Deux démons à leur gré partagent notre vie,

Et de son patrimoine ont chassé la raison;

Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie:

Si vous me demandez leur état et leur nom,

J'appelle l'un Amour, et l'autre Ambition.

Cette dernière étend le plus loin son empire;

Car même elle entre dans l'amour.

Je le ferois bien voir, mais mon but est de dire

Comme un roi fit venir un berger à sa cour.

Le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes.

Ce roi vit un troupeau qui couvroit tous les champs,

Bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans,

Grâce aux soins du berger, de très-notables sommes.

Le berger plut au roi par ces soins diligents.

Tu mérites, dit-il, d'être pasteur de gens:

Laisse là tes moutons, viens conduire des hommes;

Je te fais juge souverain.

Voilà notre berger la balance à la main.

Quoiqu'il n'eût guère vu d'autres gens qu'un ermite,

Son troupeau, ses mâtins, le loup, et puis c'est tout,

Il avoit du bon sens, le reste vient ensuite:

Bref, il en vint fort bien à bout.

L'ermite son voisin accourut pour lui dire:

Veillé-je? et n'est-ce point un songe que je vois?

Vous, favori! vous, grand! Défiez-vous des rois;

Leur faveur est glissante: on s'y trompe; et le pire,

C'est qu'il en coûte cher: de pareilles erreurs

Ne produisent jamais que d'illustres malheurs.

Vous ne connoissez pas l'attrait qui vous engage:

Je vous parle en ami; craignez tout. L'autre rit;

Et notre ermite poursuivit:

Voyez combien déjà la cour vous rend peu sage.

Je crois voir cet aveugle à qui, dans un voyage,

Un serpent engourdi de froid

Vint s'offrir sous la main: il le prit pour un fouet;

Le sien s'étoit perdu, tombant de sa ceinture.

Il rendoit grâce au ciel de l'heureuse aventure,

Quand un passant cria: Que tenez-vous? ô dieux!

Jetez cet animal traître et pernicieux,

Ce serpent!--C'est un fouet.--C'est un serpent! vous dis-je.

A me tant tourmenter quel intérêt m'oblige?

Prétendez-vous garder ce trésor?--Pourquoi non?

Mon fouet étoit usé; j'en retrouve un fort bon:

Vous n'en parlez que par envie.--

L'aveugle enfin ne le crut pas,

Il en perdit bientôt la vie:

L'animal dégourdi piqua son homme au bras.

Quant à vous, j'ose vous prédire

Qu'il vous arrivera quelque chose de pire.

--Eh! que me sauroit-il arriver que la mort?

--Mille dégoûts viendront, dit le prophète ermite.

Il en vint en effet: l'ermite n'eut pas tort.

Mainte peste de cour fit tant, par maint ressort,

Que la candeur du juge, ainsi que son mérite,

Furent suspects au prince. On cabale, on suscite

Accusateurs, et gens grevés par ses arrêts.

De nos biens, dirent-ils, il s'est fait un palais.

Le prince voulut voir ces richesses immenses.

Il ne trouva partout que médiocrité,

Louange du désert et de la pauvreté:

C'étoient là ses magnificences.

Son fait, dit-on, consiste en des pierres de prix:

Un grand coffre en est plein, fermé de dix serrures.

Lui-même ouvrit ce coffre, et rendit bien surpris

Tous les machineurs d'impostures.

Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux,

L'habit d'un gardeur de troupeaux,

Petit chapeau, jupon, panetière, houlette,

Et, je pense, aussi sa musette.

Doux trésors, ce dit-il, chers gages, qui jamais

N'attirâtes sur vous l'envie et le mensonge,

Je vous reprends: sortons de ces riches palais

Comme l'on sortiroit d'un songe!

Sire, pardonnez-moi cette exclamation:

J'avois prévu ma chute en montant sur le faîte.

Je m'y suis trop complu: mais qui n'a dans la tête

Un petit grain d'ambition?

[Illustration]

[Illustration]

XI

LES POISSONS ET LE BERGER QUI JOUE DE LA FLUTE.

Tircis, qui pour la seule Annette

Faisoit résonner les accords

D'une voix et d'une musette

Capables de toucher les morts,

Chantoit un jour le long des bords

D'une onde arrosant des prairies

Dont Zéphyre habitoit les campagnes fleuries.

