FEMMES DE LETTRES FRANÇAISES CONTEMPORAINES.

Il a toujours régné contre les femmes vouées aux lettres un préjugé que

nous ne voulons ni condamner ni défendre absolument, mais que nous

tenons pourtant à constater, parce qu'il n'est pas rare d'entendre dire

aujourd'hui que le temps des _femmes savantes_ et des _précieuses

ridicules_ est passé. Il y a encore des _femmes savantes_, il y a encore

des _précieuses ridicules_, et, qui pis est, il y a encore des

complaisants pour les abuser, pour s'extasier devant toutes leurs

prétentieuses sottises. Dans l'espèce humaine, les ridicules et les

travers se déplacent, changent de formes, mais sont très-peu sujets à

disparaître.

Personne ne supposera sans doute que nous pensions à appliquer aux

femmes de lettres collectivement des épithètes devenues, entre les mains

du génie, d'impérissables stigmates de ridicule; néanmoins, nous

commencerons par protester contre toute interprétation qui pourrait

tendre à nous prêter l'intention d'une aussi brutale et aussi niaise

grossièreté. Ah! bon Dieu! qui donc s'aviserait de honnir le génie parce

qu'il s'incarnerait dans une femme? Le génie est une force

toute-puissante qui s'impose à tous, quel que soit l'organe qu'il se

choisisse; le génie n'a pas plus de sexe que le soleil;--qui donc

songerait à se roidir contre la grâce, la sensibilité', l'émotion

poétique, parce qu'elles parleraient leur langue naturelle, celle de la

femme?--Personne, mais personne moins que nous, certes.--Quand une voix

inspirée s'élève de quelque part, nous l'écoutons avec une attention

respectueuse, et nous la saluons avec reconnaissance;--si cette voix est

celle d'une femme, notre recueillement redouble, et il se mêle à notre

émotion je ne sais quoi de religieux et de tendre qui nous remue

jusqu'au fond du coeur. C'est assez dire que, pour que l'émotion nous

gagne ainsi, il faut quelle soit sentie d'abord par le poète,--homme ou

femme,--qui prétend nous l'inspirer;

.............. Si vis me fiere, dolendum est Primum ipsi tibi;

ou plutôt, il ne faut pas que le poète prétende à rien; il ne faut pas

qu'il s'évertue à calculer à froid ses effets. La spontanéité d'élan,

l'enthousiasme, sont les premiers caractères de sa prédestination

divine, et il ne saurait nous entraîner qu'à la condition d'être

entraîné lui-même, d'être éloquent sans le savoir, d'obéir enfin, en

chantant, au besoin instinctif d'expansion poétique qui accentue si

mélodieusement la langue du rossignol.

Au lieu de cela, quand nous voyons un maigre jongleur de mots usurper le

nom et les allures du poète; quand nous voyons quelqu'un, chatouillé par

les appétits extravagants et une vanité mesquine, qu'il peut se faire

l'illusion de prendre pour une ambition généreuse, monter sur un tréteau

qu'il appellera volontiers un trépied, et faire effort de poumons pour

débiter, de là, des sornettes sonores, nous lui disons tout net qu'il se

méprend sur sa vocation; et, si ce quelqu'un est une femme, notre pitié

sera d'autant plus profonde, notre parole d'autant plus ferme et plus

franche, que nous avons plus de respect et de sympathie pour le sexe de

la malheureuse qui s'égare ainsi; nous lui dirons: «Comment pouvez-vous

abdiquer la modestie, la première des vertus dont vous devez être parée,

la moins contestable de vos grâces, pour donner au public le spectacle

de votre ambitieuse impuissance? Revenez à la famille, d'où vous

n'auriez jamais dû sortir; revenez à vous-même, et n'oubliez pas

désormais qu'une bonne et simple femme vaut toujours mieux qu'un mauvais

poète.»

[Illustration: Médaillons dessinés d'après croquis et d'après nature.]

Nous croyons avoir surabondamment établi que, dans notre pensée, le

titre de femme de lettres n'implique en soi aucune acception ridicule ni

malséante. Il ne peut y avoir de ridicule, ou plutôt de malheur, que

dans les prétentions avortées aux qualités que suppose ce titre, dans la

laideur qui grimace pour simuler la grâce, dans l'ineptie vaniteuse qui

se guinde pour contrefaire les allures du génie. Après cela, et pour en

revenir au préjugé que nous avons rappelé on commençant cet article,

observons qu'il soulève une double question:

1° La femme ne perd elle rien, comme femme, à s'aventurer dans la

carrière littéraire?

