'elle faisait), elle essuya de les reconstruire, ou

plutôt elle se mit en quête d'un dogme nouveau; mais jusqu'à présent ses

recherches n'ont encore abouti à rien. En voulant innover dans l'ordre

des idées fondamentales, elle ne fait que tourner dans le cercle des

idées traditionnelles; au lieu d'accepter simplement et humblement ces

idées, comme fait la masse, ou de les nier franchement, elle se

tourmente pour les élever à une formule supérieure; et l'on est

douloureusement surpris lorsqu'on la voit, après bien des efforts,

s'arrêter haletante, et comme satisfaite, pour avoir donné des noms

nouveaux et passablement obscurs à des choses fort anciennement connues.

En un mot, il nous semble que madame Sand ne prend plus guère la plume

sans se promettre de réformer ou de constituer des systèmes importants

dans les idées sur lesquelles vivent les sociétés; mais c'est de ses

derniers écrits qu'on peut dire avec justesse ce qu'elle disait des

premiers: _Ils ne concluent rien_. Pleins d'action, de mouvement et de

vie, les romans de la première période de madame Sand comportaient

l'enseignement moral, philosophique, si l'on veut, qui est au fond de

tout acte humain; tandis que ses ouvrages postérieurs, qu'il serait

très-difficile de classer dans aucune catégorie de genre distinct, ne

produisent guère sur l'esprit qu'un effet de confusion, de vertige, de

fatigue et de doute. Ainsi, bizarre phénomène non prévu par l'auteur

sans doute, on peut dire qu'il prouvait très-clairement autrefois des

choses auxquelles il ne pensait pas, et que, depuis qu'il a la

prétention d'enseigner et de démontrer, il jette ses lecteurs dans un

chaos fantastique au milieu duquel il est impossible de rien voir.

En essayant d'exprimer des idées fort obscures en elles-mêmes et assez

mal définies dans son esprit peut-être, madame Sand a perdu, par

intervalles, plusieurs des qualités de son beau talent. Parfois, son

style si brillant s'est terni et a manqué de la vivacité, de l'énergie

et du la précieuse clarté qui, d'ordinaire, le caractérisent. Nous

devons cependant excepter _Spiridion_, qui, tout en méritant, par le

fond, les critiques que nous avons adressées en général à la seconde

série des ouvrages de l'auteur, peut être considéré, d'un bout à

l'autre, comme une magnifique et sévère étude du style dont on ne

s'aviserait jamais de faire honneur à une femme.

Mais il est temps de fermer les livres de madame Sand, auxquels nous

nous proposons de consacrer prochainement un examen plus attentif, pour

arriver à un dame qui a pris rang parmi les écrivains qui font le plus

impitoyablement gémir la presse.

L'Illustration, No. 0069, 22 Juin 1844 · 第 10 / 20 题