Annette, cependant, à la ligne pêchoit,

Mais nul poisson ne s'approchoit:

La bergère perdoit ses peines.

Le berger, qui par ses chansons

Eût attiré des inhumaines,

Crut (et crut mal) attirer des poissons.

Il leur chanta ceci: Citoyens de cette onde,

Laissez votre Naïade en sa grotte profonde,

Venez voir un objet mille fois plus charmant.

Ne craignez point d'entrer aux prisons de la Belle:

Ce n'est qu'à nous qu'elle est cruelle.

Vous serez traités doucement;

On n'en veut point à votre vie:

Un vivier vous attend, plus clair que fin cristal;

Et, quand à quelques-uns l'appât seroit fatal,

Mourir des mains d'Annette est un sort que j'envie.

Ce discours éloquent ne fit pas grand effet;

L'auditoire étoit sourd aussi bien que muet:

Tircis eut beau prêcher. Ses paroles miellées

S'en étant aux vents envolées,

Il tendit un long rets. Voilà les poissons pris;

Voilà les poissons mis aux pieds de la bergère.

O vous, pasteurs d'humains et non pas de brebis,

Rois, qui croyez gagner par raison les esprits

D'une multitude étrangère,

Ce n'est jamais par là que l'on en vient à bout!

Il y faut une autre manière:

Servez-vous de vos rets; la puissance fait tout.

[Illustration]

[Illustration]

XII

LES DEUX PERROQUETS, LE ROI ET SON FILS.

Deux perroquets, l'un père et l'autre fils,

Du rôt d'un roi faisoient leur ordinaire;

Deux demi-dieux, l'un fils et l'autre père,

De ces oiseaux faisoient leurs favoris.

L'âge lioit une amitié sincère

Entre ces gens: les deux pères s'aimoient;

Les deux enfants, malgré leur cœur frivole,

L'un avec l'autre aussi s'accoutumoient,

Nourris ensemble, et compagnons d'école.

C'étoit beaucoup d'honneur au jeune perroquet,

Car l'enfant étoit prince, et son père monarque.

Par le tempérament que lui donna la Parque,

Il aimoit les oiseaux. Un moineau fort coquet,

Et le plus amoureux de toute la province,

Faisoit aussi sa part des délices du prince.

Ces deux rivaux un jour ensemble se jouants,

Comme il arrive aux jeunes gens,

Le jeu devint une querelle.

Le passereau, peu circonspec[69],

S'attira de tels coups de bec,

Que, demi-mort et traînant l'aile,

On crut qu'il n'en pourroit guérir.

Le prince indigné fit mourir

Son perroquet. Le bruit en vint au père.

L'infortuné vieillard crie et se désespère,

Le tout en vain, ses cris sont superflus;

L'oiseau parleur est déjà dans la barque:

Pour dire mieux, l'oiseau ne parlant plus

Fait qu'en fureur sur le fils du monarque

Son père s'en va fondre, et lui crève les yeux.

Il se sauve aussitôt, et choisit pour asile

Le haut d'un pin: là, dans le sein des dieux,

Il goûte sa vengeance en lieu sûr et tranquille.

Le roi lui-même y court, et dit pour l'attirer:

Ami, reviens chez moi; que nous sert de pleurer?

Haine, vengeance et deuil, laissons tout à la porte.

Je suis contraint de déclarer,

Encor que ma douleur soit forte,

Que le tort vient de nous; mon fils fut l'agresseur:

Mon fils! non; c'est le Sort qui du coup est l'auteur.

La Parque avoit écrit de tout temps en son livre

Que l'un de nos enfants devoit cesser de vivre,

L'autre de voir, par ce malheur.

Consolons-nous tous deux, et reviens dans ta cage.

Le perroquet dit: Sire roi,

Crois-tu qu'après un tel outrage

Je me doive fier à toi?

Tu m'allègues le Sort: prétends-tu, par ta foi,

Me leurrer de l'appât d'un profane langage?

Mais que la Providence, ou bien que le Destin

Règle les affaires du monde,

Il est écrit là-haut qu'au faîte de ce pin,

Ou dans quelque forêt profonde,

J'achèverai mes jours loin du fatal objet

Qui doit t'être un juste sujet

De haine et de fureur. Je sais que la vengeance

Est un morceau de roi, car vous vivez en dieux.

