«Quelle nauséabonde manière de voyager! s'écria le jeune Oscar, qui
aimait bien suivre sa fantaisie, mais à la condition qu'elle n'allât pas
trop vite.
--La vie humaine est courte,» répondit gravement monsieur l'abbé,
enfoncé dans le coin du wagon.
Nos deux personnages étaient seuls dans cette partie de la voiture,
seuls avec le petit Van qui regardait par la portière d'un air profond
et méditatif.
«Quelle fureur de rapidité, reprit Oscar, nous a fait chausser ces
infernales bottes de sept lieues?... Tenez, voici une jolie femme assise
sur le talus, je la regarde, je crois qu'elle va répondre à mon
regard... et je suis déjà à deux kilomètres de ses jolis yeux. J'avise
une petite maison, les fenêtres en sont chargées de fleurs; des têtes
blondes de beaux enfants paraissent derrière la persienne entr'ouverte;
vite je braque mon lorgnon pour mieux voir de cet aimable aspect...
qu'aperçois-je? une affreuse masure enfumée, une fenêtre délabrée,
derrière laquelle file une rustique mégère et pleurent de sales
marmots... Maintenant vous ne pouvez plus dire: Je passe dans tel
endroit;
Le moment où je passe est déjà loin de moi.
Évidemment, il faut être deux pour voyager, comme nous le faisons, sur
ces damnés chemins de fer; l'un regarde par derrière, et l'autre par
devant; de cette façon, en se communiquant réciproquement ce qu'on
aperçoit, l'on a le temps de voir deux fois les objets fugitifs. Mon
cher abbé, vous êtes l'homme des souvenirs; mettez la tête à la portière
et tournez-vous vers le passé de notre chemin; moi, je suis plutôt
l'homme de l'avenir, j'aspire encore au lieu de regretter; je regarderai
donc devant nous, autant que me le permettra cette affreuse machine qui
nous mène.»
L'abbé se conforma, sans mot dire, au voeu de son jeune ami, et tourna
la tête vers Paris, tandis qu'Oscar tendait le nez vers Orléans. Mais
tout à coup celui-ci se rejeta avec humeur dans le fond de la voiture,
frottant ses yeux et se plaignant d'être aveugle par la fine poussière
de charbon que sème sur le chemin la fumée noire de la machine. «Quel
ennui! disait-il maussadement; ne pouvoir pas même regarder devant soi!
En vérité, nous voyageons comme deux cartons à chapeaux, ou encore comme
deux balles de fusil...
--Saisissante image de la vie! répondit d'une voix apostolique le bon
abbé. Tant que nous sommes jeunes et avides de nouveautés, notre sens
est offusqué et troublé par la poussière des passions, et nous ne voyons
sous leur véritable jour et les choses et les hommes que dans la froide
saison des souvenirs et des regrets, c'est-à-dire lorsque nous regardons
en arrière?
--Mon cher abbé, si vous n'étiez pas un aussi saint homme, marqué
d'avance pour le paradis, je vous donnerais volontiers au diable avec
vos comparaisons édifiantes. Je me plains à vous de ne point trouver
d'impressions sur le chemin de fer, et pour me consoler vous me faites
un sermon.»
On arrivait à une station. «Dieu soit loué! s'écria Oscar; voici des
compagnons de voyage qui nous viennent.»--Un gros monsieur coiffé d'un
énorme chapeau de paille, et portant à son bras un vaste panier dont le
couvercle était soulevé, d'un côté, par le goulot d'une bouteille,
aidait une jeune et jolie dame à monter dans le wagon, et faisait
ensuite lui-même sa pesante ascension.--La jeune dame s'était assise
dans le coin, vis-à-vis d'Oscar. «Ma bonne, lui dit le gros monsieur,
donne-moi cette place; tu sais que j'aime, en chemin de fer, avoir la
main sur le bouton de la portière...
Il faut tout prévoir...» La dame se recula, et le petit Van, séduit
apparemment par la bonne grâce de cette nouvelle figure, s'élança des
genoux de son maître sur ceux de l'inconnue. «Oh! Le joli petit chien!»
disait celle-ci d'une voix douce en caressant la mignonne bête. Et
cependant son mari tenait d'une main attentive le bouton de la portière,
en répétant; «Il faut tout prévoir... D'abord, au premier choc, je saute
en bas, moi!» Puis, s'adressant à Oscar «Ah! monsieur, si au 8 mai, jour
néfaste, les portières n'eussent pas été fermées à clef, la France
n'aurait peut-être pas en à déplorer autant de victimes... belle
invention, ma foi, que ces chemins de fer! Mais madame ma femme me
traite de pusillanime parce que j'appréhende ce mode de transport... Ah!
si vous aviez vu comme moi les restes des victimes au cimetière
Mont-Parnasse... Croiriez-vous, monsieur, que l'autre jour encore...»
Le gros personnage raconta ainsi, l'un après l'autre, tous les sinistres
connus dans les annales des chemins de fer, sans en excepter la fameuse
partie d'honneur de ces deux champions américains qui fondirent l'un sur
l'autre à toute vapeur. Oscar regardait la jeune femme, qui venait de
relever tout à fait son voile vert, et il avait, ce semble, un fort
légitime motif de la regarder comme il faisait, puisque le petit Van
était son chien, et que la jolie voyageuse caressait le petit Van.
L'abbé Ponceau écoutait le mari, et même lui répondait; le digne prêtre
professait un respect absolu pour la parole humaine, et il avait le
coeur trop naïf pour penser que c'est sottise de répondre à un sot, et
bavardage à un bavard. Aussi cherchait-il de toutes ses forces à
raffermir le courage du gros homme, et s'évertuait-il à lui prouver par
un simple calcul des probabilités qu'il y avait mille chances contre une
pour que le convoi arrivât sain et sauf à Orléans.