2° La femme a-t-elle l'aptitude nécessaire à la culture des lettres?

La première de ces deux questions est toute de sentiment, et, si nous

étions consulté, nous répondrions, sans prétendre formuler en axiome

notre manière individuelle de sentir, que, pour nous, une femme de

lettres ne vaudra jamais une femme. Qu'est-ce, en effet, que la femme de

lettres? Un instrument plus ou moins sonore, qui jette au vent toutes

ses impressions, une harpe éolienne dont chaque souffle d'air tire un

soupir banal,--sortons de la métaphore,--un coeur sans pudiques

scrupules, qui se met en évidence pour se faire lire à tout venant,

comme un livre ouvert, dont la main la plus brutale, la plus crasseuse a

le droit de tourner les feuillets. Or, tout ceci, nous l'avouons, est

pour nous l'image renversée de la femme. La femme, telle que nous la

concevons, a besoin d'aimer et d'être aimée; mais elle circonscrit ses

affections; elle aura, si l'on veut, ce genre de coquetterie qui est

l'expression gracieuse du désir de plaire; mais ses coquetteries

d'esprit, non plus que ses coquetteries de manières, ne s'adressent pas

à un public tout entier, parce que la femme selon nos idées n'a pas le

coeur assez large pour vouloir aimer tout le monde ni être aimée de tout

le monde; elle ne s'enveloppera pas dans une pruderie sauvage, et ne

cuirassera pas sa vertu d'une humeur maussade; mais elle ne stéréotypera

pas non plus sur ses lèvres un sourire également provoquant pour tous,

et n'entretiendra pas sur ses joues un invariable courant de larmes

sentimentales et mélancoliques; elle aura aussi son ambition; mais si

elle réussit à répandre quelque bonheur dans le cercle,--toujours étroit

autour de nous,--des intimes qui marchent dans la vie, la main

cordialement placée dans les nôtres, son ambition sera comblée.

Y a-t-il, dans la femme de lettres, rien qui ressemble à ce portrait? A

la femme de lettres il faut le bruit, la renommée, les hommages

retentissants, au lieu des joies paisibles, des douces affections et du

bonheur recueilli de l'intérieur. Certaines confidences de coeur, que la

femme _naturelle_ (si l'on nous permet ce mot) confiera bien bas

peut-être, en rougissant de pudeur et d'amour, à l'oreille de l'être

aimé, la femme de lettres les chantera sur tous les tons à la foule

indifférente et rieuse;--car il faut que la femme de lettres caresse la

foule, attire la foule, amuse la foule; c'est son métier.--Or, s'il nous

a toujours semblé affligeant que l'écrivain fût obligé de disséquer son

âme, en quelque sorte, pour amuser le public, comment plaindre assez la

femme réduite à considérer ses émotions les plus intimes, les plus

chastes, les plus délicates, comme une denrée à échanger contre les

applaudissements du public, qui dira: _pas mal souffert! pas mai pleuré!

pas mal prié!_ ou contre un salaire moins noble, sinon aussi creux? Quel

enfer pour celles en qui la pudeur vit encore! Pitié pour les

malheureuses!

Quant à la seconde question que nous avons indiquée, à savoir si la

femme est apte aux travaux littéraires, cette question est, dès

longtemps, affirmativement résolue par des faits d'une éclatante

évidence. Lasses de juger les passes d'armes des chevaliers de la

pensée, et d'adjuger les prix aux vainqueurs, les femmes ont voulu, à

leur tour, descendre dans l'arène. C'était leur droit, et quelques-unes

ont conquis, sur ce terrain, une position que nulle critique ne saurait

leur faire perdre. Nous allons étudier, dans ses manifestations

principales, le mouvement littéraire auquel nos contemporaines ont

attaché leurs noms, et nous essaierons d'apprécier le talent de celles à

qui une action notable peut être attribuée dans ce mouvement. Nous ne

serons ni galant ni détracteur; nous voulons seulement être juste; et si

notre critique était aussi éclairée qu'elle sera impartiale et sincère,

sa valeur ne serait pas douteuse.

L'Illustration, No. 0069, 22 Juin 1844 · 第 9 / 20 题