Tu veux oublier cette offense;

Je le crois; cependant il me faut, pour le mieux,

Éviter ta main et tes yeux.

Sire roi, mon ami, va-t'en, tu perds ta peine:

Ne me parle point de retour,

L'absence est aussi bien un remède à la haine

Qu'un appareil contre l'amour.

[69] Au lieu de _circonspect_, pour la rime et par licence poétique.

[Illustration]

[Illustration]

XIII

LA LIONNE ET L'OURSE.

Mère lionne avoit perdu son faon:

Un chasseur l'avoit pris. La pauvre infortunée

Poussoit un tel rugissement,

Que toute la forêt étoit importunée.

La nuit ni son obscurité,

Son silence, et ses autres charmes,

De la reine des bois n'arrêtoient les vacarmes:

Nul animal n'étoit du sommeil visité.

L'ourse enfin lui dit: Ma commère,

Un mot sans plus; tous les enfants

Qui sont passés entre vos dents

N'avoient-ils ni père ni mère?--

Ils en avoient.--S'il est ainsi,

Et qu'aucun de leur mort n'ait nos têtes rompues,

Si tant de mères se sont tues,

Que ne vous taisez-vous aussi?--

Moi, me taire! moi, malheureuse!

Ah! j'ai perdu mon fils! il me faudra traîner

Une vieillesse douloureuse!--

Dites-moi, qui vous force à vous y condamner?--

Hélas! c'est le Destin qui me hait.--Ces paroles

Ont été de tout temps en la bouche de tous.

Misérables humains, ceci s'adresse à vous!

Je n'entends résonner que des plaintes frivoles.

Quiconque, en pareil cas, se croit haï des cieux,

Qu'il considère Hécube, il rendra grâce aux dieux.

[Illustration]

[Illustration]

XIV

LES DEUX AVENTURIERS ET LE TALISMAN.

Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire.

Je n'en veux pour témoin qu'Hercule et ses travaux:

Ce dieu n'a guère de rivaux;

J'en vois peu dans la fable, encor moins dans l'histoire.

En voici pourtant un, que de vieux talismans

Firent chercher fortune au pays des romans.

Il voyageoit de compagnie.

Son camarade et lui trouvèrent un poteau

Ayant au haut cet écriteau:

«Seigneur aventurier, s'il te prend quelque envie

«De voir ce que n'a vu nul chevalier errant,

«Tu n'as qu'à passer ce torrent;

«Puis, prenant dans tes bras un éléphant de pierre

«Que tu verras couché par terre,

«Le porter, d'une haleine, au sommet de ce mont

«Qui menace les cieux de son superbe front.»

L'un des deux chevaliers saigna du nez. Si l'onde

Est rapide autant que profonde,

Dit-il..., et supposé qu'on la puisse passer,

Pourquoi de l'éléphant aller s'embarrasser?

Quelle ridicule entreprise!

Le sage l'aura fait par tel art et de guise

Qu'on le pourra porter peut-être quatre pas:

Mais jusqu'au haut du mont! d'une haleine! il n'est pas

Au pouvoir d'un mortel; à moins que la figure

Ne soit d'un éléphant nain, pygmée, avorton,

Propre à mettre au bout d'un bâton:

Auquel cas, où l'honneur d'une telle aventure?

On nous veut attraper dedans cette écriture;

Ce sera quelque énigme à tromper un enfant:

C'est pourquoi je vous laisse avec votre éléphant.

Le raisonneur parti, l'aventureux se lance,

Les yeux clos, à travers cette eau.

Ni profondeur ni violence

Ne purent l'arrêter; et, selon l'écriteau,

Il vit son éléphant couché sur l'autre rive.

Il le prend, il l'emporte, au haut du mont arrive,

Rencontre une esplanade, et puis une cité.

Un cri par l'éléphant est aussitôt jeté:

Le peuple aussitôt sort en armes.

Tout autre aventurier, au bruit de ces alarmes,

Auroit fui: celui-ci, loin de tourner le dos,

Veut vendre au moins sa vie, et mourir en héros.

Il fut tout étonné d'ouïr cette cohorte

Le proclamer monarque, au lieu de son roi mort.

Il ne se fit prier que de la bonne sorte,

Encor que le fardeau fût, dit-il, un peu fort.