«Cela se peut, disait le gros homme en hochant la tête d'un air
incrédule, mais je ne lâche point le bouton; car enfin, monsieur, si,
dans ce déplorable jour du 8 mai, les portières des wagons n'eussent
point été fermées etc., etc.
--Mon Dieu! reprenait l'abbé je n'ai jamais été un esprit fort ni un
fanfaron, grâce au ciel; et cependant je crois fermement qu'il n'y a pas
plus de danger dans ces rapides voitures où nous sommes que dans toute
autre. Un voyage a toujours été un péril, et à l'époque même où l'on
voyageait aussi lentement que possible, je veux dire par le coche...
--Le coche? fit le gros monsieur.
--Oui, le coche, c'est ainsi qu'on appelait les diligences de l'ancien
temps. Vous vous rappelez la fable de La Fontaine:
Six forts chevaux tiraient un coche.
--Très bien, très-bien.
--A cette époque, dis-je, les voyageurs couraient presque à chaque pas
de mortels dangers. Je me rappelle, par exemple avoir lu les aventures
extraordinaires d'un coche parti de Nantes en Bretagne, et qui demeura
plus de deux ans en route avant d'arriver à Paris, lieu de sa
destination.
--Deux ans, cela est fort!
--Oui, deux ans, monsieur... C'était vers l'an de grâce 1580, si ma
mémoire ne me trompe point...»
Pendant ce dialogue, le petit Van allai! et venait, comme un écervelé,
des genoux de son maître sur ceux de la dame; ce qui faisait que les
yeux noirs de celui-là rencontraient fort souvent les yeux bleus de
celle-ci.
«C'était vers l'an de grâce 1589, le coche, tiré par six chevaux,
sortit, de Nantes à la tombée de la nuit. Huit voyageurs s'y trouvaient
enfermés, un peu les uns sur les autres: ces voyageurs étaient de
condition, d'âge et de sexe différents, ce qui formait une réunion fort
piquante...
[Illustration: Combien de lieues de Paris à Marseille? fit le
géographe.]
[Illustration: Oscar tira le médaillon et le montra au cher abbé, qui se
récria d'admiration.]
[Illustration: Là-dessus, Oscar sortit pour aller faire sa malle
conjugale.]
--Pardon, s'écria le gros monsieur, n'avez-vous point éprouvé une
secousse?»
Ce disant, il ouvrait la portière.
«Je n'ai rien ressenti du tout... Ces huit voyageurs avaient eu soin de
faire leur testament avant de partir, et de communier comme des malades
réduits _in extremis._--Le coche roulait depuis quatre heures au moins,
et la nuit était déjà en son milieu, lorsque tout à coup, à la hauteur
d'un village nommé Oudon, l'essieu crie et se rompt...»
Comme l'abbé achevait ces mots, une détonation...
Mais avant de continuer notre récit, il nous faut supplier le lecteur de
lire avec attention, de relire même au besoin le commencement d'histoire
que l'abbé Ponceau vient de raconter. Les aventures du coche de 1580
doivent jouer un rôle marquant dans notre voyage, et l'abbé les
reprendra toujours par le commencement, pour toujours s'arrêter à ce
fatal endroit: «L'essieu crie et se rompt;» et pourtant l'histoire, sans
cesser d'être la même, sera nouvelle à chaque fois qu'on la
recommencera.--Qui lira verra.
[Illustration: Nos deux personnages étaient seuls dans cette partie de
la voiture avec le petit Van, qui regardait par la portière.]
[Illustration: Un gros monsieur, coiffé d'un énorme chapeau, avec une
jeune et jolie dame.......]
Comme l'abbé achevait donc ces mots, une détonation épouvantable se fit
entendre, et en même temps toutes les voitures du convoi éprouvèrent un
choc terrible. La jeune dame fut lancée entre les bras d'Oscar, où elle
acheva de s'évanouir; son mari alla durement cogner sa tête contre la
paroi opposée du wagon, et s'écorcha le nez en même temps; l'abbé avait
le devant des jambes fort endommagé, et il trouvait injuste le reproche
qu'Oscar avait fait aux chemins de fer d'être tout à fait dépourvus
d'_impressions._
La machine avait éclaté; il n'y avait personne de mort: mais on criait,
on s'appelait, on se bousculait au dedans et au dehors des voitures.
Cependant, lancé par le choc de l'impériale d'un wagon sur le talus de
la voûte, M. Othon Robinard de la Villejoyeuse souillait comme un perdu
dans sa magnifique trompe de chasse.
Qu'était-ce que M. Othon Robinard de la Villejoyeuse?--Nous croirions
faire injure à un tel personnage si nous ne lui consacrions un chapitre
tout entier.--Mais disons tout de suite que M. Othon Robinard de la
Villejoyeuse était superbe à voir sonnant la royale à 20 pieds au-dessus
du sinistre!
(_La suite à un prochain numéro._)
Albert Aubert.
[Illustration: Oh! le joli petit chien, disait la dame d'une douce voix
en caressant Van.]
[Illustration: Je me rappelle, dit l'abbé, avoir lu le aventures
extraordinaires d'un coche parti de Nantes, en Bretagne, et qui demeura
plus de deux ans en route avant d'arriver à Paris, lieu de sa
destination.]
[M. Othon Robinard de la Villejoyeuse était superbe à voir sonnant la
royale à 20 pieds au-dessus du sinistre.]