A la tête des femmes de lettres contemporaines, et sans aucune intention
de comparaison (est-il besoin de le dire?), nous placerons un écrivain
qui, à n'envisager que son talent, n'est ni un homme ni une femme, mais
tout simplement, à notre sens, un des beaux génies littéraires: qui
aient lui sur le monde.
Nous savons combien cette opinion doit révolter la classe si nombreuse
des gens décidés à ne trouver rien de bon, de beau ni de grand dans le
temps où ils vivent; nous savons que les plus modérés ne la
considéreront pas autrement que comme un insignifiant paradoxe; mais le
premier devoir de la critique est une franchise sans réserve, et, dans
cette conviction, nous dirons notre pensée tout entière, au risque de
heurter violemment certains préjugés, ou, si l'on veut, certaines idées
qui ne seront plus peut-être les préjugés ou les idées de demain.
Madame Sand est, selon nous, un de ces poètes dont l'apparition fait
époque dans la vie des peuples. Nul n'aura reproduit avec plus de poésie
et de vérité qu'elle la physionomie de la société au milieu de laquelle
elle aura vécu. Cette société est à la fois railleuse, frivole et
sérieuse, sceptique et croyante, matérialiste et religieuse, positive et
rêveuse; elle passe facilement du désespoir à l'espérance, de
l'abattement aux élans enthousiastes; eh bien! madame Sand est à la fois
ou successivement tout cela; son esprit et son humeur se prêtent avec
une merveilleuse souplesse à toutes les fantaisies de cette étrange
mobilité. Parfois elle blasphème avec la sauvage énergie de Byron, et
rit comme lui de ce rire âpre et sardonique qui fait peur; d'autres fois
elle prie et chante comme Lamartine; puis elle pleure et rêve comme
l'auteur inspiré d'_Atala_ et de _René._ Au milieu de toutes ces
variations, elle ne cesse jamais d'être un grand poète. Nul n'a pénétré
plus avant qu'elle dans les mystérieuses profondeurs du coeur humain;
nul ne sait prêter aux passions un langage plus émouvant et plus vrai.
Nous n'avons rien à dire de la forme de madame Sand; tout le monde en a
admiré les beautés resplendissantes, et sa supériorité, sous ce rapport,
n'est pas contestable.
On peut constater dès aujourd'hui, ainsi que le remarquait dernièrement
un écrivain, deux phases bien distinctes dans la vie littéraire de
madame Sand; la première a produit _Indiana, Valentine, Lélia, Jacques,
André, Leone-Leoni, Mouprat, l'Uscoque_, etc; à la seconde
appartiennent: _Spiridion, les Sept cordes de la lyre, le Compagnon du
tour de France, Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt. Ce qui distingue
profondément ces deux phases, entre lesquelles les _Lettres d'un
voyageur_ servent pour ainsi dire d'anneau de transition, c'est la
différence de tendances des deux séries d'ouvrages qui les constituent,
et le changement notable qui, de l'une à l'autre, s'est opéré dans la
manière de l'auteur. Essayons de préciser notre pensée.
Dans les livresque nous avons rapportés à la première phase, les
personnages de madame Sand ne dogmatisaient jamais; souffrant ou
jouissant, ils sentaient vivement, agissaient de même, en un mot, ils
vivaient d'une vie dont le charme poétique vous enivrait. Ces livres
étaient pleins de passion, d'émotions entraînantes; le raisonnement, la
dialectique, qui n'ont rien de commun avec la poésie, en étaient bannis.
Femme et poète, madame Sand était là sur son terrain naturel; elle était
reine. Un jour arriva pourtant où ce rôle parut ne plus lui suffire;
après avoir remué, avec la puissance qu'on lui connaît, des sentiments
et des passions, elle se laissa aller à la fantaisie de remuer ce qu'on
appelle des idées; elle voulut monter en chaire, de poète devenir
raisonneuse; elle s'attaqua aux plus hautes, nous voulons dire aux plus
nébuleuses questions de la métaphysique de la religion, de la politique,
et dès lors la dissertation envahit ses romans. Nous aurons le courage
de dire, quoi qu'il nous en coûte, qu'en entrant dans cette voie, madame
Sand nous semble y avoir fourvoyé une partie de son talent.