Sixte en disoit autant quand on le fit saint-père:

(Seroit-ce bien une misère

Que d'être pape ou d'être roi?):

On reconnut bientôt son peu de bonne foi.

Fortune aveugle suit aveugle hardiesse.

Le sage quelquefois fait bien d'exécuter

Avant que de donner le temps à la sagesse

D'envisager le fait, et sans la consulter.

[Illustration]

[Illustration]

XV

LES LAPINS.

DISCOURS A M. LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD.

Je me suis souvent dit, voyant de quelle sorte

L'homme agit, et qu'il se comporte

En mille occasions comme les animaux:

Le roi de ces gens-là n'a pas moins de défauts

Que ses sujets: et la Nature

A mis dans chaque créature

Quelque grain d'une masse où puisent les esprits:

J'entends les esprits-corps et pétris de matière.

Je vais prouver ce que je dis.

A l'heure de l'affût, soit lorsque la lumière

Précipite ses traits dans l'humide séjour,

Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière,

Et que, n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour,

Au bord de quelque bois sur un arbre je grimpe,

Et, nouveau Jupiter, du haut de cet Olympe,

Je foudroie à discrétion

Un lapin qui n'y pensoit guère.

Je vois fuir aussitôt toute la nation

Des lapins qui, sur la bruyère,

L'œil éveillé, l'oreille au guet,

S'égayoient, et de thym parfumoient leur banquet.

Le bruit du coup fait que la bande

S'en va chercher sa sûreté

Dans la souterraine cité;

Mais le danger s'oublie, et cette peur si grande

S'évanouit bientôt: je revois les lapins,

Plus gais qu'auparavant, revenir sous mes mains.

Ne reconnoît-on pas en cela les humains?

Dispersés par quelque orage,

A peine ils touchent le port,

Qu'ils vont hasarder encor

Même vent, même naufrage:

Vrais lapins, on les revoit

Sous les mains de la Fortune.

Joignons à cet exemple une chose commune.

Quand des chiens étrangers passent par quelque endroit

Qui n'est pas de leur détroit[70],

Je laisse à penser quelle fête!

Les chiens du lieu, n'ayant en tête

Qu'un intérêt de gueule, à cris, à coups de dents

Vous accompagnent ces passants

Jusqu'aux confins du territoire.

Un intérêt de bien, de grandeur et de gloire,

Aux gouverneurs d'États, à certains courtisans,

A gens de tous métiers, en fait tout autant faire.

On nous voit tous, pour l'ordinaire,

Piller le surveillant, nous jeter sur sa peau.

La coquette et l'auteur sont de ce caractère:

Malheur à l'écrivain nouveau!

Le moins de gens qu'on peut à l'entour du gâteau,

C'est le droit du jeu, c'est l'affaire.

Cent exemples pourroient appuyer mon discours;

Mais les ouvrages les plus courts

Sont toujours les meilleurs. En cela j'ai pour guide

Tous les maîtres de l'art, et tiens qu'il faut laisser

Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser:

Ainsi ce discours doit cesser.

Vous qui m'avez donné ce qu'il a de solide,

Et dont la modestie égale la grandeur,

Qui ne pûtes jamais écouter sans pudeur

La louange la plus permise,

La plus juste et la mieux acquise;

Vous enfin, dont à peine ai-je encore obtenu

Que votre nom reçût ici quelques hommages,

Du temps et des censeurs défendant mes ouvrages,

Comme un nom qui, des ans et des peuples connu,

Fait honneur à la France, en grands noms plus féconde

Qu'aucun climat de l'univers,

Permettez-moi du moins d'apprendre à tout le monde

Que vous m'avez donné le sujet de ces vers.

[70] La Fontaine a employé ici _détroit_ pour _district_; ces deux mots

sont de formation commune.

[Illustration]

[Illustration]

XVI

LE MARCHAND, LE GENTILHOMME, LE PATRE ET LE FILS DE ROI.

Quatre chercheurs de nouveaux mondes,

Presque nus, échappés à la fureur des ondes,

Un trafiquant, un noble, un pâtre, un fils de roi,

Réduits au sort de Bélisaire[71],

Demandoient aux passants de quoi

Pouvoir soulager leur misère.

De raconter quel sort les avoit assemblés,

Quoique sous divers points tous quatre ils fussent nés,

C'est un récit de longue haleine.

Ils s'assirent enfin au bord d'une fontaine:

Là, le conseil se tint entre les pauvres gens.

Le prince s'étendit sur le malheur des grands.

Le pâtre fut d'avis qu'éloignant la pensée

De leur aventure passée

Chacun fît de son mieux, et s'appliquât au soin

De pourvoir au commun besoin.

La plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme?

Travaillons: c'est de quoi nous mener jusqu'à Rome.

Un pâtre ainsi parler! Ainsi parler? croit-on

Que le ciel n'ait donné qu'aux têtes couronnées

De l'esprit et de la raison,

Et que de tout berger, comme de tout mouton,

Les connoissances soient bornées?

L'avis de celui-ci fut d'abord trouvé bon

Par les trois échoués aux bords de l'Amérique.

L'un, c'étoit le marchand, savoit l'arithmétique:

A tant par mois, dit-il, j'en donnerai leçon.

J'enseignerai la politique,

Reprit le fils de roi. Le noble poursuivit:

Moi, je sais le blason; j'en veux tenir école:

Comme si, devers l'Inde, on eût eu dans l'esprit

La sotte vanité de ce jargon frivole!

Le pâtre dit: Amis, vous parlez bien; mais quoi!

Le mois a trente jours: jusqu'à cette échéance

Jeûnerons-nous, par votre foi?

Vous me donnez une espérance

Belle, mais éloignée; et cependant j'ai faim.

Qui pourvoira de nous au dîner de demain?

Ou plutôt sur quelle assurance

Fondez-vous, dites-moi, le souper d'aujourd'hui?

Avant tout autre, c'est celui

Dont il s'agit. Votre science

Est courte là-dessus: ma main y suppléera.

A ces mots, le pâtre s'en va

Dans un bois: il y fit des fagots, dont la vente,

Pendant cette journée et pendant la suivante,

Empêcha qu'un long jeûne à la fin ne fît tant

Qu'ils allassent là-bas exercer leur talent.

Je conclus de cette aventure

Qu'il ne faut pas tant d'art pour conserver ses jours;

Et, grâce aux dons de la nature,

La main est le plus sûr et le plus prompt secours.

[71] Bélisaire étoit un grand capitaine qui, ayant commandé les armées

de l'empereur et perdu les bonnes grâces de son maître, tomba dans un

tel point de misère, qu'il demandoit l'aumône sur les grands chemins.

(_Note de La Fontaine._)

FIN DU LIVRE DIXIÈME.

[Illustration: LIVRE 11.]

[Illustration]

I

LE LION.

Sultan léopard autrefois

Eut, ce dit-on, par mainte aubaine,

Force bœufs dans ses prés, force cerfs dans ses bois,

Force moutons parmi la plaine.

Il naquit un lion dans la forêt prochaine.

Après les compliments et d'une et d'autre part,

Comme entre grands il se pratique,

Le sultan fit venir son vizir le renard,

Vieux routier et bon politique.

Tu crains, ce lui dit-il, lionceau mon voisin:

Son père est mort, que peut-il faire?

Plains plutôt le pauvre orphelin;

Il a chez lui plus d'une affaire,

Et devra beaucoup au Destin,

S'il garde ce qu'il a sans tenter de conquête.

Le renard dit, branlant la tête:

Tels orphelins, seigneur, ne me font point pitié;

Il faut de celui-ci conserver l'amitié,

Ou s'efforcer de le détruire

Avant que la griffe et la dent

Lui soit crue, et qu'il soit en état de nous nuire.

N'y perdez pas un seul moment.

J'ai fait son horoscope: il croîtra par la guerre;

Ce sera le meilleur lion

Pour ses amis qui soit sur terre;

Tâchez donc d'en être; sinon

Tâchez de l'affoiblir. La harangue fut vaine.

Le sultan dormoit lors; et dedans son domaine

Chacun dormoit aussi, bêtes, gens: tant qu'enfin

Le lionceau devint vrai lion. Le tocsin

Sonne aussitôt sur lui; l'alarme se promène

De toutes parts; et le vizir,

Consulté là-dessus, dit avec un soupir:

Pourquoi l'irritez-vous? La chose est sans remède.