Dans ses premiers ouvrages, madame Sand prenait généralement parti pour
la faiblesse contre la force, pour la femme contre l'homme, pour la
nature humaine contre la compression sociale. Nous savons qu'elle a
démenti quelque part, dans ses _Lettres d'un voyageur_, si notre mémoire
est fidèle, cette tendance qui n'avait échappé à personne. Là, madame
Sand a déclaré, avec une inadmissible modestie, qu'il n'y avait jamais
eu _l'ombre d'une idée dans sa tête ni dans ses livres_; qu'en
conséquence, ses livres ne pouvaient faire ni bien ni mal, qu'ils _ne
pouvaient rien conclure_. Il est impossible d'accepter, dans ses termes,
une pareille protestation; tout ce qu'on peut lui accorder, en égard à
la bonne foi manifeste qui l'a inspirée, c'est que l'auteur ne s'était
peut-être pas rendu un compte exact de la portée de ses écrits, chose
assez concevable d'ailleurs, si l'on pense à la fougue passionnée qui
devait l'entraîner, lorsqu'une fois il avait pris la plume; mais, pour
dire avec le poète que ces écrits ne concluent rien, il faudrait faire
un effort de bonne volonté semblable à celui que ferait un homme qui,
dans la crainte de contrarier un aveugle, fermerait les yeux en plein
midi, pour lui accorder qu'il fait nuit. Incapable du pousser la
complaisance à ce pont, nous dirons que madame Sand n'a pas visé sans
doute à déposer dans ses premiers ouvrages des conclusions
philosophiques contre lesquelles elle proteste; mais que ces
conclusions, résultent du mécanisme et des effets des passions mises en
jeu dans les créations du poète, y ont été déposées instinctivement,
sinon volontairement, et s'y trouvent si bien que les moins attentifs
les déduiraient, si elles ne se déduisaient d'elles mêmes.
En harmonie avec le fond, la forme de ces premiers ouvrages était vive,
pétulante, fantasque, riche de nuances variées; elle avait une certaine
âpreté sauvage, qui, la marquant au coin d'une piquante originalité, lui
prêtait un charme nouveau.
Une fois entrée dans sa seconde phase, madame Sand semble avoir voulu
faire amende honorable pour tout ce qu'elle avait hasardé de hardiment
beau dans la première. Les croyances qu'elle avait si audacieusement
sapées d'abord, sans s'en douter (puisqu'elle tient à n'avoir pas eu
conscience de ce qu'elle faisait), elle essuya de les reconstruire, ou
plutôt elle se mit en quête d'un dogme nouveau; mais jusqu'à présent ses
recherches n'ont encore abouti à rien. En voulant innover dans l'ordre
des idées fondamentales, elle ne fait que tourner dans le cercle des
idées traditionnelles; au lieu d'accepter simplement et humblement ces
idées, comme fait la masse, ou de les nier franchement, elle se
tourmente pour les élever à une formule supérieure; et l'on est
douloureusement surpris lorsqu'on la voit, après bien des efforts,
s'arrêter haletante, et comme satisfaite, pour avoir donné des noms
nouveaux et passablement obscurs à des choses fort anciennement connues.
En un mot, il nous semble que madame Sand ne prend plus guère la plume
sans se promettre de réformer ou de constituer des systèmes importants
dans les idées sur lesquelles vivent les sociétés; mais c'est de ses
derniers écrits qu'on peut dire avec justesse ce qu'elle disait des
premiers: _Ils ne concluent rien_. Pleins d'action, de mouvement et de
vie, les romans de la première période de madame Sand comportaient
l'enseignement moral, philosophique, si l'on veut, qui est au fond de
tout acte humain; tandis que ses ouvrages postérieurs, qu'il serait
très-difficile de classer dans aucune catégorie de genre distinct, ne
produisent guère sur l'esprit qu'un effet de confusion, de vertige, de
fatigue et de doute. Ainsi, bizarre phénomène non prévu par l'auteur
sans doute, on peut dire qu'il prouvait très-clairement autrefois des
choses auxquelles il ne pensait pas, et que, depuis qu'il a la
prétention d'enseigner et de démontrer, il jette ses lecteurs dans un
chaos fantastique au milieu duquel il est impossible de rien voir.
En essayant d'exprimer des idées fort obscures en elles-mêmes et assez
mal définies dans son esprit peut-être, madame Sand a perdu, par
intervalles, plusieurs des qualités de son beau talent. Parfois, son
style si brillant s'est terni et a manqué de la vivacité, de l'énergie
et du la précieuse clarté qui, d'ordinaire, le caractérisent. Nous
devons cependant excepter _Spiridion_, qui, tout en méritant, par le
fond, les critiques que nous avons adressées en général à la seconde
série des ouvrages de l'auteur, peut être considéré, d'un bout à
l'autre, comme une magnifique et sévère étude du style dont on ne
s'aviserait jamais de faire honneur à une femme.
Mais il est temps de fermer les livres de madame Sand, auxquels nous
nous proposons de consacrer prochainement un examen plus attentif, pour
arriver à un dame qui a pris rang parmi les écrivains qui font le plus
impitoyablement gémir la presse.