En vain nous appelons mille gens à notre aide:

Plus ils sont, plus il coûte; et je ne les tiens bons

Qu'à manger leur part des moutons.

Apaisez le lion: seul il passe en puissance

Ce monde d'alliés vivant sur notre bien.

Le lion en a trois qui ne lui coûtent rien,

Son courage, sa force, avec sa vigilance.

Jetez-lui promptement sous la griffe un mouton;

S'il n'en est pas content, jetez-en davantage;

Joignez-y quelque bœuf; choisissez, pour ce don,

Tout le plus gras du pâturage.

Sauvez le reste ainsi. Ce conseil ne plut pas.

Il en prit mal; et force États

Voisins du sultan en pâtirent:

Nul n'y gagna, tous y perdirent.

Quoi que fît ce monde ennemi,

Celui qu'ils craignoient fut le maître.

Proposez-vous d'avoir le lion pour ami,

Si vous voulez le laisser craître.

[Illustration]

[Illustration]

II

LES DIEUX VOULANT INSTRUIRE UN FILS DE JUPITER.

POUR MONSEIGNEUR LE DUC DU MAINE

Jupiter eut un fils, qui, se sentant du lieu

Dont il tiroit son origine,

Avoit l'âme toute divine.

L'enfance n'aime rien: celle du jeune dieu

Faisoit sa principale affaire

Des doux soins d'aimer et de plaire.

En lui l'amour et la raison

Devancèrent le temps, dont les ailes légères

N'amènent que trop tôt, hélas! chaque saison.

Flore aux regards riants, aux charmantes manières,

Toucha d'abord le cœur du jeune Olympien.

Ce que la passion peut inspirer d'adresse,

Sentiments délicats et remplis de tendresse,

Pleurs, soupirs, tout en fut: bref, il n'oublia rien.

Le fils de Jupiter devoit, par sa naissance,

Avoir un autre esprit et d'autres dons des cieux

Que les enfants des autres dieux:

Il sembloit qu'il n'agît que par réminiscence,

Et qu'il eût autrefois fait le métier d'amant,

Tant il le fit parfaitement!

Jupiter cependant voulut le faire instruire.

Il assembla les dieux, et dit: J'ai su conduire,

Seul et sans compagnon, jusqu'ici l'univers;

Mais il est des emplois divers

Qu'aux nouveaux dieux je distribue.

Sur cet enfant chéri j'ai donc jeté la vue:

C'est mon sang; tout est plein déjà de ses autels.

Afin de mériter le rang des immortels,

Il faut qu'il sache tout. Le maître du tonnerre

Eut à peine achevé, que chacun applaudit.

Pour savoir tout, l'enfant n'avoit que trop d'esprit.

Je veux, dit le dieu de la guerre,

Lui montrer moi-même cet art

Par qui maints héros ont eu part

Aux honneurs de l'Olympe, et grossi cet empire.--

Je serai son maître de lyre,

Dit le blond et docte Apollon.

Et moi, reprit Hercule à la peau de lion,

Son maître à surmonter les vices,

A dompter les transports, monstres empoisonneurs,

Comme hydres renaissants sans cesse dans les cœurs:

Ennemi des molles délices,

Il apprendra de moi les sentiers peu battus

Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus.

Quand ce vint au dieu de Cythère,

Il dit qu'il lui montreroit tout.

L'Amour avoit raison. De quoi ne vient à bout

L'esprit joint au désir de plaire?

[Illustration]

[Illustration]

III

LE FERMIER, LE CHIEN ET LE RENARD.

Le loup et le renard sont d'étranges voisins:

Je ne bâtirai point autour de leur demeure.

Ce dernier guettoit à toute heure

Les poules d'un fermier; et, quoique des plus fins,

Il n'avoit pu donner d'atteinte à la volaille.

D'une part l'appétit, de l'autre le danger,

N'étoient pas au compère un embarras léger.

Hé quoi! dit-il, cette canaille

Se moque impunément de moi!

Je vais, je viens, je me travaille,

J'imagine cent tours; le rustre, en paix chez soi,

Vous fait argent de tout, convertit en monnoie

Ses chapons, sa poulaille; il en a même au croc;

Et moi, maître passé, quand j'attrape un vieux coq,

Je suis au comble de la joie!

Pourquoi sire Jupin m'a-t-il donc appelé

Au métier de renard? Je jure les puissances

De l'Olympe et du Styx, il en sera parlé.

Roulant en son cœur ces vengeances,

Il choisit une nuit libérale en pavots:

Chacun étoit plongé dans un profond repos;

Le maître du logis, les valets, le chien même,

Poules, poulets, chapons, tout dormoit. Le fermier,

Laissant ouvert son poulailler,

Commit une sottise extrême.

Le voleur tourne tant, qu'il entre au lieu guetté,

Le dépeuple, remplit de meurtres la cité.

Les marques de sa cruauté

Parurent avec l'aube: on vit un étalage

De corps sanglants et de carnage.

Peu s'en fallut que le soleil

Ne rebroussât d'horreur vers le manoir liquide.

Tel, et d'un spectacle pareil,

Apollon, irrité contre le fier Atride,

Joncha son camp de morts; on vit presque détruit

L'ost[72] des Grecs; et ce fut l'ouvrage d'une nuit.

Tel encore autour de sa tente

Ajax, à l'âme impatiente,

De moutons et de boucs fit un vaste débris,

Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse,

Et les auteurs de l'injustice

Par qui l'autre emporta le prix.

Le renard, autre Ajax aux volailles funeste,

Emporte ce qu'il peut, laisse étendu le reste.

Le maître ne trouva de recours qu'à crier

Contre ses gens, son chien: c'est l'ordinaire usage.

Ah! maudit animal, qui n'es bon qu'à noyer,

Que n'avertissois-tu dès l'abord du carnage?--

Que ne l'évitiez-vous? c'eût été plus tôt fait:

Si vous, maître et fermier, à qui touche le fait,

Dormez sans avoir soin que la porte soit close,

Voulez-vous que moi, chien, qui n'ai rien à la chose,

Sans aucun intérêt je perde le repos?

Ce chien parloit très à propos

Son raisonnement pouvoit être

Fort bon dans la bouche d'un maître;

Mais, n'étant que d'un simple chien,

On trouva qu'il ne valoit rien:

On vous sangla le pauvre drille.

Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille

(Et je ne t'ai jamais envié cet honneur),

T'attendre aux yeux d'autrui quand tu dors, c'est erreur.

Couche-toi le dernier, et vois fermer ta porte.

Que si quelque affaire t'importe,

Ne la fais point par procureur.

[72] L'armée. Vieux mot.

[Illustration]

[Illustration]

IV

LE SONGE D'UN HABITANT DU MOGOL.

Jadis certain Mogol vit en songe un vizir

Aux champs élysiens possesseur d'un plaisir

Aussi pur qu'infini, tant en prix qu'en durée:

Le même songeur vit en une autre contrée

Un ermite entouré de feux,

Qui touchoit de pitié même les malheureux.

Le cas parut étrange et contre l'ordinaire:

Minos en ces deux morts sembloit s'être mépris.

Le dormeur s'éveilla, tant il en fut surpris.

Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère,

Il se fit expliquer l'affaire.

L'interprète lui dit: Ne vous étonnez point;

Votre songe a du sens; et si j'ai sur ce point

Acquis tant soit peu d'habitude,

C'est un avis des dieux. Pendant l'humain séjour

Ce vizir quelquefois cherchoit la solitude;

Cet ermite aux vizirs alloit faire sa cour.

Si j'osois ajouter au mot de l'interprète,

J'inspirerois ici l'amour de la retraite:

Elle offre à ses amants des biens sans embarras,

Biens purs, présents du Ciel, qui naissent sous les pas.

Solitude, où je trouve une douceur secrète,

Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais,

Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais?

Oh! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles!

Quand pourront les neufs sœurs, loin des cours et des villes,

M'occuper tout entier, et m'apprendre des cieux

Les divers mouvements inconnus à nos yeux,

Les noms et les vertus de ces clartés errantes

Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes!

Que si je ne suis né pour de si grands projets,

Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets!

Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie!

La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie,

Je ne dormirai point sous de riches lambris:

Mais voit-on que le somme en perde de son prix?

En est-il moins profond, et moins plein de délices?

Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.

Quand le moment viendra d'aller trouver les morts,

J'aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.

[Illustration]

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V

LE LION, LE SINGE ET LES DEUX ANES.

Fables de La Fontaine · 第 15 / 19 段